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Full text of "Archives des missions scientifiques et littéraires"

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ARCHIVES 



DES 



MISSIONS SCIENTIFIQUES 

ET LITTÉRAIRES 

CHOIX DE RAPPORTS ET INSTRUCTIONS 



PUBLIE SOUS LES AUSPICES 



DU MINISTERE DE L'INSTRUCTION PURLIQUE ET DES CULTES. 



V* VOLUME. — 1* CAHIER 



PARIS 

IMPRIMERIE IMPÉRIALE 



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MISSIONS SCIENTIFIQUES 

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DES 



MISSIONS SCIENTIFIQUES 

ET LITTÉRAIRES. 

CHOIX DE RAPPORTS ET INSTRUCTIONS 



PUBLIE SOUS LBS AUSPICES 



Dl) MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES 



TOME V. 




né 



PARIS. 

IMPRIMERIE IMPÉRIALE 



M DCCC LVI. 



ARCHIVES 



PES 



MISSIONS SCIENTIFIQUES, 



Rapport adressé à Son Excellence Monsieur' le Ministre de l'instruction 
publique et des cultes, sur les documents géographiques de diverses biblio- 
thèques publiques de France, par M. E. Cortambert, attaché au déparle- 
ment des cartes et collections géographiques de la Bibliothèque impériale. 

Monsieur le Ministre , 

Le département des cartes et collections géographiques de la Bi- 
bliothèque impériale, au service duquel votre bienveillante confiance 
m'a appelé, est devenu , par les soins actifs du savant conservateur 
qui Ta fondé et qui le dirige, un des dépôts les plus intéressants et 
les plus précieux de l'Europe. Sans parler du point de vue scienti- 
fique , et à ne considérer que le côté utile , il rend au public les plus 
grands services. Que de connaissances géographiques excellentes 
peuvent y puiser la jeunesse, l'industrie, le commerce et l'art mili- 
taire! Que de matériaux y sont offerts aux dessinateurs qui entre- 
prennent de propager partout ces connaissances! Que de fois aussi 
on y vient consulter des documents relatifs aux limites et à l'étendue 
d'anciennes propriétés, à mille détails topographiques qui inté- 
ressent l'histoire et la fortune des familles! Aussi, Monsieur le Mi- 
nistre, dans votre sage sollicitude pour ces diverses classes du 
public, vous avez compris l'importance de compléter, autant que 
possible, cette collection déjà si considérable, et d'augmenter sur- 
tout les branches qui composent la géographie et la topographie 
françaises. C'est dans ce but que vous avez bien voulu me confier 
la mission d'explorer les principales bibliothèques des départe- 
ments de la France. Je viens soumettre à Votre Excellence le ré- 
sultat de mes recherches, et, avant tout, je dois expliquer la 

MTS.s. SCIENT. V. l 



marche que j'ai suivie pour que mon excursion, limitée à deux 
mois, produisît les meilleurs fruits. Vouloir visiter et étudier, 
dans un si court espace de temps, toutes les bibliothèques princi- 
pales de l'Empire, c'eût été s'exposer à ne les examiner que très- 
superficiellement; il m'a semblé plus sage (et j'ose espérer que 
vous m'approuverez) de ne parcourir qu'une partie de uotre pays, 
en réservant le reste pour une autre exploration , si vous m'ho- 
norez d'une nouvelle mission. J'ai commencé par le Centre et le 
Midi. 

Je dois dire dès l'abord que j'ai rencontré partout, chez Mes- 
sieurs les conservateurs, l'accueil le plus affable, et, quoique ce 
temps fût celui des vacances, ils ont, la plupart, renoncé, obli- 
geamment à leur repos pour répondre à mon appel, ils m'ont 
ouvert et expliqué leurs collections avec cette bienveillante cour- 
toisie qui distingue le véritable homme de lettres, le véritable 
savant. 

Mais je ne me suis pas contenté de voir ïes bibliothèques pu- 
bliques : j'ai consulté plusieurs bibliothèques particulières, et j'en 
ai été amplement récompensé. J'ai fait même de nombreuses re- 
cherches dans les archives départementales et municipales, et j'ai 
trouvé une mine très-féconde dans ces importants dépôts , où les 
renseignements m'ont été prodigués avec l'obligeance la plus em- 
pressée par des hommes savants et modestes, profondément ins- 
truits dans la topographie et l'histoire de leurs localités. Une foule 
de plans et de cartes, provenant de diverses sources, mais surtout 
des anciens établissements religieux, sont classés dans ces archives. 
Les territoires dépendants des abbayes ou des prieurés ont été 
dessinés, généralement avec beaucoup de soin, par les religieux 
ou par des géographes et des géomètres qu'ils employaient : rap- 
prochés du cadastre de nos jours, de la carte de Cassini, de celle 
de notre état-major, ils offrent une précieuse ressource pour la 
topographie comparée. Sans doute de tels documents ne peuvent 
sortir des archives où ils sont déposés; de même, les bibliothèques 
ne se dessaisiraient que difficilement des ouvrages qu'elles ne pos- 
sèdent pas en double. Mais des calques, des copies, et surtout la 
photographie, qui donne aujourd'hui des produits si merveilleux, 
peuvent nous procurer l'image exacte de ce qui ne saurait être 
déplacé. J'aurai l'honneur de vous proposer, Monsieur le Ministre, 
un choix de ces imitations, pour en enrichir notre département. 



— 3 — 

La bibliothèque de Bourges m'avait été signalée comme ren- 
fermant quelques richesses géographiques : j'ai commencé mon 
exploration par l'antique capitale du Berri. Il s'y trouve sans 
doute quelques bons travaux géographiques : deux beaux globes 
de Bîaeu, quelques livres précieux, comme un Léon ï Africain de 
i556, une Cosmographie du monde de Grynoeus, un Theatram terrœ 
sanctœ d' Adrien omius, une Cosmographie de Paul Merula, plu- 
sieurs bonnes éditions de Strabon, un Thésaurus geographicus de 
Plan tin , une Géographie de Fernandez de Medrano , une Descrip- 
tion des Pays-Bas de Guicciardin, les Forces de V Europe de Bodenehr, 
Gli Argonauti de Coronelli , un Sébastien Munster, un Miroir Oost 
et West-Indial, etc. ; mais, pour les cartes et les plans, objet parti- 
culier de mes recherches, il s'en trouve peu dans cette biblio- 
thèque : je citerai cependant quelques plans, vues et cartes du 
xvi e et du xvn e siècle, représentant Tours, Amboise, Richelieu, Nevers, 
Poitiers, Chanbourg (Chambord), Blois et le gouvernement de Mou- 
lins-en-Gilbert. 

Les archives de la préfecture du Cher sont beaucoup plus riches 
en documents géographiques : elles renferment plus de deux 
mille cartes et plans, presque tous manuscrits, qui proviennent, 
soit des établissements religieux, soit de l'administration des ponts 
et chaussées. On remarque, entre autres, l'atlas des bois de l'abbaye 
de Noirlac, les plans des bois appartenant aux chapitres de la Sainte- 
Chapelle et de Saint-Etienne de Bourges; l'atlas de la baronnie de la 
Rocheguilbard, dépendante du prince de Croy, atlas fort beau, 
composé au xvm e siècle, et contenant 62 cartes, dont il serait 
important de copier au moins la carte d'assemblage. Des plans des 
seigneuries de Culan et de Préveranges, autres possessions de la 
maison de Croy, on pourrait extraire aussi une feuille générale. 
Les cartes d'une partie du cours de la Loire, du Théol, de VYèvre, 
du Cher, et celle d'une rampe projetée autour de la montagne de 
Sancerre en 1787, sont encore des travaux dont on devrait se 
procurer la copie. 

La bibliothèque publique de Moulins possède en double un 
atlas précieux, qui, dressé par M. de Régemortes pour la cons- 
truction du pont sur V Allier, contient deux plans de Moulins et du 
voisinage; un échange pourrait sans doute nous faire acquérir fa- 
cilement cet ouvrage. Il y a dans la même bibliothèque un plan 
manuscrit de Moulins en une grande feuille, de 1763, un autre 



par M. deRégemorfes en i3 feuilles, de 1764, et un plus récent 
en 25 feuilles par MM. de Lucenay. Je proposerais une copie du 
premier de ces plans et une réduction du dernier. 

M. Vernin , qui a réuni dans cette ville une collection particu- 
lière fort intéressante, est en possession d'un bel atlas manuscrit 
des 47 villes de la généralité de Moulins. Il veut bien en mettre 
les feuilles à notre disposition , pour qu'on en fasse la copie. 

Les archives départementales de l'Allier renferment un grand 
nombre de plans et de cartes , dessinés généralement au xviir 9 siècle : 
les uns représentent les domaines des abbayes de Septfonds et de 
Souvigny, ceux de la commanderie de Beugnay (ordre de Malte) et 
d'autres établissements religieux ; plusieurs sont des plans des villes 
du Bourbonnais; d'autres donnent la topographie des territoires 
de Monïlaçon , d'Huriel, d'Hérisson. Une carte de la route de Mont- 
hiçon a la Châtre est particulièrement remarquable, et elle est 
dressée sur une assez grande échelle pour que la configuration 
des villes y soit complètement tracée. On pourrait prendre la 
ropie de cette dernière, et y joindre celle des plans de la Palisse, 
de Saini-Pourçain, du Veurdre et de Momai. 

La bibliothèque publique de Clermont m'a présenté peu de 
travaux géographiques curieux, si ce n'est une carte intitulée : 
Description géographique da pays et du duché de Bourbonnais, etc., 
sous les commandements da roi Charles IX, par Nicolas de Nicolay, 
géographe du roi, 1569. Mais l'honorable conservateur de cette 
bibliothèque, M. Desbouits, a une importante collection particu- 
lière de caries, parmi lesquelles j'ai noté celles qui manquent à 
notre département. J'en ai dressé et joint à ce rapport une liste 
détaillée, dans laquelle on remarque quinze pièces manuscrites, 
entre autres, des plans de Douai, de Strasbourg , et plusieurs cartes 
de Guillaume Delisle , enrichies d'indications manuscrites. M. Des- 
bouits ferait volontiers un échange qui permettrait à notre dépar- 
tement d'acquérir une grande partie de cette collection. 

Aux archives départementales de Clermont, un plan de Clair- 
mont et des environs, par la Jonchère, en 1789, présente de l'in- 
térêt , et pourrait être imité; il s'y trouve aussi des plans manus- 
crits de plusieurs propriétés des anciennes abbayes, entre autres 
un plan dn bois et de la monlaigne de Cosme, appartenant à l'abbaye 
de Siiui Allyrc; une copie de ce dernier me paraîtrait utile. 

bons matériaux géographiques que venaient de m'offrir, 



dans plusieurs archives, les travaux manuscrits des anciennes ab- 
bayes, m'invitèrent à aller consulter les archives de Saone-et Loire, 
pour y examiner ceux que pourrait avoir laissés la célèbre abbaye 
de Cluny , après les dommages si regrettables que son riche dépôt 
a éprouvés au milieu des orages révolutionnaires du dernier siècle. 
Mon inspiration fut heureuse. A la préfecture de Maçon , mes re- 
cherches furent récompensées parla découverte d'un grand nombre 
de cartes et de plans, et même de fort beaux atlas, provenant, 
non-seulement de l'abbaye de Cluny, mais de celle de Saint-Phi- 
libert de Tournus, du chapitre des comtes de Saint-Pierre de 
Màcon, et de diverses autres sources. Parmi les cartes dont on 
pourrait acquérir une copie, je signalerai celles qui donnent une 
partie du cours de la Saône et du Doubs : les alluvions, les débor- 
dements, les travaux de l'homme font subir aux rivières de nom- 
breuses modifications, et ces anciens plans ont beaucoup de prix 
par la comparaison qu'ils offrent avec l'état actuel. Le plus beau 
travail que j'aie trouvé dans les archives de Mâcon, c'est l'atlas 
de la baronnie de Vitry-sur-Loire , avec des plans de Crônat et de 
plusieurs autres lieux; il faudrait prendre une copie au moins de 
la carte d'assemblage de ce joli ouvrage. 

La bibliothèque de la ville , à Lyon , m'a fourni une très-riche 
moisson. Il s'y trouve particulièrement un assez grand nombre 
de doubles, dont plusieurs proviennent de la bibliothèque de 
M. Coste, et le savant conservateur, M. Monfalcon , a bien voulu 
me promettre d'en faire jouir notre département. J'ajouterai à 
mon rapport la liste de ces ouvrages. Je mentionnerai seulement 
ici un plan de Lyon, par Maupin, i62Ô; une carte du diocèse de 
Lyon, par Jaubert, 1769; plusieurs cartes très-anciennes du Lyon- 
nais, du Forez, du Beaujolais; la carte de la généralité de Lyon, 
par Jacquemin; le plan de l'ancienne ville de Lyon, la représentant 
telle quelle était sous François I er et Henri H; plusieurs autres plans 
de Lyon du xvi e , du xvn e et du xvni e siècle ; plusieurs vues géné- 
rales ou particulières de la même ville; les plans qui ornent la 
belle Histoire de Lyon, par M. Monfalcon, etc. Il se trouve, dans 
le fonds Coste, un grand nombre de plans manuscrits des com- 
munes du département du Rhône, levés en exécution de l'arrêté du 
Gouvernement du 12 brumaire an xi; plusieurs ont été dessinés 
deux fois, et nous pouvons compter sur l'envoi des doubles à 
notre bibliothèque. 



Les archives de la préfecture du Rhône ne m'ont point pré- 
senté moins d'intérêt que la bibliothèque publique. Lyon était, 
comme on sait, le chef-lieu du grand-prieuré (ou langue) d'Au- 
vergne, dans l'ordre de Malte : aussi rencontre- t-on , dans ses 
archives, plusieurs cartes des possessions de cet ordre, particu- 
lièrement des commandeoes de Beugnay, de Sales, de la Villedieu, 
d'Artois et de Besançon. Une des plus soignées est celle de la sei- 
gneurie de Tournis, et je proposerai d'en faire une copie. Un très- 
bel atlas est consacré au mandement de l'abbaye de l'île Barbe; les 
îles de la Saône, qui s'y trouvent dessinées sur une très-grande 
échelle, servent non-seulement à l'histoire de cette abbaye, mais 
à celle de l'hydrographie et des atterrissements : on pourrait en 
faire de très-utiles extraits. Les plans des dépendances de Yéglise 
cathédrale de Lyon et de Y abbaye de Saint-Pierre de Lyon forment 
des corps d'ouvrages très-importants; parmi les plus beaux, sont 
ceux des baronnies d'Anse et de C&ndrieu, dont on devra copier 
au moins les feuilles d'assemblage. 

Les archives municipales de Lyon contiennent un grand et 
beau plan de Lyon, peint sur toile au xvi e siècle, et représentant 
la ville telle qu'elle était sous François I er et Henri II; il a été ré- 
duit et gravé, et j'ai déjà eu l'occasion de signaler cette réduction; 
un autre, par Maupin, également sur toile, a aussi été réduit et 
publié; il n'en est pas de même de plusieurs plans manuscrits, 
donnant, l'un, la ville entière à l'échelle de 1/900; l'autre, une 
partie seulement de la ville pour Y Histoire de Lyon de Ménestrier; 
un troisième, la Guillotière : il serait utile d'avoir des copies de 
ces intéressants travaux. J'en dirai autant d'un plan manuscrit de 
1 7 3 4, contenant les environs de Lyon (Saint-Just , Saint-Irénée, etc.) , 
et d'un plan, de la même époque à peu près, qui représente la 
banlieue et une partie du territoire dépendant de Lyon extra-muros. 

La belle bibliothèque publique de Grenoble a offert à mes ex- 
plorations géographiques moins de richesses que je ne m'y atten- 
dais. Je signalerai cependant un curieux globe terrestre manus- 
crit, fait par les Chartreux et sorti de la Grande-Chartreuse. Il est 
sans titre et sans date, mais paraît remonter au xvn e siècle; il 
serait intéressant d'en avoir une imitation. Cette bibliothèque pos- 
sède deux gros globes de Langren, la Cosmographie de Pie II , i5o3 ; 
la Géographie d'Henri Glareanus, le Spéculum orbis de Cornélius 
a Judœis, if>93; les Relationi universali de Botero, 1695. 



Les archives départementales de l'Isère ont également peu 
fourni à mes recherches spéciales. Mais l'archiviste, M. Pilot, a 
tait graver un fac-similé d'un Portraict de la ville de Grenoble, qui 
paraît dater de i548, et il en adresse obligeamment un exem- 
plaire au département des collections géographiques. 

La Grande-Chartreuse a une bibliothèque dont le Père biblio- 
thécaire m'a fait les honneurs avec beaucoup de bienveillance; 
mais j'y ai trouvé peu de chose : les tourmentes politiques ont 
dispersé les richesses bibliographiques, autrefois considérables, 
des pieux solitaires; cependant le monastère possède un plan ma- 
nuscrit des forêts de la Grande-Chartreuse et de ses environs, à 
l'échelle de i/4oooo, et deux grands plans du voisinage de la Char- 
treuse, peints sur les murs de l'un des corridors de cette vaste 
maison. Les vénérables religieux m'ont proposé avec empresse- 
ment d'en laisser prendre une copie. 

La bibliothèque publique d' Avignon, établie dans le beau mu 
sée Calvet, a été enrichie surtout par les soins d'un savant pro- 
fond et excellent, feu Requien, trop peu connu. J'y ai remarqué 
un grand plan d'Avignon de 1618, la carte du Comté Venaissin, 
par le R. P. Bonfa, une carte manuscrite de la principauté d'Orange, 
le plan manuscrit ■ à' Avignon, par Silvestre; un plan manuscrit 
du mont Venioux et du voisinage; le Vray pourtraict de la ville 
d'Avignon, évidemment du xvi e siècle. Des calques et des copies 
de ces divers travaux augmenteraient très-utilement nos collec- 
tions. Plusieurs dessins précieux, relatifs au cours de la Durance, 
de la Sorgues, du canal de Provence, méritent aussi d'être signa- 
lés, à travers beaucoup d'autres. 

Aux archives départementales de Vaucluse, j'ai noté un assez 
grand nombre de documents remarquables, entre autres, une 
carte géographique de la maison de Tordre des Chartreux, 1786; 
des plans manuscrits des possessions de la Chartreuse de Bonpas; 
plusieurs cartes manuscrites du cours du Rhône, telles que celles 
de Thibaut, pour les parties de ce cours qui contiennent Yîle Piot 
et Yîle de Monton, aujourd'hui réunie à la grande île de la Bar- 
thelasse; elles mériteraient d'être copiées, ainsi qu'une impor- 
tante carte manuscrite de la délimitation de la Provence et du Comtat 
Venaissin, et une autre donnant le territoire de Cavaillon, avec le 
cours d'une partie de la Durance, du Coulon et des canaux dérivés 
de la première. Tout ce qui se rattache aux cours d'eau est néces- 



sairement, pour le géographe, l'objet d'une grande attention; 
mais la Durance surtout, dont les eaux fécondantes répandent 
tant de bienfaits dans tout le voisinage, et même au loin par les 
canaux qu'on en a tirés, est une des rivières dont on étudie le bas- 
sin avec le plus d'intérêt. 

L'archiviste de la préfecture de Vaucluse, M. Achard, un des 
hommes les plus instruits et les plus obligeants que j'aie rencon- 
trés dans mon exploration, vient de faire graver un fac-similé d'une 
feuille du xvi e siècle, donnant deux plans d'Avignon, et ornée des 
figures de la vieille légende de saint Bénézet; il en a offert géné- 
reusement un exemplaire à notre département, et il m'a remis 
aussi, pour nos collections, la carte du département de Vaucluse, 
de M. Perrier, au nom de M. le préfet, qui aura la bienveillance 
de nous transmettre également les cartes topographiques des can- 
tons de Vaison, de Cavaillon, de Pernes et de Cadenet, levées par 
ordre de la préfecture. 

Le musée d'histoire naturelle d'Avignon renferme quelques 
pièces géographiques qui méritent d'être signalées : telle est l'in- 
téressante carte de la végétation du mont Ventoux, due à MM. Re- 
quien et Martins : cette carte est là manuscrite, mais elle a été 
publiée par M. Martins, et tout le monde savant la connaît. Je 
citerai aussi la carte géologique du département des Bouches-du- 
Rhône, de Ph. Matheron, et la carte géologique du département 
du Gard, d'Em. Dumas, dont nous n'avons à Paris que l'arrondisse- 
ment d'Alais 1 . La carte géologique manuscrite des communes de 
Gigondas et de Lafare, par Eug. Raspail, et une carte topographique 
manuscrite des montagnes de Mornas et des montagnes circonvoisines, 
avec indication des fossiles et de la botanique, pourraient être uti- 
lement copiées. 

La bibliothèque publique d'ARLES, que j'ai visitée ensuite, pos- 
sède deux grandes cartes manuscrites du plus haut intérêt, parce 
qu'elles se rapportent à un fleuve et à un delta qui se modifient 
rapidement tous les jours. L'une est la carte d'une partie de la 
coste de Provence, puis le Gras Nou, qui la sépare de Languedoc , jus- 
ques au terroir de Foz,. . . . et plages dépendantes du siège de l'admi- 
rauté de la ville d'Arles, parFIour; corrigée, augmentée etanrichie par 

1 Depuis que celte partie du rapport a été écrite, M. Dumas a eu là bonté 
tl'otTrir au département des collections géographiques les feuilles des autres 
arrondissements. 



— 9 — 

Jean Vort-Camp, ingénieur de S. A. le prince d'Aurange , i656. 
L'autre est la carte du terroir de la ville d'Arles (donnant la Camargue 
et les bouches du Rhône à la fin du xvn e siècle). Je n'ai pas besoin 
de dire combien le département géographique tiendrait à avoir 
une copie de ces deux travaux, où l'aspect topographique est si 
différent de celui que nous observons aujourd'hui. 

J'étais bien près d'Aix, de Marseille et de Toulon, qui renfer- 
ment certainement de nombreux documents géographiques, et 
j'avais un grand désir de visiter les bibliothèques et les archives 
de ces antiques et illustres cités; mais déjà le temps que je devais 
consacrer à ma mission s'avançait, mon itinéraire m'appelait dans 
le Languedoc et à Bordeaux , j'ai craint de voir sans fruit si je vou- 
lais tout voir; j'ai donc remis l'étude de ces importants dépôts à 
une nouvelle exploration, où je me proposerais d'embrasser, avec 
la Provence, quelques Etats voisins de la France. 

Je tournai mes pas vers Nîmes, où j'ai trouvé un assez grand 
nombre de documents, particulièrement aux archives : le pre- 
mier que je doive signaler est une carte manuscrite intitulée 
Carte des Sévennes, où. se trouvent indiqués les endroits protestants et 
les lieux catholiques ; elle date du xvn e siècle, elle est ornée de car- 
touches et de figures très-variées, et la copie en serait une bonne 
acquisition pour notre département. Parmi un grand nombre 
d'autres travaux manuscrits, je mentionnerai, comme pouvant 
être fructueusement imités, plusieurs plans de Nîmes, et les des- 
sins relatifs au cours du Gardon, du Vidourle, du Vistre et du Rhône, 
à un canal projeté entre Nîmes, V étang deMauguio et la Pwbine d'Aiguës- 
Mortes, enfin aux marais et coulières depuis Beaucaire jusqu'à Aiguës- 
Mortes et Pérols. 

J'ai hâte d'arriver au chapitre de Montpellier. Je ne pouvais man- 
quer de faire dans cette ville savante et lettrée une heureuse récolte, 
et je dois dire que l'aménité des bibliothécaires et des archivistes 
a parfaitement répondu à la renommée scientifique de la cité. 
C'est à la bibliothèque de l'Ecole de médecine de Montpellier que 
j'ai rencontré le plus curieux des ouvrages que m'ait fait découvrir 
ma courte excursion. Ce travail, véritable joyau géographique, 
est un atlas manuscrit du xvi e siècle , sur vélin , formant un volume 
in-folio , de 2 2 feuilles , et comprenant : 

i° Les armoiries du seigneur de Clugny, conseiller au parlement 
de Dijon, à qui ce manuscrit a évidemment appartenu. 



— 10 — 

-2° Un tableau de la déclinaison du Soleil; 

3° Une sphère céleste. 

4° Une figure représentant les signes du zodiaque et les mois. 

5° Une carte marine de Y océan Pacifique (la côte du Chili, en- 
core inconnue sans doute, n'y est pas tracée). 

6° Une carte marine de Yocéan Atlantique, avec Y Europe , 
Y Afrique et Y Amérique (la côte du Chili y manque aussi). 

7° Une carte marine de Yocéan Indien, de Y Afrique et du sud 
de VAsie. 

8° Une carte marine de Y Europe. 

9° Une carte marine de YEspagne et du nord-ouest de l'Afrique. 

1 o° Une carte marine de la Méditerranée occidentale. 
1 1 ° Une carte marine de la Méditerranée orientale. 
12° Une carte marine de la mer Noire. 

i3° Une carte marine de Y Archipel. 

1 4° Une carte marine de YEspagne. 

i5° Une carte marine de Y Italie* 

i6° Une carte marine de la Terre-Sainte. 

17 Une carte marine de Y Asie Mineure et autres pays de l'Asie 
occidentale , avec Y est de l'Europe. 

18 Une carte de la Scandinavie et de la Finlande. 

19 Une mappemonde offrant les connaissances géographiques 
au commencement du xvi e siècle. 

2 0° Une carte du Monde connu des anciens. 

21° Un tableau de mesures diverses et de distances astronomiques. 

2 2° Une carte très-détaillée du Piémont et des territoires de Nice 
et de Gênes. 

23° Une petite boussole sous verre, placée dans l'épaisseur delà 
couverture de l'atlas, et entourée des initiales italiennes des noms 
des vents. 

Des couleurs très-vives ornent chaque carte , et l'or y est sur- 
tout abondant et très-beau. Il n'y a, sur cet atlas, ni date, ni titre, 
ni nom d'auteur; mais de diverses indications, comme le vide 
laissé sur la côte du Chili, encore inexplorée, le tracé de la route 
de Magellan , la croix étendue sur l'île de Rhodes , on peut induire 
que l'époque de la composition de ce joli travail doit être placée 
dans la première moitié du xvi e siècle, de i520 à i54o. Les noms 
sont écrits en latin, en italien, en espagnol et en portugais. Les 
détails nombreux de la carte d'Espagne et de celle du nord-ouest 



— 11 — 

de l'Italie peuvent faire supposer que l'auteur est ou un Espagnol 
ou un Italien du Piémont ou de Gênes. 

Il importerait extrêmement au département des collections géo- 
graphiques de posséder cet atlas; de son côté, l'Ecole de médecine 
attache, sans nul doute, beaucoup de prix à le conserver. Peut- 
être Votre Excellence, dans sa sage protection de tous les intérêts, 
trouvera-t-elle le moyen de concilier ceux des deux établissements, 
en proposant un échange qui offrirait à la bibliothèque de l'illustre 
école quelque œuvre scientifique d'une haute valeur et rentrant 
davantage dans sa spécialité. 

La bibliothèque de la ville de Montpellier est très-riche en ou- 
vrages italiens, parce que le peintre Fabre, qui en a légué le fonds 
principal à sa ville natale , avait reçu , pendant son séjour en Italie, 
les précieuses collections d'Alfieri et de la comtesse d'Albany, 
auxquels l'avait uni une longue amitié. Aussi y trouve-t-on plu- 
sieurs travaux géographiques relatifs à la Toscane et aux Etats de 
l'Eglise: comme le plan de Rome en 9 feuilles, par Rossi; les 
plans de Livourne, par Antoine Piemontesi et Magnelli ; YArte di 
restituere a Borna la tralasciata navigatione del suo Tevere, par Corn. 
Meyer. On y remarque, en outre, des plans, la plupart manus- 
crits, de Montpellier, de Nîmes, de Toulouse, d'Avignon, de Cette, 
de Montlouis et d'autres villes du Midi ; des vues de la belle place 
du Peyrou, l'atlas et la description du canal du Languedoc, par 
M. de la Roche; des dessins relatifs à ce canal; la carte géologique 
des environs de Montpellier, par Paul de Rouville ; le plan manus- 
crit du canal maritime du Lez, par Jules Pagezy. Il serait utile 
d'avoir une copie de ce dernier et des autres travaux manuscrits 
que je viens de citer. 

Les archives de la préfecture de l'Hérault possèdent quelques 
importantes cartes manuscrites. Je signalerai , comme pouvant être 
copiées , deux cartes dues à l'ingénieur géographe Raudon , et re- 
présentant, l'une, la terre de Launac et de Saint- Jean des Clapasses, 
l'autre, les domaines de la commanderie du grand et petit Saint-Jean 
de Montpellier ; on peut y joindre la carte du territoire de Murviel, 
lieu recommandable par son antiquité, car c'est l'ancien Altimu- 
rium, qui fut détruit, dit-on, par Charles Martel, et où l'on dis- 
tingue encore quelques vestiges de monuments romains. 

M. Eugène Thomas, archiviste de la préfecture de l'Hérault, 
et, en même temps, géographe érudit,qui s'est particulièrement 



— 12 — 

fait connaître par ses études sur Ptolémée et sur la mer Erythrée, 
a une collection géographique privée fort considérable, où il veut 
bien nous permettre de puiser par des échanges et des imitations. 

Toulouse, noble rivale de Montpellier pour la culture des 
lettres et des sciences, devait offrir et a offert, en effet, beaucoup 
d'intérêt à mes recherches. J'ai remarqué, à la bibliothèque delà 
ville, une Table de Peutinger de i5o,8, en double exemplaire, 
dont l'un sera facilement cédé à noire département; plusieurs 
plans de Toulouse et des environs, une édition de Pigafetla par 
Cassiodore Reinius, i5o,8 ; un volume manuscrit décrivant les 
lieux de la province du Languedoc; une Sphœra mundi deLîcchi, 
i5o3; un Strabon de i5i2, un Ptolémée de i5i5, et une jolie 
œuvre géographique du célèbre Gaîlot, la carte de Y île de Ré et du 
voisinage, pour le siège de 1627. Cette carte et les vues, les ba- 
tailles, les vignettes variées qui l'accompagnent, forment un atlas 
dont les feuilles se trouvent, il est vrai, dans l'œuvre de Callot 
que possède le département des estampes de la Bibliothèque im- 
périale ; mais ce travail géographique spécial de l'illustre graveur 
enrichirait utilement aussi le département des c.artes. 

Dans les bureaux du Gapitole, qu'on m'a ouverts avec une ex- 
trême bienveillance, sont plusieurs plans de Toulouse, très-utiles 
pour suivre l'histoire des transformations de cette grande ville 
depuis deux siècles et demi : tel est le plan désigné sous le titre 
de Description de la ville métropolitaine de Toulouse, et qui est cer- 
tainement antérieur à l'année 1622; tel est encore un plan ma- 
nuscrit de 1690, en un grand nombre de feuilles; j'en signalerai 
un autre, également manuscrit, de 1678; celui de 1760, par 
M. de Saget; un plan très-détaillé, de Grandvoinet, fait entre 
1 8o3 et 1 807, et celui que le même ingénieur a dessiné , en 1 808, 
sur une moins grande échelle. Dans l'impossibilité d'imiter tous 
ces travaux, je proposerai de reproduire au moins ceux de 1678, 
de 1750 et de 1808. 

Une des questions hydrographiques les plus intéressantes de 
notre France méridionale est celle qui se rattache à la Neste, au 
Gers, à la Baïse, à la Save et au plateau de Lannemezan. Après 
avoir parcouru les territoires d'Arreau et de la Barthe, la Neste, 
arrêtée tout à coup dans son cours par le plateau de Lanneme- 
zan , tourne brusquement à l'est, pour se jeter dans ia Garonne; 
li Save, le Gers et la Baise naissent sur ce plateau, et, n'étant pas 



— 13 — 

alimentés, comme la première, par les sources constamment fé- 
condes des hautes montagnes, ils n'ont que des eaux trop peu 
abondantes durant une partie de l'année; on a compris l'impor- 
tance de leur apporter celles de la Neste, et l'on a entrepris, dans 
ce but, d'ingénieux travaux. L'intérêt de cette question et d'autres 
relatives au cours des eaux m'engagea à aller consulter les archives 
départementales des Hautes-Pyrénées. J'ai été assez heureux pour 
trouver, en effet, à Tarbes, quelques bons documents, comme 
un mémoire manuscrit de Moisset, ingénieur-géographe du roi, 
sur l'utilité d'encaisser les rivières et la possibilité d'établir une navi- 
gation par le centre de la Bigorre , 1778; un autre mémoire, accom- 
pagné de plans manuscrits, sur le Bieutord, affluent de la Neste, 
avec l'indication d'un canal à établir, 1775 et 1787; un plan ma- 
nuscrit de cette importante dérivation de l'Adour, qu'on nomme 
canal cCAlaric, et pour l'entretien de laquelle un sage décret de 
l'administration a été rendu le 29 août dernier. On remarque en- 
core, à la préfecture de Tarbes, une carte routière manuscrite du 
département des Hautes-Pyrénées, par Moisset, et une autre carte 
manuscrite, très-étendue et plus récente, de ce département, par 
M. Leleu, géomètre en chef du cadastre. L'imitation de tous ces 
dessins serait une bonne acquisition pour nos collections géogra- 
phiques. 

La bibliothèque publique de Bordeaux, une des plus riches de 
France, renferme naturellement une importante section géogra- 
phique, et spécialement un grand nombre d'atlas et de cartes des- 
tinés à la marine, mais que nous avons aussi. Comme travaux 
topographiques, j'indiquerai la Ville de Bourdeaux au xvn e siècle, 
fac-similé donné par MM. Arnaud Detcheverry et Glouzet aîné; 
des plans manuscrits du Château- Trompette , du fort Louis de Bor-^ 
deaux et du fort du Hâ, dont on devrait se procurer la copie. 
Parmi les ouvrages géographiques rares, on peut signaler YAr- 
cano del mare de Robert Dudley, 1661; le Brief Discours de Ter- 
raube, i566et i575; un Itinerarium Portugallensium, i5o8. 

La bibliothèque de Bordeaux a un grand nombre de doubles; 
j'ai l'honneur de soumettre à Votre Excellence, dans ma liste sé- 
parée, ceux qu'il serait le plus intéressant d'acquérir pour notre 
département. 

Il y a , aux archives municipales de Bordeaux , une belle collection 
de vues et do plans relatifs à cette ville, entre autres, une Description 



— 14 — 

de la ville de Bourdeaux, qui paraît dater de 1622; un plan manuscrit 
du Château- Trompette , un plan géoraétral de la ville de Bordeaux, 
publié à Londres en 1787; une carte routière de la Gironde, dres- 
sée en i85o par M. Philiparic, agent- voyer en chef. M. Detche- 
verry, archiviste de l'hôtel de ville, possède un grand plan ma- 
nuscrit de Bordeaux, très-curieux, de i55o; il doit en donner pro- 
chainement le fac-similé , et il veut bien nous en promettre un 
exemplaire. 

Les archives départementales de la Gironde sont fort riches en 
documents géographiques. J'ai remarqué , entre autres , un atlas ma- 
nuscrit de la châtellenie de Montravel, où est dessinée la paroisse 
de Saint-Michel, avec le domaine de Montaigne, lieu de naissance 
de l'illustre auteur des Essais. Un souvenir aussi intéressant doit 
faire vivement désirer la copie de cette feuille. Au milieu d'un 
assez grand nombre de plans manuscrits de Bordeaux et de quel- 
ques-uns de ses quartiers et du voisinage, je signalerai, comme 
pouvant être copiés, le plan qui donne une partie des murs de la 
ville, vers 1672; celui qui a pour titre Le port de Bordeaux, avec 
ses portes, places, aqueducs et fontaines, et qui a été fait de 1755 
à 1765, au milieu même des embellissements et des admirables 
transformations que le célèbre Tourny introduisait dans la capitale 
de son gouvernement; le plan d'une partie de la Dordogne dans 
l'étendue de la vicomte de Castillon; celui d'une partie da Médoc, 
présentant particulièrement les ports deMayré, de Lamarque, de Cus- 
sac, de Beychevelle et de Saint-Julien; le plan cYune partie de la 
Gironde, depuis Roy an jusqu'à Pauillac, levé par ordre du marquis 
de Tourny; celui du cours de la rivière de Vlsle; la carte des côtes 
de Saintonge et du Médoc; un plan du cours de la Baise, depuis Va- 
lence jusqu'à la Garonne. 11 existe un très-bel atlas manuscrit qui donne 
la ville et la vicomte de Castillon, et dont la carte d'assemblage , au 
moins, serait une indispensable acquisition pour notre départe- 
ment. 

Il se trouvait sur ma route, de Bordeaux à Paris, des biblio- 
thèques et des archives d'une grande importance , que j'aurais eu 
un vif désir d'explorer si le temps me l'eût permis ; mais le terme 
fixé à ma mission était arrivé, le moment était venu de reprendre 
mes travaux à la Bibliothèque impériale. Pour examiner les grands 
dépôts de Poitiers, de Limoges, de Tours, d'Orléans et quelques 
anlres, plusieurs semaines encore eussent été nécessaires. 



— 15 — 

J'aurai donc l'honneur, Monsieur le Ministre, de vous demander, 
une autre année, l'autorisation d'entreprendre une nouvelle explo- 
ration qui embrasserait ces points et tout l'ouest de la France, si 
vous jugez profitable le voyage bibliographique que je viens de 
faire. Quelque modestes qu'en soient les résultats, j'ose espérer 
cependant qu'ils ne seront pas trouvés tout à fait inutiles. Ces ré- 
sultats sont de quatre ordres, que je prends la liberté de placer 
sous les yeux de Votre Excellence, pour résumer mon rapport : 

i° Par les dons de plusieurs auteurs et éditeurs, le départe- 
ment des collections géographiques de la Bibliothèque impériale 
a reçu ou recevra prochainement un certain nombre de cartes et 
de plans ; 

2° Par des calques, par des copies et par la photographie, on 
peut procurer à ce département l'image exacte de beaucoup de 
documents; 

3° Par des échanges, onpeut en acquérir un grand nombre; 

li° Une copie de la liste d'ouvrages, cartes ou plans, qui est 
jointe à ce rapport, pourra être déposée au département des col- 
lections géographiques et consultée par les travailleurs, qui , s'ils ne 
rencontrent pas ces documents au département, sauront du moins 
dans quel dépôt ils devront les consulter. 

Je serai heureux , Monsieur le Ministre , si j'obtiens , pour mes 
humbles efforts , votre approbation éclairée. La plus douce récom- 
pense de mon travail se trouvera dans cette précieuse approba- 
tion , dans la satisfaction d'avoir servi la science , les intérêts des 
familles , le grand établissement auquel je suis fier d'appartenir, 
enfin dans la pensée d'avoir contribué , de tout mon pouvoir, à 
seconder l'administration de mon pays dans ses nobles intentions 
d'être partout, et avant tout, utile au public. 

Agréez, Monsieur le Ministre, etc. 

E. CORTAMBERT, 
Paris, Bibliothèque impériale, 5 novembre 1 855, 



— 16 — 

Happovl adressé à Sou Excellence Monsieur le Ministre de V instruction 
publique sur une mission en Bosnie, accomplie en 1855, par M. Mas- 
sien de Clerval . 

Monsieur le Ministre , 

Je viens, comme Votre Excellence a bien voulu m'y autoriser, 
lui rendre compte d'une visite que j'ai faite l'année dernière aux 
couvents franciscains de Bosnie; je lui soumettrai en môme 
temps quelques remarques sur l'état de cette province. 

Si j'ose appeler l'attention sur le faible résultat de mes re- 
cherches , trop rapides pour avoir été complètes ; si je dépose à titre 
de renseignement mon témoignage de voyageur, c'est parce que 
les observations en apparence les moins importantes peuvent avoir 
leur utilité quand il s'agit d'un pays aussi rarement exploré et 
aussi imparfaitement décrit. 

Le nom même de la Bosnie est presque ignoré en France; ce- 
pendant, par sa situation géographique, par la beauté pittoresque 
de ses montagnes et de ses forêts, par ses richesses minérales, 
par son sol fertile, par le caractère et les mœurs de ses habitants, 
cet ancien royaume mériterait, à coup sûr, d'exciter l'attention 
des savants et des artistes, autant, pour le moins, que le petit 
état du Monténégro , dont les rochers stériles et les tribus barbares 
ont acquis depuis quelque temps parmi nous une sorte de popu- 
larité poétique. 

Il ne serait sans doute pas indigne de l'histoire d'étudier en dé- 
tail un pays qui a été le théâtre de tant de luttes, qui, mêlé aux 
querelles des empereurs de Constantinople, des princes serbes, 
des rois de Hongrie, plus agité encore par la religion que par la 
politique, partagé entre l'Eglise d'Orient, celle d'Occident et di- 
verses hérésies, a pu, au milieu de tous ces déchirements, conser- 
ver un instant son indépendance sous des rois nationaux; puis, 
conquis par les Osmanlis et, acceptant en partie l'islamisme» est 
devenu, depuis Mahomet II, comme le poste avancé de l'empire 
lurc du côté de l'Occident. 

Malheureusement, il faut le dire, sur ce* sol si remué par les 
guerres et par les invasions, on trouve peu de traces du passé. 
Les resles d'une voie romaine dans la Possavine, les bains de 
Novi-Bazar, un certain nombre de ponts en ogive de l'époque by- 



— 17 

cantine, les ruines informes de quelques châteaux féodaux : voila, 
jusqu'à présent, les seuls débris d'époques antérieures à ia con- 
quête qui aient, été signalés sur ce vaste territoire. Une explora- 
tion sérieuse pourrait amener, il est vrai, bien des découvertes 
tout à fait inattendues. J'ai regretté plusieurs fois dans mou 
voyage de n'avoir ni le temps, ni les connaissances nécessaires 
pour bien décrire des monuments que je rencontrais à i'impro- 
viste et qui me paraissaient dignes d'attention. 

Mais c'est ailleurs qu'il faut chercher les vraies antiquités du 
pays; elles sont clans les usages de son peuple, dans sa langue 
ilîyrienne, restée d'une pureté proverbiale , malgré l'adoption de 
quelques mots turcs ; dans sa poésie surtout, car c'est la terre 
classique de ces chants, de ces piesmas qui sont la gloire de tous 
les Slaves méridionaux et le dépôt commun de leurs traditions. A 
l'attachement de leur race pour ses coutumes antiques, les Bos- 
niaques joignent l'opiniâtreté naturelle aux montagnards, et leur 
position au centre de l'ancienne Illyrie les protégé encore contre 
les influences étrangères. On peut donc croire qu'ils ont très-peu 
changé depuis des siècles, et que c'est une des populations les 
moins mélangées de l'Europe. Si leurs villes ont une physiono- 
mie turque, leurs campagnes sont encore purement slaves. On 
peut dire que, même sur les Bosniaques musulmans, l'action de 
la conquête a été plus extérieure que profonde. Ils ont emprunté 
aux Turcs leurs armes, leurs meubles, leurs costumes, mais sans 
rien prendre de leur caractère ni de leurs mœurs asiatiques. La 
liberté qu'ils laissent aux femmes avant leur mariage et leur atta- 
chement à leur boisson nationale, la slivovitza 1 , indiqueraient à 
l'observateur le plus superficiel la différence qui existe entre eux 
et les vrais Ottomans. Les Bosniaques musulmans sont très-atta- 
chés à leur religion; mais l'éducation musulmane, fondée sur la 
connaissance de l'arabe, n'exerce qu'une faible influence sur un 
peuple qui a si peu d'affinité avec les races sémitiques. On peut 
dire que, sous certains rapports, la domination turque a eu sur 
la race conquise une influence éminemment conservatrice. Non- 
seulement, en effet, comme dans d'autres provinces, elle a laissé 
vivre sous ses coutumes civiles et religieuses la partie de la popu- 

1 La slivovitza est une eau-de-vie de prunes. On voit autant de pruniers autour 
d'un tchiflik bosniaque que de pommiers dans une cour de ferme normande. 

MISS. SCIENT. V. <> 



— 18 — 

iation restée Fidèle à son ancien en lie , mais elle a de plus, eu 
Bosnie, confirmé dans leurs privilèges politiques la plupart des 
anciens magnats clu pays, qui avaient librement accepté l'isla- 
misme. De là, cette féodalité de beys, de spahis, de capitaines 
héréditaires, récemment abolie par les réformes de la Sublime- 
Porte et définitivement vaincue par Orner-Pacha. 

Résistant donc par sa langue et par ses traditions à la civilisa- 
lion orientale, éloignée de l'Occident par sa situation politique, 
la Bosnie a dû rester le pays le plus stationnaire de l'Europe, le 
plus étranger à tout mouvement intellectuel. Aussi, dès qu'on a 
franchi les frontières de cette province, on peut se croire trans- 
porté dans un autre siècle et comme dans un monde différent. 
Quand, en venant de la Dalmatie, on a traversé la chaîne abrupte 
du Prolog, l'œil se repose , pour la première fois depuis longtemps, 
sur des vallées vertes et fertiles, et pourtant la première impres- 
sion du pays est profondément triste. La rareté des habitations, 
le silence des campagnes, donnent l'idée de la désolation. La phy- 
sionomie farouche et les regards méfiants des hommes que l'on 
rencontre, font regretter la douceur tout italienne des habitants 
du littoral. Cet extérieur peu prévenant n'exclut pas pourtant 
(liez les Bosniaques une certaine bonhomie, une gaieté inhérente 
au caractère slave; mais les Musulmans voisins de l'Autriche 
soupçonnent les étrangers, et les chrétiens, craignant toujours 
quelque avanie, sont constamment sur la défensive. 

Toute culture littéraire aurait disparu depuis des siècles de 
cette terre ingrate, et elle se serait trouvée complètement isolée 
des pays civilisés de l'Occident sans un ordre religieux dont nous 
devons dire quelques mots avant de parler de l'hospitalité que 
nous avons reçue dans ses couvents. 

Les Franciscains pénétrèrent en illyrie peu d'années après la 
fondation de leur ordre par saint François d'Assises. A quelle 
époque ont-ils fondé une vicairie en Bosnie? Leurs annalistes ne 
s'accordent pas sur ce point. Plusieurs, notamment Wading (Ati- 
nalcs Ordinis minorum) , font remonter cette création à une date 
antérieure à 1260, année où, au chapitre de Narbonne, présidé 
par saint Bonaventure , on fit un dénombrement général des 
provinces de Tordre de saint François. D'autres, avec Greiderer 
(GermaniaFranciscana),ne tiennent l'existence de cette vicairiepour 
certaine qu'à partir de i.3/io, après le voyage que Gérard Odon , 



— 19 — 

alors ministre général de l'ordre, fît à la demande du roi Charles 
de Hongrie, et la conversion du Ban Etienne Stipic. On s'est ef- 
forcé de concilier ces deux opinions en disant que Gérard Odon 
n'avait fait que renouveler et étendre une création antérieure. Il 
est difficile, en effet, de ne pas tenir compte de la mention de la 
Bosnie dans le dénombrement de 1260, mais on comprend facile- 
ment que les premiers établissements des frères mineurs aient été 
détruits dans un pays où l'autorité des papes était toujours pré- 
caire et où la secte, alors florissante, des Patarins ou Bogomiles, 
avait son siège principal 1 , 

L'étendue de cette vicairie dépassait de beaucoup les limites 
de la Bosnie actuelle. Les papes donnent à ses supérieurs les titres 
de présidents, vicaires, inquisiteurs (inquisitores hœreticœ pravila- 
iis) et commissaires apostoliques, avec les pouvoirs du ministre 
général dans l'ordre, pour les royaumes de Bosnie, de Hongrie, 
de Slavonie, de Carniole, de Servie, de Moldavie, de Valachie, de 
Transylvanie, de Russie et de Scythie. En i5i/i, Léon X l'éleva a 
la dignité de province, sous le nom de Bosna Argeniina, en en 
démembrant la Croatie , qui forma la province de Bosna Croatia. 
Cette épithète d'Argentina n'était que la traduction du nom slave 

1 Les Bogomiles, si puissants pendant trois siècles en Bosnie, finirent par se 
convertir à l'islamisme, et leurs descendants forment la plus grande partie de la 
population musulmane de cette province. Leur histoire se rattache à celle des 
Albigeois, avec qui ils paraissent même se confondre. Mathieu Paris, cité par 
Farlati, parle du pape qu'ils avaient élu en Bosnie, et qui avait son vicaire en 
France. Voici le passage de Farlati [Illjricum sacrum, t. IV, p. 47) : 

« Eo audacirc provecti sunt, ut papam sibi crearent qui universo Albigen- 

sium et Patarcnorum gregi per IHyriam , Italiam et Galliam disperso praeesset. 
Hic in partibus Galliarum quemdam Barlholomœum nomine vicarium sibi con- 
stitua, ut narrai Malheus Parisius in historia Anglicana ad an num 1 2 2 3, idque Con~ 
radus episcopus Portuensis, et legatus apostolicus in Gallia, significavit archiepi- 
scopo Rotomagensi, in suis ad eum litteris scriptis in hœc verba : « Dum pro sponsa 
« veri crucifixi verum cogimur impîorarc auxilium, potius compellimur lacerari 
c singultibus et piorare, ecce quod vidimus loquimur et quod scimus testificamur. 
« ïlle homo perditus qui extollitnr super omne quod colitur aut quod dicitur 
«Deus, jam habet perfidie, suae praeambulum haeresiarcham qucm ha^retici Albi- 
«genses papam suum appellant, babitantem in finibus Bulgarorum Croatiœ et 
« Dalmatiœ, juxta Hungarorum nationem (id est in Bosnia fere média inter bas 
«regiones); ad eum confluunt hoeretici ut ad eorum consulta respondeat. Etenim 
«de Carcassona oriundus vices illiusanlipapnc gerens Bartbolom;eus ha;reticorum 
.i episcopus funestam eis cxhibendo reverentiam sedeni et locum concessit in villa 
<• qn.f dicilur Porlos; et seipsuin transtulit in parles Tolosanas, etc > 

H . 2 . 



_ 20 — 

de Srebernica, la ville aux mines d'argent, où les franciscain.'* 
avaient, à ce qu'il paraît, leur principal couvent. La Bosnie, sous 
son nouveau titre, comprenait encore la plus grande partie de la 
Hongrie; la Slavonie, la Syrmie, la Bulgarie, la Transylvanie. 
Pendant la durée du royaume de Bosnie, de 1376 à i463, l'his- 
toire nous montre les franciscains mêlés aux affaires de cette 
époque agitée. On compte parmi eux plusieurs hommes illustres. 
Jacques de la Marche réforme les couvents de Bosnie. Réfugié en 
Hongrie, il est rappelé par le roi Tvarlko II, qui se justifie d'avoir 
voulu attenter à sa vie. Saint Jean deCapistran assiste comme com- 
missaire de Hercégovine à la confirmation du roi Etienne-Thomas 
Ostojic, récemment converti par les frères à la foi catholique. Ce 
roi l , sous leur influence, persécute les Bogomiles, qui, au nombre 
de Ao.ooo, se réfugient en Hongrie, chez le duc Etienne. 

Ange Zvizdovic obtient de Mahomet II le fameux firman gardé 
encore aujourd'hui à Fojnica, par lequel le sultan victorieux ac- 
corde aux catholiques la tolérance de leur culte. Cet Ange Zvizdo- 
vic est vénéré en Bosnie comme un saint. On montre près de 
Sutiska une caverne où s'étant, dit-on, fait ermite, il mourut 
dans un âge avancé; d'autres le font mourir à Fojnica, où il fut 
enterré. On raconte qu'en i534, quand le couvent fut brûlé par 

1 Rien n'est plus tragique que l'histoire de ce prince : il veut se soustraire au 
tribut qu'il paye aux Turcs, implore le secours du pape; il refuse d'abord de se 
soumettre aux ordres du pontife pour ne pas s'aliéner les Grecs et les Bogomiles , 
il cède enfin. Il meurt assassiné par son iils. La femme de ce roi se fit religieuse 
à Rome, et fut béatifiée. On mit sur son tombeau, qui existe encore dans l'église 
de l'Ara-Cœli, l'inscription suivante en langue illyrienne, qu'on traduisit plus 
lard en latin : 

Kalarini Kraljici Bosanskoj 

Stipana, Hercega od Svetoga Save 

Od porsda Jeline i kuce cara Stipana 

Rodjenoj, ïomasa Kralja Bosanskoga Zeni 

Koja Zivi Godin 5o i 1 4 

Ipriminu u Rimu na lito gospodina 1478 

Na 2 5 niu oktobra 

Spominjak uje pismom postavljeu. 

Ce monument est consacré à la mémoire de Catherine, reine de Bosnie, fille 
du duc Etienne de Saint-Sava , de la race d'Hélène et de la maison de l'empereur 
Etienne, qui vécut 54 ans et mourut, à Rome, le 2 5 e jour d'octobre en l'an du 
seigneur i4;8. 



— 21 — 

les Turcs, un soldat découvrit son cadavre, cl, le trou van l intact, 
jeta sur lui son caftan de soie, dont les frères firent une cliasublo 
qui existe encore. Cependant , comme le rapporte Philippe d'Oc- 
chievija (Epitome velustatum Bosnensis provinciœ) , les moines, en 
1769, crurent retrouver les ossements du saint à demi calcinés 
dans le mur de leur église, et en firent la translation avec la per- 
mission de Févêque. 

Si Ton a pu accuser les franciscains d'avoir, par leur intolérance , 
donné des armes à l'invasion ottomane, en exaspérant ainsi une 
partie de la population et en la réduisant à se jeter dans les bras 
des Turcs, il faut reconnaître, du moins, que leur faute a été 
cruellement expiée, et on ne saurait trop admirer leur patience à 
supporter une longue suite de persécutions. Leur histoire depuis 
la conquête est un véritable martyrologe. 

J'extrais d'une liste de leurs provinciaux les notes qui suivent : 

io23-i 526. Etienne Kucic ou Kacic. 

Dix frères sont martyrisés à Sarajevo. Lui-même, échappant 
aux mains des bourreaux, les Turcs enragés rasent Kojnicz, Su- 
tiska, Fojnica, Kresevo et Visoko. 

1526-1529. Thomas Skaroevic de Suliska, ensuite évêque do 
Bosnie, est tué, par les Turcs. 

3 53 2-1 535. François Ramanovic. Le couvent de Zvornik est 
détruit. 

1 535-1 538. Daniel Vladimirovic , devenu ensuite évêque de 
Duvno; il est massacré par les Turcs. Le couvent de Ljuhuska est 
détruit. 

1 5/jy-i 55o. Auguste Vasiljevic, de Velika, Pierre des Salines 
(de Tuzla Velika) reçoit le martyre. 

1 556-1 55g. Elie Jukovic. Six frères sont martyrisés à Raina, 
Le martyrologe de Tordre les mentionne au 2 1 avril. 

i562. Jacques des Salines (de Tuzla). Le couvent de Mostar est 
renversé. 

Si la persécution paraît se calmer pendant le xvn e siècle, elle 
reprend à l'époque de la guerre de Vienne. 

168 1-1 684. André Dubocanin de Sutiska. A Tuzla, le père 
Lucas, curé, est rôti. Le père Bernardin, gardien de Tuzla, supé- 
rieur, est poignardé. A Modrica, le père vicaire meurt sous le 
glaive. A Sarengrad, le gardien écorché, le vicaire empalé. Sous la 
conduite de ce provincial et de quelques autres prêtres , 2 2,800 ca- 
tholiques de Bosnie se réfugient sur les terres de l'Empire. 



— 22 — 

1685-1690. Michel Radnic. Le couvent de Visoko est aban- 
donné. — Item celui de Tuzîa supérieur ; item celui d'Olovo. 
Celui de Srebernica, qui donna son nom à la province, est détruit 
par les Turcs, et le père Luc de Kresevo, gardien, est tué. 

En 16/io, la Transylvanie forma une custodie distincte, la 
Bulgarie une autre en i645, et elles furent toutes deux élevées 
plus tard au rang de provinces. En 1767, les couvents de Hon- 
grie, de Slavonie et de Syrmie, compris jusqu'alors dans la pro- 
vince de Bosnie, se séparèrent et formèrent la province nouvelle 
de Saint- Jean-de-Gapistran. 

La Bosnie, réduite alors à trois couvents et six résidences, re- 
devint simple custodie; mais le père Philippe d'Occhievja, pré- 
sentant les plaintes des frères bosniaques, obtint du pape Clé- 
ment XIII la restitution de leurs droits et de leurs privilèges 
antiques ( 1758). 

Ce qui, avec leur zèle pour la religion, a toujours distingué les 
franciscains de Bosnie, c'est leur extrême persévérance et leur 
habileté incontestable à défendre les prérogatives qu'ils tiennent 
du saint-siége, prérogatives sans lesquelles l'accomplissement de 
leur mission deviendrait impossible. La population catholique est 
une minorité 1 ; elle doit être protégée, non-seulement contre l'ar- 



1 J'emprunte à une description de la Bosnie (Zemljopis), publiée en i85i, à 
Agram, par un franciscain bosniaque, les renseignements suivants sur la popu- 
lation de cette province. 

La population totale peut s'élever à un peu plus de 1,100,000 âmes. L'im- 
mense majorité des Bosniaques appartient à la race slave, et parle la langue 
illyrienne ou serbe. (On sait que l'illyrien et le serbe ne diffèrent absolument 
que par l'ortbograpbe : les Serbes grecs se servent des lettres cyrilliques, les 
Illyriens catholiques, des lettres latines. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner les 
variations de ces deux orthographes, qui sont un grand obstacle au développe- 
ment littéraire de ces peuples.) Le Zemljopis évalue le nombre des habitants de 
race slave à 1 ,095,000 : 6,000 Tsiganes ( ou Bohémiens) parlent aussi l'illyrien ; ils 
se disent mahométans, cependant les Turcs les soumettent à un haratch plus 
fort que les chrétiens; ils sont presques tons forgerons. Quelques milliers de Juifs 
habitant les grandes villes : Serajévo, Travnik, Novi-Bazar, parlent, comme tous 
les Juifs de Turquie, un espagnol corrompu. Outre cette population sédentaire, 
il y a quelques nomades, vivant sous des tentes (cèrgasi) , ce sont des Tsiganes 
et des Valaques, venus jadis de Serbie. Ces derniers fabriquent de petits 
outils en bois. C'est à tort que plusieurs écrivains ont parlé d'Osmanlis établis 
dans les villes et parlant le turc. Les Turcs, qui se lixeut en Bosnie, apprennent 
la langue du pays et se fondent dans la population musulmane indigène. Les hauts 
fonctionnaires, l'armée) régulière (nizam) et quelques cavas, forment la seule 



_* 23 — 

bitraire des autorités turques et contre les exactions que les mu- 
sulmans de toutes les classes se croient, aujourd'hui encore, sou- 
vent en droit de lui faire subir, mais aussi contre les envahissements 
de l'église orientale, plus puissante par le nombre. Cette popula- 
tion disséminée serait sans appui efficace, si elle n'avait à sa tête 
un clergé fortement constitué et se mouvant dans une certaine 
sphère d'indépendance. Les franciscains, chargés seuls de l'admi 
nistration religieuse, se gouvernant eux-mêmes, présentant à la 

population vraiment turque de race et de langue. Dans les environs de Mitrovica, 
quelques musulmans parlent albanais. 

Sous le rapport des religions, cette population se partage ainsi : Chrétiens des 
deux rits, 7 i5,5oo; Mahomélans, y compris les Tsiganes, 384, 000 -, Juifs, 6,5oo. 
(Toute cette statistique ne peut avoir la prétention d'être bien rigoureuse. Je 
serais assez disposé à croire que l'auteur du Zemljopis, très-peu turcophile de 
sa nature, a colé la population musulmane au plus bas possible.) M. Chaumette 
des Fossés, ancien chancelier du consulat de France à Travnik en 1810, a 
publié, à Berlin, en 1812, une très-remarquable notice sur la Bosnie, qui m'a 
fourni de précieux renseignements. Cet observateur judicieux estimait que, de son 
temps, le nombre des Musulmans, dans la province, était égal au moins à celui 
des Chrétiens et devait dépasser 600,000 âmes. Où est la vérité? Dans le pays 
que j'ai parcouru, j'ai remarqué à peu près un nombre égal de Musulmans eC 
de Chrétiens. On ne peut croire à une dépopulation assez rapide pour concilier 
l'opinion de M. Chaumetle et celle de l'auteur du Zemljopis, quoique ce dernier 
fasse très-bien ressortir ies causes qui ont diminué le nombre des Musulmans, 
malgré les émigrations venues à diverses époques des provinces voisines sous 
traites à la domination du sultan. Ces causes sont : 

i° Les guerres : celle contre les Serbes , de 1 8o4 à 1 8o5, a été très-meurtrière 
(les Chrétiens ne participent pas au service militaire) ; 2° les pestes. La dernière, 
de i8i3 à 1817, a, dit-on, surtout frappé les Turcs; 3° diverses raisons écono 
iniques : on remarque que les Turcs achètent les terres de leurs coreligionnaires 
moins fortunés; ceux-ci , ne consentant pas à se faire fermiers, se répandent dans 
les villes, entrent en domesticité, ne se marient pas. Des Chrétiens les rempla- 
cent dans la culture. Un grand nombre de villages, jadis musulmans, comme 
l'attestent encore les nombreuses tombes qui s'y trouvent, sont devenus entière- 
ment chrétiens. 

La population chrétienne se décompose ainsi : 

Latins ou catholiques (en serbe Kèrstjani), 180,000; Chrétiens de l'église 
grecque, dite orthodoxe (Riscani), 56i,5oo. 

Les catholiques sont répartis entre trois évèchés ou vicariats apostoliques : 
i° celui de Bosnie datant de 1701; il y a /|6 cures, 1/1,861 maisons, 1 12,000 âmes. 
(Les moines disent aujourd'hui 1 18,000.) Il est certain que la population tend 
à augmenter par l'introduction de la vaccine, l'amélioration des soins hygiéni- 
ques, etc. J'ai pu m'en convaincre par un exemple : j'ai vu les registres de la 
paroisse de Suliska conservés depuis 1 64 1 . Après la peste de 1782, qui avait en- 
levé 898 personnes, la population était réduite à j ,800 âmes; elle est aujourd'hui 
de plus de 4, 000 , quoique le pays soit très-pauvre et qu'il y ait eu une autre peste 



— 24 

nomination du saint-siége un évèque choisi parmi eux, rèpond'en i 
parfaitement à cette nécessité 1 , lis forment un clergé national, 
recruté dans le peuple et connaissant ses besoins. Ne séparant 
pas dans leurs souVenirs les traditions de leur pays de celles de 
leur ordre, ils s'ont extrêmement jaloux de toute influence étran- 
gère, et assez en garde contre les tentatives des puissances voi- 
sines de la Porte pour les entraîner dans leur politique. Leur si- 
tuation semble leur faire une loi de se conduire en fidèles sujets 
de la Sublime-Porte, car ils perdraient beaucoup à passer sous la 
domination d'une autre puissance, et dans un soulèvement des 
chrétiens ils courraient grand risque d'être absorbés par les schis- 
matiques. Pour que cette situation fût aussi sentie qu'elle devrait 
l'être, il faudrait, il est vrai , que le temps eût assoupi bien des ran - 

en i8i4. Toute celte population est administrée par ies franciscains des trou 
couvents de Kresevo, de Fojnïca et de Sutiska. Iî n'y a pas d'autres prêtres dans le 
diocèse. 2° le vicariaî d'Hercégovine, séparé depuis i84o de eeîui de Bosnie (en 
faveur de monseigneur Barisic, évêque de Mostar) ; on en évaluait l'a population . 
en j844, à 33,ooo. Les cures, au nombre de ï3, sont aussi desservies seulement 
par des franciscains. Ils ont un couvent nouveau à Serokobrieg. 3° le vicariat de 
Trébigne. En 1 845, les Jésuites, chassés de Scutari d'Albanie, y furent établis par 
le prince de Metternicb et la propagande romaine; ce vicariat dépend de l 'évêque 
de Raguse; il n'a que 5 paroisses et 8,ooo âmes. 

Les Grecs reconnaissent pour cbef le patriarche de Gonstantinople depuis l'é 
poque où il a racheté les droits du patriarche serbe d'Ipek. Us ont 3 évêques ou 
vladikas : celui de Serajevo, qui a rang d'archevêque et de métropolite, celui- 
de Mostar et celui de Zvornik. Dans le diocèse (ou éparchie) de Serajevo, on 
compte 2 monastères et 27,000 maisons. Dans celui de Zvornik, 1 monastère et 
1 4,000 maisons. Dans féparchie de Mostar, il y a 12 monastères, dont 2 som* 
vides; églises i38, kaludjers (moines) 25; popes 80; maisons 9,249. 

Les Juifs ont un khakhambaehi à Sérajévo et des rabbins à Travnik et à Novi- 
Bazar. L'administration religieuse des Musulmans se rattache à leur organisation 
civile et judiciaire. On en trouve un aperçu dans l'excellent ouvrage de M. Ulrich» 
( Lettres sur la Turquie). Le Zemljopis ne donne que des renseignements trop 
insuffisants pour qu'ils méritent d'être reproduits. 

1 L'organisation intérieure des franciscains de Bosnie est semblable à celle 
des autres provinces de l'ordre de Saint-François. Leur gouvernement se compose 
d'un ministre provincial, d'un custode et de à définiteurs, élus pour trois ans% 
Les franciscains, comme nous l'avons dit dans la note précédente, sont seuls 
chargés de l'administration des paroisses qui, au nombre de 46, relèvent des 
3 couvents de Kresevo, de Fojnica et de Sutiska. Les gardiens de ces couvents 
sont, par un privilège particulier, chargés, comme syndics apostoliques, de la sur- 
veillance administrative des curés, nommés (jure cumulalivo) par ¥ évêque, d'ac- 
cord avec le provincial et les définiteurs. Dans les 3 couvents et les 46 paroisse^ 
auxquelles il faut ajouter 7 chapelles rurales, il peut y avoir en tout un personne* 
de i5o prêtre». 



cimes, que les haines entre les chrétiens et les musulmans lussent 
calmées ; il faudrait surtout que le gouvernement fût à la fois 
assez bienfaisant et assez fort pour empêcher ses anciens rayas de 
jeter sans cesse des yeux d'envie sur leurs voisins croates et dal- 
mates, de l'autre côté de la frontière des Etats autrichiens. 

11 y a peu d'années, ces anciens privilèges, dont les Bosniaques 
sont si fiers, furent attaqués par leur évêque, Monseigneur Barisic. 
Les frères, appuyés par la Sublime-Porte et par la France, sou- 
tinrent contre lui à Rome un long procès dont ils sortirent victo- 
rieux. Monseigneur Barisic dut abandonner son siège; il devint 
évêque de Mostar, et l'Herzégovine forme depuis 1 845 un diocèse 
séparé de celui de Bosnie. Ce dernier fut longtemps gouverné 
par un provicaire apostolique. À la fin de l'année dernière seule- 
ment, Monseigneur Maria no fut promu à une dignité à laquelle 
l'appelaient sa science, ses qualités éminentes et les vœux des ca- 
tholiques bosniaques. J'ai eu l'honneur de voir Monseigneur Ma- 
riano peu de temps avant sa nomination, il m'a donné l'hospita- 
lité dans la modeste demeure qu'il habitait alors avec sa sœur 
jumelle, vieille paysanne bosniaque, au village de Brestovsko, 
près de la route de Sarajevo à Travnik. Monseigneur M aria no est 
un philologue distingué; il possède presque toutes les langues de 
l'Europe. Sa conversation révèle vite un homme vraiment supé- 
rieur. 

Depuis i85i, une nouvelle ère s'est ouverte pour la Bosnie. 
L'administration tout entière a été changée sous le gouvernement 
d'Omer-Pacha 1 . ïl serait trop long d'examiner ici les difficultés 
que rencontraient les réformes de la Sublime-Porte dans cette pro- 

( En 1 85 î, Omer-Pacha a divisé la Bosnie en 6 préfectures (kaïmakanluks) , 
savoir : i° Sarajevo; i° Travnik; 3° Tuzla; 4° Banja-Luka ; 5° Bihac; 6° Novi- 
Bazar. 

Ces six kaïmakanluks se subdivisent en nahijas ou districts. 

En voici le tableau avec quelques indications sur la population des chefs-lieux 
(j'ai conservé l'orthographe slave des noms de lieux) : 

I. i° Sarajevo (60,000 âmes, i 2,000 maisons, dont 2,000 grecques, 3o ca- 
tholiques seulement); capitale de la province, résidence du pacha, gouverneur 
général (vali), et en même temps chef-lieu de district (nahija) ; 

2 Visoki ( 3,ooo Musulmans, Go maisons grecques)» chef-lieu de district; 
3° Fojnica, chef-lieu de district; 
4° Kojnic, idem; 
5° Rogatica , idem. 

II, i° Travnik ( 1 2, non Ames, i,5oo maisons musulmanes » 3 5o catholiqu 



— 26 — 

vince, terre classique des anciens janissaires, el d'en apprécier 
les résultais politiques. Ces réformes , quoique très-incomplètes 
et surtout très-imparfaitement appliquées, ont pourtant, on ne 
peut le méconnaître, amélioré d'une manière sensible la position 
des chrétiens bosniaques. Ils ont tout au moins obtenu une sécu- 
rité qu'ils n'avaient jamais connue 1 , Les catholiques ont profité 

100 grecques, 5o juives, 80 tsiganes) ; résidence d'un préfet, dit kaïmakan et en 
même temps district (c'était, jusqu'à ces derniers temps, la capitale du pays : 
les vizirs gouverneurs ne pouvaient habiter Serajevo, dont les habitants avaient 
conquis une espèce d'indépendance) ; 2 Tesanj , district; 3° Jaice, district; 4° 
Skoplje, district; 5° Prozor, district; 7°Livno, district. 

III. i° Tuzla (6,000 habitants musulmans, 4o maisons grecques et catholi- 
ques); résidence d'un kaïmakan de district; 

2 Tuzla Gornja (Tuzla supérieure) , district; 3° Biljevo, district; 4°Zvornik, 
district; 5° Maglaj, district; 6° Gradacac, district; 7 Bercki, district; 8° Kla- 
danj, district; 9 Srebèrnica, district; 10 Vlasenica, district. 

IV. i° Banja-Luka (10,000 Musulmans, 60 maisons grecques, /10 catholi- 
ques); résidence du kaïmakan, district; 2 Derventa. 

V. i° Bihac (4,ooo habitants, tous musulmans); résidence d'un kaïmakan et 
district; 2 Pridor, district; 3° Stari Majdan; 4° Kulinvakuf; 5° Ostrozac; 6° Bu- 
zim ; 

VI. Novi-Bazar (20,000 âmes, musulmanes et grecques). 

i° Kaïmakan, district; 2°Visegrard, district; 3° Novi-Varos, district; 4°Sienica, 
district; 5° Mitrovica, district. 

En i85/i, l'Hercégovine, qui formait un pachalik séparé, fut réunie à la Bos- 
nie, et on établit à Mostar un kaïmakan. 

Voici les districts qui en dépendent : 

VII. i° Mostar, résidence du kaïmakan ; 

2 Blagaj; 3° Duvno; 4° Ljubuski, 5° Stolac; 6° Trebinje, 7 Nevesinge; 
8° Niksic; 9 Gacko; io° Kulasin; 1 1° Foca; i2°Cajnic; i3° Plievlje (ou Tas- 
lidza) ; i4° Priépolje. (Total, 48 districts ou nahijas. ). Chaque district a son mu- 
dir (espèce de sous-préfet de canton) et son kadi (juge). 

1 II ne faut rien exagérer : les Chrétiens sont un peu plus à l'abri des vexations 
arbitraires, grâce surtout à l'intervention incessante des consuls, mais en re- 
vanche, ils ont perdu un droit précieux, qu'ils avaient autrefois, celui de porter 
des armes : Omer-Pacha a fait procéder à leur désarmement; il en résulte pour 
eux une nouvelle infériorité humiliante dans un pays où il est d'usage de mar- 
cher armé. Cette mesure était-elle commandée par la prudence? Je l'ignore; mais 
il est étrange que 1'iusurrection musulmane ait eu pour résultat d'augmenter la 
sévérité du gouvernement envers les Chrétiens, qui, pleins de confiance dans ses 
promesses, étaient restés tranquilles. Il ne s'agit pas là d'une simple question 
d'amour-propre ou de dignité personnelle. Les armes sont nécessaires en Bosnie. 
Ne serait-il pas possible au moins dercndre leurs armes aux hommes évidemment 
inoffensifs? En traversant la Dalmatic, je m'étonnais de voir tous les paysans affu- 
blés de fusils cl de pistolets. Un fonctionnaire autrichien (préleur), à qui j'en 
demandai la raison, me répondit que ces gens avaient absolument besoin d'être 



_ 9 7 _ 

de ce nouvel état de choses pour relever leurs églises en ruine, 
pour en construire là où les Turcs n'en avaient pas toléré jusqu'a- 
lors 1 . J'ai pu constater, sur la route que j'ai parcourue récem- 
ment, ce mouvement qui s'opère partout où existe un centre de 
population catholique, à Livno, à Travnik, à Serajevo. Ce mou- 
vement est dû en grande partie, on ne saurait trop le rappeler, 
à la générosité de la France et à la puissante initiative du gou- 
vernement de l'Empereur 2 . Partout, à côté des églises, se fon- 
dent des écoles. J'ai dit déjà que les franciscains de Bosnie, 
même aux époques où ils avaient le plus à souffrir du despotisme 
turc, n'avaient jamais négligé entièrement les études littéraires. 
On peut citer parmi eux quelques écrivains, soit eh latin, soit en 
illyrien. A la connaissance de ces deux langues , ils joignent presque 
tous celle de l'italien, utile dans leurs rapports avec Rome et 
avec la Dalmatie. Leurs trois couvents possédaient déjà des classes 
de grammaire pour les jeunes gens destinés au sacerdoce; des 
cours de philosophie et de théologie établis depuis deux ans à 
Fojnica et à Sutiska, les dispenseront d'aller chercher à l'étranger, 
notamment à Diakovar en Slavonie, une instruction supérieure. 
Ce qui est peut-être d'une utilité plus grande encore pour le pays, 
des écoles, dites normales, ont été fondées à Kresevo, àJaica, à 
Varczar, à Livno, à Tollissa et à Ullica. 

Ces efforts pour répandre l'instruction dans le peuple accusent 
chez ces moines un sentiment élevé de leur rôle comme guides 
de leurs compatriotes. Ils sont, en effet, les véritables chefs de la 
communauté qu'ils dirigent. Ils exercent sur ce peuple encore en- 
fant, d'une foi vive, mais jusqu'à présent d'une ignorance pro- 
fonde, un pouvoir à peu près illimité. Ils sont les représentants 
officiels et les défenseurs de ce peuple devant les autorités turques, 
ils répondent devant elles de sa soumission, ils proclament les 
lirmaus et les ordres des pachas, et leur adressent les réclamations 

armés pour leur défense personnelle. On connaît cependant la sévérité de la 
police autrichienne. 

1 II n'existait , à proprement parler, d'églises catholiques que dans les couvents 
de Kresveo, de Sutiska et de Fojnica. Dans les paroisses, les prêtres disaient la 
messe dans les chambres, ou en plein air, dans les cimetières chrétiens. On sait 
que, pour toute construction ou réparation d'un édifice religieux, il faut, en 
Turquie, une autorisation du gouvernement. 

2 La création d'une agence consulaire à Serajevo et les secours donnés pour 
la fondation des églises et des écoles catholiques, ont fait sentir dans celle pro- 
vince l'action lulélairc de la France qui en était absente depuis 1 8 1 5. 



— 28 — 

ci tes plaintes de leurs coreligionnaires; niais leur autorité olïi- 
cielle n'est rien auprès de leur puissance morale. On se ferait difti» 
cilement une idée du respect qu'ils inspirent. Un paysan ne les 
aborde pas sans leur baiser la main ou le pan de leur robe. Leurs 
demandes sont considérées comme des ordres, et on se soumet 
même sans murmurer aux châtiments qu'ils imposent. Ils sont 
d'ailleurs la seule aristocratie parmi les catholiques, qui forment, 
la classe la plus pauvre du pays. Ce sont des paysans agriculteurs 
ou ouvriers des mines, de petits marchands dans les villes; mais 
les négociants aisés appartiennent en général à la religion grecque, 
et parmi les musulmans on peut citer tel individu qui possède à 
lui seul plus de terres que tous les catholiques réunis. 

Cette pauvreté ne les empêche pas d'être forts par leur union et 
par la confiance qu'inspirent leurs prêtres, incontestablement su 
périeurs à ceux de l'église grecque. On a vu quelquefois les francis- 
cains se faire les organes de la population chrétienne tout entière. 
Leur réputation s'étend au delà de la Bosnie, dans les pays slaves, 
même schismatiques. Ainsi, les Serbes, en autorisant dernière- 
ment la construction d'une église catholique à Belgrade, ont de- 
mandé qu'elle fût desservie par des religieux bosniaques. Les 
Turcs, qui versent, dit-on, des larmes quand on leur montre au 
couvent de Fojnica le firman de leur grand empereur Mahomet II, 
ont une grande vénération pour ces frères ; les musulmans slaves 
les appellent même souvent chez eux et leur font dire des messes 
quand ils sont malades. Descendants des convertis du xv e siècle, 
quoique très-zélés pour leur propre religion et même fanatiques , 
les Bosniaques mahométans ont conservé un certain nombre de 
traditions et de pratiques catholiques. 

Les franciscains sont convaincus qu'ils accroîtront encore leur 
autorité en répandant l'instruction , et on ne peut qu'applaudir à 
une ambition qui les porte à relever le niveau moral et intellec- 
tuel de leur pays. 

Les trois couvents de Kresevo, de Fojnica et de Sutiska sont 
les débris de l'ancienne splendeur des franciscains et des innom- 
brables établissements qu'ils possédaient avant la conquête. Sans 
faire une description complète de chacun de ces couvents, j'es- 
sayerai d'en donner une idée par quelques extraits de mes notes 
de voyage. Ils ont été rebâtis tous les trois sur le même modèle, 
vers la lin du siècle dernier. Ce sont des constructions massives, 
écrasées, ave< des murs épais, des cloîtres étroits, le tout recou- 



9Q 

Vert do planches, à la manière du pays. Les églises, étouffées 
dans la masse des constructions , sont beaucoup trop petites pour 
les milliers de fidèles qui y accourent les jours de fête, de vingt 
lieues à la ronde. On s'occupe aujourd'hui de leur agrandisse- 
ment. Les moines dirigent eux-mêmes les travaux; les fidèles 
fournissent les matériaux et les apportent sur place. Il est à re- 
gretter que l'ordre et le goût fassent défaut à tant de zèle, mais 
les architectes sont rares en Bosnie. Dans ces cloîtres et dans ces 
églises on trouve, comme on doit le supposer, fort peu d'objets 
d'art. Les seules peintures dont j'aie gardé le souvenir sont celles 
du chœur de Sutiska : ce sont des figures de saints peintes sur 
bois dans un très-vieux style italien. 

Le paysage qui entoure ces modestes édifices leur prête seul 
un caractère imposant. Ils sont placés dans des vallées écartées, 
entourés de rochers et de forêts , qui les dérobent aux regards. 
Leur site est parfaitement approprié à leur destination monastique 
et semble convenir aussi à la modestie exigée du culte chrétien 
dans un pays turc. Sont-ce là les motifs qui ont décidé les francis- 
cains à les relever, alors qu'ils se résignaient à abandonner tant 
d'autres de leurs anciennes résidences dispersées dans la province? 
Ils ont dû aussi les préférer à cause de leur position centrale, et 
parce que, rapprochés les uns des autres, ils peuvent se prêter 
mutuellement assistance. Les trois couvents sont situés à l'ouest 
de Sarajevo. Le plus éloigné, Sutiska, n'est qu'à treize heures de 
route de cette ville. 

Kresevo est aujourd'hui le plus pauvre de ces couvents. Les 
églises de l'Hercégovine qui en dépendaient en ont été détachées 
pour fonder 1'évêché de Mostar. Il ne compte, plus aujourd'hui 
que quatre paroisses, celle de Kresevo même et celles de Sara- 
jevo, de Zepce et de la Narenta. Le couvent et son église, sous 
l'invocation de sainte Catherine, sont situés sur une terrasse qui 
s'élève au-dessus d'une gorge étroite, dont le village de Kresevo 
occupe le fond. Ce village se compose de deux cents maisons ca- 
tholiques et d'une trentaine de maisons turques assez misérables , 
accompagnées d'une mosquée en bois. Un aga, délégué du mudir 
de Fojnica, y représente l'autorité. 

Le commerce du fer donne une certaine importance à cette 
localité, qui possède un grand nombre de forges. Toutes les mon- 
tagnes voisines sont riches en minerai de fer, et on y trouve aussi, 
dit-on, de l'or, de l'argent et du mercure. La petite rivière qui 



— 30 — 

en descend et traverse le village fait marcher quelques moulins. Il 
paraît que les moines en Bosnie ont toujours affectionné le voisi- 
nage des mines; ils avaient des couvents à Olovo, la ville du 
plomb; à Touzla, la ville du sel [soli en slave); à Srebernica, la 
ville de l'argent. 

Le couvent de Kresevo possède des propriétés assez étendues et 
ses bois paraissent bien aménagés, tandis que ceux de la com- 
mune sont tout à fait dévastés. On croirait difficilement à l'insou- 
ciance des Bosniaques pour leurs forêts, qui, avec leurs mines, 
pourraient devenir une si grande source de richesses. Ils ne se 
donnent pas la peine d'abattre les arbres mais y mettent le feu. 
Le Gouvernement, dans une intention à coup sûr très-libérale, 
a abandonné des parties de forêts à ceux qui les défrichent. C'est 
pour les chrétiens un moyen d'arriver à la propriété; il est vrai 
que les musulmans ne leur permettent guère d'user paisiblement 
de cette faculté, et c'est un sujet fréquent de contestations et 
même de rixes sanglantes. Le pays, d'ailleurs, est presque entiè- 
rement couvert de bois et la population fort disséminée. Les 
prêtres de Sarajevo sachant l'excursion que je projetais à leur 
monastère, m'avaient recommandé à un de leurs moines qui, 
sous le titre fort bien imaginé de chapelain rustique, est chargé 
de l'administration d'un district voisin de la roule. Je fus très- 
surpris de trouver dans le lieu le plus sauvage du monde et 
cachée dans les broussailles une maison bâtie nouvellement, 
très propre et très-confortable : c'était le presbytère de ce curé de 
campagne. L'abbé de Bamberdo (c'est le nom de l'endroit) nous 
offrit une excellente et copieuse collation , sella son cheval et nous 
précéda au couvent en galopant, avec les cris et les démonstra- 
tions de joie habituels à ses compatriotes. Ces prêtres bosniaques 
sont, en général, gais et d'un caractère ouvert. Leurs immenses 
moustaches et leur costume turc leur donnent un air bien plus 
martial que monastique. lis ne portent l'habit de saint François que 
clans l'intérieur de leurs cloîtres. Le privilège de porter des armes 
el de se vêtir à la turque leur était fort utile autrefois; je ne pense 
pas qu'aujourd'hui ils en aient besoin pour se faire respecter, mais 
ils y tiennent par une sorte d'amour-propre fort innocent. On s'ha- 
bitue vite à ce travestissement, mais tout Parisien aurait éprouvé 
le même étonnement que moi en reconnaissant le vicaire de Kre- 
sevo dans un élégant jeune homme qui allait à la chasse, paré 
d'un superbe caftan \erl et armé d'un magnifique fusil albanais. 



11 n'y avait à Kresevo , lorsque j'y passai , que sepl. ou huit moines 
et autant d'élèves. On me montra un frère que l'on appelait le 
Français, quoiqu'il fût né à Kresevo même et qu'il y eût encore 
sa famille. C'était un vieillard aveugle et tombé en enfance, qui 
avait servi jadis dans les troupes d al mates du temps des provinces 
illyriennes. A la chute de l'Empire, il avait pris sa retraite dans 
ce monastère. Il manifesta sa satisfaction, quand on lui dit de 
quel pays je venais, mais on ne parvint pas à le faire parler. 
J'avais rencontré , en traversant la Dalmatie , plusieurs de ces vieux 
spldats de l'Empire, qui n'avaient pas oublié notre langue, et la 
parlaient même avec une remarquable facilité. 

Me trouvant à Kresevo, un dimanche, je pus voir le peuple 
des environs dans ses costumes de fête : c'est une belle et saine 
population, dont les manières sont empreintes à la fois de dignité 
et de bonhomie. À la grand'messe, j'entendis ce peuple chanter 
à l'élévation un très-beau cantique en illyrien, et les voix me 
parurent infiniment plus belles et plus justes que celles du chœur 
des religieux. Un prêtre donna lecture des prescriptions particu- 
lières de l'église, pour cette communauté soumise à la domination 
musulmane. C'était une suite de recommandations ayant pour but 
d'empêcher les usages turcs de s'introduire parmi les chrétiens; 
ainsi, par exemple, on défendait aux parents de stipuler un prix 
en mariant leurs filles, et on les engageait au contraire à les doter 
selon leurs moyens. Après cette lecture, le prêtre adressa des 
i emercîments aux fidèles qui avaient apporté des pierres pour la 
construction de l'église, et fit une légère réprimande à ceux qui 
n'avaient pas encore payé ce tribut. 

Le nom de Kresevo (Kréchévo) vient de kers (Jterch), lieu es- 
carpé. Derrière le couvent, on voit, en effet, une montagne en 
forme de cône, surmontée jadis d'une citadelle, dont l'enceinte 
est encore parfaitement marquée, et au pied de laquelle se trou- 
vait l'ancienne ville de Kersevo (par euphonie Kresevo). C'était 
la résidence des évêques de Bosnie. Cette ville fut détruite au 
xiif siècle par les Bogomiles, qui tuèrent l'évêque et une partie 
des habitants. On dit que ceux qui échappèrent au massacre se 
réfugièrent d'abord aux sources de la Bosna (Vrelo Bosne), puis, 
près de là, au lieu dit alors Saint-Pierre et où s'élève aujourd'hui 
Sarajevo, la capitale du pays depuis la conquête. Le siège épis- 
copal de Kresevo fut transporté ultérieurement à Diakovar en 
Slavonie, dont les évêques portent encore le titre devêques de 



Bosnie. L'époque de la fondation du couvent est incertaine. La 
dernière reine de Bosnie, Catherine, affectionnait cette retraite, 
consacrée à sa patronne. * 

Fojnica n'est qu'à quatre heures de Kresevo, mais la route est 
si difficile à trouver dans les sentiers de montagne, que nous 
avons plusieurs fois béni les moines et l'aga qui nous avaient 
fourni d'excellents guides. Au sortir d'un étroit défilé, le long d'un 
ruisseau limpide qui sert à plusieurs usines pour le lavage du 
minerai de fer, on entre dans une large et belle vallée; à gauche, 
sur la pente d'une colline, se trouve le couvent du Saint-Esprit, 
et devant vous, dans la plaine, la petite ville de Fojnica : c'est une 
grosse bourgade assez propre et bien bâtie pour le pays, moitié 
musulmane, moitié chrétienne; cent cinquante maisons catholi- 
ques, cent cinquante maisons turques avec une mosquée en pierre 
et plusieurs en bois. Le père gardien du couvent, pour nous faire 
honneur, avait invité à dîner avec nous le mudir du canton, vieux 
Turc d'Anatolie, qui parut sensible à cette politesse. Je rapporte 
ce fait comme une preuve de la bonne intelligence qui existe entre 
ces deux autorités. Je trouvai à Fojnica un personnel nombreux 
et une jeunesse dont la vocation religieuse ne paraissait nullement 
altérer la gaieté. Le soir, ces jeunes gens se réunissaient avec nous 
chez le supérieur, et nous chantaient leurs airs nationaux, en s'ac- 
compagnant sur le violon ou sur la bandurlca. Ce couvent est le 
plus important de la Bosnie; il a l'administration de vingt-cinq pa- 
roisses, qui comprennent toute la Bosnie occidentale et la Croatie 
turque. Il possède un institut national (narodna ucionica), comme 
disent un peu trop pompeusement les catholiques bosniaques. 
Cet institut est une école qui comprend, je crois, deux classes 
de grammaire, une de philosophie et une de théologie. Chaque 
classe peut avoir une douzaine d'élèves. Je ne suis pas en état de 
juger de la valeur des études qu'on fait à Fojnica, mais les pro- 
fesseurs m'ont paru pleins de zèle. On enseigne la musique, l'ita- 
lien et même quelque peu de français. Le régime matériel de l'é- 
tablissement peut laisser quelque chose à désirer : les classes sont 
reléguées sous les combles du couvent, et le dortoir se compose 
d'un grand casier en planches; des lits seraient pour les Bosniaques. 
un luxe inusité. 

On peut aller de Fojnica à Sutiska par Kiseljak, le Vichy ou 
le Baden-Baden de la Bosnie. Ces eaux acidulées et agrébales au 
goût attirent tous les ans, au mois de mai, un nombre assez 



— 33 — 

considérable de malades; on les transporte jusqu'en Dalcnalie. 
Sutiska est située au confluent de deux torrents, la Polianska et 
la Terstionica, sur l'emplacement d'une ville ancienne dont les 
ruines mêmes ont disparu sous les éboulements des montagnes 
voisines. Dans cette ville, Kraljinska Sudiskaou Sutiska (la royale 
Sudiska, Sudiska, de suditi, juger) curia régis, les anciens rois de 
Bosnie tenaient leurs assises. Près de l'église actuelle, dédiée à 
saint Jean-Baptiste, on dislingue assez bien la place où devait 
être leur palais. Sutiska, maintenant, ne compte plus qu'une 
vingtaine de maisons, dont une ou deux musulmanes, et une mos- 
quée délaissée. Le couvent a été maintes fois saccagé et brûlé; il 
a été presque entièrement reconstruit, il y a peu d'années* à 
l'aide de secours donnés par l'Autriche. Il contient des appartements 
assez convenables pour le provincial et pour l'évêque. Il y a à Su- 
tiska un institut national comme à Fojnica. L'église possède des 
ornements assez riches; elle a le privilège, unique en Bosnie, d'a- 
voir des cloches; partout ailleurs on les remplace par des lames 
en fer que l'on frappe avec un marteau. Elle contient les tom- 
beaux de plusieurs rois, notamment celui d'Etienne Thomas; 
mais l'édifice a été refait tant de fois, que les moines n'ont pas 
pu m'indiquer exactement le lieu de ces sépultures. Dix-huit pa- 
roisses dans la Bosnie orientale relèvent de Sutiska. 

J'ai examiné attentivement les bibliothèques de Kresevo et de 
Fojnica. Celle de Kresevo est la plus intéressante. Elle a été for- 
mée en grande partie par les dons du père André Kujunzcic, 
ancien provincial et aujourd'hui gardien de ce couvent, homme 
aussi distingué par son érudition que par son caractère, et parti- 
culièrement versé dans la littérature ancienne de son pays. 

Cette bibliothèque possède une collection à peu près complète 
des ouvrages latins et italiens relatifs à l'histoire religieuse ou civile 
de l'Illyrie, publiés dans les deux derniers siècles. La bibliothèque 
de Fojnica est plus riche, plus étendue, mais moins importante 
par la nature des livres qu'elle contient. L'histoire et la philologie 
slave y tiennent une moins grande place; en revanche, on y 
trouve les principaux classiques italiens et français, un grand 
nombre d'ouvrages modernes, et même les romans de Wal ter-Scott. 
Elle présente quelques ouvrages connus sur les langues orientales, 
entre autres le grand dictionnaire de Meninski. La littérature 
serbe illyrienne moderne y est aussi représentée par quelques 

MISS. SCIENT. V. 3 



— 34 — 

publications d'Agram et de Belgrade. L'existence de ces biblio- 
thèques dans un pays comme la Bosnie est déjà une merveille; 
il serait injuste de se montrer trop exigeant. AKresevo, les livres 
sont très-mal rangés, et le catalogue est plus que défectueux; à 
Fojnica, les livres sont placés par ordre de matières, mais le ca- 
talogue est à peine commencé. Je n'ai pu me faire qu'une idée 
imparfaite de la bibliothèque de Sudiska : elle possède un nom- 
bre fort respectable de volumes, à en juger par les immenses 
tas de livres qui encombrent deux grandes chambres; on a heu- 
reusement chargé un jeune homme très-intelligent de débrouiller 
ce chaos. 

J'ai pris note de tous les ouvrages historiques que j'ai pu trou- 
ver dans ces trois bibliothèques. Je n'en ai pas découvert qui mé- 
ritent d'être particulièrement cités pour leur rareté. On peut 
trouver à Paris , comme à Kresevo , les ouvrages du Mauro Orbini , 
de Lucius, de Farlati (Illyricum sacrum), de Ducange [lllyricum 
vêtus et novum), d'Appendini, de Fortis,, de Catancsich, de Ca- 
cics, de Papanek, de Gebhardi, de Bomman, et même les livres 
qui traitent spécialement de la Bosnie , comme ceux d'Émeric Pa 
vich, de Bude, de Prudentius Narentinus , de Schimek (Geschichte 
des Kœnigsreichs Bosnien und Bama). 

Le seul monument historique important que m'aient montré 
les moines, c'est le fameux firman de Mahomet II, à Fojnica. Il a 
été décrit et traduit par plusieurs auteurs, notamment par Boue , 
dans son excellente description de la Turquie d'Europe. Les frères 
m'ont donné plusieurs fois à entendre qu'ils possédaient d'autres 
manuscrits précieux. Leur apologiste, Occhievja, parle de registres 
manuscrits en illyrien qui existaient de son temps à Fojnica et à 
Sutiska. Malgré mes sollicitations réitérées, je n'ai pu obtenir 
qu'on me les montrât. Un homme qui devait être bien informé 
m'a dit qu'un prêtre , exilé de la province sous l'administration 
d'Orner -Pacha, avait emporté des papiers au nombre desquels 
pouvaient se trouver ces registres. Si les franciscains possèdent 
réellement des archives de quelque valeur, ne se font-ils pas, par 
hasard, une loi de les cacher aux étrangers? Dans leur situation, 
on aurait tort de leur reprocher un excès de prudence. 

. Je dois dire, cependant, que loin de se montrer défiants à mon 
égard, ils ont été, en général, au-devant de tout ce que je pouvais 
avoir a. leur demander. Je ne ferai jamais assez l'éloge de leur 
hospitalité cordiale et expansive. La présence chez eux d'un voya- 



— 35 — 

geur arrivant de Paris était d'ailleurs un événement extraordi- 
naire qui déliait leurs langues, et j'avais peine à suffire à leur 
conversation. Croyant que je pourrais me faire en France l'inter- 
prète de leurs vœux, et désirant, par conséquent, me conquérir à 
leurs opinions, ils m'ont exprimé à satiété leurs pensées poli- 
tiques. J'avais beau me tenir sur une extrême réserve, il me fallait 
les entendre jusqu'au bout développer leurs idées. Comme il peut 
être utile de connaître tous les éléments de l'opinion publique 
dans les différentes provinces de l'Empire ottoman et que les 
moyens d'information ne sauraient être trop nombreux , je dépo- 
serai ici mon témoignage et je dévoilerai la pensée de ces hommes , 
telle qu'elle m'est apparue, en séparant dans leurs discours ce 
qui avait un cachet évident de sincérité de ce qui pouvait être 
dicté par la politesse ou n'être qu'une affectation de bons senti- 
ments pour une puissance dont ils ont reçu les bienfaits. 

En résumant tout ce que j'ai entendu et observé, je crois pou- 
voir distinguer chez eux , je ne dirai pas trois partis , il n'y a rien 
d'aussi tranché, mais trois nuances d'opinions bien distinctes. 
i° Il y a d'abord des moines qui, en politique comme en religion , 
en sont encore aux idées du quinzième siècle. Malgré le respect 
qu'ils professent pour la France , comme puissance catholique , ils 
n'ont au fond de sympathie politique réelle que pour ceux qui 
voudraient, non garantir leur liberté, mais établir leur domina- 
tion. 2° Une classe que je crois beaucoup plus considérable est 
celle des hommes que l'on pourrait désigner sous le nom de pa- 
triotes bosniaques. Elle comprend la partie la plus active du clergé 
et toute la jeunesse de ces couvents, jeunesse pleine d'ardeur et 
d'intelligence, qui adopte la vie monastique parce que c'est la 
seule carrière ouverte à son activité, le seul moyen d'action sur 
le peuple, dans un pays où les chrétiens ne sont pas admis aux 
fonctions publiques. L'idée qui domine dans l'esprit de ces 
hommes, c'est celle de la nationalité : Slaves , mais Slaves catho- 
liques, ils ne font pas de vœux pour la Russie, parce qu'ils savent 
que son triomphe serait l'abaissement du catholicisme en Orient; 
leur sympathie pour la France est très-réelle, très-profonde, 
quoique leurs idées sur notre pays soient prodigieusement vagues. 
La France leur apparaît seulement comme la nation très-chré- 
tienne et la nation émancipatrice. Quant à la guerre actuelle, 
elle les trouble singulièrement. Ils s'expliquent difficilement l'ai 

M. '3. 



— 36 — 

liance des puissances occidentales avec les Turcs et sont malheu- 
reusement trop disposés à y chercher un piège. Le souvenir de 
persécutions séculaires ne leur permet pas de croire à la loyauté 
et aux intentions libérales de leurs dominateurs. Ils cherchent des 
garanties contre le retour possible de l'oppression, et je crois que, 
dans le fond de leur cœur, plusieurs nourrissent le rêve d'une 
Bosnie indépendante, formant, du moins, une principauté dis- 
tincte, comme la Servie; mais ils voudraient la voir gouvernée, 
comme au moyen âge, par des princes catholiques. En commu- 
nauté de sentiments avec les Illyriens de l'Empire d'Autriche , ils 
se sentiraient attirés vers leurs destinées, si, par des raisons que 
j'exposerai plus loin, le Gouvernement autrichien n'inspirait à 
beaucoup d'entre eux une invincible répugnance. 3° Enfin, on 
rencontre quelques hommes très- éclairés qui, sans avoir un 
moindre amour pour leur pays et un moins grand culte pour 
leurs souvenirs nationaux, sentent toute l'importance des change- 
ments opérés depuis peu dans le sort des populations chrétiennes, 
en attribuent le principal honneur à la France, et espèrent 
tout de sa légitime influence sur le Gouvernement ottoman. Ils se 
félicitent des événements actuels, qui hâtent l'accomplissement de 
leurs vœux. Accessibles aux idées de l'Occident, ils se font une 
idée juste de l'égalité civile qu'ils réclament; ils font mieux: ils 
la préparent eux-mêmes en donnant l'exemple delà tolérance. Ces 
sentiments existent surtout chez les prêtres qui, ayant voyagé 
dans d'autres parties de la Turquie, se sont trouvés en rapport 
avec nos compatriotes. Je ne crois pas commettre une indiscrétion 
en racontant avec quelle admiration le père gardien de Fojnica, 
dont j'ai déjà parlé, Padre Giacomo (son nom slave m'échappe) , 
me parlait des lazaristes, chez qui il avait vécu à Constantinople. 
Ce séjour lui avait donné une si haute idée de la science et des 
vertus du clergé français que, disait-il, son désir le plus ardent 
était d'envoyer à Paris, pour y faire des études supérieures, les 
plus distingués de ses novices. Il m'a demandé à ce propos des 
renseignements que je n'étais nullement en état de lui donner ; 
mais je suis heureux de pouvoir être , auprès de Votre Excellence , 
l'interprète d'une pensée digne, peut-être, de son intérêt. Il sou- 
haitait aussi que des sœjirs de charité fussent envoyées dans son 
pays pour se consacrer à l'éducation des femmes, sans laquelle, 
disait-il, tout progrès est précaire. 

Malheurcusementon trouve en Bosnie peu d'hommes à idées aussi 



— 37 — 

françaises que celles du père Giacomo. Rien ne serait plus propre 
que leur exemple à détruire les préjugés invétérés qui entravent 
toute réforme. Il ne faudrait rien moins que les etforts de leur 
charité éclairée pour apprendre aux Turcs et aux chrétiens à se 
traiter en frères. En Bosnie , le Turc est fier et violent, le paysan 
chrétien est grossier et opiniâtre. Le premier ne perd aucune oc- 
casion de faire sentir sa supériorité; le second dévore l'affront, 
garde la haine dans son cœur et se venge comme il peut, au 
moins par son mauvais vouloir. Entre Kupres et Skopia, voya- 
geant avec un jeune Albanais musulman, de quinze à seize ans, 
je n'ai pu l'empêcher de faire descendre de cheval, en signe d'hu- 
miliation , selon l'antique usage, tous les paysans qu'il rencontrait. 
C'était jour de marché ; femmes, enfants , vieillards, tous se sou- 
mettaient à l'injonction de ce gamin, mais leurs regards témoi- 
gnaient assez qu'ils n'avaient pas perdu pour cela le sentiment de 
leur dignité personnelle. Ceci n'est qu'une plaisanterie d'enfant ter- 
rible, mais les injures prennent souvent un caractère plus grave 
et les voies de fait ne se font pas attendre. S'emparer de l'âne ou 
du cheval d'un raya paraît à certains musulmans une chose très- 
naturelle. Il n'est pas rare de voir un Turc distribuer des coups 
de bâton à une douzaine de Bosniaques fort inoffensifs, et ceux-ci 
les recevoir sans mot dire. Ce n'est pas lâcheté de leur part, mais 
seulement conviction de leur impuissance à se faire rendre jus- 
tice. Je suis persuadé que ces hommes mettent une sorte de 
point d'honneur à supporter patiemment les injures, croyant souf- 
frir pour leur religion. Les musulmans sont armés jusqu'aux dents, 
et il est interdit sévèrement aux chrétiens de porter des armes; cela 
suffit pour faire comprendre dans quels rapports ils vivent en- 
semble. U serait, à mon avis, très-injuste de rendre les fonction- 
naires turcs responsables de toutes les injustices qu'ils laissent 
commettre. Je les crois animés, pour la plupart, d'un vrai senti- 
ment de justice, et souvent même bienveillants pour les chré- 
tiens; mais ils ont à ménager de grandes susceptibilités, comme 
j'ai pu l'observer plusieurs fois; et puis la loi est toujours par- 
tiale, et les chrétiens ont presque toujours tort, dans un pays où 
leur témoignage n'est pas encore reçu en justice. Il faut recon- 
naître aussi que les dispositions des chjétiens eux-mêmes ap- 
portent de grands obstacles à l'amélioration de leur sort. Leur 
inertie est souvent très-irritante et leur rudesse paraît provoca- 
trice. Comment, d'ailleurs, seraient-ils protégés efficacement par 



— 38 — 

des hommes qui manquent sur eux d'autorité morale? Ils 
semblent, il est vrai, préférer quelquefois les fonctionnaires 
Osmanlis, les vrais Turcs, à leurs compatriotes musulmans tur- 
cisés (Polurci), comme ils disent; mais enfin ils ne peuvent 
s'empêcher de voir en eux des étrangers, des dominateurs. Il fau- 
drait des efforts presque surhumains pour faire comprendre l'ac- 
tion protectrice du Gouvernement à un peuple courbé depuis 
longtemps sous le joug, et pour qui les entraves et le bâton sont 
encore les seuls signes sensibles du pouvoir. 

Les difficultés que rencontrent les autorités turques dans l'ad- 
ministration des populations chrétiennes sont encore aggravées 
dans ce pays par une circonstance géographique, le voisinage des 
Etals autrichiens qui l'entourent de trois côtés. L'Autriche exerce 
en Bosnie une influence prépondérante. Sa propagande est fort 
simple , c'est celle de la civilisation matérielle , du bien-être , de la 
sécurité. Elle a le monopole du commerce, et le gardera, sans 
doute, tant que des routes faciles ne mettront pas cette province 
en communication avec l'intérieur de la Turquie, et surtout avec 
les parties turques du littoral de l'Adriatique. (Ici se présente la 
question des ports de Klek et de Suttorina, dont la jouissance ac- 
cordée à la Porte par les traités lui est contestée contre toute jus- 
tice.) Des marchands, en relation avec Vienne et Trieste, par- 
courent le pays, en déclamant, à tout propos, contre la barbarie 
musulmane avec cette insolence de commis voyageurs qui mé- 
prisent tout ce qui ne rentre pas dans le cercle étroit de leurs 
idées, et se croient les représentants attitrés du progrès parce 
qu'ils ont vu quelques grandes villes. (Les Juifs font exception : ils 
passent pour être très-attachés à la Turquie.) 

Je ne parle pas des agents officiels de l'Autriche, leur action 
doit être suffisamment connue du Gouvernement français; mais 
leur politesse, que j'ai éprouvée comme voyageur, ne m'empêche- 
rait pas de déclarer que leur aversion pour la Turquie et leur 
malveillance pour la France sont parfaitement notoires, et ne 
prennent pas la peine de se dissimuler, même dans les circons- 
tances actuelles. Ils parlent en général des autorités turques avec 
une légèreté de fort mauvais goût. Slaves pour la plupart, ils se 
font très-bien comprendre des chrétiens, trop disposés à écouter 
tous ceux qui déprécient leur Gouvernement. Il y a là une cause 
véritable de démoralisation. 

Pendant mon séjour chez les franciscains, j'ai pu voir combien 



— 39 — 

ils étaient dominés par cette influence. Cependant, quoiqu'ils ne 
s'expriment à ce sujet qu'avec une certaine crainte , on peut facile- 
ment se convaincre que beaucoup d'entre eux ne la subissent qu'à 
regret. En exaltant la France, ils font souvent des allusions indi- 
rectes à une protectrice plus voisine, qu'iis rabaissent par cette 
comparaison. On est tenté de croire, d'abord, que ce n'est de leur 
part qu'une flatterie vulgaire , qu'un artifice oratoire ; mais , en se 
mettant en garde contre tout entraînement, il est impossible de 
ne pas reconnaître dans leurs paroles un grand fonds de sincérité. 
Ils savent très-bien que l'assistance de l'Autriche est intéressée ; ils 
ne voudraient pas échanger la position indépendante qu'ils oc- 
cupent aujourd'hui contre le contrôle administratif auquel les 
soumettrait le Gouvernement autrichien. Une cause plus profonde 
d'éloignement pour l'Autriche existe d'ailleurs chez tous les Bos- 
niaques , chez les plus éclairés comme chez les plus ignorants ; 
cette cause, c'est l'antipathie intime, invétérée qui existe entre la 
race slave et la race allemande. Je n'ai pas vu un Slave qui, à 
quelque degré, n'obéît à ce sentiment instinctif. C'est un antago- 
nisme qui est dans le sang et très-difficile à comprendre pour un 
Français étranger aux haines de race. Le préjugé seul de la cou- 
leur aux colonies pourrait lui en donner une idée : c'est là le plus 
grand obstacle aux progrès de l'Autriche , et on aurait tort de 
s'imaginer qu'il fût moins fort chez les catholiques que chez les 
chrétiens du rite grec , malgré l'exemple de plusieurs millions de 
catholiques illyriens soumis au sceptre de cette puissance, 

Un homme, dont je dois taire le nom parce qu'il ne m'a pas au- 
torisé à publier ses paroles, m'exprimait un jour ses opinions à 
ce sujet de la manière la plus explicite et la plus caractéristique. 
11 parlait de la guerre actuelle et en était très-effrayé. Les dangers 
auxquels on échappait du côté de la Russie n'étaient rien , selon 
lui, auprès de ceux qui allaient naître du fait de l'Autriche. Il dé- 
plorait le sort de sa nation. Tout en se félicitant des progrès du 
temps , de l'amélioration du sort des chrétiens , dont il citait même 
des preuves éclatantes, il voyait, sans aucune espérance pour les 
siens, les tentatives de régénération de l'Empire ottoman. «On 
gâte, disait-il, cet empire, en voulant le régénérer; j'ai partagé 
aussi dans ma jeunesse les illusions de l'Occident, j'en suis revenu. 
J'ai cru aussi qu,e les Turcs étaient des barbares qui ne pouvaient 
que gagner au contact de la civilisation ; mais j'ai étudié les langues 
orientales, l'histoire et l'organisation de l'empire, j'ai été frappé 



— 40 — 

d'une profonde admiration ; j'ai vu que ces prétendus barbares 
étaient en possession depuis des siècles d'institutions politiques 
que vous autres, hommes de l'Occident, vantez comme vos plus 
grands progrès, progrès à peine réalisés et qui datent d'hier: l'éga- 
lité devant la loi (entre musulmans), l'instruction gratuite pour 
le peuple, d'innombrables institutions de bienfaisance, la simpli- 
cité de la justice, des libertés municipales, la répartition de l'impôt 
par les populations elles-mêmes. Mais tout cela repose en Turquie 
sur d'autres bases que dans l'Occident. Les Turcs ne comprennent 
pas vos idées, vos théories les perdront. L'empire est un édifice 
dont toutes les pierres se tiennent, et l'édifice entier est compro- 
mis. » Alors il voyait apparaître le fantôme du germanisme. 

La France, à l'en croire, se trompait. La Russie, sans doute, 
était un danger pour l'Europe, mais, ce danger, l'Europe elle- 
même l'avait fait naître par le démembrement de la Pologne; et 
il passait en revue les causes de cette grande catastrophe en es- 
sayant d'absoudre le catholicisme de la chute de cette nation émi- 
nemment catholique. «Sans la Pologne, continuait- il , la Russie 
peut être abaissée , je veux le croire , mais qu'y gagnera la France 
et qu'y gagnera l'Eglise? La France est-elle frappée d'aveuglement 
pour ne pas voir le fait le plus éclatant de notre époque, la dé- 
cadence, ou du moins l'abaissement prolongé des autres nations 
de la race latine, des peuples catholiques de l'Occident, et l'im- 
mense prépondérance dans le monde des nations germaniques? 
Ces nations sont animées d'un esprit commun malgré leurs riva- 
lités, leurs querelles, leurs guerres intestines. Les Allemands, les 
Anglais, les Américains ne sont que les membres de cette grande 
famille qui aspire à la domination du globe. La France, si elle n'y 
prend garde, la France, alliée de l'Angleterre et de l'Autriche , se 
fera l'instrument de cette domination; domination sans aucune 
idée morale, profondément matérialiste, exclusive et haineuse, 
fondée uniquement sur la puissance prolifique de ces peuples et 
sur leur développement industriel. L'Autriche dans ce moment, 
et c'est là sa force, n'est que l'avant-garde de l'Allemagne du côté 
de l'Orient. Nous avons vu en i848, à la diète de Francfort, les 
idées ambitieuses, l'orgueil impie de l'Allemagne; revenue au- 
jourd'hui de ses chimères démocratiques et de ses rêves d'unité , 
elle a concentré toutes ses pensées dans des projets plus pratiques 
et bien plus sérieusement dangereux. 11 n'est pas aujourd'hui en 
Allemagne un enfant qui, en apprenant la géographie, ne mesure 



_ 41 __ 

sur la carte l'espace compris entre Vienne et la mer Noire, et ne 
dévore des yeux le cours du Danube, le grand fleuve qui, lui 
aussi, doit être germanique. Nous, voisins des frontières, nous 
avons pu juger dernièrement de la force que donne à cette race 
l'esprit d'association et la solidarité du sang, lorsque les moindres 
colonies allemandes en Hongrie , en Slavonie , versaient des 
sommes fabuleuses pour un emprunt, qui, ailleurs, rencontrerait 
peu de sympathies. Nous, malheureux Bosniaques, nous serons 
les premiers absorbés dans le gouffre de cette vaste et uniforme 
civilisation. Que nous importe le catholicisme de l'Autriche ? Ne 
détruira-t-elle pas nos mœurs et nos traditions ? Ne nous imposera- 
t-elle pas sa lourde centralisation? N'amènera-t-el!e pas à sa suite 
tout le cortège des idées allemandes, le protestantisme germa- 
nique? Que dis-je! la philosophie de Hegel, l'athéisme même. » 

J'ai cité, j'en suis sûr, tout ce discours presque textuellement. 
Les expressions comme les idées m'ont trop frappé pour ne pas 
s'être gravées dans ma mémoire. C'est un homme éclairé qui tra- 
duit le sentiment populaire de ses compatriotes. 

Sans partager toutes les terreurs de ce prêtre bosniaque, il est 
permis de concevoir des inquiétudes sérieuses sur l'avenir de son 
pays. L'influence de l'Autriche n'est pas la seule à redouter pour 
la Bosnie ; les Serbes et les Monténégrins en exercent une très- 
puissante sur les chrétiens du rite grec : les premiers , par l'exemple 
seul de leur indépendance; les seconds, par leur agitation guer- 
rière et leur fanatisme orthodoxe. La faiblesse du Gouvernement 
est si grande qu'il n'a pas encore osé introduire la conscription 
dans cette partie de l'empire (même parmi les musulmans). Ces 
montagnards athlétiques, qui ont toutes les qualités du soldat, et 
qui, dans d'autres temps, ont rendu de si grands services à la 
Turquie , n'ont pas fourni un seul homme à la guerre actuelle. L'in- 
différence pour les améliorations matérielles est poussée si loin 
qu'à l'exception d'une chaussée de deux ou trois kilomètres à la 
porte de Sarajevo , il n'existe pas dans toute la province une seule 
route praticable aux voitures. On n'entend partout que des pa- 
roles de découragement de la part des amis les plus éprouvés de 
la Porte et des employés turcs eux-mêmes. 

Cependant, s'il m'était permis d'avoir une opinion, je ne croi- 
rais pas à ces mauvais présages. Pour que ce malheureux pays 
puisse vivre, pour qu'il prenne part aux bienfaits de la civilisa- 
tion sans danger pour la Turquie, que faut-il en effet? A mon 



— 42 — 

avis, une seule chose, difficile sans doute, mais nullement impos- 
sible: un rapprochement sérieux, une réconciliation véritable des 
musulmans et des chrétiens par le développement d'intérêts et de 
sentiments communs. J'ai parlé de l'hostilité actuelle de ces deux 
classes, de ces deux partis qui se paralysent réciproquement, et 
rendent toute amélioration impossible : l'un, se résignant à sa dé- 
faite , mais regrettant son antique domination , et regardant le gou- 
vernement comme vendu aux puissances chrétiennes; l'autre, se 
méfiant même des bienfaits d'une autorité musulmane. Je dirai 
maintenant ma raison de croire que cette hostilité doit cesser. Il 
n'y a pas en Bosnie , comme dans d'autres provinces de l'Empire 
ottoman , plusieurs races profondément séparées par la langue et 
par les mœurs, antipathiques par nature, inconciliables du moins, 
coexistant sur le même territoire sans aucune fusion possible. Il 
n'y a dans ce pays qu'une seule race , parfaitement homogène ; la 
religion seule la divise. Qu'il existe pour cette race slave bosniaque 
un mobile supérieur aux dissidences religieuses, et aussitôt son 
union est un fait accompli. Cette union est ici d'autant mieux pré- 
parée que les diverses religions ne sont pas cantonnées dans telle 
ou telle partie du territoire, mais mêlées sur tous les points. On 
peut remarquer, il est vrai, que les musulmans habitent de préfé- 
rence les villes ; que les Grecs dominent à l'est de la province , 
en Rascie , et dans les contrées montagneuses ; mais ces remarques 
n'ont rien d'absolu : on rencontre souvent des villages mixtes où 
Grecs, Musulmans, Catholiques vivent côte à côte et souvent en 
très-bonne harmonie quand des excitations du dehors ne viennent 
pas réveiller le fanatisme et le point d'honneur religieux. Le sen- 
timent commun qui peut associer ces hommes existe déjà et n'a 
besoin que d'être développé ; ses nuances mêmes peuvent se 
fondre. Le Musulman, le Catholique et le Grec de Bosnie ont éga- 
lement l'amour de leur sol natal ; ils se vantent également de leur 
titre de Bosniaque. Ce nom rappelle au musulman les services 
rendus à l'empire par ses concitoyens, les privilèges qu'ils ont 
reçus des sultans, les hommes illustres sortis de sa province. Le 
musulman est devenu Turc sans cesser le moins du monde d'être 
Bosniaque. Le catholique a besoin de chercher dans un passé plus 
lointain ses souvenirs nationaux, mais il est Bosniaque dans le 
sens le plus étroit du mot. Le Grec, à la différence des deux autres, 
se rattacherait peut-être à une nationalité slave plus vaste que 
celle de la Bosnie, mais il n'en a pas moins ce patriotisme local , 



— 43 — 

cantonal, qui est le fait de tous les Slaves méridionaux, des mon- 
tagnards surtout. J'ai vu des Bosniaques grecs, même en Servie, 
revendiquer fièrement leur origine. Il existe entre les Bosniaques 
et les Serbes de ces proverbes dédaigneux si communs entre habi- 
tants de provinces voisines : « Il faut quarante Bosniaques pour 
faire un homme. » — « Quarante Serbes ne feraienî pas un Bos- 
niaque. » 

Cet orgueil national a bien servi jadis la politique de la Porte. 
Elle avait intéressé ce pays à la gloire de l'Empire, en lui conser- 
vant son caractère particulier, en lui donnant pour ainsi dire une 
constitution provinciale. Elle en avait fait ainsi son plus ferme 
soutien. Quand on regarde la carte de la Turquie d'Europe, on 
s'étonne de ce prolongement vers le nord-ouest, qui ne tient au 
reste de son territoire que par une route étroite resserrée entre 
deux chaînes de montagnes. Si cette province éloignée ne s'est 
pas séparée de l'Empire, malgré une longue suite de discordes 
civiles, si elle est encore soumise au pouvoir direct du Sultan, 
c'est que nulle part le vieux système turc ne s'était trouvé mieux 
en harmonie avec l'état du pays , que nulle part il n'avait poussé 
d'aussi fortes racines. Ce système était simple et extrêmement 
pratique. Quand une province était conquise, on assurait la do- 
mination de l'islamisme en conservant, à tous ceux qui se con- 
vertissaient, leurs droits, leurs privilèges, en les mettant sur le 
même pied que les vainqueurs eux-mêmes. Ainsi un rapproche- 
ment, une assimilation s'opérait entre les dignitaires turcs et 
l'aristocratie locale, lorsqu'elle acceptait la loi du Prophète. Là, 
au contraire, où cette aristocratie résistait, elle était impitoyable- 
ment détruite. Quant au bas peuple, resté chrétien, il était réduit 
à la condition de raya; mais darîs un cas il avait au-dessus de lui 
ses anciens chefs féodaux , dans l'autre , des Osmanlis étaient mis 
en leur lieu et place. De là la différence entre la Bosnie et les 
autres provinces slaves : dans la Bosnie, une grande partie des 
boyards, avec leurs vassaux, ayant accepté sans difficulté l'isla- 
misme, le pays non -seulement fut assuré à la Porte, mais il lui 
servit même à maintenir sa domination sur les autres provinces 
et à l'étendre au dehors. Aujourd'hui les Musulmans forment 
encore plus d'un tiers de la population, proportion énorme, si, 
comme on le dit, ils ne font qu'un vingtième dans l'ensemble de 
la Turquie d'Europe. Le mahométismc indigène a rendu à la 
Turquie, dans toutes ses guerres, les services les plus éclatants. 



_ 44 — 

C'est grâce à lui quelle a pu lenir l'Autriche en échec pendant 
tout le cours du xvn e sièc'e, dominer ou soulever la Hongrie, 
pousser ses invasions jusqu'au fond de l' Allemagne, assiéger Vienne 
en i683. Si plus tard l'Autriche ne put conserver les conquêtes 
qu'elle devait aux victoires d'Eugène, c'est que ces conquêtes 
étaient nécessairement précaires tant que la Bosnie pénétrait 
comme un coin au cœur de ses Etals. Par le traité de Belgrade, 
en 1739, elle rendit la Servie et la petite Valachie, que lui avait 
données celui de Passarowitz, en 1718. 

Il y avait en Bosnie une féodalité musulmane, forte, belliqueuse 
et remuante. Trente-six capitaines héréditaires se partageaient les 
districts de ce pays, en commandaient les milices. Le capitaine, 
en bas âge, était porté à la guerre dans son berceau. Une bour- 
geoisie armée comptait 78,000 hommes, agrégés au corps des 
janissaires, dont elle formait neuf odas ou régiments. Sarajevo 
était une municipalité puissante, gouvernée par six ayans choisis 
parmi les anciens des janissaires. Cette ville de 60,000 âmes, 
placée sous la protection de la sultane Validèh et dont l'opinion 
entraînait la province, était un centre d'opposition musulmane. 
Elle avait conquis des privilèges exorbitants; les pachas ne pou- 
vaient y résider que trois jours en arrivant de Constantinople. 

Quand, dans son affaiblissement, la Turquie dut concentrer 
ses forces, chercher de nouveaux instruments de puissance dans 
la centralisation et dans l'application à ses armées du système 
européen, des soulèvements éclatèrent de toute part. On sait l'his- 
toire de Pasvan Ouglou, des Dahis, du fameux Ali de Tébelen, 
d'Hussin le Dragon de Bosnie; mais nulle part la lutte ne fut plus 
longue, plus acharnée que dans cette dernière province. Là où 
les Musulmans n'étaient que des étrangers, où il n'y avait pas une 
aristocratie locale fortement constituée, ces insurrections de spahis 
et de janissaires furent débordées par un nouvel élément, l'élé- 
ment chrétien indigène. C'est ainsi que la Servie s'est affranchie, 
et l'histoire de la Grèce offre quelque chose de semblable. En 
Bosnie, au contraire, comme en Albanie, le Gouvernement central 
triompha de la féodalité musulmane, mais l'élément chrétien ne 
put se faire jour et dut accepter la loi du vainqueur. 

La Bosnie est encore la province la plus musulmane de la Tur- 
quie d'Europe; elle a été la dernière soumise, car sa pacification 
ne date que de i85i. Le pays, lorsque je l'ai visité, paraissait 
jouir du plus grand calme, à cela près de quelques brigandages; 



— 65 — 

et quoique le pacha gouverneur général fût allé dans les environs 
de Novi-Bazar, avec plusieurs bataillons, pour soumettre à l'impôt 
quelques tribus récalcitrantes. 

Les Bosniaques se sont habitués avoir les uniformes du nizam , 
qui récemment encore leur faisait prendre les soldats ottomans 
pour des infidèles, si bien qu'ils criaient à un officier, de qui je 
tiens le fait, « Grâce, Madgyar! », convaincus, par la forme de son 
sabre et la coupe de sa tunique, qu'ils avaient affaire à un Hon- 
grois. La population ne résiste plus aux ordres du Gouvernement 
parce que les chrétiens sont tenus en respect par les musulmans 
armés, qui, de leur côté, redoutent l'armement des chrétiens. On 
peut donc dire que la Porte a reconquis la Bosnie. Malheureusement 
on ne peut voir qu'un état de choses plein de dangers dans cette 
soumission purement passive d'une grande province si éloignée 
du centre de l'Empire, dont la séparerait facilement, dans une 
guerre, une armée ennemie qui aurait pour elle les Serbes et les 
Monténégrins. Alors les obstacles naturels que ce pays présente 
à une invasion deviendraient inutiles. Ne faudrait -il pas, pour 
intéresser les habitants à la défense du pays, que la Porte leur fît 
un sort meilleur que celui qu'ils pourraient espérer sous une 
autre domination? Ne serait-il pas à désirer que le Gouvernement 
ottoman retrouvât ailleurs ces éléments de force que lui donnait 
autrefois cette féodalité indigène qui ne peut revivre? Il faudrait 
pour cela, sans doute, que le pays fût organisé, non plus pour 
l'oppression des chrétiens par les musulmans, mais pour leur 
union dans un intérêt commun. Alors, la Bosnie, qu'on a si bien 
nommée une Suisse iilyrieune, serait encore le plus solide rem- 
part de la Turquie. Elle ne menacerait plus sans doute, comme au 
xvu e siècle, l'Autriche d'une invasion musulmane, mais elle lui 
opposerait, s'il le fallait, une barrière infranchissable. Ai-je besoin 
de dire à quels dangers elle parerait du côté de l'Est? 

Qui sait si les Slaves musulmans n'ont pas encore un rôle à 
jouer dans le monde? Cette population, encore propriétaire du 
pays presque entier, serait-elle tellement déchue par la perte de 
ses privilèges, qu'elle ne pût rendre de grands services à un pou- 
voir qui assignerait un but utile à son activité et à son ambition? 
Cette énergie, dont elle a donné des preuves terribles, ne pour- 
rait-elle pas encore se mettre au service d'une grande cause? 
A-t-on calculé toute la valeur de cet élément qui s'interpose entre 
les Illyriens serbes et les Illyriens de l'Autriche, entre les deux 



— 46 — 

parties du monde slave ? La Turquie et ses alliés n'auraient-ils pas 
là quelques moyens d'action sur cette race tout entière ? 

Le grand malheur de cette portion de la race slave, c'est d'être 
inconnue, ou de n'être connue du moins que par les rapports de 
ses ennemis. Sur le compte des musulmans, n'interrogez pas les 
chrétiens. Entre leurs compatriotes grecs ou catholiques, qui les 
traitent de renégats, et les osmanlis, qui ne voient en eux que des 
Turcs imparfaits, ces indigènes musulmans vivent dans un isole- 
ment funeste. Le jeune Turc de Gonstantinople les traite de bar- 
bares, parce qu'ils n'ont pas pris encore ce vernis de civilisation 
dont il est fier ; le vieil osmanlis d'Asie se moque de ces Turcs qui 
ne savent pas le turc , de ces vrais croyants qui , dans leurs prières , 
prononcent singulièrement l'arabe. Les slavophiles les peignent 
volontiers comme des monstres, sans comprendre que par là ils 
se font tort à eux-mêmes. Un seul écrivain serbe, l'illustre Vuk 
Stefanovic, en a parlé sans préjugés, avec cette impartialité, mer- 
veilleuse de la part d'un Slave grec , qui l'a fait traiter d'impie par 
ses compatriotes. Il nous peint les spahis comme des propriétaires 
assez débonnaires pour que bien des métayers en Europe puissent 
envier le sort de leurs vassaux. Ces Slaves musulmans, cela est 
vrai, se sont montrés en Bosnie infiniment plus fanatiques que les 
vrais osmanlis, et ce fanatisme leur a fait commettre quelquefois 
des actes d'une cruauté inouïe ; qu'est-ce que cela prouve contre eux? 
Les Slaves ont apporté dans l'islamisme cette ferveur que tous les 
hommes de leur sang mettent dans leurs sentiments religieux, et 
il n'est pas nécessaire d'aller en Bosnie pour voir que c'est entre 
compatriotes que les haines de religion ont toujours produit leurs 
conséquences atroces. 

Je ne veux pas imiter les voyageurs qui jugent un peuple parce 
qu'ils ont causé avec un certain nombre de postillons, d'auber- 
gistes et de gendarmes; je dirai seulement que le peu que j'ai vu 
de la population musulmane de Bosnie me dispose à en avoir une 
opinion très- favorable. Je n'ai pas eu de relations avec l'aristocratie 
indigène; j'ai rencontré seulement dans les hans et sur les routes 
des nobles qui allaient visiter leurs terres. Ce sont des gentils- 
hommes dans la bonne acception du mot. Quelques-uns sont de 
la race des anciens rois, et leurs manières élégantes et fières, re- 
levées par la beauté de leurs costumes, pourraient leur mériter 
une place dans l'élite de la société européenne. J'ai trouvé les 
hommes de la classe inférieure foncièrement honnêtes, serviables 



— kl — 

avec dignité, souvent affectueux. Il m'est bien arrivé une fois ou 
deux d'être exposé à des soupçons comme étranger et d'entendre 
même quelques paroles assez mal sonnantes; mais j'ai rencontré 
aussi, comme Français, des signes non équivoques de sympathie; 
je dois dire, à regret, que j'ai cru voir souvent chez les chrétiens 
des dispositions toutes contraires. Le seul défaut que j'attribuerais 
peut-être aux musulmans, et qui me paraît, d'ailleurs, assez gé- 
néral parmi les Bosniaques, c'est une grande insouciance, une 
disposition à vivre gaîment, en se contentant de peu. Quant à l'i- 
gnorance où ils croupissent, peut-on la leur reprocher? Qu'a-t-on 
fait jusqu'ici pour les en faire sortir ? A côté de l'instruction reli- 
gieuse qu'ils reçoivent dans les Mektèbs et les Médressés, que 
peuvent-ils apprendre? Les grecs, comme les catholiques, ont 
fondé des écoles encouragées par les puissances chrétiennes; les 
provinces slaves de l'Autriche leur fournissent des professeurs qui 
leur donnent dans leur propre langue une éducation européenne. 
Qu'a-t-on fait de semblable pour les musulmans ? J'ai bien vu à 
Sarajevo une école du Gouvernement; j'ai assez connu le direc- 
teur de cette école, Mustafa-Effendi , pour apprécier son caractère 
et son instruction. Il a appris le français à Paris et il aime la 
France. Il est regrettable de voir languir dans une pareille siné- 
cure un homme de ce mérite. Il n'a pas dix élèves. A quel besoin 
réel répond, en effet, son école? Qu'y enseigne-ton? Les langues 
et les littératures orientales. Qu'on enseigne aux Bosniaques la 
langue officielle de l'Empire, qui oserait s'en plaindre? Mais com- 
prend-on que des jeunes gens qui parlent une langue européenne 
ne puissent, parce qu'ils sont musulmans, recevoir les connais- 
sances de l'Europe que par l'intermédiaire du turc et de l'arabe , 
qu'ils n'apprennent pas en dix ans? N'est-ce pas le moyen de 
maintenir les musulmans dans une infériorité intellectuelle de 
plus en plus marquée vis-à-vis de leurs compatriotes d'une autre 
croyance? On craint apparemment que ces Bosniaques, encore 
fanatiques, ne deviennent trop Européens. Cette crainte est-elle 
sérieuse? L'idée de transformer des Bosniaques en Turcs de race 
et de langue ne me paraît pas, je l'avoue, plus pratique que celle 
des Hongrois voulant forcer les Croates à parler madgyar. N'est-il 
pas évident qu'on obtient ainsi un résultat tout opposé à celui 
qu'on se propose d'atteindre? On annule l'élément musulman , 
on s'aliène irrévocablement les chrétiens en paraissant hostile à 
leur langue comme à leur foi. On travaille pour le panslavisme, 



— 48 — 

qu'on voudrait combattre. En fondant des écoles slaves pour les 
musulmans, et mieux encore en créant des écoles supérieures qui 
s'adresseraient à tous les indigènes, sans distinction, dans leur 
propre langue, le Gouvernement turc mériterait bien de la civili- 
sation ; il pourrait agir sur le mouvement intellectuel des Slaves 
méridionaux, et ainsi il s'emparerait, au profit des idées occiden- 
tales, d'une arme dont la Russie seule a su se servir jusqu'à pré- 
sent. On n'empêchera pas l'unité littéraire des peuples illyriens 
de se fonder, en dépit de tous les obstacles, parce qu'elle est 
dans la nature des choses; mais on l'empêchera, et c'est l'essentiel , 
de se mettre définitivement au service du panslavisme russe. Bien 
des positions sont occupées déjà par des influences hostiles; la 
Bosnie est un champ libre encore pour toutes les tentatives. 

En soumettant à Votre Excellence ces réflexions incomplètes 
sur de si graves matières, je n'ai qu'une excuse: la nécessité de 
faire connaître un pays par les impressions que j'en ai reçues. 

Dans le cours de mon voyage, j'ai mis fréquemment à l'épreuve 
la bienveillance des autorités turques; qu'il me soit permis de re- 
mercier particulièrement Son Excellence le général de division 
Avni-Pacha du gracieux accueil qu'il a daigné me faire. 

Les limites de ce rapport m'empêchent d'exprimer ma recon- 
naissance envers les membres du corps consulaire, qui, à l'étran- 
ger, m'ont fait sentir constamment, par ce qu'elle a de meilleur, 
la présence de la patrie. 

Veuillez agréer, etc. 

H. MASSIEU DE CLERVAL. 



Nota. L'auteur de ce rapport s'était conformé, dans la citation des noms 
slaves, à l'orthographe généralement adoptée aujourd'hui par les Illyriens. 
Cette orthographe, tout en employant les caractères latins, exige certains signes 
particuliers qu'on n'a pas pu reproduire dans l'impression. 



— 49 — 

Rapport à M. le Ministre de l'iRstructwn publique sur une mission accomplie 
à Rome en 185U et 1855, par M. de Certain. 

Monsieur le Ministre, 

Après avoir rempli l'objet principal de la mission que vous 
avez bien voulu me confier, c'est-à-dire après avoir transcrit, con- 
jointement avec M. Guessard, le Mystère du siège d'Orléans, dont 
nous avons eu l'honneur de vous faire parvenir la copie, j'ai dirigé 
mes recherches principalement sur les manuscrits qui, du riche 
dépôt de l'abbaye de Fleury ou Saint-Benoît-sur-Loire, sont arri- 
vés, après maintes vicissitudes, dans la bibliothèque du Vatican, 
où ils font partie du fonds de la reine de Suède. J'avais à cœur 
d'occuper activement et utilement la prolongation que vous avez 
bien voulu favoriser, de mon séjour à Rome. C'est dans ce but, 
qu'au lieu d'aller chercher au hasard à travers les deux mille ma- 
nuscrits , et plus , dont se compose la collection de la reine Christine , 
ceux qui intéressent la France, j'ai circonscrit mes recherches 
dans de plus étroites et plus modeste* limites , et suis allé droit aux 
volumes que je savais ou présumais avoir jadis appartenu à l'ab- 
baye de Fleury. 

Le manuscrit portant le n° 592 est le premier que je me sois 
fait communiquer. Ce volume est de la fin du xi e siècle, d'une 
belle conservation; l'écriture en est large et peu difficile à lire. Sur 
la première feuille de garde, on lit : Andréas composait hune lïbel- 
lum; sur la seconde ont été transcrits les vers suivants en carac- 
tères plus modernes de quatre siècles, ou peu s'en faut, que le 
reste de l'ouvrage : 

En lan mil quatre cens et trente, 
Charles, le noble roy de France, 
Fist ses Pasques à Jarguiau ; 
De sesy bien nie remembre. 
• Je le dy tout de noveau. 
Fist venir par son ordenance 
Mons gr de Saint Benoist l'abbé , 
De quatre moenes accompaigné. 
De quoy il fut moult bien prisé, 
Pour faire le divin service, 
Comme apartient à sainte église. 

MISS. SCIENT. V. i 



— 50 — 

De quoi le roy fut bien content. 
Le mercia moult gentement 
Du plaisir que luy avoit fait, 
De quoy benifice il avoit (aroit?). 
Nous sommes bien à Dieu tenuz, 
Nous en serons plus soustenuz 
Des grans et petitz en vérité, 
Nostre Seigneur en soit loué. Amen. 

Signé Bonnart. 

Deux ouvrages d'André, moine de Saint-Benoît, sont contenus 
dans le corps du manuscrit : le premier est la relation des miracles 
de saint Benoît, qui va du folio !\ au folio 53 verso; le second, 
la Vie de Gauzlin , abbé de Fleury et archevêque de Bourges. De 
ces deux opuscules, le dernier a été publié il y a deux ans par 
M. Delisle; quant à l'autre, je n'ai pas hésité à en prendre copie. 
Je dois, Monsieur le Ministre, vous exposer les considérations qui 
m'y ont déterminé. 

Cet ouvrage d'André faisait partie d'une collection successive- 
ment continuée par différents auteurs,, et qui embrassait plusieurs 
siècles. La Relation des miracles de saint Benoît, commencée par 
Adrévald au milieu du ix e siècle, reprise par Aimoin pour tous les 
faits accomplis pendant le x e siècle; par André et Raoul Tortaire 
pour ceux du xi e siècle, ne s'arrêta qu'au commencement de l'âge 
suivant, époque à laquelle Hugues de Sainte-Marie la laissa inter- 
rompue. 

Les livres écrits par Adrévald, Aimoin et Raoul Tortaire ont 
été publiés par les Bollandistes et les Bénédictins; mais la partie 
rédigée par André est restée inédite. Il y a donc là une lacune 
considérable, car l'œuvre d'André comprend tous les miracles 
accomplis pendant la première moitié du xi e siècle, et l'on s'éton- 
nerait à bon droit que les Bénédictins ne lui aient donné place 
dans aucun de leurs recueils, si l'on ne savait que, dans le but de 
réparer cette omission, ils en avaient fait prendre au Vatican une 
copie qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque impériale dans 
le fonds des Blancs-Manteaux. Mais cette copie ne nous est arrivée 
que mutilée, et il eût été impossible de s'en servir, si, conformé- 
ment au vœu formé par plusieurs érudits, on eût songé à réunir 
en un seul corps tous les hagiographes et chroniqueurs de Saint- 
Benoît-sur-Loire. 

Une publication de ce genre, Monsieur le Ministre, aurait, j'en 



— 51 — 

suis convaincu , une véritable importance pour l'étude de notre 
histoire pendant les x* et xi e siècles. En effet, le soin d'écrire les 
miracles de saint Benoît, c'est-à-dire les miracles accomplis à 
Fleury ou dans les possessions qui en dépendaient par l'interces- 
sion ou la vertu des reliques du patron de l'abbaye, était une sorte 
de fonction habituellement confiée à celui des religieux que la supé- 
riorité reconnue de son mérite désignait pour la remplir. 

II suffirait, pour s'en convaincre, de lire les noms que je citais 
tout à l'heure, et dont quelques-uns sont familiers à ceux qui étu- 
dient les sources de notre histoire. Il était impossible que ces écri- 
vains n'eussent pas des prétentions plus élevées que de rédiger 
avec la sécheresse d'un procès-verbal le récit des faits plus ou 
moins merveilleux qui parvenaient à leur connaissance. Habitués 
par la recherche et la lecture des vieilles chroniques au spectacle 
attachant des événements politiques, ils ne pouvaient manquer 
d'étendre leur programme, d'agrandir le cadre de leur travail et 
de faire de fréquentes excursions dans le domaine de l'histoire 
contemporaine. L'occasion s'en présentait d'autant plus naturelle- 
ment, que les premiers rois de la dynastie capétienne honoraient 
d'une affection, d'une sollicitude particulières, le monastère de 
Fleury, situé au milieu d'un pays qu'ils visitaient fréquemment et 
où Philippe I er notamment voulut être enseveli. 

En second lieu, nos moines historiens n'avaient garde dépasser 
sous silence les événements de quelque importance qui intéres- 
saient leur couvent: pillages, incendies, constructions de nouveaux 
édifices, donations et visites princières; aussi l'ensemble de leurs 
ouvrages forme-t-il une véritable chronique de l'abbaye de 
Fleury. 

Enfin la partie même de leur ouvrage qui se borne à la relation 
des miracles a aussi sa valeur. Vous savez, Monsieur le Ministre, 
quelles précieuses ressources peuvent trouver dans les hagiogra- 
phes et les recueils légendaires ceux qui s'occupent des époques 
les plus reculées de notre histoire. Dans le récit d'un fait en appa- 
rence insignifiant, que de fois ils saisissent de curieuses indica- 
tions sur les lieux où se passe l'action et sur les personnages qui 
y prennent part! Que de choses on peut y apprendre sur les 
mœurs, les usages, les anciennes institutions de la France! Telle 
relation d'un miracle attribué à saint Benoît, par exemple, est un 
petit tableau où nous voyons se mouvoir et agir les hommes des 

M. A. 



— 52 — 

\ e et xi e siècles. C'est une petite scène où l'auteur met en jeu les 
puissants et les faibles; les uns montrant leur cupidité, leurs ha- 
bitudes de violence et d'oppression; les autres défendant comme 
ils peuvent leurs droits méconnus, leur3 libertés, leurs biens, et 
forcés trop souvent d'invoquer comme leur meilleur refuge la pro- 
tection des saints, dont l'homme plus fort redoute heureusement 
la colère et la vengeance immédiate. 

Quelques citations, toutes puisées dans l'ouvrage d'André de 
Fleury, feront mieux encore que tout ce qui précède ressortir 
l'importance historique des miracles de saint Benoît. 

Voici d'abord un exemple de ces grandes associations formées 
au milieu des désordres du xi e siècle pour arriver à ces trêves ou 
paix que les populations, à la longue épuisées et poussées à bout, 
éprouvaient le besoin de se procurer à tout prix. Les historiens de 
cette époque, et entre autres Raoul Glaber, nous parlent, en gé- 
néral, des assemblées tenues pour assurer la paix, puis la trêve 
de Dieu, et dont l'initiative partit des évêques et abbés d'Aqui- 
taine. Le moine de Saint-Benoît, dans le récit de ce qui se passa 
à Bourges à cette occasion , les met en action et nous en montre le 
dramatique tableau. On voit l'archevêque de Bourges réunir les 
pauvres et les clercs, tous les faibles et les opprimés de son dio- 
cèse, les lier contre les oppresseurs par un serment, dont il est le 
premier à prononcer la formule et les exhorter à former une com- 
mune, ut commone faciant. C'est là encore un exemple de ce mot 
pris dans une acception tout à fait étrangère à l'idée d'institution 
municipale, et employé pour désigner une ligue, une commu- 
nauté guerrière et armée dans un but d'agression ou de défense. 
Je ne crois pas que l'on trouve dans les annales du temps beaucoup 
de passages qui nous fassent mieux connaître le sens et la nature 
de la plupart de ces associations. 

« Eadem nihilominus tempestate (io38), Aimo Bituricensium 
archiepiscopus, pacem sub jurisjurandi sacramento in diocœsi 
voluit suo. Unde, comprovincialibus adscitis episcopis, suffraga- 
neorum fretus consih'is, omnes a quinto decimo anno et supra hac 
lege constringit, ut contra violatorem compacti fœderis Unanimi 
corde hostes existant et distractioni rerum eorum nullo pacto se 
subducant; quin etiain, si nécessitas posceret, armis exturbandos 
appeterent. Non excipiuntur ipsi sacrorum ministri sed, a sanc- 
tuario Domini correplis fréquenter vexillis, cum ca?tera mulli- 



— 53 — 

tudinepopuliin correp tores invehuntur juratae pacis. Unde multo- 
ciens perfidos exturbantes , castellaque eorum solo tenus evertentes, 
ita Dei adjutorio exterrebant rebelles ut dum lidelium adventus, 
fama longe lateque vulgante, diffunderetur, apertis municipia re- 
linquentes portis, fugœ presidium expeterent, divino terrore per- 
culsi. Gernereshos, ac si alterum Ishraeliticum populum in mul- 
titudinem desœvire Deum ignorantium, talique eos proterentes 
instantia, infectae pactionis eos cogebant redire adjura. Et quœ 
adstipulatio hujus fœderis fuerit dignum ducimus inserere scriptis 
quam ipse archiepiscopus cum cœteris coepiscopis tali modo sub 
jurejurando corroboravit : 

« Ego, inquiens, Àymo archiepiscopus Bituricensium Dei dono, 
« hoc toto corde et ore Deo sanctisque ejus promitto , quod absque 
« ullius simultatis fuco hœc quae subter surit toto impleam animo. 
«Hoc est, pervasores ecclesiasticarum rerum, incentores rapina- 
«rum, oppressores monachorum sanctimouialium et clericorum 
« omnesque sanctas matris ecclesiae impugnatores , quo usque 
« resipiscant, expugnem unanimiter; non munerum inlectione 
« decipi aut parentum seu proximorum affinitate ulla ratione nio- 
« veri quominiis exorbiter a tramite rectitudinis. Contra illos au- 
« tem qui hujus modi sancita transgredi ausi fuerint totis viribus 
« venire promitto, nec ullo cedere modo quo usque prevaricatoris 
« revincatur suasio. » 

« Haac super reliquias prothomartyris Christi Stephani protes- 
tatus, ceteros ut idem agerent postea hortatur; qui, unanimi corde 
obaudientes universos, uli prœmisimus, a quinto decimo anno et 
supra, parochiales et comprovinciales per singula episcopia, com- 
mone facientes, eadem subtituiant corroboratione. Quorum timor 
tremorque adeo infidelium corda pertrivit ut multitudo inermis 
vulgi quasi armatorum acies pavesceretur ab illis , atque ita eorum 
cor emarcuerat ut obliti militiae humilès^ agrestes ac si potentis- 
simorum regum, relictis oppidis, fugerent cohortes.» 

Le chroniqueur raconte ensuite les excès auxquels se porte 
cette multitude excitée, comme il arrive toujours, par ses pre- 
miers succès et le prompt châtiment dont ils sont suivis; c'est-à- 
dire la défaite, la destruction presque complète de la petite armée 
rassemblée par l'évêque de Bourges, armée dans laquelle les clercs 
figuraient pour une grande partie. J'extrais encore de celte partie 
du récit le passage suivant, qui montre quelle faible résistance 



— 54 — 

pouvaient offrir aux chevaliers ces communautés formées de gens 
mal armés et peu exercés au métier de la guerre : 

«c Non multo post volens omnipotens Deus sanguinem suorum 
ulcisci servorum , prœdictum contulit episcopumut solum Odonem 
rebellem aut communi omnium pactione adstringat r aut armis ag- 
grediendum non différât. Cujus animum, Deo volente, repperiens 
inflexibilem , dum adhuc insontium sanguine maderet , unde- 
cumque collectis auxiliariis, cum ingenti apparatu ministrorum 
Dei, rébus fidens secundis, in inimicum aciem dirigit. At cum 
jam cominus uterque adstaret exercitus, cœlitus facto sonitu ut 
rétrocédèrent, cum dominum secum principem jam non haberent, 
ipsaeque nullo modo adquiescerent, enormis chorusci luminis 
globus eorum in medio decidit, ut illud impleretur quod dicitur: 
« Fulgura clioruscationem et dissipabis eos, emitte sagittas tuas et 
« conturbabis eos. » Porro adversae partis populus multo se infe- 
riorem prospiciens, cum illi numéro maris superarent arenam, 
id consiiii capiunt ut pedites, ascensis quibuscumque animalibus, 
mediis militum se miscerent cohortibus ut, tam ex figurata specie 
equitandi quam ex oppositione armorum, milites arbitrarentur 
ab illis. Nec mora ad duo millia plebeiœ mutitudinis, ascensis 
asinis, medio equitum ordine partiuntur equestri. Sed illi expa- 
vescentes fugainper ripas Kari fluminis arripiunt atque sui ene- 
calione ita obcludunt ut e cadaveribus morientium gressibus 
suorum pontem sternerent inimicorum pluresque occumberent 
suorum quam gladiis persequentium. Dolentes autem a tergo in- 
sequentes ferro concidunt, diversarum mortium strages inferunt 
dumque natare gurgilem non valent super corpora interfectorum, 
ut dictum est, palantes trucidant hostes. Nec numerus compre- 
hcnditur morientium cum in una convallium dcc et eo amplius 
occubuerunt clericorum. » 

L'ensemble de cette relation, dont je n'ai cité que les faits prin- 
cipaux, ajoute quelques pages nouvelles et curieuses à l'histoire 
du Berri; c'est en même temps un aperçu de ce qui se passait 
dans toutes les provinces de France au xi e siècle. 

Les notions relatives aux mœurs et aux institutions abondent 
dans la relation des miracles. Certes, on sait déjà combien 
était précaire l'état des personnes à cette époque; on sait que , s'il y 
avait déjà des aspirations à la liberté, des tendances à secouer la 
dure loi du servage, ces tentatives étaient entourées de difficultés 



— 55 — 

et de dangers. L'historiette suivante rapportée par André au com- 
mencement de son troisième livre n'en est pas moins instructive 
ni moins intéressante. Il s'agit d'un pauvre homme cjui avait con- 
quis par son intelligence et son activité une position indépendante 
et que ni sa fortune, ni une longue possession d'état d'homme 
libre , ne peuvent soustraire à la marque de la servitude qui le suit 
partout. 

« InFloriacensis cenobii vicinio, Butticulas videlicet vico, nomine 
quidam Stabilis stationem habuit ex servili conditione patris Be- 
nedicti. Verum agente processu temporis , inopia coactus rei fa- 
miliaris, nativi incolatus locum deserit, Burgundiœ régna expetit 
atque Alsoni viculi pro posse metationem stabilit. Ubi prospéra 
sibi arridente fortuna , homo proprii laboris ditatus vigilantia, 
jam militari commercio rusticanae ignobilitatis mutât officia. Inde 
ad altiora se subrigens, dum hinc afïluentia opum, stabula equo- 
rum,sessiones accipitrum, pastiones canum, inde florida juventus 
famulorum obsequeretur, jam quasi remotior ab jure utpote 
paulo remotior a finibus patriae, censum abdicat servitutis, fri- 
volae libertatis insigne exerit, uxorem sortitur ingenuae nobilitatis. 
Jam igitur proventu turgescens liberorum, supercilio protensus 
divitiarum, nullo pacto illias reminiscitur qui de stercore erigit 
pauperem ac destitutis solium gloriœ et principum largitur sedem 
et, quamque per angulos pectoris conscia sibi censura rotaret 
servilis, obstinatus ad instar dura? silicis, Benedictum funditus 
nescit. Ab quolibet sciscitatus de merito tanti confessons, per 
sancta perjurat nec etiam se scire quod vocaminis préférât stigma. 
At tamen si ignorât nullo modo ignoratur, dum relactatur, dum 
recalcitrat,genuinis catenisinretitur. Porro,multorum evolventibus 
annorum curriculis, accidit tempore domni abbatis Richardi, ut 
quidam nostrorum fratrum, Dodo vocatus, Diacae possessionis 
prœficeretur rébus. Ergo inculcatae obœdientiaeillo curamdecusatim 
amministrante, quaeque conlapsa aliorumque desidia neglecta, in 
meliorem statum cœpit strenue reformare. Interque ventum est ad 
instabilem et miseram domni Stabilis presumptionem , de condi- 
tione interrogatus, exporrecto latere, protervo ore probrum affec- 
tatœ liberatis cœpit deffendere; applicato parentatu, ac si omnium 
peripsima ab illo ignorantur, nullis que indiciis inhiberi valet 
quo saltem quis Benedictus esset aliqua indagine perpenderet. 
Hisitaque assentiisille obstinatus ante Rotbertum Tricassinœ urbis 



— 56 — 

comitem, hujusmodi querimonia determinari precatur. Quo con- 
ventu nobilium accito, ia médium res agitur, sed nulladijudica- 
tione animus superbi devincitur. Unde communi decreto sancitum 
est ut duorum, Deo judice, congressione finem aequitas contro- 
versiee imponeret. Quod ab alterutra parle stabilientes , definita 
advenit dies atque ille spurius miles, jam aditum quœrens eva- 
dendi, velut lubricus anguis, duellium refellit nisi is adhibeatur 
qui sibi jure ingenuitatis possit aequari. Nec mora, advocatus pa- 
tris Benedicti nomine Leteredus , in médium prosilit : « Pro hujus- 
modi, ait, negotio , nulla congrediendi fiât dilatio; habes liberum, 
habes avitae nobilitatis auctoritate supremum. Consere pugnam et 
iiquido cognosces qua rectitudinis lance apud Deum Benedictus 
valeat cujus jura dura cervice ferre récusas. » Haec dicens, signo 
fidei munitus, baculum cum parma corripiens, in médium sca- 
matis properat illucque securus de victoria hostem provocat. At 
ille pertassus bobinator, fraudis fidens commento, quamquam in- 
vitus locum properat; etsi invitus tamen serio honorem dat 
Christo. Igitur consciae mentis actus reatu , ut in testem veritatis, 
tendit armatus ab ora manicaeinclusumservilis testimonii obolum, 
Leteredo ignorante, nil amplius se debere Benedicto fraudulenter 
subasserens, idque duellii sorte se comprobaturum languenti 
quamquam conatu jactitans. His verbis permotus ille nobilis vir, 
bostilis calliditatis inscius, dum hoc refragaturus in aemulum 
totis proruit viribus , o célèbre miraculum ! ses necdum animad- 
versum in énorme metallici clipei vertitur figuram, quod, sui 
reverberatione et magnitudine, populis a duo millia astantibus,- 
Benedictum per écho lacrymis et precibus resultan tibus, ingens 
incussit gaudium et stuporem. A cunctis concurritur, novi pro- 
digii species a terra sustollitur, sicque inauditae lauro victoriœ 
pugna dirimitur. Sane argentum fere horarum spatio theoricam 
obtinens effigiem, paulatimminorando pristinam reperit formam. 
Qua ex acie instabilis confutatus Stabilis deinceps monachorum 
deditioni perpetuo stabilitus mansit, nec servile vinculum ei 
abnuere libuit quem Benedictus sibi bravio adquisierat tali. In- 
quisitus quid egerit, profitetur palam omnibus. Quod insigne 
cum ca?teris«sanctorum reliquiîs in eadem ecclesia in posterorum 
memoriam monimentum reservatur elernale. » 

Le récit qui précède nous a fait assister à un combat judiciaire 
dont le dénouement ne paraît avoir eu rien de bien sérieux. Tout 



— 57 — 

a été dit sur cette étrange façon de constater de quel côté se trou- 
vait le bon droit. Toutefois, j'emprunterai encore au chroniqueur 
de Saint-Benoît une anecdote qui montre quels effets pouvaient 
produire sur les champions novices et mal préparés les épreuves 
souvent terribles auxquelles ils étaient soumis, l'épreuve du feu, 
par exemple, et nous apprend à quoi tenait alors le succès d'une 
cause, le gain d'un procès. 

«Est eliam quidam agellus prefate possessioni compaginatus, 
Curticellas dictus, quem quidam injuste moliebantur retorquere 
ab jure monachorum ad sanctae Bidorcensis sedis ditionem cleri- 
corum. Cujus controversiœ advocatus Archenaldus existebat protho- 
martyris Christi Stephani archidiaconus; partium vero servorum 
Dei venerabilis abbas Gauzlinus, ejusdemecclesiœmetropolitanus, 
fautor cxtitit idoneus. Hujus mirabili propagatione res Floriacensis 
loci florentissime quoad vixit fîorendo fîoruere. Quid pluraPDies 
statuitur quo prescripti ruris calumpnia alternali examine diju- 
dicaretur. Ad idque consilii ventumest ut, quilibèt cujuscumque 
ditionis, juris tamen sancti Stephani, judicio igniti ferri finem 
propositœ imponeret altercationis. Sed ut testis falsitatis, expiatis 
culpis, lautus balneis, vestibus indutus sa cris , vultu aclinis, im- 
probam manum igneo constantius amovet ponderi, non cauteria- 
tus, ut moris est reis , deprehenditur. Sed média templi testudine , 
disploso ventre, vesicae pandit faetido strepitu, quod patris Bene- 
dicti res injusta cavillatione conquererentur; pro certo digni hac 
despicabili exinanitione, praesertim qui, suorum conscii, contra 
Dei famulum se erexere importune cupiditatis ingluvie. His ita 
peractis, laudes reddentes Deo omnipotenti a Castellione nostri 
sunt regressi. » 

Je pourrais multiplier ces citations ; mais quoiqu'il y ait beau- 
coup à recueillir dans le champ des anecdotes racontées par An- 
dré de Fleury, ce qui donne encore le plus d'importance à son 
ouvrage, ce sont les morceaux purement historiques qu'il y a in- 
sérés. Ainsi, il n'a pas consacré moins de quinze ou seize pages 
au récit de ce qui se passa à la mort du roi Robert, et des dis- 
sentiments qui éclatèrent entre la reine Constance et son fils 
Henri 1 er . Ces événements sont racontés avec bien plus de détails 
que dans les rares annalistes du temps. Le morceau est trop long 
malheureusement pour être transcrit ici dans son entier. Si les 
continuateurs de D. Bouquet eussent connu l'ouvrage d'André, 
ils n'eussent pas manqué de donner place à ce fragment dans le 



— 58 — 

Recueil des Historiens de la France, de même que, dans les volumes 
IX et X, ils avaient inséré des extraits assez étendus d'Adrevald et 
d'Aimoin. 

Je crois en avoir dit assez, Monsieur le Ministre, pour justifier 
le choix que j'ai fait de l'ouvrage d'André pour en rapporter la 
copie. La lacune que présentait l'histoire des miracles de saint 
Benoît peut maintenant être comblée, et les hagiographes de 
Fleury pourraient être réunis et publiés en corps. Convaincu par 
les raisons ci-dessus exposées de l'intérêt qu'offrirait cette publi- 
cation, je l'ai proposée à la Société de l'histoire de France, et 
celte société, qui continue avec un zèle si louable de populariser 
les textes rares ou inédits de nos historiens nationaux, a bien 
voulu y consacrer un volume. 

La faveur avec laquelle vous accueillez les documents relatifs 
à l'histoire de l'instruction publique m'a engagé à porter mon 
attention sur un manuscrit qui, de la bibliothèque de Petau, a 
passé dans le fonds de la reine de Suède , où il est inscrit aujour- 
d'hui sous le n° 4o5. 

C'est un recueil formé, au milieu du xv e siècle, de toutes les 
bulles des papes , chartes et lettres royales , statuts , règlements, etc., 
qui ont constitué et organisé l'université d'Orléans. Il peut donc 
être considéré comme l'ancien cartulaire de cette université, ou, 
du moins, en tenir lieu. Le manuscrit dont il est ici question 
était à l'usage des procureurs de la nation d'Ecosse, formée des 
jeunes Ecossais qui venaient étudier aux écoles d'Orléans, les- 
quelles, dès le principe, furent en grande réputation pour l'en- 
seignement du droit civil. De concert avec M. Servois, qui a bien 
voulu partager par moitié ce travail avec moi, nous avons copié 
les soixante pièces environ que le volume contient. Pour faire 
apprécier l'importance qu'elles peuvent avoir, j'en transcris ici 
les rubriques, y suppléant, lorsqu'elles manquent, par une indi- 
cation sommaire du contenu de l'acte. 

« Juramenta. » 

«Privilegium papœ quod si non emendetur injuria facta doc- 
tori vel scolari in quindenam , quod possint cessare a lectionibus 
suis. — Datum Lugduno, vi kal. februarii, pontificatus nostri 
anno primo (Clément V). » 

« Privilegium papœ de bonis decedentium ab intestato, et quod 
innocentes non moleslentur, et de captis scolaribus quod enienda 
pecuniae non exigatur de eis pro aliqua censura ecclesiastica. — 



— 59 — 

Datum Lugduno, vi kal. februarii, pontificatus nostri anno 
primo (Clément V). » 

« Privilegium papae quomodo scolasticus débet licenciais ba- 
callarios sibi présentâtes et jurare in [capitulo] sanctae crucis in 
presentia duorum doctorum. — Datum Lugduno, vi kal. februa- 
rii, pontificatus nostri anno primo (Clément V). » 

« Privilegium papae de taxatione domorum et victualibus tem- 
pore charistiae, et quod criminosi non puniantur per judicem 
secularem, et quod laici scolaribus et eorum famulis in foro eccle- 
siastico respondere teneantur. — Datum Lugduno, vi kal. februa- 
rii, pontificatus nostri anno primo (Clément V). » 

« Littera offîcialis Tholosani continens multa privilégia univer- 
sitati Tholosanae, quae omnia concessa conceduntur universati 
Aurelianensi. » 

Vidimus d'une bulle d'Innocent IV, donnée à Civita-Vecchia , 
le i3 des calendes de février, l'an ni e de son pontificat. 

Vidimus d'une autre bulle du même pape, donnée à Lyon, 
le i3 des calendes d'octobre, l'an 111 e de son pontificat. 

Vidimus d'une bulle du même; même date que la précédente. 

Vidimus d'une lettre de Clément V, donnée à Excideuil (Isidu- 
lii), le 6 des calendes de mai, l'an i er de son pontificat. 

Vidimus d'une autre lettre du même pape; même date que la 
précédente. 

La lettre de vidimation de ces différentes pièces porte la date 
de i3o8 , la rv e année du pontificat de Clément V. 

«Rescriptum papas in quo continentur omnia statuta Penes- 
trina. — Datum Avenionis, x kal. maii, pontificatus nostri anno 
quarto (Clément V). » 

« Statutum doctorum de rectore eligendo et procuratoribus na- 
lionum et librariis et bedellis et de brigae inter scolares prosecu- 
tione. — Datum anno Domini m° ccc° vii°, indictione quarta, 
ultima die mensis Junii. » 

« Rescriptum papae missum domino Gaucelino Johannis cardi- 
nali super refonmatione studii, Aurelianensis. 

Datum Avenionis, vu id. Junii, pontificatus nostri anno n 
(Jean XXII). » 

«Privilegium domini Philippi, régis Francorum, concessurn 
universitati Aurelianensis. 

«Datum Parisiis, anno m ccc° xx°, mense aprili. » 

« Privilegium papae quod episcopus Aurelianensis possit per se 



— 00 — 

vel per alium absolvere scolares qui contra privilégia papalia ex- 
cedunt. — Datum Avenionis, kal. februarii, pontificatus nostri 
anno quinto (Jean XXII). » 

« Littera domini régis quod studentes in grammatica, logica et 
theologica gaudeant privilegiis juristarum et quod prepositus 
juret privilégia universitatis. — Actum apud abbatiam regalem 
beatae Maria? prope Pontisaram, anno Domini m ccc° xii°, mense 
Junio. » 

« Ordinatio domini Philippi per quam universitas doctoribus 
et scolaribus Aurelianensibus aufertur et privilégia juristarum 
conceduntur grammaticis, etc. — Actum Parisiis, anno Domini 
m ccc° xii°, mense decembri. » 

* Privilegium quod scolasticus débet licenciare bacallarios et 
jurare in capitulo sanctae Crucis in presentia duorum doctorum. 
— Actum in abbatia regali juxta Pontisaram, anno Domini 
m ccc° xii°, mense Julio. » 

« Privilegium domini Philippi de bonis decedentium ab intes- 
lato, et de innocentibus scolaribus, et de captis.et quod honeste 
tractentur, et quod mitius agatur cum criminosis scolaribus quam 
cum aliis. — Actum in regali abbatia beatae Mariœ prope Ponti- 
saram, anno Domini m ccc° xii°, mense Julio. » 

« Arrestum datum contra multos cives Aurelianenses propter 
violentias quas fecerant apud Jacobitas. — Actum Parisiis iu par- 
lamenlo nostro, die Lunas postfestum Annunciationis dominicae, 
anno Domini m ccc° x°. » 

« Littera domini Philippi super decano eligendo, vel quod anli- 
quior sit decanus et quod universitas habeat campanam. — Da- 
tum in abbatia beatas Mariœ regali, prope Pontisaram, die xvn 
mensis Julii, anno Domini m" ccc° xii°. » 

« Littera domini Ludovici super arresto contra cives qui apud 
Jacobitas violentiam fecerunt exequendo. — Datum Parisiis, dé- 
cima die Junii , anno Domini m ccc° xv°. •» 

« Littera domini Ludovici quod scolares malefactore's nullo 
modo per prepositum Aurelianensem, sed per suum ordinarium 
judicem punianlur. — Datum Vicen. sub sigillo, domino quo 
prœdicto et genitore nostro vivente, utebamur; xi° die februarii, 
anno Domini m° ccc° xiv°. • 

« Littera domini Ludovici quod scolares utantur privilegiis pa- 
palibus contra personas ecclesiasticas. — Datum Vicen. » (Sans 
date du jour.) 



— 61 — 

« Littera clomini Pbilippi régna regentis quod baillivus Aurélia 
nensis defendat scolares ab omnibus injuriis, violentias et oppres- 
sionibus et contra omnes. — Datum apud Medianviîlam , sub 
sigillé quo ante dictorum regnorum susceptum regimen utebamur, 
ultima die Julii , anno Domini m ccc° xvi°. » 

« Statutum armorum quod jurant omnes bacallarii et licenciati 
et doctores. — Datum anno Incarnalionis Domini , anno m ccc° 
xxiii . » 

« Statutum factum ne pecunia universitati débita pereat. — 
Datum anno a Nativitate Domini m ccc° xxxv . » 

« Statutum factum super scolis Aurelianensibus. — Actum ut 
supra in statuto precedenti. * 

(La rubrique manque.) Statut réglementaire. 

« Datum anno Domini m ccc° xx°. Die Veneris in festo sancti 
Bartholomei. » 

« Statutum factum per doctores quantum quilibet aggrediens 
novam lecturam solvere teneatur. » 

(La rubrique manque.) Lettres de Philippe le Bel aux bailli et 
prévôt d'Orléans, par lesquelles il prend en sa garde et protec- 
tion les maîtres et écoliers de l'université d'Orléans. « Actum Pa- 
rsiis, die xv junii, anno Domini m ccc° xii°. » 

(La rubrique manque.) Lettres du roi Louis X au bailli d'Or- 
léans, l'engageant à réprimer les entreprises du prévôt contre 
l'université. «Datum Vicennis, sub sigillo quo predicto domino 
et genitore nostro vivente utebamur. xi n die februarii, anno 
ccc° xiv°. » 

(La rubrique manque). Lettresde Charles IV aubailli d'Orléans 
en faveur de l'université. «Datum Parisius, xx a die aprilis, anno 
Domini m ccc° xxvii » 

(La rubrique manque.) Lettres de Philippe VI. Même objet. 
« Datum Parisius, die in a januarii, anno Domini m° ccc° xxx°. » 

«Statutum. Nullus admittatur ad lecturam ordinariam injure 
civili nisi corpus legerit autenthicorum et très libros codicis, sci- 
licet x, xi et xn, sine fraude. Anno Incarnationis m ccc°xxv°. » 

« Statutum. Qualiter doctores aliunde venientes ad lecturam 
ordinariam admictantur. Anno Domini M r ccc° xxi°. » 

« Privilegium quod prepositus Aurelianensis jurare tenetur se 
servaturum privilégia universitatis Aurelianensis. Ce fut fait à 
Saint-Germain-en-Laye, l'an de grâce mil trois cent trente et 
trois. (Philippe VI. ) » 



— S2 — 

« Doclores et bacallarii non debent sibi ad invicem scolares 
suos... nec conducere domum alterius nisi certo temproe. Datum 
anno Domini m ccc° xxxvi , die xi a mensis septeinbris. (L'official 
d'Orléans). » 

« Statutum armorum noviter factum. Datum anno Domini 
m ccc° xxxvn. » 

« Privilegium quod prepositus Aurelianensis tenetur jurare se 
servaturum privilégia universitatis. Donné au bois de Vincennes, 
l'an de grâce m.ccc.xxx et sept, au mois de juing (Philippe VI). » 

« Johannes episcopus servus servorum Dei. Datum Avenione-xv. 
Kal aprilis, ponlificatus nostri anno sexto decimo. » 

« Statut. Datum anno Domini m ccg° xxxvi . » 

Autre statut annexé sous la même date. 

Sentence arbitrale rendue entre le recteur de l'université d'Or- 
léans, d'une part, et l'écolâtre (scholasticus) de l'église, de l'autre. 
cj Anno Domini m ccc° xxxvi » 

Statut universitaire. « Anno Domini m ccc° xli° ». 

Statut universitaire. « Anno Domini m ccc° lx°. » 

Statut universitaire. « Anno Domini m ccc° lxi°. » 

Serment du prévôt d'Orléans, jurant d'observer les privilèges 
de l'université. 

Serment du bailli d'Orléans. Même objet. 

Statut universitaire. « Anno Domini m ccc° lxv°. » 

Statut universitaire. « Anno Domini m ccc° lxvii . » 

Lettres de Charles V, roi de France, à sa très-chère et très- 
aimée fille, l'université d'Orléans, au sujet d'une violente querelle 
entre les officiers royaux et ladite université. An mil trois cent 
soixante-huit, 10 mars. 

Lettres del'évêque d'Orléans. Même sujet, même date. 

Mandement du roi Charles V à son sergent d'armes Jehan Le- 
moyne. Même sujet, sans date, mais probablement de la même 
année i368. 

Lettres du même roi à son oncle, Philippe I er , duc d'Orléans, 
Même sujet, sans date, mais probablement de la même année 
i368. 

Statut universitaire. « Anno m ccc° lxviii . » 
« Hac littera sententia excommunicationis fertur in eos qui a 
noviciis aliquod nomine bejanii exigunt. » Datum in nostro Castro 
villae nostras de Magduno. Anno m ccc° lxvii , quarto octobris. 
(Hugues, évêque d'Orléans).» 



— 63 — 

« Statu tum nationis super voce et officio procuratoris et de jura- 
mentis procuratorum et noviciorum. » 

« Juramenta procuratoris, juramenta noviciorum, juramentum 
a procuratore et noviciis comprestatum, juramenta bedelli , jura- 
ramenta receptoris. (Explicit). » 

De toutes les pièces que je viens d'énumérer, quelques-unes 
seulement ont été publiées; si vous en témoignez le désir, Mon- 
sieur le Ministre, nous nous empresserons , M. Servois et moi, de 
mettre notre copie à votre disposition. 

En continuant la recherche des manuscrits de S^Benoît-sur- 
Loire, j'ai examiné entre autres ceux qui sont inscrits sous les 
numéros h'jQ, 520, Ô23, 566, 5p,6, 644, 723, i35y, i5y3 
et 1576. Les volumes dont je donne ici l'indication sont pour la 
plupart fort anciens, mais tous ne contiennent pas des documents 
d'une égale valeur. Quelques-uns seulement m'ont offert un petit 
nombre de pièces qui ne sont pas sans intérêt pour notre his- 
toire littéraire. Dans un second rapport, j'aurai l'honneur, si vous 
le permettez, de vous en entretenir, et particulièrement du nu- 
méro i357, qui contient les poésies inédites de Raoul Tortaire, 
moine de Fleury. Dans les autres, je n'ai pu recueillir que quel- 
ques actes relatifs à l'ancienne abbaye. Néanmoins , c'est avec une 
curiosité pleine d'ardeur que je parcourais les pages de ces vieux 
volumes, transcrits en France il y a tant d'années, et le temps 
qu'il m'a été permis de leur consacrer m'a semblé bien court. 
J'espère cependant tirer parti des notes que j'ai prises dans ce 
rapide examen. Je suis heureux particulièrement d'avoir pu me 
former une idée des richesses que la bibliothèque du Vatican doit 
à l'ancienne collection d'Alexandre Petau , dont le fonds principal 
s'était formé aux dépens des manuscrits de Saint-Benoît-sur-Loire. 
Lorsque mes recherches, commencées à Orléans, continuées à 
Rome, pourront être complétées à Berne, dont la bibliothèque 
publique s'est enrichie des mêmes dépouilles , je serai en mesure 
de retracer l'histoire des manuscrits de Fleury, qui formaient 
avant leur dispersion un des plus riches dépôts littéraires que les 
soins et la patience des Bénédictins aient jamais réunis dans aucun 
monastère de France. 

Recevez, etc. 

Eogisne DE CERTAIN. 

Ce 26 juillet 1 855. 



— 64 — ' 

Notice pour le plan d'Athènes antique, dressé par M. Emile Bvrnouf, 
membre de l'Ecole française d'Athènes. . 

L'identité des principales collines de l'ancienne Athènes est 
trop bien démontrée pour qu'il soit nécessaire aujourd'hui de 
revenir sur ce sujet : l'Acropolis, l'Aréopage, la colline de Musée, 
le Pnyx n'offrent plus aucun doute qui puisse arrêter l'archéo- 
logue; j'en dirais autant du mont Lycabète, si de nos jours on 
n'avait élevé à son sujet des difficultés que la topographie, éclairée 
par l'antiquité, n'aurait pas dû faire naître. On ne peut non plus 
élever aucun doute sur l'identité de plusieurs monuments dont la 
place est clairement indiquée et dont les ruines sont assez grandes 
pour qu'on les puisse reconnaître: tels sont par exemple, le Par- 
thénon et l'Erechtheion , les Propylées et le temple de la Victoire 
Aptère, les temples de Thésée et de Jupiter Olympien , l'horloge 
d'Andronicos, le monument de Lysicrate. 

Mais il faut bien le dire, ce qui existe aujourd'hui de monu- 
ments authentiques de l'ancienne Athènes n'est qu'une médiocre 
partie de ce qui est nommé dans le seul Pausanias. Nous sommes 
réduits, faute de ruines, à chercher presque au hasard la place 
d'un grand nombre d'entre eux; cette place même, souvent rien ne 
l'indique, et ce qui nous paraît plus fâcheux que tout le reste, 
c'est que , parmi tes maisons de la ville moderne , il n'y a guère 
de visible que des ruines de la décadence d'Athènes ou de la do- 
mination romaine. Les monuments des beaux temps de la Grèce 
ont disparu. 

Pour avancer dans l'a connaissance de l'ancienne Athènes il faut, 
comme en toutes choses , procéder de ce que l'on connaît à ce que 
l'on ignore; celui qui, du haut de l'Acropolis ou dès son entrée 
dans la ville, recherche, Pausanias à la main , les lieux ou les édi- 
fices nommés dans son auteur, est semblable à un étranger qui 
entrerait de nuit dans Paris sans carte ni plans, et qui ne pouvant 
interroger personne, muni d'une description faite au hasard et 
sans dessein prémédité, prétendrait reconnaître les monuments 
et les lieux célèbres de cette grande ville; il y a de plus grandes 
difficultés encore dans Athènes; car si cette ville est moins 
étendue que la capitale de la France, elle est en grande partie 
cachée sous des ruines de tous les âges ; les restes de murailles ou 



— . 65 — 

les fûts de colonnes qui sortent de terre sont comme les toits des 
maisons et les cimes des arbres qui paraissent au-dessus des eaux 
dans une inondation. 

Il était donc nécessaire de dresser un plan exact et détaillé de ce 
qui subsiste aujourd'hui de l'ancienne ville : ceuxdeMM. Leake et 
Forchhammer, résultat de travaux sérieux et d'une grande science 
archéologique, sont moins la carte des ruines d'Athènes que des 
essais de restauration dont les éléments peuvent toujours être dis- 
cutés. De plus, ils ne sont pas topographiques; la carte anglaise 
surtout, ayant été mal rendue par les graveurs, ne donne qu'une 
idée vague et insuffisante du relief de la ville. La carte dressée 
en 1837, gravée à Athènes et publiée par M. Ferdinand Altenho- 
ven est sans comparaison plus pittoresque et plus vraie que la 
précédente; il en est de même de la carte des Ports publiée par 
le même auteur. Mais toutes ces cartes sont dressées sur une échelle 
trop petite ( , O ô 00 ) pour comporter les détails qu'exige la restaura- 
ration ou le simple tableau d'une ville entière. J'espérais un mo- 
ment que notre ami M. le capitaine d'état-major Soitoux, chargé 
par le Gouvernement français d'achever la carte de Grèce et de 
dresser le plan d'Athènes, comblerait un vide si regrettable ; mais 
obligé de suivre les ordres du ministre de la guerre, il ne devait 
pas non plus dépasser l'échelle de , è 00 - Le besoin d'une carte 
plus grande me força donc à l'entreprendre moi-même. 

J'ai pris pour base de ce travail la carte d'Altenhoven, dont les 
triangles ont été vérifiés; en la portant à une échelle quatre fois 
plus grande, j'ai pu en tracer les détails avec plus de précision. Le 
canevas établi, j'ai choisi sur les collines de l'ancienne Athènes 
un certain nombre de points de repère dont les distances relatives, 
rapportées sur le papier, ont partagé mon tracé en un grand 
nombre de compartiments déjà assez petits; enfin, les détails ont 
été mesurés au mètre, orientés avec soin et raccordés sur place. 
Les ruines d'Athènes se sont ainsi développées à mes yeux sur une 
surface seize fois plus grande que les meilleures cartes, et les plus 
petites traces de ses maisons s'y sont trouvées reproduites. 

Pour toute la partie occidentale d'Athènes, il restera peu de 
chose à faire ; à moins que les pluies ou la main des hommes n'en- 
lèvent les débris accumulés en pente sur certains points des 
rochers et n'en mettent la surface à nu, ou que, venant à pousser 
leurs recherches plus loin dans cette même direction , les savants 

MISS. SCIENT. V. 5 



— 66 — 

ne découvrent îles ruines nouvelles clans l'espace compris entre les 
longs murs. Mais il n'en est pas ainsi pour toute la partie orientale 
de la ville antique : on peut dire qu'ici il y a tout à faire. L'en- 
ceinte des murs n'est pas encore découverte sur tout son dévelop- 
pement; la partie nord-est surtout est tout à fait inconnue; il est 
certain qu'elle a dû passer au pied du mont Lycabète, non loin 
de l'École française 1 et de l'Université; mais la série des tours ni 
la place des portes ne sont point encore retrouvées. Quant à l'es- 
pace compris entre cette partie des murs et l'Acropolis, espace en 
partie occupé par la ville moderne, c'est encore aujourd'hui un 
champ ouvert aux conjectures et aux controverses. 

En jetant les yeux sur la carte on peut se convaincre que la 
partie la plus étudiée d'Athènes a été cette dernière, et que la 
partie occidentale a été fort négligée : l'on peut voir également, 
si l'on débarrasse le sol des rues et des constructions modernes, 
que cette partie occidentale qui s'étend au loin sur les rochers 
porte plus que toute autre la trace de ses anciens habitants. 
Pourquoi donc a-t-elle été si négligée? En voici, je crois, les 
principales raisons: il n'y a sur cette vaste étendue de terrain 
aucun monument; il n'y en a jamais eu qui ait été célèbre; cet 
espace est désert; la ville moderne en est séparée par l'Acropole 
et par le vallon qui est entre elle et les collines de Musée et du 
Pnyx. Si l'on séjourne peu de temps à Athènes, il y a tant d'ad- 
mirables ruines que le temps s'écoule à les contempler; le Pnyx, 
les tombeaux de Philopappos et de Cimon sont la limite où s'ar- 
rêtent les voyageurs; la pensée même ne leur vient pas d'aller au 
delà. Ajoutez que pour ceux qui, disposant de plus de temps, 
voudraient savoir ce que c'était que ces rochers taillés et piqués 
au marteau sur tant de points, les livres, les cartes et les expli- 
cations de tout genre leur manquent. Enfin, s'il est vrai que les 
maisons, les peintures et les objets trouvés àPompéi font le prin- 
cipal intérêt de ses ruines; faites que ces édifices, ces maisons et ces 
colonnes soient rasés et qu'il ne reste plus sur le sol que la trace 
de leurs fondations, personne pour ainsi dire n'ira plus visiter 
Pompéi. Or, tel est l'état de cette partie d'Athènes, et c'est pour 
celn , sans doute, qu'elle n'a point attiré les regards. Nous essaye- 
rons d'en donner la description et de présenter les remarques 

1 \taison Gennadios. 



— 67 — 

que nous avons pu faire pendant un séjour de deux mois sur ces 
rochers; nous laisserons à ceux qui voudront compléter la carte 
Je soin de décrire les antiquités à mesure qu'ils en fixeront la 
position; l'espace ne leur manquera pas, puisque nous n'avons pu, 
faute de temps , relever en détail les traces de maisons ou d'édifices 
publics contenus dans la ville moderne, sur les deux rives de 
l'ilissus et au nord d'Athènes. Le travail d'ensemble est seul ter- 
miné, ainsi que la partie des rochers. Comme il est méthodique 
dans une étude de ce genre de procéder de l'ensemble aux parties, 
il serait bon de fixer d'abord l'enceinte de la ville et de relever 
exactement les ruines qui l'avoisinent; ensuite, au moyen des édi- 
fices déjà connus, on pourrait déterminer dans cette enceinte cer- 
taines lignes ou directions dans le voisinage desquelles on doit 
retrouver les traces des édifices détruits. Les monuments sacrés de 
toute grandeur ayant été fort nombreux , surtout aux environs de 
l'Acropolis et aux portes de la ville, les églises et chapelles chré- 
tiennes doivent être d'un grand secours pour en déterminer la 
position, puisque non-seulement elles ont succédé aux temples 
antiques , mais encore le saint de la religion moderne correspond 
souvent par son caractère et son histoire à l'antique divinité. C'est 
pour cette raison qu'ayant supprimé du plan la ville moderne, 
nous y avons cependant laissé beaucoup d'églises; il serait bon 
d'y ajouter celles qui manquent, qu'elles soient entières ou ruinées. 
Enfin, on a cru devoir donner la direction des deux principales 
rues d'Athènes et de quelques routes et sentiers, et indiquer divers 
points principaux pour aider ceux qui voudront continuer ce 
travail à mettre en place les antiquités qu'ils observeront. 

I rc PARTIE. 

La partie de la ville sur laquelle le plan offre des faits nouveaux 
s'étend à l'occident sur les collines. Pour en faciliter l'analyse, 
cette notice exposera tour à tour ce qui se rapporte aux murs 
d'enceinte et aux longs murs, aux maisons, aux rues, aux citernes, 
aux tombeaux. 

I. Les murs d'enceinte et les longs murs. 

i° On a marqué sur le plan les assises ou fondations des murs 
et des tours là où elles s'élèvent au-dessus du sol, et de plus les 

m. 5. 



— 68 — 

pierres isolées encore en place dans l'alignement des remparts ou 
rejetées de côté dans leur chute. Si l'on part de l'angle sud-ouest 
du temple de Jupiter Olympien , et qu'arrivé au monument de 
Philopappos on suive la crête des collines dans la direction d'Ha- 
ghios Diniitrios, du vieux Pnyx, de l'observatoire moderne et du 
petit abattoir, on ne perd pas la trace des murs avant d'être par- 
venu à la chapelle d'Hag. Anastasios. Dans la première partie, le 
long de lllissus, ils suivent la droite du ruisseau, se tenant tou- 
jours sur le bord supérieur de la rive. M. Leake a reconnu sur une 
partie avancée de ces terres les restes d'une tour; il ne ne nous a 
pas été aisé d'en constater l'existence , soit que la place n'en soit 
pas indiquée avec assez de précision , soit que depuis le voyage de 
l'auteur plusieurs pierres aient disparu. Des fouilles faciles à faire 
mettraient à nu les fondations des murailles et des tours dans ces 
terrains inhabités où le sol s'est exhaussé de ruines successives. 
Le remblai formé par la chute des murs peut être suivi sur la 
pente du Musée jusqu'au rocher sous le tombeau du Syrien. Il en 
est de même sur la crête de cette colline, inclinée vers le nord- 
nord-ouest. A partir du monument, le mur s'étendait à peu près 
en ligne droite, sur une longueur d'environ 2Ôo mètres, et faisait 
un angle pour se diriger vers la chapelle d'H. Dimitrios. Là dans 
un sentier qui descend à l'ouest vers la plaine, existe la trace d'une 
des portes de la ville; cette porte se reconnaît, non-seulement à 
l'interruption de la muraille, mais surtout au passage de la voie 
antique, que suit encore le sentier moderne, voie sur laquelle 
nous aurons à revenir. Sur la colline du Pnyx se voient plusieurs 
assises de deux tours avec la partie inférieure du mur compris en- 
tre elles : ces tours sont carrées jusqu'au bas, et, n'étant pas dirigées 
dans le même sens , indiquent un angle du rempart; c'est à la 
tour septentrionale que cet angle se trouvait puisqu'elle est oblique 
par rapport au mur subsistant et par rapport aussi à la suite du 
rempart qui, bien qu'il soit effacé, devait suivre la crête de la col- 
line pour aller rejoindre le rocher de Y Observatoire. Entre cette 
tour d'angle et le côté occidental du vieux Pnyx s'étend un espace 
d'environ 45 mètres; il n'est pas sans importance de remarquer 
ce fait , si l'on veut résoudre définitivement la question inutilement 
soulevée de l'existence du vieux Pnyx. Il faut observer aussi que 
le vieux Pnyx occupe le plateau le plus élevé de la colline et que 
le rempart est établi sur son versant occidental ; il en résulte que 



— 69 — 

lorsque le mur existait, l'on pouvait encore de plusieurs points 
du rocher découvrir la mer et les ports. 

Nous n'avons aucune raison de penser qu'entre la colline du 
Pnyx et le rocher de l'Observatoire il y eût une porte : là en effet 
le rempart est entièrement effacé; les deux lignes de grandes pier- 
res (1,2), que l'on voit un peu plus bas n'en faisaient point partie; 
au contraire, si l'on en juge par ce que nous trouvons entre le Pnyx 
et le Musée , à cette porte supposée devait correspondre une grande 
voie se dirigeant soit vers le Pirée , soit vers Phalère ou Munychie ; 
cette route, fréquentée par de nombreux chariots venant du Cé- 
ramique ou s'y rendant , a dû laisser des traces sur le rocher, au 
fond du ravin; or, il n'en est rien. Ajoutez que la montée de ce 
petit col est encore aujourd'hui plus rapide que toute autre de ce 
côté d'Athènes, quoiqu'elle ait été adoucie parles débris de murs 
et de maisons qui y sont tombés. Enfin, il est bon de remarquer 
qu'un peu plus au nord, à la partie supérieure du rocher et à la 
limite des maisons se trouvent les traces de grandes voies striées (3); 
or, il n'est pas possible d'admettre que ces routes aient abouti au 
col dont il s'agit; car elles s'inclinent manifestement vers le nord; 
et, de l'autre côté de la crevasse où l'on tue les moutons, se re- 
trouve, sur une longueur de quelques mètres, leur évidente conti- 
nuation. C'est donc plus au nord qu'il faut chercher la porte où 
elles aboutissaient. A quel point précisément devons-nous la pla- 
cer? c'est ce que des fouilles pourraient seules nous faire savoir. 

La trace des murs se retrouve sur le rocher de l'Observatoire , 
petit rocher que l'on a pompeusement qualifié du nom de Lyca- 
bète et qui n'a rien assurément pour quoi il mérite d'être appelé 
montagne, surtout quand le Musée, plus élevé que l'Acropolis 
même, n'est qu'un simple \6<pos, une colline, une éminence. De 
là le mur descend vers le nord-ouest jusqu'à l'escarpement du petit 
abattoir. Au fond de cette cavité nous trouvons la partie inférieure 
d'une tour (4); elle est ronde et diffère en cela des deux tours 
du Pnyx ; mais cela ne doit pas nous faire douter qu'elle ait ap- 
partenu au rempart, puisque la même diversité de forme se re- 
trouve au Pirée, où plusieurs tours carrées du long mur reposent 
sur une base circulaire; d'ailleurs la trace de la muraille est aisée à 
suivre en deçà et au delà de ce point , jusque sur la colline d'H. 
Anastasios. C'est dans cet espace, selon toute vraisemblance qu'il 
faut chercher la porte Piraïque et le point de jonction du long 



— 70 — 

mur du Pirée. Il faudrait examiner avec le plus grand soin les ro- 
chers à fleur de terre qui terminent de ce côté les collines d'A- 
thènes; ils sont entaillés de diverses manières; peut-être y retrou- 
verait-on la trace de la grande route, laquelle a dû être une des 
plus fréquentées du pays. 

Nous n'avons rien à ajouter à ce que dit M. Leake sur l'empla- 
cement du Dipylon : s'il est un point du rempart qui puisse 
être facilement déterminé, c'est celui-là même; les données les 
plus précises sont fournies par les auteurs anciens; quelques pel- 
letées de terre enlevées près de l'égout, au nord de la rue d'Her- 
mès, feraient nécessairement reparaître les fondations de la Double- 
Porte, peut-être même ses assises inférieures; car le sol de ce 
lieu, qui est encore le point le plus bas de l'ancienne ville, s'est 
exhaussé par tous les débris que les eaux y ont apportés. , 

A partir de ce lieu je n'ai rien à dire de certain ni sur la direc- 
tion des murs d'enceinte, ni sur la position des autres portes. Les 
remparts ont dû s'étendre fort au loin vers l'est, contourner les 
dernières maisons de la ville moderne, passer au pied de la mon- 
tagne, non loin de l'Ecole française et de l'Université , pour venir 
de là rejoindre le bord de l'Ilissus. Mais il m'est impossible, avec 
les données que je possède, d'en tracer le plan, quoique les tra- 
vaux exécutés dans les jardins du Roi aient fourni sur cette ma- 
tière quelques nouveaux renseignements. 

2° 11 n'en est pas de même des longs murs. Un plan à leur 
égard ne peut rendre qu'imparfaitement l'aspect des lieux : en 
effet, l'on ne peut guère marquer sur une carte que les pierres 
en place ou disloquées; les lignes de remblais qui se dessinent 
sur le sol par une légère saillie ne peuvent être représentées. Or, 
c'est ainsi que se présente la crête de Musée qui court vers l'ouest 
sud-ouest et se termine par les fondations d'une tour carrée do- 
minant la plaine (5) . On peut, à partir de ce point , suivre lamuraille 
qui descendait vers le nord-ouest. On aboutit ainsi à une sorte 
d'étranglement (6) qui sépare le Musée de la colline occidentale ; il 
faut le franchir et suivre le bord méridional de cette colline même , 
en se guidant sur les grandes pierres quadrangulaires que l'on ren- 
contre de distance en distance. Une d'entre elles est tombée de l'es- 
carpement et est descendue jusqu'au point où le plan l'indique; 
d'autres ont été emportées à diverses époques par les gens du 
pays et se retrouvent çà et là dans des constructions plus modernes , 



— 71 — 

aqueducs, fontaines, maisons. Au point le plus élevé de la colline 
sont les restes d'une tour; on y voit peut-être encore la trace 
d'une autre; mais elle est tellement effacée que nous n'avons pas 
cru devoir la mettre sur le plan. Celui qui continue sa marche 
vers l'ouest rencontre encore quelques grandes pierres semblables 
aux précédentes et, s'il regarde la plaine, il en découvre plusieurs 
autres de distance en distance, précisément dans la direction du 
port de Phalère. Au sud de cette ligne que nous venons de 
suivre, il n'y a sur les collines aucune trace de maisons; l'escar- 
pement du rocher, ou la pente la plus rapide du sol, est tout près, 
tandis que sur la droite les rochers s'étendent davantage et mon- 
trent partout qu'ils ont été habités. 11 est difficile de méconnaître 
à ces traits le long mur de Phalère; et l'on ne saurait guère dou- 
ter que le point où il se rattachait au mur d'enceinte n'ait été der- 
rière le monument de Philopappos. Quant à son tracé dans la 
plaine, il est probable qu'il ne s'éloignait guère de la ligne droite. 
Thémistocle suivit l'usage universel des Grecs en profitant des 
collines pour élever le rempart sur leur escarpement; mais il n'y 
avait aucune raison pour en augmenter la longueur entre ces col- 
lines et celles de ports. Les mêmes remarques sont applicables au 
long mur du Pirée; je n'ai pu déterminer le point où il se rat- 
tachait à l'enceinte d'Athènes; mais au Pirée on peut voir qu'il ne 
quittait les collines que là où les collines elles-mêmes s'effaçaient 
sous le niveau de l'Halipédon. 

II. Maisons. 

Décrivons d'abord l'aspect des ruines de maisons marquées sur 
le plan. Supposons une chambre construite sur le penchant d'une 
colline : pour l'établir, on taillait dans le rocher un certain espace 
destiné à former une aire horizontale; le sol de la salle ainsi ni- 
velé, la paroi du fond était formée par le pan du rocher lui-même 
(fig. 1) sur une hauteur d'autant plus grande que la pente était 
plus rapide ou la salle plus grande; le devant était au niveau du 
roc; les deux côtés allaient en pente comme la colline. La salle se 
trouvait ainsi dessinée dans la pierre; il ne restait plus qu'à en 
continuer les murailles jusqu'à la hauteur convenable. Lorsque 
deux salles devaient être construites l'une à côté de l'autre, tantôt 
l'on ne faisait pour elles qu'une seule aire que l'on divisait ensuite 
par un mur; très-souvent aussi on laissait entre elles une épaisseur 



— 72 — 

de rocher qui servait de base à cette même muraille (fig. 2). Les 
murs des maisons ont à peu près tous disparu. Il ne reste d'elles 
que ce travail préliminaire exécuté dans là roche vive. C'est sur 
ces restes qu'a été dressé le plan sur lequel on doit se représenter 
comme ayant une certaine hauteur verticale le côté des chambres 
adossé à la colline. 

Pour une maison construite dans ces conditions, il est évident 
que la porte ne peut être qu'en avant; il en résulte que cette partie 
même a presque toujours disparu, soit que les jambages aient été 
faits de petites pierres ou de bois, soit que les grandes pierres aient 
élé enlevées par les modernes habitants des plaines. Pourtant un 
examen attentif permet de reconnaître plusieurs portes, quelques- 
unes avec un escalier sur le devant , deux ou trois même avec un 
perron. De plus, vers l'angle oriental de la colline de l'ouest, on 
voit, dans un coin de maison, un reste de stuc jaunâtre appliqué 
sur la pierre , lequel a été protégé par la terre qui s'était éboulée 
contre lui. 

Tel est pour ainsi dire l'élément d'une maison athénienne. Il 
est certain qu'il a existé dans ces quartiers des habitations ré- 
duites à une simple salle, parfois même très-petite : on peut s'en 
convaincre par le plan , lequel en offre de nombreux exemples , 
très-propres à expliquer le mot de Socrate. Mais le plus souvent 
on en voit plusieurs ensemble, non-seulement disposées en lignes, 
mais groupées de telle sorte qu'elles ont évidemment dépendu 
les unes des autres et formé un tout; elles ont été ce que nous ap- 
pelons aujourd'hui les pièces d'un appartement. Beaucoup de ces 
groupes présentent un plan analogue. à celui des habitations de 
Pompéi , et quelques-uns ont dû appartenir à des personnes riches : 
on en peut j uger au grand nombre des chambres , à leur distribu- 
tion régulière, à leur bonne exposition. Ces grandes habitations 
offraient même des commodités particulières, par exemple des ri- 
goles pour la pluie, des citernes , des réduits sacrés pour les tom- 
beaux , de grands espaces libres pour les cours , tels qu'on en voit 
dans les alria et les péristyles des maisons de Pompéi. 

Le nombre des salles que nous avons relevées s'élève environ à 
huit cents, distribuées à peu près comme il suit: pour la colline 
du nord-ouest, cent; pour celle du Pnyx, deux cents; pour l'Ob- 
servatoire, quarante; pour la grande colline de l'ouest, cent cin- 
quante; pour le Musée, deux cent cinquante; enfin pour l'Aréo- 



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/■'/,/ ,'Ly foc/ver .•/•/></,■■ lasft-Lron d, Sacrale 



lé 



— 73 — 

page, soixante environ. Il est évident que le nombre des habitations 
qu'elles composaient était beaucoup moindre. Mais, d'un autre 
côté, l'on n'a pu mettre sur le plan que celles dont les traces 
étaient visibles; or, sur beaucoup de points, et principalement 
dans les parties inférieures des pentes, on voit que, des maisons 
écroulées , les eaux ont formé des talus qui recouvrent souvent de 
grands espaces; pour que la carte fût complète, il faudrait que 
tous ces terrains fussent dégagés et mis à nu; il est douteux que 
l'on y fît des découvertes d'un grand intérêt; seulement le plan se 
trouverait ainsi complété, et l'on pourrait mieux apprécier la po- 
pulation de ces quartiers. 

Si l'on jette un coup d'œil sur l'ensemble des collines, on s'a- 
perçoit que les maisons n'y sont pas rangées partout avec le même 
ordre. Sur l'Aréopage, par exemple, les salles sont comme jetées 
pêle-mêle et au hasard, tandis que, derrière le Pnyx, elles sont 
disposées en lignes et comme en rues. Ce fait est plus saisissable 
sur un plan que sur les lieux mêmes, où les accidents du rocher 
cachent souvent aux yeux les directions générales. Ce qui m'a le 
plus frappé, quand je faisais ce travail, c'est que, ayant com- 
mencé par les rochers les plus voisins de l'Acropolis, sur lesquels 
je n'avais remarqué aucun ordre, à mesure que j'avançais pour 
ainsi dire du centre vers la circonférence, ces alignements se mon- 
traient de plus en plus fréquents et étendus. Or il est constant 
que, l'Acropolis ayant été le point le plus central de la ville et le 
premier habité, la ville, en s'agrandissant , a dû suivre précisément 
cette même marche; il en résulte que, à mesure que la civilisation 
se développait, elle se manifestait dans Athènes par ce même 
signe auquel nous la reconnaissons aujourd'hui chez nous. 

Avec ce fait en coïncide un autre non moins remarquable : 
les maisons vont aussi en grandissant du centre vers la circonfé- 
rence. Quand on voit les aires taillées sur l'Aréopage et sur la 
pointe orientale du Pnyx, on ne sait ce que l'on doit le plus con- 
sidérer, le désordre des constructions ou leur petitesse. La vieille 
Athènes fut un amas de petites masures; les hommes de ces temps 
anciens n'occupaient guère plus de place pendant leur vie qu'après 
leur mort. Ces aires, jetées pêle-mêle et presque toujours isolées, 
doivent correspondre à des demeures indépendantes les unes des 
autres , de sorte que chacun des Athéniens d'alors occupait une 
d'entre elles et rien de plus. Enfin, puisqu'elles existent encore et 



— ~ik — 

n'ont été ni agrandies ni alignées, ce centre de la ville est resté le 
même jusque dans les derniers temps, et n'a point vu, comme la 
Cité de Paris, ses ruelles étroites et ses sombres réduits faire place 
à des rues droites et larges et à de brillantes habitations. Les 
mœurs de ces quartiers ont dû avoir toujours pour caractères l'in- 
dépendance et la pauvreté. Mais à mesure que Ton s'éloigne de ce 
centre antique, tout prend plus d'ordre, de régularité, de gran- 
deur: les chambres sont plus vastes; elles sont groupées et dépen- 
dantes; elles forment des corps de logis et appellent de riches 
propriétaires. C'est ce que l'on remarque principalement sur les 
parties élevées des collines , là où la vue s'étend sur la mer et les 
montagnes, et où l'air circule librement. Pendant l'été, la chaleur 
est extrême dans les parties basses de ces petites vallées; mais sur 
les hauteurs les vents étésiens qui viennent des montagnes du- 
rant le jour tempèrent l'ardeur du soleil; et quand s'élève sur le 
soir la brise de la mer, tandis que les bas-fonds exhalent encore 
un air échauffé , les parties hautes jouissent de cette fraîcheur si 
renommée des belles nuits de l'Orient. Il n'est donc pas étonnant 
que nous retrouvions sur ces plateaux des demeures plus grandes, 
mieux distribuées, plus commodes, avec ces espaces libres qui 
ont pu être des cours ou des parterres artificiels. Toutefois, il ne 
faut pas croire que, même dans ces grandes maisons, les pièces 
puissent être comparées pour leur étendue à celles que nous ha- 
bitons. Il en fut à Athènes comme dans l'Italie du sud : le plus 
grand luxe s'accommodait de petits appartements; les actes de la 
vie intérieure s'accomplissaient dans des pièces séparées, et l'on 
suppléait à la grandeur des salles par leur nombre. 

L'on remarque aussi aux extrémités de la ville, du côté de 
l'ouest, de grandes parois taillées dans le rocher, lesquelles, si 
elles ne furent pas divisées par des murs ou cloisons, devaient for- 
mer de grandes salles ou de vastes cours. Ce n'est plus cette fois 
sur les hauteurs qu'elles se trouvent, mais au contraire sur le bord 
même des collines, presque au niveau de la plaine. Observons 
qu'une grande route, dont nous parlerons plus loin, passait de- 
vant elles, et conduisait aux ports; on est donc porté à considérer 
ces aires comme ayant appartenu à ces magasins et entrepôts qui 
ne manquent jamais aux alentours des villes, sur le bord des 
grandes routes du commerce. Mais nous reviendrons sur ce sujet. 

Il nous reste à faire une dernière remarque générale, c'est que 



— 75 — 

sur les huit cents salles dont le plan nous offre le tracé, il n'y en 
a pas dix peut-être qui ne soient taillées à angles droits : même les 
aires si étroites de l'Aréopage et du Pnyx intérieur ont ce carac- 
tère; c'est en effet la forme la plus simple et la plus commode 
que l'on puisse donner à une maison; c'est elle qui se présente à 
l'esprit la première et qui est la plus facile à réaliser; que la mai- 
son doive être couverte d'un toit ou qu'elle se termine en terrasse, 
qu'elle soit de petites pierres liées par du mortier ou de grands 
blo.cs réunis par des pièces de fer, l'angle droit donne aux ou- 
vriers comme aux architectes plus de facilité pour construire. De 
plus, les meubles se rangent beaucoup mieux dans l'intérieur 
d'une telle maison; cela permet en quelque sorte de gagner de 
la place et de trouver grande une aire même étroite, qui, de toute 
autre forme, eût fait perdre à l'habitant beaucoup d'espace. C'est 
peut-être une des principales causes pour lesquelles les anciens 
se sont presque toujours contentés de maisons si petites: ce sys- 
tème, en effet, suivi dès les premiers temps, n'a jamais été aban- 
donné par eux, à moins qu'une nécessité absolue ne les y contrai- 
gnît. Il n'en est pas ainsi, même de nos jours, où beaucoup 
d'hommes s'imaginent faussement gagner du terrain et donner 
plus de valeur à leur maison en la divisant en parcelles irrégu- 
lières dans lesquelles tous les angles aigus sont en réalité perdus; 
il n'en était pas ainsi non plus dans les anciens temps de notre 
histoire, ainsi que le prouvent les vieux quartiers de nos villes, 
dans lesquels on passerait souvent beaucoup de temps avant de 
trouver une chambre tracée à angles droits. 

L'usage des caves souterraines paraît avoir été peu répandu 
chez les Grecs. A la vérité, il n'était pas facile d'en établir sur des 
rochers; or, telle était la situation qu'ils préféraient. Quelle ville 
n'avait pas son acropole ? ou plutôt quelle ville ne fut pas d'abord 
un amphithéâtre de maisons? L'Acropolis d'Athènes fut habitée 
longtemps avant les autres quartiers, et porta, comme on le sait, 
le nom de Polis jusqu'au temps où les maisons se multiplièrent 
au-dessous d'elle; mais ce fait n'est point propre à Athènes; il est 
universel pour toute la Grèce, et l'on ne trouverait que peu 
d'exceptions dans toute l'antiquité. Les anciens habitants des 
acropoles ne songèrent donc pas à creuser des caveaux ou se ré- 
signèrent à n'en pas avoir. Ils eurent recours à d'autres moyens 
pour conserver leur vin et leurs autres aliments à l'abri des ar- 



— 76 — 

deurs du jour. Ces moyens, quels qu*ils fussent, se transmirent 
de siècle en siècle et sans doute se perfectionnèrent; de sorte 
qu'il n'y a pas de caves dans les plus agréables maisons des col- 
lines d'Athènes. Toutefois, si le fait est vrai en général, il souffre 
aussi quelques exceptions : nous avons marqué sur le plan les 
caves encore subsistantes; elles sont en très-petit nombre : c'étaient 
primitivement sans doute des cavernes ou cavités naturelles que 
plus tard on agrandit en les régularisant. Plusieurs d'entre elles 
furent transformées en sépulcres ; d'autres paraissent avoir été des- 
tinées à des usages profanes ; nous donnerons tout à l'heure la des- 
cription de celle qu'on nomme vulgairement prison de Socrate. 

Édifices singuliers. Nous ne pouvons nous arrêter tour à tour à 
chacune des huit cents maisons tracées sur le plan. Mais quelques- 
unes d'entre elles méritent une attention particulière. 

Sur la colline du Pnyx, dans l'angle formé par les deux ravins, 
se voit une belle habitation (7) que l'on pourrait appeler la maison des 
quatre tombeaux, parce que, en effet, il y a dans une partie réservée 
quatre fosses sépulcrales rangées ensemble. L'entrée de la maison 
est à l'angle méridional; plusieurs degrés conduisaient à la porte 
et probablement dans une première enceinte , sur la gauche de 
laquelle se voient deux tombeaux : tout autour sont rangées des 
chambres à la manière des atria de Pompéi; c'est dans une seconde 
enceinte, sur la droite, que sont disposés les quatre sépulcres. 
Peut-être les chambres qui entourent immédiatement cette habi- 
tation en faisaient-elles aussi partie, car elles paraissent n'avoir 
eu aucune entrée particulière. Tout cet ensemble est construit sur 
un sol incliné du nord-est au sud-ouest. 

Vis-à-vis, sur la partie nord de la colline du Pnyx, on peut aussi 
reconnaître plusieurs belles habitations. Celles du sud-ouest sont les 
plus remarquables. Leurs entrées principales sont encore dans l'angle 
et l'on y arrive par des degrés. La plus vaste est située la dernière 
vers le sud-ouest (8). Elle est dans une position admirable; elle do- 
mine au loin la mer et les ports; élevée à peu près au niveau du 
vieux Pnyx, elle a en vue les beaux monuments de l'Acropolis et 
toutes les montagnes de l'Attique. On y remarque une petite salle 
au milieu de laquelle est une tombe; ce lieu, qui paraît avoir été 
une sorte de sacrarium, est retiré dans l'intérieur de l'habitation, 
selon l'usage cité dans le Palais de Scaarus , qui le place entre les 
appartements des deux époux. 



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— 77 — 

Citons encore sur la colline de Musée un objet tout à fait digne 
d'attirer l'attention : on trouvera dans la partie nord-est, au-dessus 
et au sud des carrières qui avoisinent le tombeau de Cimon , une 
enceinte qui paraît avoir été une grande salle. Dans sa paroi sud- 
est sont taillés sept sièges, rangés en ligne et semblables à ceux 
que l'on conserve près du temple de Thésée (9). Derrière la paroi 
opposée se trouve un reste de mur qui marque la séparation de deux 
salles. Enfin, derrière les sept sièges, est une autre enceinte plus 
élevée avec un escalier qui monte sur la gauche et une porte vers 
un angle du fond. Quelle conjecture peut-on hasarder sur cette 
ruine curieuse? Peut-on soupçonner ici quelqu'un de ces tribunaux 
inconnus dont Pausanias a sauvé les noms, tels que le Parabyste, 
le Phénikion, le Triangle, la Batrachion? 

Au nord-est de la même colline , en face de l'Acropolis, se trouve 
le lieu que l'on désigne arbitrairement sous le nom de prison de 
Socrate (fig. 3 et 4). Il est inutile de réfuter une opinion populaire 
formée au hasard, qui ne repose sur aucune donnée sérieuse et 
que les faits contredisent. Quelle que soit la nature de ces ruines, 
édifice public ou habitation privée, elles n'en sont pas moins une 
des plus considérables de celles qui nous occupent. Le rocher de 
Musée est en cet endroit taillé verticalement sur une hauteur 
moyenne de huit mètres et sur une longueur de quinze; vers le 
nord-est est un angle formé par celte façade et par une saillie 
du rocher de plus de quatre mètres d'épaisseur. Sur cette façade 
s'ouvrent trois portes : celle du milieu, qui est la plus grande, est 
fort dégradée ; les deux autres sont dans un bon état de conserva- 
tion. A chaque porte correspondent des chambres creusées dans 
le rocher : i° la porte du sud b (fig. k et 6) s'ouvre dans une 
salle de forme à peu près cubique A , dont la largeur est de 4 m ,70; 
le sol en est creusé en manière d'impluvium, et une petite rigole 
débouche au milieu de la porte d'entrée; 2° la porte du milieu 
s'ouvre dans une sorte de couloir B, au fond duquel est une grande 
niche cintrée c; une porte de communication a (fig. k et 6) existe 
entre ce couloir et la chambre précédente; 3° la porte du nord, 
haute de deux mètres et large seulement de i m ,25 environ, donne 
dans une salle carrée C (fig. à et 5) , dont le plafond a la forme 
d'un toit peu incliné; elle ne communique avec le couloir que 
par un trou cl qui peut-être n'existait pas primitivement. Dans 
son angle occidental est taillée une porte de forme arrondi' fg, qui 



— 78 — 

s'ouvre dans une seconde salle de forme bizarre, et telle qu'elle 
est représentée fig. 7. On remarque que cette salle circulaire, d'une 
largeur de 4 m ,75, se prolonge en se resserrant en une sorte de 
cheminée à la manière de la cheminée octogone du palais des 
papes à Avignon, et que cette cheminée, à moitié fermée par une 
pierre plate p, s'évase à sa partie supérieure et s'ouvre au-dessus 
du rocher. Enfin , devant ces caveaux , dont la destination est si 
difficile à déterminer, existait une construction plus grande, dont 
les pans du rocher formaient deux parois. C'est ce que prouvent 
les trous de soliveau régulièrement disposés sur toute leur sur- 
face (fig.3). (Voy. les dissertations de M. Ch.Hanriot sur leTholus.) 
Il est nécessaire de ne pas oublier que les cavernes de l'ancienne 
Athènes avaient presque toutes tourné aux usages des habitants, 
lorsque le culte ne les avaient pas consacrées. Quant aux niches que 
l'on y rencontre parfois, il n'est pas nécessaire de leur supposer 
un caractère sacré; n'ont-elles pas pu servir aussi bien dans la vie 
ordinaire? Parmi les cavernes, il y en a qui n'ont été certainement 
que de simples caves; d'autres ont reçu les cendres des morts; 
quelques-unes seulement, telles que les grottes de l'Acropolis et 
de l'Aréopage, ont été consacrées à des divinités. 

III. Rces. 

Ce n'est pas ici un des restes les moins importants de l'ancienne 
Athènes. A la vérité il n'y a qu'un petit nombre de rues qui soient 
bien distinctes, et pour restaurer toutes les subdivisions de ces 
quartiers, il faudrait d'abord compléter, d'après ce qui nous reste, 
le plan de toutes les maisons. Une telle restauration serait trop pleine 
de conjectures pour qu'il soit prudent de la tenter. Toutefois il 
reste assez de traces de ces communications intérieures pour que 
l'on puisse se former une idée générale de leur distribution dans 
Athènes. # 

Il est indispensable de les partager en plusieurs classes, et voici , 
je crois, la division la plus simple et celle qui répond le mieux 
aux faits; nous distinguerons: i° les grandes voies destinées aux 
communications de toute sorte; 2° les rues striées, pratiquées par 
les chevaux et les chars; 3° les rues destinées aux hommes à pied , 
impraticables pour les chariots, et à cette classe nous rapporterons 
aussi les voies d'accession. Cette division , que nous avons faite 
d'après l'inspection des lieux, a de plus l'avantage de correspondre 



— 79 — 

à ce que nous voyons aujourd'hui même dans tous les pays, non- 
seulement à la ville, mais aussi dans les champs et dans les mon- 
tagnes. 

i° Les grandes voies sont celles qui aboutissaient aux portes 
d'Athènes et conduisaient par exemple aux ports, à Eleusis, à 
Chalcis, à Sunium; elles formaient un réseau dont on retrouve 
des parties dans toute la Grèce, et qu'il serait intéressant de réta- 
blir sur la carte de l'Etat-major français. Dans la partie basse 
d'Athènes, occupée par la ville moderne, il est presque impossible 
de les retrouver, à moins qu'elles n'aient été établies sur un fond 
de rocher aujourd'hui caché sous le sol. La direction de la voie 
Sacrée peut seule être déterminée avec quelque exactitude; elle 
était large et construite avec un soin inusité chez les Grecs; c'est 
ce dont on peut se convaincre en suivant ce qu'il reste d'elle sur 
les rochers de la baie d'Eleusis, non loin des lacs Rheiti, dont elle 
faisait le tour. Quant à la partie qui aboutissait à la porte Dipyle, 
elle a disparu sous le sol. Mais, sur les collines qui nous occupent, 
deux de ces grandes artères ont laissé des traces assez profondes 
pour que, après avoir été exposées à l'action de l'air et des eaux 
depuis deux mille ans, elles puissent encore se reconnaître deux 
mille ans après nous. Une des deux surtout, celle qui aboutit à la 
porte Mélitide, et qui s'appelait rj hà tvjs KoiXfjs ohôs, doit attirer 
notre attention : établie, comme son nom l'indique, dans le creux 
de la vallée, elle conduisait à la fois vers la plaine les chariots, 
les cavaliers et les eaux des pluies, qui s'y rassemblaient de tous 
les points des collines; elle était le chemin îe plus court pour qui 
se rendait d'Athènes à Phalère ou à Munychie; ceux qui vont à 
pied au Pirée aujourd'hui même prennent souvent cette direction. 
Cette grande voie amenait donc à Athènes des marchandises de 
toute sorte venues par mer; ajoutez qu'elle offrait depuis Thémis- 
tocle une sécurité plus grande qu'aucune autre, puisqu'elle était 
comprise entre les longs-murs. Elle porte trois caractères bien re- 
marquables : premièrement elle est striée transversalement de 
petits sillons faits au marteau et destinés à faciliter aux chevaux 
le tirage des lourdes voitures; secondement, elle porte sur ses 
côtés de profondes et larges ornières, trace évidente des nombreux 
chariots qui l'ont parcourue; enfin, elle porte latéralement une 
grande rigole, dont la section est carrée: cette rigole, qui va s'élar- 
gissant vers la plaine, et se prolonge sur toute là longueur de la 



— 80 — 

xoiXtj, recevait de toute part les filets d'eau que des centaines de 
rigoles plus petites lui apportaient. On ne peut suivre ce canal 
jusqu'à son extrémité inférieure, parce qu'il se perd sous le sol 
exhaussé; mais nul doute qu'il ne se rendît à l'Ilissus suivant la 
pente naturelle du terrain. 

Comme il est impossible de douter que ce faubourg n'ait été 
celui de la Cœlé et ce chemin celui qu'Hérodote désigne par ce 
nom, il n'est pas besoin d'une autre raison pour appeler Mélitide 
la porte qui se trouve près de Saint-Dimitrios, et Mélite le quartier 
de la ville dont cette porte était l'entrée. 

Quant à l'autre grande voie dont nous avons parlé, c'est celle 
qui, dans des conditions tout opposées à la précédente, passe sur la 
crête de la colline du nord-ouest (3) , au-dessus du grand abattoir; 
et, se dédoublant sur ce plateau, se dirige aussi vers les ports. Cette 
route a été très- fréquentée , moins pourtant que la précédente; 
tracée sur la hauteur, elle n'a pas, comme le chemin creux, un 
canal latéral pour l'écoulement des eaux. Enfin, il n'est pas néces- 
saire de répéter ici que la position de la porte à laquelle elle 
aboutissait n'est pas encore déterminée : était-ce la porte Piraïque 
ou la porte Hippade? 

2° Les rues striées avec ornières étaient également destinées aux 
chariots; mais, au lieu de servir de tête à de grandes routes, elles 
établissaient seulement d'importantes communications intérieures. 
Le plan porte toutes celles dont nous avons pu reconnaître l'exis- 
tence. La mieux conservée est celle qui tourne à mi-côte la colline 
du Pnyx , devant l'angle du mur d'enceinte ; elle paraît avoir abouti 
à la porte Mélitide et s'être dirigée vers le haut quartier de la col- 
line du Pnyx. Les plus longues se développent sur la pente septen- 
trionale du Musée. Il est impossible que ces grandes rues ne fussent 
que deux ou trois dans toute cette partie d'Athènes; mais, moins 
fréquentées que les précédentes, elles ont été moins bien prépa- 
rées et n'ont reçu par l'usure que des ornières peu profondes. Ce 
qui prouve que beaucoup d'entre elles ont dû s'effacer, c'est que 
celles qui subsistent encore ont disparu dans beaucoup de par- 
ties, et que leur direction générale ne se reconnaît plus que par 
des tronçons disséminés. De plus, ces rues sont beaucoup plus 
tortueuses que les grandes voies, et ce ne sont pas les maisons qui 
se sont alignées sur elles, mais elles qui ont circulé avec des lar- 
geurs inégales entre les maisons. 



— - 81 — 

C'est probablement à ces deux sortes de voies publiques que 
s'appliquait surtout le décret rendu sous Périclès, soumettant à un 
impôt les maisons dont les portes s'ouvraient sur la rue. En effet, 
deux portes s'ouvranl ainsi l'une vis-à-vis de l'autre auraient pu, 
dans certains endroits, occuper toute la largeur du cbemin. On 
ne doit pas s'attendre, par conséquent, à trouver dans cette par- 
tie d'Athènes des trottoirs comme il en existe à Pompéi : la capi- 
tale intellectuelle de l'antiquité était certes moins bien percée que 
les villes de troisième ordre de l'Italie. On dira, peut-être, que 
nous ne décrivons qu'un faubourg, mais la même chose a lieu 
dans l'enceinte, près du Pnyx, dans un des quartiers les plus fré- 
quentés de la ville, et sur ce rocher à l'ouest duquel s'élève aujour- 
d'hui l'observatoire, c'est-à-dire au Céramique intérieur. Ici, 
cependant, sur le bord méridional du rocher en pente, on peut 
remarquer un double chemin (10) , à la vérité fort étroit : Tune des 
moitiés est striée pour l'usage des chars, l'autre est interrompue 
par des degrés et ne pouvait guère servir qu'aux hommes à pied. 
Quant à l'Aréopage , c'est à peine si l'on y trouve quelques traces 
légères d'une voie publique ; de sorte que le faubourg semble avoir 
été mieux percé que la ville. En était-il de même dans les parties 
basses , là où les maisons étaient bâties sur la terre et non sur le 
rocher? Je l'ignore: toutefois rien ne prouve qu'il en ait été là au- 
trement qu'ailleurs. 

Au reste, comme ces rues s'élèvent en pente sur le penchant 
des collines, on peut s'expliquer, d'après le plan, pourquoi les 
maisons font un angle avec l'axe principal de la vallée. On sait 
que telle était, suivant l'usage des anciens, la manière dont un 
édifice devait se présenter aux yeux; il est en effet plus agréable 
d'en apercevoir deux faces fuyantes qu'une seule façade, qui ne 
permettrait pas d'en saisir la profondeur. 

3° Pour les autres rues, qui sont comme les dernières articu- 
lations des voies publiques et se ramifient dans l'intérieur des 
villes, elles sont, à Athènes, de beaucoup les plus nombreuses. 
Elles étaient fort étroites et formaient avec les rues principales 
des angles de toute grandeur; comme elles aussi, et plus encore, 
elles dessinaient des courbes variées et se brisaient de mille manières 
pour passer entre les maisons. N'ayant point été striées au mar- 
teau, ni parcourues par des chariots, elles n'ont laissé que des 
traces légères; beaucoup d'entre elles peuvent cependant être re- 
connues par un examen attentif. Les marques qui les décèlent 

MISS. SCIENT, r 



— 82 — 

sont de plusieurs sortes : les inégalités du sol furent aplanies ou 
comblées; là où la pente était trop rapide, des degrés rares et bas 
lurent taillés; une rigole latérale reçut les eaux qui découlaient des 
intervalles et des toits des maisons, pour les conduire dans les rues 
principales et, delà, dansle grand canal de laCœlé. Les voies d'ac- 
cession proprement dites consistent souvent dans de simples cou- 
loirs existant entre les maisons , et de la largeur de deux hommes, 
à peine; très-souvent aussi, ce sont des escaliers plus ou moins ré- 
gulièrement taillés dans le roc et qui aboutissent, soit à une mai- 
son , soit à une citerne , soit même à quelque petite place publique. 
Plusieurs d'entre eux sont fort bien conservés; nous citerons 
entre autres le grand escalier (1 1), à l'angle S. E. de l'Aréopage; un 
escalier courbe (1 2) , qui aboutit à la grande rue, devant le rempart 
du Pnyx; un autre escalier rapide , qui s'élève dans une entaille de 
rocher, sur la droite du tombeau de Cimon; au-dessus, et tout 
près de celui-ci, un fort bel escalier oblique (i3), large et très-doux 
à monter; enfin, celui qui se voit à l'angle oriental de la colline 
de l'ouest ( 1 4). Le Pnyx est également remarquable par ses escaliers 
presque effacés : vers son angle sud-est, le rocher en est tout cou- 
vert et ceux-là doivent être fort anciens , car ils paraissent avoir 
été destinés à la foule qui s'écoulait du vieux Pnyx. 

J'ajouterai une dernière remarque touchant la vie urbaine des 
anciens Grecs. L'on s'étonne souvent que dans nos villes les habi- 
tants se connaissent si peu les uns les autres, tandis que dans les 
contrées du Midi, et principalement dans les anciens temps, chaque 
personne connaissait non-seulement toutes celles de son quartier, 
mais beaucoup d'autres qui habitaient d'autres parties de la ville. 
La distribution des rues produisait naturellement ce résultat : 
une personne ne pouvait sortir de sa maison sans être vue de ses 
voisins; dans ces petites ruelles, elle se trouvait face à face avec 
eux; dans les principales rues elle les coudoyait, et , même dans 
les grandes voies , il lui était impossible de ne pas les aperce- 
voir. De nos jours, du plus loin que nous voyons venir un 
homme que nous voulons éviter, nous prenons l'autre côté de la 
rue et nous passons avec la conscience tranquille, parce que, sur 
le trottoir opposé, il était à dix mètres de nous. Ces petites comé- 
dies étaient à peu près impossibles chez les anciens, ou bien, il 
leur fallait admettre une convention théâtrale toute particulière. 
Ajoutez que, les villes étant bâties en amphithéâtre et composées 
de maisons très-basses, souvent terminées en terrasses, on voyait, 



— 83 — 

comme aujourd'hui dans Mégares, d'un coup d'œil chez tous les 
voisins; dans la KoiXrj, par exemple, l'on apercevait très-bien du 
Musée ceux qui habitaient sur les hauteurs du Pnyx; 09 était, 
pour ainsi dire, sans cesse les uns chez les autres et l'on eût as- 
sisté à plusieurs actes de notre vie privée , dont personne chez nous 
n'est le témoin. Enfin la vie publique occupait les anciens plus 
que les modernes ; ils étaient plus souvent au Pnyx , aux Portiques , 
à l'Agora que chez eux; là se nouaient et s'entretenaient des con- 
naissances de toute sorte. Les femmes mêmes se voyaient souvent 
au temple et au marché, surtout à la fontaine. Et ainsi s'ex- 
pliquent plusieurs différences que nous remarquons entre la vie 
civile des anciens et la nôtre. 

IV. Citernes. 

Le nombre des citernes dont nous avons constaté l'existence 
s'élève à cinquante-huit; il se partage entre les collines de la ma- 
nière suivante : sur la colline du N. 0., sept ; sur.celle du Pnyx , vingt 
et une hors des murs et cinq au dedans; sur les collines de l'Obser- 
vatoire, deux; sur la colline de l'ouest, neuf; sur le Musée, dix, 
et sur l'Aréopage, quatre. 

Il est nécessaire de dire quelques mots touchant la construction 
d'une citerne : c'est une grande cavité creusée dans le rocher, 
ronde, plus large vers le milieu qu'à la partie inférieure et à la 
bouche; elle est enduite intérieurement d'un stuc jaunâtre imper- 
méable à l'eau , contenant beaucoup de silice et de chaux et ana- 
logue à ce que nous nommons aujourd'hui ciment hydraulique. 
Une citerne est donc comme une grande amphore déposée dans 
la terre. De celles qui subsistent, les unes sont plus grandes que 
les autres ; leur profondeur ordinaire paraît être d'environ quatre 
mètres; quelques-unes, plus spacieuses, en ont jusqu'à six. Le 
plus grand nombre sont en partie comblées et servent de repaire 
aux geckos et aux lézards. On remarquera sur le plan , autour de 
quelques citernes , un petit carré : il représente une légère cavité 
dont on entourait la bouche, sans doute pour que l'eau qui tom- 
bait des cruches retournât au réservoir; à cet usage aussi était 
probablement destinée une cavité circulaire qui se trouve parfois 
à côté de la citerne et communique avec elle par une rigole. 

Il n'est pas toujours facile de s'expliquer comment l'eau se ren- 
dait dans ces réservoirs : quelques-uns d'entre eux sont placés 
aux points les plus élevés des collines; il n'y a autour de leur ou- 



— 84 — 

verlure aucun trou rappelant un échafaudage destiné à rassembler 
les eaux ; il y a lieu de croire que c'était des toits des maisons voi- 
sines, ejj par des conduits qui ont disparu, que la pluie venait s'y 
réunir. On en trouve deux ou trois auxquelles descendent des 
rigoles creusées dans le roc; pour la plupart, au contraire, ces 
rigoles servaient à rejeter sur la rue les eaux surabondantes ou à 
détourner des puits les eaux souillées. 

Les femmes tiraient l'eau des citernes avec une corde qu'elles te- 
naient à la main ; ce qui le prouve , c'est que le bord en est souvent 
usé et poli comme on le voit dans beaucoup de margelles de puits 
antiques; c'est sans doute pour éviter le choc du vase que la ci- 
terne est renflée vers son milieu. Le treuil n'était pas inconnu des 
anciens, puisqu'il est décrit et expliqué géométriquement dans 
les auteurs grecs; mais l'on sait que leur vie privée était d'une 
extrême simplicité, et que la vie politique ou les cérémonies du 
culte occupaient leur pensée beaucoup plus que leurs besoins 
personnels. 

Parmi les cinquante-huit citernes des rochers, il n'est pas sans 
intérêt de distinguer deux classes, celles qui ont appartenu à des 
maisons particulières et celles qui étaient évidemment sur la voie 
publique. Ces dernières sont plus intéressantes que les autres, 
parce qu'elles permettent d'imaginer un détail de plus dans la vie 
extérieure des Grecs : elles sont d'ordinaire situées sur un petit 
plateau formé par le rocher aplani; plusieurs ruelles y aboutissent, 
comme on le reconnaît à la disposition des maisons d'alentour et 
à la direction des rigoles ; souvent c'est par des degrés que l'on y 
arrive. On se représente donc les femmes athéniennes, au coucher 
du soleil, se rendant à la citerne des divers points du quartier; 
les unes montent, les autres descendent les degrés, portant leur 
amphore sur leur tête ou sur une épaule, un bras levé pour* la 
soutenir, l'autre pendant sur leur robe à longs plis ; d'autres sont 
groupées autour de la citerne; l'une d'entre elles puise de l'eau, 
pendant que les autres remplissent leurs vases ou conversent entre 
elles. Ces petits tableaux, qui se répètent sur divers points des col- 
lines, sont éclairés par les rayons obliques et dorés du soleil cou- 
chant. Ceux qui ont habité la Grèce reconnaîtront à ces traits, 
sous lesquels nous dépeignons la vie antique, les jeunes Méga- 
riennes à la fontaine des nymphes Sithnides. 

- Les parties basses de la ville, rà xâTco rîjs isôXews, depuis la loi 
rendue par Thésée, possédaient un grand nombre de puits. Il en 



— 85 — 

existe nécessairement plusieurs qui sont venus des anciens temps, 
puisque Athènes n'a jamais cessé d'être habitée. L'eau de ces 
puits n'est pas également agréable dans toute la ville ; elle perd en 
qualité à mesure que l'on descend vers le milieu et vers la porte 
Dipyle ; mais celle qui découle du Lycabète est d'une excellente 
qualité. Il ne serait pas sans intérêt de rechercher les puits an- 
tiques de la ville moderne et de les ajouter au plan ; ainsi se for- 
merait peu à peu une restauration régulière et non hypothétique 
de l'ancienne ville. Enfin, outre la Clepsydre et l'Ennéacrounos, 
Athènes possédait encore des aqueducs : on a découvert de notre 
temps, le long de la chaîne du Lycabète, les restes d'un grand 
aqueduc, partant de Képhissia et apportant à Athènes les eaux 
du Pentélique. M me la duchesse de Plaisance en a découvert un 
autre dans sa propriété de l'Hissus, lequel paraît n'être qu'un 
regard du premier ; un cours d'eau souterrain fut aussi trouvé de 
mon temps derrière le palais du roi, dans un terrain que le roi 
faisait retourner pour l'agrandissement de ses jardins. L'on rap- 
porte que les primats d'Athènes trouvèrent, en i8o4, une belle 
source d'eau dans le voisinage de la Callirhoé ; comment donc 
a-t-elle disparu ? L'Ennéacrounos était sans contredit là où on la 
place d'ordinaire, c'est-à-dire dans le lit même de l'Hissus; la 
flaque d'eau, qui était d'abord dans la cavité du nord, au pied du 
rocher, fut comblée de notre temps par le sable et il s'en forma 
une autre dans la cavité du sud. Ces disparitions et productions 
alternatives des eaux n'ont rien qui doive nous surprendre si 
nous nous rappelons que l'Hissus est un torrent. Nous avions, du 
reste, commencé le plan et le dessin de ces rochers, où nous re- 
trouvions presque tous les canaux de l'Ennéacrounos de Pisistrate ; 
le temps nous a manqué pour le finir. 

Avant de quitter ce sujet, nous appellerons l'attention sur deux 
grandes cavités creusées de mains d'homme, dont l'une se trouve 
au nord et non loin de la grande voie de la Cœlé (i5) , l'autre sur la 
pente de la colline du nord-ouest (16). Elles ont une forme allongée 
et sont terminées à une extrémité par une partie plus large et cir- 
culaire. Elles paraissent avoir été, comme les citernes, des réser- 
voirs pour les eaux, à moins qu'elles n'aient servi dans quelque 
industrie particulière. Celle de la KotXrj, qui est beaucoup plus 
grande que l'autre, est de plus entourée d'une sorte de cadre 
creusé dans le roc et semblable à ceux de plusieurs citernes. 



— 86 — 



V. Tombeaux. 



Le nombre des tombeaux encore existants s'élève à cent onze ; 
il faut y ajouter plusieurs tombes inachevées, un tumulus, une 
grande caverne sépulcrale, le monument de Philopappos, les 
tombeaux Cimoniens , et de nombreux cercueils de pierre que 
l'on trouve dans la ville moderne. Nous ne parlerons point de ces 
derniers, qui, n'étant pas à leur place, ne peuvent pas servir à la 
restauration du plan d'Athènes et dont les inscriptions ont été 
pour la plupart recueillies. Voici comment ces tombeaux sont par- 
tagés entre les collines : pour les collines du nord-ouest, trois; 
pour celle du Pnyx, quarante-cinq; pour la colline de l'ouest, 
quarante et un, et de plus deux tombes commencées, la grande 
caverne et le tumulus; pour le Musée, vingt-deux, et de plus les 
tombeaux Cimoniens et le monument de Philopappos. Il n'existe 
aucun tombeau sur les rochers de l'Observatoire et de l'Aréopage , 
non plus que sur la partie intérieure du Pnyx; ce qui justifie 
l'observation des auteurs anciens, que l'on ne creusait point de 
tombeaux dans l'intérieur des murs d'enceinte. 

C'est principalement le long des grandes rues et sur les pla- 
teaux des collines qu'ils étaient situés : la grande voie de la Cœlé 
en est bordée des deux côtés, soit qu'ils y aient été taillés avant 
que le faubourg fût habité , soit que les habitants des collines ou 
des quartiers voisins aient de tout temps suivi cet usage. Nous 
savons que les anciens avaient coutume d'enterrer leurs morts ou 
sur des collines ou le long des routes, aux abords des villes; il 
suffit ici de rappeler la longue énumération que fait Pausanias 
des morts célèbres ensevelis près de la voie sacrée et sur le chemin 
de l'Académie. Et d'ailleurs la Grèce aujourd'hui même nous 
fournit souvent la preuve que cet usage était général. Les voies 
les plus fréquentées , celles surtout que parcouraient des proces- 
sions solennelles étaient préférées à toutes les autres. C'est plus 
tard seulement que, la mort ayant été envisagée comme un triste et 
douloureux événement, la mélancolie que le regret fait naître 
poussa les hommes à rechercher les lieux solitaires pour y en- 
tourer leurs morts d'ombre et de silence. Quant aux Athéniens, 
l'inconnu ne les effrayait pas ; ils ne s'attristaient point à l'avance 
de ce qui n'était à leurs yeux qu'un voyage au bout duquel ils se 
trouvaient réunis. Aussi plaçaient-ils souvent les tombeaux de 
leurs parents dans leur propre demeure : coutume touchante qui 



— 87 — 

n'inspirerait que le dégoût à beaucoup d'hommes de nos jours, et 
qui marquait chez les anciens un vif amour de leurs proches et 
une foi ardente dans leur immortalité. Ces fosses, presque toujours 
vicies, parfois contenant encore quelques restes d'ossements, on 
ne les voit pas sans quelque émotion rangées par familles dans 
l'intérieur des maisons; souvent deux à deux, comme pour deux 
frères ou deux époux; d'autres fois, une tombe plus petite est 
creusée devant eux, comme pour attester que, les parents morts, 
leur famille s'éteignait dans leur unique enfant. La solitude de 
ces rochers, je dirais volontiers de cette vaste ruine, ajoute encore 
pour nous à son caractère mélancolique. Celui qui descend la 
grande voie de la Cœlé , bordée de sépulcres , ne tarde pas à perdre 
de vue, non-seulement l'Athènes moderne, mais l'Acropolis elle- 
même; la colline de l'ouest lui dérobe la plaine et la mer; la 
roche nue l'environne; aires de maisons, ornières de chars, ca- 
naux, escaliers, citernes, tout lui atteste que cette vallée a retenti 
autrefois de la vie bruyante de nombreux habitants ; mais aussi le 
silence absolu, que les cris des corbeaux et les aboiements loin- 
tains des chiens errants viennent seuls interrompre, les tombes 
vides qui l'environnent, l'origan sur lequel on étendait jadis le 
corps et qui croît avec l'asphodèle dans les fentes des rochers, tous 
ces signes de mort lui rappellent que cette vie si active et si glo- 
rieuse s'est éteinte pour jamais. 

Il n'y a rien de fixe dans l'orientation des tombeaux ; ils sont 
tous semblables entre eux, mais toutes les directions paraissent 
avoir été également bonnes. Que, dans un temps fort reculé, la 
tête du mort ait été tournée vers l'orient, c'est un fait qu'il serait 
nécessaire de bien établir ; mais il est évident que cet usage n'a 
pas toujours été suivi. Quant à la forme de ces tombes, c'est celle 
d'un quadrilatère régulier, creusé horizontalement dans le rocher. 
Je n'en ai trouvé qu'un seul dans lequel on eût ménagé, vers une 
extrémité, un petit banc dans la pierre pour y déposer des vases 
funéraires ou d'autres objets sacrés ; il est situé entre les deux 
ravins qui descendent du Pnyx dans la Cœlé. 

Disons quelques mots seulement des cavernes sépulcrales : il 
n'en subsiste que deux dans le faubourg, l'une se trouve sur le 
bord méridional de la colline de l'ouest, l'autre sur le chemin de 
la Cœlé, non loin de la porte Mélitide. Nous donnons le dessin de 
la première (figure 8) , qui est demeurée inconnue ; elle renferme 
plusieurs tombeaux ; elle ne porte aucun nom. Quant à la seconde , 



— 88 — 

il est probable que c'est bien elle que désigne Hérodote (VI, io3), 
là où il dit que Cimon fut enterré devant la ville, au-dessus (ou 
au delà) du chemin qui traverse la Cœlé. Il ajoute : « Vis-à-vis lui 
furent enterrés ses chevaux, qui avaient gagné trois fois le prix 
aux jeux olympiques. » 

Pour mettre fin à cette notice sur un faubourg de l'ancienne 
Athènes , il nous reste à appeler l'attention sur deux grandes cre- 
vasses du rocher, à l'ouest et au nord de l'Observatoire. Elles 
servent aujourd'hui d'abattoirs ; celle de l'ouest est la plus grande 
et la plus profonde ; elle est escarpée des deux côtés : son angle 
oriental paraît s'être étendu, s'il est vrai que la grande voie le 
traversât comme ses deux tronçons l'indiquent. Cette partie des 
rochers est hideuse à voir et capable de décourager ceux qui en 
dressent le plan : le sang des animaux que l'on y égorge , à la façon 
des anciens sacrificateurs \ se répand sur la terre, qui en est en- 
tièrement noire ; une odeur fétide s'exhale du fond des crevasses, 
soulevée par le soleil et les vents. Ces grands corbeaux, que les 
anciens préféraient aux flatteurs, y font leur demeure et n'at- 
tendent pas même le départ des hommes pour se jeter sur leur 
proie; des chiens errants ne quittent pas ce séjour, ils y naissent, 
s'y nourrissent, y déposent en sécurité leurs petits : ce domaine 
est le leur. Que de fois j'eus à lutter contre eux lorsque je dressais 
le plan d'Athènes ! Heureusement que, revoyant chaque jour la 
même figure, ils prirent enfin patience et ne se détournèrent plus 
de leur pâture. Les maisons de la Cœlé finissent sur le plateau de 
la colline , en deçà des précipices ; ceux-ci sont situés sous le 
rempart , dans le lieu le plus solitaire de l'antique Athènes ; aj outons 
que ces crevasses sont les seules de tout le pays et qu'il faudrait 
aller jusqu'à Phalère ou dans la petite chaîne du Lycabète pour 
en trouver d'autres. Toutes ces raisons ne suffisent-elles pas pour 
nous les faire regarder comme étant le Barathre, ces (pâpayyss 
dont parle Thucydide (II, 6 7), où furent jetés les corps des envoyés 
lacédémoniens ? 

E. BURNOUF. 

1 Autour d'un pieu arrondi s'enroule une corde, à l'un des bouts de laquelle 
le bœuf est attaché par les cornes ; un homme tient l'autre bout. Il tire à lui : 
la bête, qui se sent captive, tourne en bondissant; mais la corde se raccourcit 
toujours, la tête de la viclime est amenée contre le poteau; à ce moment un 
autre homme lui enfonce dans la nuque un couteau. Le bœuf tombe en s'affais- 
sant avec un sourd mugissement, et sa vie s'échappe avec son sang. 




PAR EMILE BURNOUF 

Membre d>* 1 Ecole Française ct'Atliêne. 



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— 89 



Rapport présenté à Son Excellence M. le Ministre de V instruction publique 
et des cultes pur M. le vicomte Heusart de la Villemarqué, sur une 
mission littéraire accomplie en Angleterre pendant les mois d'avril, mai 
•et décembre 1855. — Première partie. 

Monsieur le Ministre, 

Au mois d'avril dernier vous m'avez fait l'honneur de me charger 
d'une mission en Angleterre, et vous m'avez donné pour princi- 
pal objet de rechercher, dans les bibliothèques de ce pays, les 
manuscrits intéressants pour la langue et la littérature de nos 
départements de l'Ouest; mais, en même temps vous avez appelé 
mon attention sur les grands poèmes en langue française que je 
pourrais rencontrer, et sur les chants qui me paraîtraient de nature 
à faire partie des recueils dont s'occupe le comité de la langue, 
de l'histoire et des arts de la France. 

Permettez-moi de commencer ce rapport par ce qui touche 
de plus près la section philologique du comité, et dont je lui ai 
donné lecture. 

J'aurais été heureux, Monsieur le Ministre, de répondre à vos 
vœux, en rapportant en France beaucoup de monuments ignorés 
de notre poésie chevaleresque, bien convaincu de leur utilité 
pour les études historiques , et de leur importance , à tant d'égards, 
que M. le doyen de la Faculté des lettres a si parfaitement dé- 
montrée dans les instructions de la section philologique ; mais, 
après toutes les recherches faites en Angleterre depuis quelques 
années, après celles qu'on vient d'y faire encore par vos ordres, 
cette année même, avec succès, il n'y reste plus grand'chose à 
trouver. Deux fragments, dont l'un inédit, l'autre tout à fait in- 
connu, des poèmes de la Table ronde, voilà tout ce que j'ai dé- 
couvert. 

POÈMES CHEVALERESQUES. 

Le premier fragment existe à Londres; il appartient au Musée 
britannique (ms. d'Arundel), et porte le n° 220. C'est le préam- 
bule d'un poème de Merlin. Il ouvre un volume in-4° écrit sur 
vélin de 329 folios, où on lit (fol. 3 12 v°) en tête d'un calendrier : 
« Ce calender est eslvel de la table tholet le an nostre singur (sic) Mil ce, 
miss, scient, v. 7 



— 90 — 

« lxxxix. » Comme il est de la même main que le calendrier en 
question , il y a lieu de croire qu'il a été copié dans les dernières 
années du xm e siècle. Le poëte paraît avoir vécu à la fin du siècle 
précédent. Son texte a beaucoup souffert du copiste, et l'on sent 
qu'il a passé par des bouches accoutumées à un accent étranger 
et de moins en moins françaises : il faut même souvent accentuer 
les vers à l'anglaise pour leur restituer la mesure. Ils sont intitulés : 

Yssy comence cornent Merlyn Ambrosie fa née (sic) et de sa nef 
faunce (sic) et de sa mère. 

La popularité du nom de Merlin et de ses prophéties doit avoir 
déterminé l'auteur à le prendre pour sujet d'un poëme. Il prétend 
n'avoir eu d'autre but que le désir de rétablir dans leur intégrité 
ces prophéties que chacun citait à tort et à travers selon les besoins 
de sa cause : c'est à leur source même, c'est dans le Brut qu'il dit 
les puiser; mais comme ce livre est écrit en latin, et que tout le 
monde ne sait pas le latin, il le traduit en roman, que tous en- 
tendent, grands et petits; d'un autre côté, comme il faut qu'on 
sache à quelle occasion Merlin prophétisa, il va d'abord conter 
l'histoire de la naissance du prophète et de son enfance. Prenant, 
en effet, pour guide le Brut, c'est-à-dire la chronique des Bretons 
mise en latin par Geoîfroi de Monmouth, il paraphrase les tradi- 
tions populaires qu'on y trouve touchant son héros : 

Seignours, vous ke al et devisaunt 

E une chose e autre dysaunt 

De celé chose ke Merlyn prophetiza, 

Ly uns dist sa, et ly autres la, 

Tele chose ke il unkes ne pensa, 

Ne unkes en quer ne ly entra; 

Cechun dist ore en soun endreyt 

Tut ço ke il estre voudreyt; 

Sy il dist veyr ou il ment, 

Merlyn en tret a garent. 

Et pur iço comunament 

Vous fas jo à saver honement 

Ke vous ne creet autre dist 

Ke vous ne trouvet issi escrit 

De Merlyn ne de son prophetizement. 

Il parole moût oscurement, 

Ço ke il dist ausi cum sounge; 

Et sachet que ço ne pas mensounge; 

Car kanke il ad prophetizc" 

Du temps ke encor est aie 



— 91 — 

En Brut le porra bomme trover, 

Ke il ne ment pas, eyns dit veyr. 

El pur ço ke bon est à oyer 

De temps passé et [à] venyr, 

Ay jo le liver à Merlyn , 

Translaté en romaunz de latin; 

Kar tote gent ne entendent mye 

Lettre en latyn ne clergie; 

Et pur ço l'ai jo feet en romaunx 

Ke tuz entendent petiz et grauns. 

Ne le ay pas, sacbet, rimé, 

Mes eyns si fu tut avant aie, 

Tut eynsi corne il le fist, 

Saun 1 ryme tuit ensy l'ay dist; 

Kar cil ky voudra rimer 

Ne put mye tut dis le dreyt aler; 

Hors de estorie ly covent trere 

Sovent, e menter 2 por rime fere : 

Mensouniable 3 propbecie 

Ne deyt pas estre oye. 

Jo la vous dirray saun mensonger. 

Mes avant en voyl counter 

Ques bomme [Ambrosie] Merlyn fu 

(Kar sovent en le Brut le ay lu) , 

Cornent e par quel enchesoun 

Dist Merlyn sa propbesioun. 

En la Bretayne avoyt jadis 
Un roy ke fu moût pouestiff; 
Vortiger ou cil à noun 4 , 
Et cil fu roy par grant trésoun: 
Car par soun mauveys engyn 
Costaunz, le fiz le rey Costentyn, 
Si fu occys et detrencbez-, 
Et il s'en fu pus corounez. 
Adonc fu ke ore est Engleterre 
Apclée Brelayne; mes par gère 
Ke ly fist ly roys Gormouns 
Perdy la tere soun dreyt nouns. 
Constaunz ke fu ensy murdris 
En avoyt deus frères petiz : 
En la Bretayne la Menour 
Furent nuriz à grant bonur : 



1 Sans. 
a Mentir. 

3 Mensongère. 

4 Nom (no-oun) 

H. 



— 92 — 

Ceux furent Aurelius et [Jter. 

Kant ils oyerent ke Vortiger 

Avoit lur frère ensy tray, 

Et ke par ]y fu murdry, 

Jurent ke il le vengerunt, 

La coroune ou le chef li toudront 1 . 

Kant Vortiger ço entendy, 
Dolent en fu et maubaly. 
Purpensa sey ke il fercyt; 
Cornent il se defenderoyt. 
Lu convenable ad encerché 
Où il pu fére en ferme , 
Et où il put surment attendre 
Les enfaunz, et sey défendre. 
Tant enquist et tant encercha 
Ke un covenable lu trova 
Où il put fere un fort chastel. 
Moût li plust , si li fu beel. 
Maçonnys 2 vindrent tôt entour; 
E kaunke il fesoyent le jour, 
La nuyt est tretust enfundré. 

Ly roys se moût emerveylé : 

Ses sorcerys trestuz manda , 

Et forment les aresonna 

Comment et par quel mester 

Sa overayue ne put durer ; 

Sy il ne ly deyssent veritez, 

Les chefs lur serrunt coupez-. 

Et cil forment s' esmerveillent, 

Et entre eus se counseyllent. 

Unkes ne point tant deviser 

Ke il pussent de reyn trover 

Par quei la ouverayne enfoundra. 

Chescun de eus se esmaya, 

Et de morir en urent poour ; 

Si diunt 3 à lur dreyt seigour 

Ke si il en eust un enfaunt 

Saun père nez, et prist soun saune 4 * 

Et le meyst en le foundement 

De l'ouevre , ke il esteroyt forment. 



1 Oteront. 

2 Maçons. 
11 Dirent. 

1 Son san<; 



— 93 — 

liant Vortiger les ad escuté, 
Par lut le réaume ad envoyé 
Du seuz 1 de ke en le occident, 
Du nord de ke en le orient, 
Et par trestoute la tere, 
Ad li un tel enfaunt quere; 
Et partut ensy command 
Ke si acoun trovast un tel enfaunt 
Ke feust engendré saun père, 
A li amenast e sa mère. 

Et ly messagerez s'envont avaunt, 

Un tel enfant durement querant. 

Tant ont cil avant aie 

Ke tote la terre ont acerché ; 

Unke tel enfaunt ne porrent trover. 

A mesoun lur covent repeyrer. 

Ensy com il durent retourner, 

Vers mesoun moût travayller 2 , 

En un cymiteyre vindrent d'un moustier 

Talent lur prist à reposer. 

Là se jouerunt deus enfauns 

Ke ne estayent gueres grauns : 

Ly uns avoyt a noun Dynabus 

Et ly autre Merlyn Ambrosius. 

Taunt se sunt entrejoué 

Ke Merlyn ad l'autre blessé. 

Dynabus moût se corussa, 

Et Merlyn moût leydenga, 

Et si ly dist : a Mal engendrez ! 

« Jà es tu saunz père neez ; 

Ben say que acun deble estu , 

«Ke si malement m'as féru ! » 

Kant li messagers ont escuté 

Cornent l'un l'autre ad ledengé, 

Erraument com se levèrent 

Et vistement demandèrent 

Le quel enfaunt cely fust 

Ke nul père unkes ne eus». 

Et Dynabus lur respundy : 

«Sire, par ma fey, cely ke me fery 

« Ben savom ky est sa mère , 

« Mt v s ne savom ky est soun père. » 

Cil en ont tut ço escuté; 



• Sud. 
2 Vojager. 



— 94 — • 

L'enfaunl ont pris et amené 

Et sa mère tut ensement 

Devant le roy tut erraument. 

Et sachet ke la mère Merlyn 

Fust estreyte de haut lyn * ; 

FFilie fut au plus haut baroun 

De la countré tut enviroun. 

Kant ele fu devant le rey amené, 

Vortiger l'aad moût honuré; 

Moût bel à counseyl le appela, 

Et moul chèrement la pria 

Kc la verilé ly déyst 

Cornent [l'enfant] Merlyn nasquist. 

■ — «Sire, volez vous saver novele 

« Ke jo esloye puceîe 

« (Ne vous lerray ke n'el vous dye) 

«En chambre mut swef nurrye; 

«Et kantjo soûle en chambre estoyc, 

«Et mes preyeres dire soleye, 

«Un oyselct i soleyt entrer; 

« Eyns devint à un beu hacheler. 

«Sovente feyte moyacola 

«Et soventefoys moy beysa; 

«Signe me fist de grant amours, 

«Et en issy fesoyt il touz jurs. 

«Unkes ne fu de ly trestournant 

«Ke il ne me apparust tu dis devant; 

«Tut dis menamus tele vie 

«Ke unkes ne me tocha il mye. 

«Mes après avaunt tant ala 

« Ke il ouveke moy se cocha 

« Ansi cum humme , et je consu ; 

« Et cest enfaunt de ly m'en oust. 

« Unkes ne say pus où il devynt, 

«Mèsjo say ke il unkes ne revynt. p 

Le rey ço prist a mcrveyler, 
Merlyn devant ly fist amener. 
Merlyn ly ad pus demaundé : 
«Rey, pur quey me avet maundé? 
«Quydes tu ke ta overayne seyt estcant 
«Par ma char et par inoun saunk? 
— «Oïl, ço dist Vortiger, 
«Einsint me fount assaver 
« Mes grant mestre sortiscors 
« Et mes sages dyvynoures. » 



Lignée. 



— 95 — 

— « FFetes les devaunt moy venir, 
«Je les feray trestouz mentir! » 

Kant il furent à li venu , 
Merlyn les ad aresonné touz : 

— «Dites, vous ke alet jugaunt 
«Ke, par ma char ou par moun sank, 
«Serra le ovraigne durable, 

« Et au roy nunciet celé fable; 

«Dites moy par unt si estutet 

«Ke la overayne ester ne putet? 

«Dites le moy apertement; 

«Quey est desouz le fondement?» 

Et cil en peés touz esturent, 

Ke de reyn respoundre ne surent. 

Adounc dist Merlyn à Vortiger : 

« Sire, ore sachet le de veyr 

« Ke fouz sunt et perdy unt sens 

« Trestouz vos astronomyens , 

« Ke ensi unt sorti ' de moun saunk ; 

« Ke reyn ne sewent del estaink 

«Ky est desouz le fondement; 

«FFetes enfouyer 2 erraument 3 ; 

« Là desouz porras trov'er 

« Une ewe currant redde et plener 4 . 

Le roy ky'de ço avoyt desyr 
Hastivement fîst là fouyr. 
Taunt parfund se sunt aie 
Ke une ewe unt tost trové. 
Le rey se prist à merveller; 
Merlin comaunde à espucher 
Le ewe tôt horis 5 del estaunk; 
Et homme le fist einsy meintenaunt. 

Quant le ewe fu tut espuché, 

Une père trouvent grosse et quarré. 

Adounc dist Merlyn au roy : 

« Sire , enlendet ore à moy, 

« Volet saver fiers merveyles 

«De deus dragouns e de lour batayles? 

«Taunt combatunt per nut ensemble 



1 Disposé. 

2 Creuser. 

3 Vite. 

* Rapide et abondante. 

* Toute bors. 



— m — 

» Ke lut vostre overayne tremble ; 
« Pur lur batayle ne put durer, 
<i Eyns eomence tut à enfundrer. 
«Si vous la père oter volet, 
« Combattre ensemble les verrez. » 

Et cil en fet la père ouster; 
Et sus les dragouns hors voler. 
Ly uns fu rous, li autres blaunc; 
Fort se entrebatunt meyotenaunt. 
Le blaunc le rouge sorpoeyt 
Et au founs du lac le cbasseyt. 
Ly rous ke si deboté estoyt 
Un poy après se sourpoeyt, 
Et le blaunc forment assaly ; 
En le parfund lak le abbaty. 
Plusurs foyys se sount enbatu; 
A l'en dreyn fu le blaunk vencu. 
Kaunt Vortiger vit celé batayle , 
Il en avoyt graunt merveyle. 
A Merlyn pria ke il li demonstraî 
Quey la batayle signefiast. 
Merlyn eomence dounk à plorer 
Et pus à propbetizer. 
Adounc ad prophetizé Merlyn 
De de temps de kes à la fin 
Du secle du temps ke avendroyt , 
Et cornent le secle fineroyt. 
Issi le poet jà oyer 
Si de l'escoter en avet desyr. 

Le poème s'arrête là; on n'en connaissait que les dix premiers 
vers, que l'abbé de Larue a cités assez peu exactement 1 . Ni M. Fran- 
cisque Michel 2 , ni M. Leroux de Lincy 3 , ni même M. San-Marte 4 
ne l'ont publié. L'intérêt qu'il offre fait souhaiter qu'on en découvre 
la suite et qu'on la mette au jour. 

Le second fragment que j'ai trouvé est encore plus intéressant. 
C'est à Tristan qu'il se rapporte. 11 offre une page égarée d'un des 

1 Essais historiques sur les bardes, les jongleurs et les trouvères normands et anglo- 
normands, t. II, p. 2/46 et 247. 

2 Vila Merlini Caledoniensis , etc. 

3 Li Boman du Brut. 

4 Die sagen von Merlin, mit altwalschen , bretagnischen, srhotlischcn , italic- 
nischen und lateinischen Gedichten, etc. 



— 97 — 

poëmes composés au xn e siècle sur ce fameux héros de roman. 
Confondu avec une foule de feuilles de vélin dépareillées de la 
bibliothèque de l'université de Cambridge, on n'en soupçonnait 
pas la valeur. Je l'ai signalée au jeune et savant sous-bibliothé- 
caire, le révérend H. R. Luard, du collège de la Trinité, qui 
s'occupe du catalogue général de Cambridge. Il est écrit sur une 
petite feuille de parchemin jauni, de treize centimètres et demi 
de long sur onze de large, portant au bas du recto le numéro 91 3. 
Cette feuille, qui était plus longue, a été malheureusement ro- 
gnée, comme on en peut juger par les débris de lettres que les 
ciseaux ont laissés subsister au verso. L'écriture me paraît être 
de la fin du xm e siècle; quant aux vers, ils sont comparables aux 
meilleurs de l'édition de Tristan, de M. Francisque Michel, et 
comblent, dans cette publication, une lacune regrettable. Son 
premier volume (p. 34 1) finit par ces vers; à l'arrivée de Tristan 
dans la chambre de la reine Izeult : 

Entre Tristan sur la cortine ; 
Entre ses bras tient la reïne. 

Rien de plus sur leur entrevue, et la toile tombe. Elle reste levée 
dans le fragment qu'on va lire. Le roi Marc, conduit par son nain, 
surprend les deux amants, et court prévenir ses barons. Pendant ce 
temps, Tristan prend congé de la reine, et s'éloigne en emportant 
l'anneau d'Izeult, comme gage de consolation : 

(Foliorecto.) Entre ses bras Yseut la reine. 
Bien cuidoient estre aséor. 
Sorvient uu par estrangéor 
Li rois, que li nains i amené. 
Prendre les cuidoit à l'ovraine ; 
Mes, merci Deu, bien i demorerenl 1 , 
Quant aus endormis les trouvèrent. 
Li rois les voit, au nains a dit: 
«Atendés moi chi un petit; 
«En ce! palais là sus irai, 
« De mes barons j'amènerai -, 
«Verront com les avons trovez; 
«Aidonc lesrai, quant ert provez. » 

Tristan s'esvelîa aïtant 
! Tardèrent. 



— 98 — 

Voit le roi, mes ne fait senblant, 

Car el paies va il son pas. 

Tristan se drescbe et dit : « Alas! 

« Amie Yseut, car esvelliez , 

« Par engien somes agaitiez ; 

«Li rois a weu quanque avons fait; 

«Au palais à ses homes vait; 

«Fra nous, s'il puet, ensemble pendre , 

«Par jugement ardoir en cendre. 

«Je m'en voil aler, bêle amie; 

« Vous n'avés garde de la vie , 

« Car ne povez estre provée. 



(Folioverso.) «Fuir déport, et conquerre eschil, 
«Guerpir joie, suivre péril, 
«Tel duel ai por la départie, 
fljà n'aurai hart jor de ma vie! 
« Ma doce dame , je vous prie , 
« Ne me metés mie en oblie. 
«En loign de vous autant m'amez 
« Come vous de près fait avez. 
«Je ni os', dame, plus atendre; 
« Or me baisier, au congié prendre. » 

A li baisier Yseut demore, 
Entent les dis, et voit qu'il plore. 
Lerment li oïl , du cuer sospire, 
Tendrement dit: «Amis, bel sire, 
«Bien vous doit membrer de cest jor, 
« Vous parlistes à tel dolor; 
«Tel paine ai de la deleurancbe * {sic); 
« Ains mais ne sui 2 que fu pesanebe 3 . 
« Jà n'aurai mais, amis, déport 
«Quant j'ai perdu nostre confort; 
«Si grant pitié, ne tel tendror, 
«Quant doi partir de vostre amor : 
« Nos cors partir ore convient , 
« Mais l'amor ne partira nient. 
«Nequedent, cest anel prenez; 
« Por amor, amis, le gardés. » 



Ces adieux sont touchants, et les paroles que le poëte met dans 



1 Peut-être déseuvranche , départ. 

2 Sus. 

9 Peine. 



— 99 — 

la bouche de Tristan, celles surtout qu'il prête à la reine, sont bien 
senties et pathétiquement exprimées. L'auteur fait allusion à une 
autre départie des deux amants , dont il est question dans les extraits 
déjà imprimés; mais les vers qui s'y rapportent n'approchent 
point de ceux-ci. 

ANCIENNES CHANSONS FRANÇAISES. 

Si les poëmes chevaleresques français, encore inédits, sont 
rares en Angleterre, il n'en est pas de même des vieilles chansons 
en langue française. La moisson y est riche sous ce rapport, pré- 
cisément parce qu'on ne l'a guère commencée. J'en ai vu à Oxford, 
dans la Bibliothèque bodléienne, une précieuse collection ayant 
appartenu à sir Francis Douce, et primitivement à la famille nor- 
mande de Gornay. Elle occupe trente-deux colonnes d'un beau 
volume in-folio, de l'écriture des premières années du xrv e siècle, 
orné de splendides vignettes, commençant par le Vœu du paon, et 
finissant par le Tournoiement de VAnleChrist. Ce manuscrit, qui 
est inscrit sous le numéro 3o8, contient deux cent quatre-vingt- 
trois feuillets de vélin. 

Les chansons que j'ai notées, comme plus ou moins remar- 
quables, sont au nombre de deux cent quarante-cinq: elles portent 
le titre de pastourelles et de lallades; la plupart concernent la 
Flandre, l'Artois, la Champagne, la Lorraine et la Touraine. J'ai 
lieu de croire qu'elles ont été composées du milieu du xm e siècle 
au commencement du xiv e . L'une d'elles (n° 12 4) signale une mode 
nouvelle qui date, selon M. Quicherat, de l'an i32 à peu près, 
en France; une autre (fol. 216) parle, comme vivant encore, des 
filles célèbres de Raymond Béranger, comte de Provence, dont 
l'aînée, en 1234, épousa saint Louis; la seconde, en 1236, le roi 
d'Angleterre Henri III; la troisième, Richard, duc de Cornouaille 
et roi des Romains, en 12 44; et la quatrième, en 1246, Charles, 
frère de saint Louis, qui donna au roi les comtés du Maine et 
d'Anjou. Quoiqu'un petit nombre seulement de ces chants aient 
le vrai caractère des chansons populaires proprement dites, et qu'ils 
soient de nature à intéresser plutôt les savants rédacteurs de Y His- 
toire littéraire de la France, qu'à faire partie du recueil de la section 
philologique emprunté surtout à la tradition, ils rentrent dans 
une des autres catégories de monuments dont s'occupe, sous vos 
auspices, le comité de la langue, de l'histoire et des arts de la 



— 100 — 

France, et presque tous ont leur importance. Vous en jugerez, 
Monsieur le Ministre, par ceux que je citerai. Dans l'impossibilité 
de transcrire ici la collection entière, où beaucoup de pièces 
d'ailleurs roulent sur les mêmes sujets, ce qui la rend un peu 
monotone, j'ai fait un choix parmi celles qui m'ont paru dignes 
de l'attention du comité, soit par la poésie, soit par la verve, l'en- 
train, le tour, le rhythme et la variélé des tons. 

Je ne saurais mieux ouvrir mon choix qu'en citant la pastou- 
relle suivante, qui rappelle la scène charmante entre Roméo et 
Juliette, et que Shakespeare pourrait bien avoir imitée. 

L'ALOUETTE. 
(n° XUIl.) 

Entre moi et mon amin [sic) , 
En un boix k'est leis Betune, 
Aiaimesjuwant mairdi, 
Toute lai nuit à la lune. 

Tant k'il ajornait 1 , 
Et ke l'alowe chantait , 
Ke dit : « Amins , alons en. » 
Et il respont doucement : 

«Il n'est mie jours, 
« Saverouze, au cors gent ; 

«Si ment, amours , 
« L'alowette nos ment 2 . » 

Adonc se trait près de mi , 
Et je ne fu pas an fruine 3 ; 
ïl me baixait bien trois fois, 
Âusi fixje lui plus d'une, 

K'ains ne m'anoyait-, 
Adonc volexiens nous lai '' 
Ke celle nuit durest sant , 
Mais ke plus n'alest dixant : 

«Il n'est mie jours, 
« Saverouze, au cors gent-, 

«Si ment, r.mours, 
« L'alowette nos ment. » 

1 Le jour parut. 

2 Trompe. 

9 Mauvaise humeur. 

4 Nous eussions voulu là. 



— 101 — 

Comme on le voit, cette gracieuse chanson offre la même si- 
tuation que la pièce 'du grand poëte anglais, et on en trouve un 
écho dans le vers : 

Tis not the lark, it is the nightingale. 

« Ce n'est pas l'alouette, c'est le rossignol. » 

Dans d'autres pastourelles du recueil, le sentiment est moins 
délicat , mais l'exécution a le même mérite. En voici une qui pré- 
sente un intérêt particulier en ce qu'elle est, je crois, presque la 
seule qu'on trouve dans nos manuscrits français; du moins M. Pau- 
lin Paris, qui connaît si bien nos richesses en ce genre, et les 
fait valoir avec tant de charme et de talent, ne m'en a guère si- 
gnalé d'autres. La copie de la Bibliothèque impériale (collection 
Mouchet, n° xm, fol. 26 ), faite sur un manuscrit de Berne por- 
tant le n° 389, et la copie de la bibliothèque Bodléienne, compa- 
rées l'une avec l'autre, prouvent que nous possédons une version 
correcte; à peine si elles offrent des variantes : je les indiquerai à 
mesure pour qu'on en juge. 

LE DORELOT DE LA BERGERE. 

(n° XVIII.) 

An mai , à doux tens novel 
Ke florissent li prael 1 

Etprei renverdissent; 
Deduxantsor un ruxel 
M'an allai, par grand revel 2 ; 

Truis pastore jolie 
K'alait ses aigniauz 3 gardant, 
Et an sai pipe chantant 

Son dorelot : 

« J'ai aimeit 

« Et amerai ; 

« Et dorelot ! 

« Et s'aime encor, 
<< Dittes de joli cuer mignot 4 . » 

1 Variante : Ke florissent arbrexel. 

* Variante: Rivel (hâte). 

3 Variante: Ces aignialz. 

4 Variante : Deus! de iolif cuer mignot. 



— 102 — 

Quand je vis que soûle estoit, 
Vers li m'an alai tôt droit 

Et si la salue;' 
Puis li dis s'elle voloit 
K'eile rancommenceroit 

Sai chanson qu'icrt drue. 
Tantostli rancomansait, 

Et en sa pipe chantait 
Son dorelot, etc. 

Bien me plout ceu k'eile fîst; 
Tout maintenant li requix 

K'eile fust m' amie ; 
Et elle me respondit, 
Et pues après si me dit 

Que non seroit mie 1 , 
Car un autre avoit plus chier; 
Lors comansait de rechief 
Son dorelot , etc. 

Por plus tost s'amor avoir, 
Li donai de mon avoir 

Et mon amoneire; 
Et li dis ke trop doloir 
S'amor mi fait main et soir 3 , 

Tant l'avoie chiere! 
Lou don resut maintenant, 
Pues chantait tôt an riant 
Son dorelot, etc. 

En chantant m'ait dit : « Amis , 
« Par vos dons m'aveiz conkis 3 ; 

M'amor vos otroie; 
Ne voil plus garder bcrhis, 
Ains irons par lou pals 

Menant bonne vie , 
Moi et vous dorénavant, 
Et girai touz jors chantant 
Mon dorelot, etc. 

Tout maintenant f ambrassai ; 
En la bouche la baixai 4 ; 

1 Variante : Et pues après se dist, 

Nel seroit mie. 
5 Variante : Me fait s'amor main et soir, 
3 Variante : En vos dons m'aveis conquis. 
* Variante : Tout maintenant la baissai 

En la bouche la baissai. 



— 103 — 

Et elle s'escrie : 
« Robin , perdue m'ais, 
Jamais plus ne m'auerais 

Jor en tai bailie, 
Car je m'en voix deduxant, 
Par lou païs flajolant 

Mon dorelot, etc. 

Quant je vis son biaus cleir vis, 
De joie pris à cbanter 
Par grant mélodie ' ; 
Et elle prist à balleir, 
A saillir et à triper, 
Par mignoterie; 
Bonne vie aloit menant 2 , 
Et toz jors renouvelant 

Son dorelot : 

«Jai ainieit, 

«El arnerai, 

«Et dorelot 1 

«Et s'aime encor, 
«Duez! de joli cuer mignot. 

Le mot dorelot s'est conservé jusqu'à ce jour dans les refrains de 
plusieurs chansons populaires; on connaît le noèl : 

Dis-moi donc , gentil berger, 
Qu'as-tu dans ta panetière? 
Mon dorelot, mon dorelot, Ion la. 

Roquefort le traduit par ornement, parure recherchée, rviban; 
mais il paraît ici susceptible d'un sens différent. La Curne de 
Sainte-Palaye, en marge de la copie que possède la Bibliothèque 
impériale, a écrit de sa main : Chanson oà ce mot servait de refrain. 

D'autres pastourelles du recueil ont aussi des refrains qu'on 
chante encore, tels que : 

La tridenne don denne, 

La Iridenne don don (fol. i56); 

1 Variante: Quant je vi son biaul vis cler 
De joie pris à cbanteir 
Per grant mélodie. 
1 Variante : Bone m'en aloit menant. 



— ]0k — 

tels que : Lire du rei; turelure, etc. Je trouve ce dernier dans une 
gracieuse chansonnette , où la bergère , comme dans celle qu'on 
vient de lire, a pour ami un berger nommé Robin, mais ne le 
quitte pas pour une aumonière, préférant les beaux chapelets ou 
couronnes de fleurs qu'il lui tresse sous le feuillage. 

le chapelet. 
(n° lxvii.) 

Je me levai hier matin , 
De Langres chivachoie à Bair 1 ; 
Trestout deduxant* mon chamin, 
Jantil pastorelle trovai ; 
Onkes plus belle n'acointai. 
Vers li m'anvoie l'ambleure 3 
Celle qui par anvoixeure 4 
Aloit chantant cest motet : 
« Robin , turelure , Robinet ! 

Si tost com' je l'ai choisi 5 , 
Maintenant vers li me tornai; 
De mon pallefroi dexandi, 
Et de s'amour je li priai. 
Elle respondit sans délai : 
c De vostre amor n'ai je cure 
« Car Robin est an la pasture , 
« Le miens amins joliet; 
«Robin, turelure, Robinet. 

« Par Deu, sire, pou vos vaut 
« De kan ke vous aleiz dixant : 
«Tel cuide bien panre 6 , ki faut 7 ; 
« Ainsi fereiz vos maintenant, 
« Car je voi mon ami venant 
« Par lou boix grant aléure , 
« Qui hui matin , en la verdure , 
«Me fist si biaus chapelet , 
« Robin , turelure , Robinet. » 

1 Bar. 

2 M'amusant. 

3 Pas du cheval. 

4 Divertissement. 

B Aperçue. „ 

6 Prendre. 

7 Manque. 



— 105 — 

Le manuscrit contient cinquante-sept pastourelles, toutes à peu 
près du genre des deux dernières; nous en avons trop d'exemples 
en France pour qu'elles nous offrent beaucoup d'intérêt. Les 
pièces intitulées Balaides ou Ballades, c'est-à-dire chansons à 
baller (à danser), ont plus d'originalité, et généralement aussi elles 
sont plus empreintes du caractère propre aux poésies populaires : 
on peut le voir par la suivante, qui rappelle une coutume locale 
de la Lorraine, au moyen âge, l'élection du roi des pastoureaux, 
telle qu'elle avait lieu à Dammartin-lès-Toul , au retour desjeuilles 
et du temps nouveau. 

LE ROI DES PASTODREADX. 
(n° XXXV.) 

A lai faillie, à Donmartin, 
A l'entrée dou tens novel, 
S'asamblerent, par un matin, 
Pastorelles et pastorelz; 

Roi ont fait dou plus bel ; 
Mantel ot de kamelin 1 , 

Et cote de burel 2 : 
Sont lou muséour 3 mandei; 
Et Thieris son bordon 

Ot destoupeit, 

Ke dixoit : Bon ! 

Bon! bon! bon 1 bon! 
Sa ! de la rire ! durai ! durei ! 
Lire durei ! 

Lou roi ont mis sor un cussin, 
Si l'asirent an un praiel ; 
Pues si demandèrent lou vin; 
Grant joie mainent li donzel. 

Gatier fait lou muel 5 , 
Et Jaiket lou pèlerin ; 
Et Gui lou roubardel 6 ; 
Et Badowin fait lanfleit 7 , 
Et Thieris son bordon 

1 Etoffe brune. 

2 Etoffe rousse. 

3 Joueur de musette. 

4 Débouché. 

5 Qui tourne la meule. 
* Petit maître. 

7 L'enflé. 

MISS. SCIENT. V. 8 



— 106 — 

Ot destoupeit, 
Ke dixoit : Bon ! 
Bon! bon! bon! bon! 
Sa ! de la rire ! durai ! durei ! 
Lire durei! 

Li rois anjura 1 saint Martin 
Et l'arme son père Robert, 
Qui commencerait lou hustin 2 , 
On lou geteraitou ruxel. 

Dont i vint Gâter ël, 
Li filz lo maistre Xaving , 
A son col un gastel , 
Por les compaignons dineir; 
Et Thieris son bordon 

Ot destoupeit, 

Ke dixoit : Bon ! 

Bon! bon! bon! bon! 
Sa! de la rire! durai! durei! 
Lire durei! 

Le ménétrier Thierry et sa musette étaient fort en renom, à 
ce qu'il paraît, et tous les poëtes chantaient ses louanges, car en 
voici un qui nous apprend que sa dame est jalouse du joueur de 
musette, et quelle veut qu'il chante pour elle seule. C'est le sujet 
d'une fantaisie délicate où le Bon! bon! bon! bon! du gros bour- 
don de Thierry est amené , au refrain , comme un hommage à la 
belle : 

(N° LI.) 

Chascun chante de Thieri 

Et de son bordon; 
Mais la belle à cui je sui 

M'ait donei lou don, 
Vuelt ke je chante por li , 
Et ke por l'amor de li 
Faice une chansonette. 

Bon! bon! bon! bon! 

Va burelidon ! 
Par les saints Deu an cordon! 
J'aime plaixant camuselte 3 . 

\diura. 
8 Querelle. 
3 Petite au nez camus. 



— 107 — 

Ses eus, son neis, tant mar vi l , 

Sa gente faison; 
Onkes plus belle de li 

N'esgardait nuns lions. 
S' elle n'ait de moi merci, 
Sa très grant biauteit mar vi , 
Et sa blanche gorgette. 

Bon! bon! bon! bon! 

Va burelidon ! 
Par les saints Deu an cordon / 
J'aime plaisant camusette. 

De ma dame, à cui je sui, 

No dire lou non, 
Por ceu k'elle n'ait anui 

Ne mauvais renom ; 
Car loial est anver mi, 
Et semblant ne monstre atisi 
K'elle soit m'amiette. 

Bon! bon! bon! bon! 

Va burelidon ! 
Par les saints Deu an cordon ! 
J'aime plaixant camusette. 

Sans offrir toujours autant de délicatesse, ia plupart des autres 
ballades ont les mêmes grâces décentes. C'est même un des ca- 
ractères de ce recueil que jamais la gaieté n'y dégénère en licence, 
comme dans un trop grand nombre de collections semblables : 
cela me porterait à croire qu'il a été fait pour des gens bien éle- 
vés et par leur ordre, et que, s'il a été puisé à toutes les sources, 
à la ville aussi bien qu'aux champs, le collecteur a su choisir. 
Mais en choisissant, et en s'imposant une réserve de bon goût, il 
n'a pas cru devoir omettre ces vives et piquantes chansonnettes, 
échos de la chronique légère, où l'esprit français, né malin, pous- 
sait déjà sa pointe, et qui sont de vrais vaudevilles. Une nouvelle 
mode adoptée par les gentilshommes de Touraine; un vilain qui 
bat sa femme, et à qui elle promet une revanche de sa façon; une 
femme qui menace son bon vieux mari, qui pourtant l'adore, 
d'un châtiment du même genre, sous prétexte qu'il est jaloux, 
mal portrait (grossier) et qu'il sent le vin; une béguinette ou bigote 
quittant gaiement le béguinage pour l'amour; un clerc défroqué: 
tels sont les sujets de quelques ballades légèrement satiriques. 

■ Peur mon malheur. 

m- 8. 



— 108 — 

LES CORNETTES DE TOURA1NE. 

(n° CXX1V.) 

Dont sont? qui sont 
Ci varletà ces cornettes? 
Par la meire Deu, bien vont! 

L'autre jor moi chivachoie 
Mon chamin devers Angiers, 
Si encontrai une dame 
Qui chantoit des escuwiers, 
Et dit qu'il sont orguillous 
Por les cornettes qu'il ont 

An leur chaperon. 

Dont sont? qui sont 
Ci varlet à ces cornettes ? 
Par la meire Deu, bien vont! 

Je demandoie à lai dame 
Dont sont or cil escuier? 
De Poitou ou de lorraine ? 
Cowes 1 ont de mal 2 livrier! 
Et elle dist qu'il sont 
Orguillous sans faille. 
Por les cornettes qu'il ont. 

Dont sont? qui sont 
Ci varlet à ces cornettes? 
Par la meire Deu, bien vont! 

Cis petits cbapiaus de fuere 3 , 
Sont or moul venus avant 4 ; 
Il sont emploiez derrière , 
Et si sont agus devant. 
Li amerous les mettent 

De sor lor testes 
Por les mowes qu'il en font. 

Dont sont? qui sont 
Ci varlet à ces cornettes? 
Par la meire Deu , bien vont ! 

La cornette, adoptée en France vers l'an i320, était un appen- 
dice de la coiffure du chaperon qu'on laissait retomber sur la 

1 Queues. 

2 Malades. 

3 Paille. — Le texte porte/aiifre, mais M. P. Paris pense qu'on doit Vive fuere. 

4 A la mode. 



— 109 — 

nuque, sans aucun soutien pour la maintenir, ce qui la faisait 
ressembler à une queue de lévrier malade ou sans vertu. Le der 
nier couplet fait allusion à une autre coiffure, à un certain cha- 
peau de paille qu'on posait sur le chaperon, et qui était effecti- 
vement retroussé par derrière en faisant la pointe par devant. Je 
dois ces curieux renseignements à M. Jules Quicherat, dont le 
savoir et l'obligeance ne sont jamais en défaut. 

le vilain qdi bat sa femme. 

(n°xvi.) 

— « Ne mi bateis mie , 

«Maleuroz maris, ' 

« Vos ne m'avez pas norrie 1 .» 

L'autrier, par une anjornée 2 , 
Chivachoie mon chamin ; 
Novelette mariée 
Trovai, leis un gai 3 foilli, 
Batue de son mari. 
Si en ot lou cuer doutant, 
Et por ceu aloit dixant 
Cest motet par anradie 4 : 

«Ne mi bateis mie, 

«Maleuroz maris, 
« Vos ne m'avez pas norrie. » 

Elle dist : « Vilains , 

« Donnée suix à vous , 

« (Ce poïse mi) 
« Mais par la Virge honorée , 
« Pues ke me destraigniés ci , 
«Je ferai novel ami, 
« A cui qui soit anuant; 
«Moi et li irons juant; 
« Si doublerait la folie. » 

Lj vilains cui pas n'agrée 
La ramponne 5 , et si li dit : 

1 Élevée. 

2 A l'aurore. 
1 Bois. 

4 Rage. 
1 Malmène. 



— 110 - 

» Pace avant ! » grande pâmée l 
Li donait ; pues la saixit 
Par la main , et si li dit : 
« Or rancomance ton cbant ! 
« Et Deus me doint dolor grant 
« Se je bien ne te ehastie ! » 

— «Ne mi bateis mie, 
«Maleuroz maris, 
« Vos ne m'avez pas norrie ! » 



LE VILAIN JALOUX. 



(n°cxxxviii.] 



L'autrier, par un matin et, 

Per un petit uxellet 2 

M'an antrai en un jardin. 

Par un estroit santelet 

Aloïe tout lou passet 3 . 

J'oï sous un aubepin 

Un homme qui à sa femme 

Tansoit 4 ; mais pas n' entend i ; 

Mais j'ai moût très bien oï 

K'elle li dit : « Vilains jalous ! 

«S'il ne vos si et, s'alleis aillours!» 

Un pou me sux avant trais ; 

Sans faire noixe ne plais , 

M'asis deleis un sapin. 

Li bons hons la chastiait 5 , 

Et doucement li dixoit : 

« Dame, de cuer anterin 6 

« Vos aim ; si vos dis, par m'arme , 

« Ke j'ai au cuer grant anuit, 

« Et si ne sai pas por cui 

« Vos m'apelieiz vilains jalous. » 



1 Soufflet. 

2 Porte. 

3 Petit pas. 

4 Faisait des reproches . 

5 Reprenait. 

6 De tout mon cœur. 



— 111 — 

La dame tout autresait 

Li dit: «Vilains malportrait î 

« Toz jors flairiez ^vous lou vin ! 

« Vous n'avez en moi nuns droit ; 

« Car j'ai ami qui me plait. 

« Ancor lo vi en matin , 

« Si sai bien k'il n'aime feme 

« Nulle tant com il fait mi ; 

« Et si vos dis de par li, 

«Se je vis, il vous ferait cous; 

« S'il ne vos siet, sailleis aillours. » 



la begdinette. 

(n°lxxx.) 

Le Galant. Amor m'anvoie à mesage 

A vous , dame de haut pris , 

Ke vous li faites bomaige 

Si saureis qui ert vrais amins. 

Joie en vient, soûlais et ris; 

Laxiés vostre beguinaige, 

S'irons oïr ou bocaige 

Lou cbant des oixiaus jolis. 

La Béguinette. Certes, sire, n'ameroie 

Por riens ne vous ne autrui , 
Traités arier vostre voie, 
Et aleis an sus de mi. 
Se d'amors avoie cri 
Ne s'omaige lour faisoie, 
Certes, sire, j'ameroie 
Moult plus jolivet amio. 

Le Galant. Douce dame debonaire, 

De mon cors vos fais presant ; 
Torneis vers moi vos viaire , 
Regardeis-moi doucement 
De vos eulz vars et rians; 
Ne soiez vers moi si fiere, 
Reseveis moi por amant. 

La Béguinette. Sire , vous m'aveis conquise : 
A ceu moût amors meneit; 
J'osterai ma gone 2 grise , 



1 Vous sentez. 

2 Robe. 



— 112 — 

Si vorrai chainxe rideit l . 
Sire, vostre volanteit 
Ferai, à vostre devise, 
Et vos ferai teil servixe 
Que vos vanrait à boin gré. 

Adeu, adeu, beguinaige, 
Joliement part de toi ! 
Ni paierai lou musaige , 
Ains irai enver anoi. 
Entre mon amin et moi 
Si mainrons d'amor la raige ; 
Je renoie beguinaige, 
Dous ami , acolez moi ! 
Adeu, adeu, beguinaige; 
Joliement part de toi ! 

La bigote se hâte un peu de quitter sa robe grise pour ia 
chemise plissée; l'empressement quelle montre à dire adieu au 
béguinage et à l'ennui, la rage d'amour qui s'empare d'elle et 
quelle veut communiquer à son galant en se jetant à son cou, 
rendent d'autant plus piquantes ses façons du commencement. 
Au contraire le Clerc défroqué, ou bigame, comme on l'appelle, 
est plaisant par les remords, les regrets et les gémissements que 
l'auteur lui prête pour avoir préféré les femmes à la clergie. 



le clebc defroqce. 

(n°lxv.) 

J'ai estei elers moult longement san faille, 
Bigamus suix, saichiés commant k'il aille . 

Par Dieu, mon Sire, 

Don je souspire 

De duel et d'ire ; 

Dont trop me plain ! 

Ki puet eslire 

Et prent lou pire, 

11 puet bien dire 

K'H ne voit grain. 

1 Chemise pli:< • r 



— 113 — 

Li clers Simont jai defiei sans demie , 
Porceu kej'ai clergie laixié toute; 

Ne n'ose escrire 

N'en pial *, n'en cire , 

Chanter ne lire 

Ne 2 k'uns vilain. 

Ki puet eslire 

Et prent lou pire, 

Il puet bien dire 

K'il ne voit grain. 

Je souloie estre et clercs jolis et maistres, 
Or ne serai jamais ne clers ne prestres. 

Par Deu, mon Sire, 

Tan plus me mire 

Et plus m'anpire 

^outtrop me plain. 
-*ipuet eslire 

Et prent lou pire, 

Il puet bien dire 

K'il ne voit grain. 

Je souloie estre moult bien ameis de dames , 
Or suix haïs et appelleiz bigames s . 

Poine et martyre 

M'estuet soffrire ; 

Juer et rire 

Ne m'est pas sain. 

Ki puet eslire , 

Et prent lou pire, 

Il peut bien dire 

K'il ne voit grain. 

lit Dieus ! et Dieus ! et que ferai , saint Jaikes 4 . 
Kant j'ai clergie renoiet por femes? 

Teis me désire 5 

Et saiebe et tire, 

Ke ni ozaist 

Mettre la main. 



1 Peau. 

2 Plus. 

1 Ce vers a été placé, par erreur de copiste, dans la strophe précédente. 

* James? 

5 Déchire? 



— 114 — 

Ki puet eslire 
Et prent lou pire , 
Il puet bien dire 
K'il ne voit grain. 

J'ose espérer que pouvant moi-même élire parmi les morceaux 
du précieux recueil que je voudrais faire connaître, je n'y ai pas 
pris le pire. 

Je terminerai ces citations par une chanson qui m'a frappé par 
son caractère poétiquement rustique : elle doit être l'œuvre du 
génie populaire : on dirait d'une de ces villanelles, si chères à 
Montaigne, auxquelles il trouvait des grâces et naïvetés dignes 
de la poésie parfaite selon l'art; ce sont les souhaits d'un paysan 
français du xm e siècle. Naturellement, il n'aime rien qu'un vil- 
lageois ne doive aimer : fromage frais, tarte au porc, chair et 
poisson, liqueurs de toute espèce, bêche solide, jardin bien clos; 
beaucoup d'argent et de l'or fin et rouge; avoine et froment, 
bœufs et vaches, un château fort pour se défendre, et dans ce 
château une belle dame pour lui sourire et pour l'aimer; mais il 
n'est point égoïste , et souhaite aussi à chacun une amie au cœur 
gai, et, afin que tout le monde soit content comme lui, il fait des 
vœux pour qu'avril et mai et les fleurs durent toujours, que les 
fruits se renouvellent en chaque saison, que les feuilles des bois 
et les herbes des prés soient toujours vertes, et surtout que les 
sentiments élevés , la foi , la loyauté , la concorde entre les hommes 
et le bon accord avec Dieu, fleurissent dans toute la terre. Par 
malheur, le début de la chanson semble nous manquer; les quatre 
premiers vers ont été altérés, et l'ordre des couplets interverti. 
S'il m'a été facile de le rétablir, il l'est beaucoup moins de cor- 
riger les vers estropiés, et il me serait impossible d'ailleurs de 
justifier mes corrections par d'autres copies, qui n'existent pas, du 
moins à ma connaissance. 

les souhaits dd paysan. 

(n°clxxxii.) 

Et je sohait frex fromaige, et si volz 
Tairte au porcelz , lait boillit et marons ; 
Godelle ' éuxe 2 , et servoixe an déport, 

1 De bonne aie (goodale) , d'où le verbe godailler, selon M. Guessard. 

2 Que j'eusse. 



— 115 — 

Car li fors vins se ne m'est mie boins; 
Blanche chauce l , soleis 2 et fors semelle ; 
Et tout adès me durest ma cotelle 3 ; 
Bêche éuxet 4 ke jà ne me faxk 5 , 
Ne mes keurtis 6 nulz jor ne declozit. 



Et je souhait cent mille mars d'argent 
Et autre tant de fin or et de rous; 
S'éuxe asseis avoines etfromans, 
Bues et vaiche , tairte et chair et poxons ; 
Et teil chaistel qui me péust deffendre; 
S'éuxe asseiz or et argent où prendre, 
Si que nuns hons ne me péust greveir, 
Pors i corrut d'iawe douce et de meir. 



Et je souhait toz boivres par talent, 
Blanches naipes, tairle et chair et poxons, 
Perdrix, plongés, truites et col volans, 
Anguille en rost, et lus 7 et atarjons 8 , 
Et belle dame taillié à desmesure , 
Simplette, amont 9 , baudes 10 sous coverture, 
Belle et bien faite, et taillié par compas, 
Kant l'oil li glie n , fait un ris amoras. 



Et je souhait toz tens avril et mai , 
Et chacun s mois toz frus renovelest; 
Tous tens éuxe rozes et flours de glays , 
Violettes, an kel leu c'ons alest, 
Li boix foillu, verde lai preerie, 
Chascuns amans éust lei lui s'amie : 
Si s'aimaxent de fin cuer et de vrai ; 
Chascuns éust belle amie à cuer gay. 



1 Bas. 

2 Souliers. 
* Veste. 

4 Que j'eusse. 

5 Manquât. 

6 Verger. 

I Brochets. 

8 Esturgeons. 

9 Grande. 

10 Gaie. 

II Brille? 



— 116 — 

Et je souhait la mort as mesdixans, 
iSi que jamais nul estre n'an péust; 
Et c'il l'estoit, qu'il fut si meschéans 
Ke eus, ne boche, ne oroilles n'éust-, 
A fins amors ne péuxent rien nuire ; 
Ainz Jour laixet, en lour voloir, déduire. 
Partout fut fois, concorde et loialteis, 
Et toz li nions fust à Deu acordeis. 

De pareilles effusions où le cœur s'épanche librement, fran- 
chement, sans rien dissimuler, sans rien gazer, et où brille pour- 
tant un éclair d'idéal, n'ont-elles pas leur utilité pour l'histoire 
des mœurs et des sentiments du peuple de nos campagnes au 
moyen âge? Cet éclair, tout fugitif qu'il est, ne montre-t-il pas 
sous un jour plus favorable des gens un peu grossiers, sans doute, 
et asservis aux instincts naturels, comme à la glèbe, mais qui 
étaient hommes , et pouvaient , aussi bien que les chevaliers , relever 
la tête et regarder le ciel? 



Ad sidéra tollere vultus. 



Vous l'avez cru , Monsieur le Ministre , et vous avez voulu que 
les chansons du paysan de France , de l'homme du pays par excel - 
lence, du vilain trop longtemps oublié, occupassent une place ho- 
norable parmi les grands souvenirs de notre histoire nationale, 
dans cette collection de poésies populaires, qui sera un des monu- 
ments de notre époque, et le vôtre. 

Heureux d'avoir été appelé à y travailler, je vous prie , Monsieur 
le Ministre, d'agréer l'assurance de ma reconnaissance et de mon 
respect. 

Hersart de la Villemarqué. 



117 



Deuxième Rapport à Son Excellence M. le Minisire de l'instruction publique 
sur une mission à Rome en 185& et 1855 , par M. de Certain. 

Monsieur le Ministre, 

Dans le premier rapport que j'ai eu l'honneur de vous adresser, 
j'ai fait connaître à Votre Excellence les manuscrits de la biblio- 
thèque Vaticane qui avaient d'abord attiré mon attention. Je reviens 
aujourd'hui sur un de ces manuscrits dont je n'ai parlé qu'en 
passant, le numéro i35y du fonds de la Reine de Suède, le seul 
qui nous ait conservé les poésies complètes de Raoul Tortaire, 
moine de l'abbaye de Fleury. Déjà, grâce aux indications nou- 
velles que j'y ai puisées , j'ai pu donner dans la bibliothèque de 
l'Ecole des chartes une notice sur cet auteur, plus étendue et 
plus exacte que celle que contient l'Histoire littéraire des béné- 
dictins; j'ai analysé l'ensemble de ses poésies inédites; j'en ai 
publié d'assez nombreux fragments, et notamment le récit com- 
plet d'un voyage que l'auteur fit à Caen et à Bayeux au commen- 
cement du xii° siècle. 

Qu'il me soit permis de vous adresser aujourd'hui la copie 
d'une pièce non moins curieuse, non moins intéressante, que 
j'extrais également des épîtres familières de Raoul : Epistolœ ad 
diversos. Ce morceau peut aider à résoudre quelques questions 
assez importantes d'histoire littéraire; il peut être mis à profit 
par ceux qui s'occupent de débrouiller les origines si obscures et 
si controversées de nos premières poésies françaises du moyen 
âge; c'est à ce titre particulièrement qu'il m'a paru digne de votre 
attention. 

Dans la deuxième de ses épîtres , Raoul Tortaire, s'adressant à un 
de ses amis, entreprend un éloge de l'amitié. A l'analyse de ce 
sentiment, à l'exposé didactique des principes qui doivent le ré- 
gler, il trouve plus commode de substituer le récit des dévouements 
fameux que l'amitié a de tous temps inspirés. Après avoir rappelé 
quelques exemples anciens : Damon et Pythias, Nisus et Euryale, 
l'auteur, passant aux temps modernes, raconte une histoire qui, 
de son temps dit-il, était très-répandue, très-populaire, et qui, 
selon lui, bien que les hommes sages n'y vissent qu'une fiction, 
pouvait avoir un fond de vérité mêlé à beaucoup de fables. C'est 



— 118 — 

l'histoire d'Amis et d'Amiles, dont le succès fut tel au moyen 
âge, quelle a été reproduite dans presque toutes les langues, soit 
en prose , soit en vers. 

Un poëme en vers français, composé au xm e siècle, car ce su- 
jet ne pouvait manquer d'être traité par les trouvères de cette 
époque féconde, est la plus connue des œuvres inspirées par les 
aventures des deux amis que leur mutuel dévouement a rendus 
si célèbres et que leur fin tragique a presque fait mettre au rang 
des saints. Ce poëme a été publié, en i85-2, par le docteur Conrad 
Hoffmann, d'après un manuscrit de la Bibliothèque impériale 
porant le n° 7227 5 . 

Dans sa préface, le consciencieux éditeur a mentionné les nom- 
breuses versions à lui connues de l'histoire d'Amis et d'Amiles; 
mais parmi celles qu'il cite , il n'en est pas qui soit antérieure au 
xm e siècle; les récits en prose latine d'Albéric des Trois-Fontaines 
et de Vincent de Beauvais sont de cette époque, ainsi qu'un 
poëme en mauvais hexamètres , dont M. Francisque Michel a cité 
le début dans son Histoire du théâtre français au moyen âge, 

p. 264. 

L'épître, ou pour mieux dire le petit poëme latin de Raoul 
Tortaire, dont j'ai l'honneur de vous entretenir, est de beaucoup 
antérieur à toutes les rédactions connues jusqu'ici. Il remonte à 
la fin du xi e siècle, et l'on peut, à quelques années près, déter- 
miner la date de sa composition. Raoul, ainsi que je l'ai établi 
ailleurs, était né en io63; or, c'est dans la deuxième de ses 
épîtres, œuvre de sa jeunesse assurément, qu'il a fait entrer l'his- 
toire d'Amis et d'Amiles. On peut donc, sans crainte de se trom- 
per beaucoup, dire qu'elle a été écrite par lui de 1090 à 1100. 

Cette ancienneté donne d'autant plus d'importance à l'œuvre 
du moine de Fieury que, comme il nous l'apprend lui-même, la 
fable qu'il mettait en vers courait déjà la France et avait pénétré 
jusqu'en Allemagne. Sous quelle forme et en quelle langue était- 
elle répandue; poëme ou légende, récit en prose, complainte ou 
chanson? C'est ce qu'il ne nous dit pas malheureusement. 

Quoi qu'il en soit , il est certain que son petit poëme est beau- 
coup plus voisin que tout autre de la donnée primitive. Il n'est 
donc pas sans intérêt de le comparer avec le roman du xm c siècle. 
On peut ainsi se rendre compte du chemin qu'avait fait, pendant une 
période de cent cinquante ans, l'histoire des deux amis ; on en suit les 



— 119 — 

développements, on apprend enfin quelles transformations de- 
vait subir une fable imaginée au xi e siècle, ou même plus an- 
ciennement, pour s'accomoder aux idées et aux goûts littéraires 
de l'époque de saint Louis. 

Cette comparaison, je la ferai aussi brièvement que possible, 
mais avant tout, je dois mettre sous vos yeux le texte même du 
moine de Fleury : 

Historiam Gallus breviter quam replico novit, 

Novit in extremo iittore Saxo situs. 
Quae, quum metas fidei transcederit arquas , 

Creditur a gravibus fabula ficta viris; 
Vera tarnen falsis permixta videntur l 

Quas protestantur quanta facessat amor ! 
Amelium genuit tellus Arvernica, Clari 

Clarus qui Montis extitit indigena. 
Blavia sed castrum socium produxit Amicum 

Vasconiae fertur parte quod esse situm. 
Corpore proceri, specieque nitente venusti, 

Armis terribiles, moribus et placidi, 
Lampade pollentes praeclarae nobilitatis, 

Inque suis primi civibus a proavis. 
Jam juvenes isti petiere palatia régis 

Pictonum , Arvernus Vuascoque serviit huic. 
Dum famulantur ei, sunt arto glutine juncti 

Indissolvenda? prorsus amicitiae; 
Ex illo valuit quam tempore solvere nemo 

Nec mors, namque locus continet unus eos. 
Est prope Vercellis fundus Mortaria dictus 

Horum famosos qui tumulat tumulos. 
Rex igitur, proceres aulae , reginaque Berta , 

Illos dum promptis diligerent animis, 
Saevus direxit sua tela Cupido sonanti 

Arcu , cor natae régis eis penetrans. 
Quas , mox Amelii torretur amore feroci , 

Et bibit in totis visceribus rabiem ; 
Nulla sibi requies ob caecum vulnus arnoris 

Donec perpetitur Amelii jaculis. 
Insonuit nervus; deprendit id aulicus unus, 

Invidet; Adradus iste vocatus erat. 
Qui mox reginaa manifestât. More leaena; 

Hœc frémit, ablatis quando furit catuîis. 
Conqueritur régi passis furiosa capillis, 

1 Un mot a été omis par le copiste au milieu de ce vers, qui, ainsi transcrit, 
n'a plus que cinq pieds. 



— 120 — 

In cruce pendendum judicat Amelium. 
Rex, diifamata doleat licet oppido nata, v 

Haud dampnare virum vuit sine judicio. 
Judicibus lectis, Adradus testis habetur, 

Decertare viros qui statuere duos. 
Tempus quo durum ficret posuere duellum 

Electi proceres; dantur utrique vades. 
His aberat rébus predicto fidus Amicus, 

Fertur nativum tune babitasse solum. 
Quem petit Amelius, suffragari sibi poscens; 

Spondet coustantem fortis Amicus opem , 
Se cum teste fero pugnaturum profitetur, 

Missurumque cavo praBcipitem baratro. 
Moribus bi similes, forma, linguaque fuere, 

Secerni poterant nullius indicio. 
Permutant vestes, uxorem linquit Amicus 

Amelio; nuper nubserat illa sibi. 
Hœc, ignara viri factorum suffugientis, 

Amelium proprium credidit esse virum. 
Conjugis ille loco, donec a rege rediret, 

Permansit, pulcbrum nec cavet illa dolun: 
Cum qua dum strato de noctibus incubât uno 

Crebrius et puisât illa latus juvenis ; 
Avertit faciem, metuit dare basia saltem, 

Sed sibi dum semper illa molesta foret 
Noctibus assiduis, nudus deponitur ensis 

Inter eos; tristis unde fit ista nimis. 
Curia jam fidum regalis babebat Amicum 

Quem putat Amelium rex fore Gaïferus, 
Nec minus Adradus, primores atque popellus. 

Pugna? dispositus jamque dies aderat; 
Sacra sacerdotes apportant pignora, corani 

Jurât et Adradus, imposilis manibus, 
Ipsum presentem violasse virum Beliardem 

Astantis régis Gaïferi genitam. 
Quem falso jurasse pius quoque jurât Amicus. 

Armis induti Martia rura petunt. 
Jam sublimis equo prior Adradus jacit hastam 

Hostis pertransil quai triplicem clipeum, 
Summatimque [secans?] loricœ squammea texta, 

Ultra pi'eceptum cespite fixa stetit. 
Vidit Amicus ubi disruptum cuspide Bcutum , 

Saucius ut villos concutit arma leo , 
Populamque trabem vibra tarn dirigit hosti. 

Devitans equitem quai breviore via 
Frontem scindit equi mediam, latosque per armos; 

Alto tellurem vulnere dissecuit. 
Crebius atsonipes, rejectisaera tondens 



— 121 — 

Galcibus, interiit corpore stratus humi. 
Cornipedis dolet Adradus de more volucris, 

Seque gémit peditem cum foret hostis eques. 
Ergo , quo cervix collo nodatur Amici 

Percutit elata torvus equum framea. 
Prolapsus sonipes sessorem pêne subegit, 

Longius abcisum dissilit iode caput. 
«En, ait Adradus, paribus pugnabimus armis! 

« En quaerenda fero laurea Marte tibi ! 
«Ense lues nostro rapti mox probra pudoris 

« Regia deflexit quem nec amicitia. » 
Ille nibil contra, tacita sed fervidus ira, 

Excutit auratae cassidis ense comas; 
Dumque in eam valido conatu duplicat ictum 

Splendidus in partes dissiluit gladius. 
Laetitia férus Adradus fervens inopina : 

« Perfide, mox, inquit, prasmia digna feres! n 
Emicat, hoc dicto, Geticam librando bipennem , 

Nisus magnanimi colla ferire ducis. 
T.abo cornipedum sed lubrica facta duorum 

Gleba soli gressus destituit celeres. 
Hic resupinus humi-ruit in toto luculentus 

Corpore, fit plausus plebibus haud modicus. 
Irruat in lapsum mens audax suadet Amico, 

Sed, quod inermis erat, bine ratio revocat. 
Aulœ per patulas Beliardis pulcbra fenestras 

Prospiciens, calibis fragmina cernit ubi, 
Ingemit, et juveni succurrere gliscit inermi; 

Repperit bine proprium callida consilium. 
Ingreditur patrium , gressu properante, cubiclum, 

Diripit a clavo clamque patris gladium. 
Rutlandi fuit iste viri virtute potentis 

Quem patruus magnus Karoîus buic dederat. 
Et Rutlandus eo semper pugnare solebat, 

Millia pagani multa necans populi. 
Quem sibi per fidum juveni direxit Amico 

Ne quis perpendat cauta puella monens. 
Ut régis gladium fortis cognovit Amicus 

In spe jam victor gaudia non tolérât, 
Aggreditur stupidum redivivus ausibus hostem; 

Ammiratur enim quis dederat gladium. 
Concurruct rapidi collatis viribus ambo 

y£vo florentes atque pares animis. 
Objectis clipeis explorant cautius ictus, 
Nequicquam frameis acra ne feriant. 
Humectât validos bine sudor perfluus artus, 

Ardescunt oculis, inficit orarubor; 
IVlembris illaesis, rompheis tegmina scindunt, 

MISS. SCIENT. V. 



— 122 — 

Cedunt loricœ, deficiunt galeœ. 
Sic quoque setigeri vastis in saltibus apri, 

Deritibus armati, bella cient gravia; 
Ore vomunt spumas, rimantur vulnera sasva , 

Dilaniant armos , birtaque terga sécant. 
Expectante suum grege, soli praelia miscent 

Nec cessant donec sospes uterque manet. 
Strenuus et armis et corpore pulcher Amicus, 

Suppeditat vires regius huic gladius. 
Verberat obliquo testem mucrone dolosum 

Atque bumerum lasvum dejicit et clipeum, 
Cumque humero mediam costarum vulnere cratem 

Una cum jecoris parte minus média. 
Corruit infelix Adradus et ore supino 

Exspirat, tetri stagna petens Herebi. 
Increpat exanimum dictis bis victor amaris : 

« Improbe, mendacii praemia solvo tibi! 
«Dilue nunc caecis in gurgitibus Flegetontis 

«Crimina, perjurii judice sub Stigio. 
«Integra virginitas cquidem per me Beliardis 

« Permanet et turpis falsaque fama périt. » 
Berta, licet mœstum pretendat rex quoque vultum , 

Adradi fœda pro nece zelotipi , 
Natae deleta gaudebant oppido fama; 

Fecerat infamem nam vir iniquus eam. 
Quam dare victori spondent pater atque genitrix, 

Ipsa puella petit promptius id fieri. 
Credunt Amelio quam tradere se generoso ; 

Urbis bic Arvernae consuJe natus erat. 
Nomine sub cujus victor quam dotât Amicus, 

Tradit ei dotem rex quoque multiplicem. 
Ergo cum multo repetit socium comitatu 

Conjuge ditatus et variis opibus. 
Ingreditur proprium cum pompa divite castrum , 

Advenisse strepit Amelium populus. 
Occurrit fîdo qui laetabundus Amico, 

Oscula delibant irrigui lacrymis. 
Exitium testis , seu conjugium Beliardis 

Ipsi notificat, monstrat opes varias. 
Vestem permutant, soli se namque sciebant. 

Instruitur clari copula connubii. 
Amelius, juris remeans ad rura paterni, 

Conjuge cum cara laetificat patriam. 
Pluribus exactis post haec féliciter annis, 

Lepra fis fœdis aeger, Amice, notis. 
Peppulit idcirco tua te saevissima conjux, 
Purgamenta velut esquiliasve domus. 
Hinc, uno famulo muloque trabente vebiclum 



— 123 — 

Contentus, Clari culmina Montis adis. 
Puisas Amelii modicus ad ostia cari; 

Occurrit , lacrymis irrigat ora suis ; 
Basia plura tibi dat, vulnera fœda nec borret, 

Inducitque domum, préparât ipse cibos; 
Relliquiasque tui si [quas] aspernatur edulii 

Uxor et ipsa tuis subditur imperiis. 
Sollicitusque tuis possit conferre salutem 

Quo pacto membris, quaerit id a medicis. 
Comperit ut nullo medicamiue, nipuerili 

Sanguine, curari vulnera posse tua. 
Ostendit quanto te complectitur amore 

Dum pro te natos abdicat ipse suos. 
Unde , genitricem procul emit'tit Beliardern , 

Ne, si cerneret hase, exanimis rueret. 
Ulcéra natorum tua sanguine dira suorum 

Proluit et totum reddidit incolumem. 
Mira quidem refero , sed qua3 persaspe recordor 

Auribus a multis insonuisse meis! 
Ut mater rediit pénétrât sécréta cubilis, 

Somno sopitos clauserat boc pueros; 
Cernit puniceis quos sanos ludere pomis. 

Tanta fides purae prestat amicitiae ! 
Sospes Amicus abit qui multum postea vixit, 

Sed leprae nullis jam varius maculis. 



En rapprochant de ce récit le poëme français du xm e siècle, on 
trouve que le sujet traité par les deux auteurs est absolument le 
même, quant au fond; il n'y a rien de changé dans ce qui forme 
le nœud et la péripétie du drame. 

Dans l'un comme dans l'autre, deux jeunes guerriers, tous 
deux beaux, braves et offrant une ressemblance parfaite , sont unis 
par les liens d'une étroite amitié. Amiles est accusé par le traître 
Hardré d'avoir abusé de la fdle du roi et sommé de se laver de 
cette accusation par le duel judiciaire. Son ami se bat à sa place 
et sort vainqueur de l'épreuve; mais celui-ci, Amis, est à son 
tour en butte aux disgrâces du sort : il est atteint de la lèpre. Amiles 
apprend alors que son ami ne peut être guéri qu'avec le sang de 
jeunes enfants; il n'hésite pas à sacrifier les siens; la guérison 
merveilleuse s'opère, mais, lorsqu'on retourne dans la chambre 
des innocentes victimes , on les trouve jouant paisiblement sur 
leur lit avec des oranges. 

Telle est, en quelques mots, la donnée sur laquelle se sont 



— 124 — 

exercés les deux auteurs ; mais s'ils se ressemblent quant au fond , 
leurs ouvrages diffèrent beaucoup par la forme et les détails. Et 
d'abord, tandis que Raoul Tortaire, supprimant toutes les cir- 
constances qu'il juge inutiles, se borne au récit des principaux 
faits, au contraire, l'auteur inconnu du poème français, se con- 
formant aux goûts de son temps, donne à son sujet tous les dé- 
veloppements possibles, et le sème d'incidents qui ne figuraient 
pas dans la légende primitive. Aussi le moine de Fleury a-t-il 
resserré en cent et quelques distiques latins l'histoire d'Amis et 
d' Amiles, que l'auteur inconnu du poëme français n'a pas raconté 
en moins de 3,5oo vers. Il en résulte que, dans le premier, la 
concision va parfois jusqu'à la sécheresse; la brièveté nuit à la 
clarté du récit; on voit qu'il cherche à resserrer, à abréger la 
donnée originale qu'il avait sous les yeux : breviter quam replico , 
comme il le dit lui-même, et l'on désirerait que les motifs qui 
font agir ses personnages soient à l'occasion mieux expliqués. 

Quant au second, qui ne cherche qu'à allonger sa chanson, on 
peut lui reprocher que, parmi les incidents nouveaux qu'il a ima- 
ginés tous ne sont pas également heureux, que plusieurs sont 
oiseux, sans intérêt et font faire d'inutiles détours à l'attention 
du lecteur. 

Je ne relèverai point ici les nombreuses différences qu'offrent 
dans les détails le poëme latin et le poëme français. Je n'en signa- 
lerai que deux, parce qu'elles sont essentielles et qu'elles ne sont 
pas sans importance pour l'étude de notre ancienne littérature. 
Je pense qu'elles éclairent de quelques faits nouveaux des ques- 
tions qui ont donné lieu à de vifs débats et *qui ne sont point en- 
core, à beaucoup près, résolues. 

Dans le récit versifié par Raoul Tortaire , Amis et Amiles, l'un 
Gascon, l'autre originaire d'Auvergne , s'en vont jeunes encore à la 
cour de Gaiffre, roi de Poitiers, et s'engagent à son service. C'est 
là qu'ils contractent une amitié telle que la mort même ne peut 
les séparer. 

Ce début était beaucoup trop simple, beaucoup trop vraisem- 
blable pour le romancier du xm e siècle. Dans son poëme, Amis 
et Amiles, séparés l'un de l'autre dès le moment de leur baptême, 
ne se sont jamais vus jusqu'à l'âge de quinze ans; mais ils s'aiment 
.sans se connaître, et animés d'un merveilleux désir de se rencon- 
trer, ils emploient sept ans à se chercher l'un l'autre par toute la 



— 125 — 

terre. Lorsqu'ils se sont enfin rejoints, ils vont ensemble à Paris, 

trouver le roi Charles, qui venait de déclarer la guerre aux 

Brelons : 

Passent les pors et les citez traversent, 
Tros qu'à Paris ne finent ne n'arrestent. 



A icel jor qu'il vinrent à Charlon , 
Leva li cris maintenant des Bretons, etc. 



C'était la mode ou si l'on veut la manie, chez les auteurs du 
xni e siècle , de placer la scène de leurs compositions à la cour de 
Charlemagne. Il leur fallait à toute force rattacher leurs héros 
à la personne, à la famille, tout au moins à l'époque du grand 
empereur. De là ce groupe assez considérable de poèmes qui 
semblent tous se lier l'un à l'autre et que l'on a nommés , un peu 
ambitieusement, cycle carlovingien. La fiction qui consistait à dé- 
placer, pour les faire vivre dans un même milieu, des personnages 
d'époques et de nationalités très-différentes, a produit de grandes 
invraisemblances, de véritables monstruosités historiques, et, 
entre autres inconvénients, elle déroute à chaque instant les sa- 
vants qui entreprennent de rechercher les liens, si faibles qu'ils 
soient, qui rattachent à l'histoire les héros de nos grandes chan- 
sons de geste. * 

Passe encore pour ceux que les trouvères du xm e siècle tiraient 
uniquement de leur imagination. Les poètes qui les créaient, qui 
les inventaient, avaient peut-être le droit de choisir la scène où 
allaient s'illustrer les paladins qui sortaient tout armés de leur 
cerveau. Mais ceux qui n'étaient qu'imitateurs, ceux qui ne fai- 
saient qu'accommoder au langage et aux goûts de leur temps 
d'anciennçs légendes, des chansons, des fictions antérieures, ne 
se gênaient pas davantage, et, souvent dédaigneux de la tradition, 
peu scrupuleux envers leurs modèles, ils changeaient, au gré de 
leur fantaisie, l'époque et le théâtre de l'action. C'est ce qui est 
arrivé, comme on le voit, pour l'histoire d'Amis et d'Amiles. 

Ainsi, dans l'ancienne rédaction telle que nous la connaissons 
à présent, ce n'est pas auprès de Charlemagne, mais auprès de 
Gaiffre, roi de Poitiers, que se rendent les deux amis. Il s'agit 
évidemment ici du célèbre Gaiffre ou Waiffre, l'adversaire obstiné 
de Pépin-le-Bref, qui, depuis l'année 7^5 jusqu'en 768, retint 
sous son pouvoir la Gascogne et toute l'Aquitaine, dont le Poitou 



— 126 — 

faisait partie. N'est-11 pas naturel alors qu'Amis et Amiles , dont 
l'un est Gascon, l'autre originaire d'Auvergne, se rendent à la 
cour de leur suzerain et s'engagent à son service. 

Or, ce fait ainsi rétabli a son importance, il peut en effet nous 
renseigner sur l'origine de la légende elle-même, sur le pays où 
elle a pris naissance. Un savant illustre , M. Fauriel , essaya , il y a 
quelques années, d'établir que tous les poëmes écrits dans la 
langue du Nord avaient été imités des troubadours provençaux. 
Cette opinion , présentée comme système général et absolu , a été 
combattue avec juste raison et suffisamment réfutée. Mais il n'en 
est pas moins vrai qu'il y a de fortes présomptions pour recon- 
naître une origine méridionale à quelques fictions très-anciennes, 
les seules dont l'existence, au xi e siècle, nous soit authentique- 
ment démontrée : le Waltharius, par exemple, dont le héros est 
essentiellement Gascon, très-probablement la légende de Ronce- 
vaux 1 I et enfin l'histoire d'Amis et d' Amiles. L'origine de cette der- 
nière fable, dans son état primitif et telle qu'elle était recueillie 
au xi e siècle, dans une abbaye des bords de la Loire, n'est-elle 
pas suffisamment prouvée par la nationalité des deux héros, par 
le lieu où l'action se développe, la cour du roi de Poitiers, de ce 
Gaiffre qui dut laisser une mémoire longtemps populaire dans le 
Midi , dont il avait défendu l'indépendance avec tant de courage 
et d'opiniâtreté contre les entreprises du premier roi carlovin- 
gien. 

La seconde différence principale entre les deux œuvres que je 
compare se trouve dans le récit du combat que soutient Amis 

1 Déjà l'origine espagnole de la chronique du faux Turpin est presque géné- 
ralement admise par les savants. Quant aux cbansons sur la mort de Roland et la 
déroute de Roncevaux, si elles n'en sont pas tirées directement, au "moins est-il 
probable que les premières furent composées vers le même temps que la chro- 
nique, soit en Espagne, soit dans la France méridionale. En Espagne, il s'est 
conservé un écbo de ces chansons jusque dans le Don Quichotte, où Cervantes 
met ce refrain populaire dans la bouche d'un villageois : 

Vous savez comme on vous mène, 
Beaux Français à Roncevaux. 

Mais le moyen de s'imaginer que les trouvères du Nord r au lieu de tant d',exploits 
qui illustrèrent le règne de Charlemagne, [aient été choisir spontanément une 
cruelle défaite pour en perpétuer le souvenir. Seulement, leur patriotisme a pris 
sa revanche en grandissant les héros jusqu'aux proportions épiques. 



— 127 — 

contre le traître Hardré. Il est proportionnellement assez déve- 
loppé dans le poëme que j'ai mis sous vos yeux, il l'est davan- 
tage, bien entendu, dans le roman français, où l'auteur le fait 
durer deux jours sans que l'intérêt y gagne quelque chose. Mais 
on n'y trouve pas une curieuse circonstance mentionnée dans la 
rédaction plus ancienne de Raoul Tortaire, circonstance qui mé- 
rite d'être signalée à votre attention. 

Au milieu du combat l'épée d'Amis se brise; Beliardis, fille 
du roi, voyant le danger que court son champion, se hâte d'aller 
lui chercher une arme. 

Elle pénètre dans la chambre de son père, se saisit d'une épée 
accrochée au chevet du lit et la remet à un de ses affidés pour la 
faire parvenir le plus secrètement possible au combattant désarmé. 
Or, cette épée n'est rien moins que celle de Roland : 

Rutlandi fuit iste viri virtute potentis 

Quem patruus magnus Karolus liuic dederat, 

Et Rutlandus eo semper pugnare solebat 
Millia pagani multa necans populi. 

Ce passage a son prix; il sert en effet à résoudre une question 
qui a été vivement débattue de nos jours, savoir à quelle époque 
le nom de Roland et le récit de ses fabuleux exploits ont com- 
mencé à devenir populaires. Il est vrai que ces quatre vers n'étaient 
pas tout à fait inconnus, l'abbé Lebeuf les avait cités dans un de 
ses mémoires insérés dans l'ancienne collection de l'Académie 
des inscriptions et belles-lettres. Mais peu de savants en avaient 
eu connaissance, et d'ailleurs, dans l'incertitude où l'on était en- 
core sur le temps où vivait Raoul Tortaire, et où il écrivait ces 
vers, que l'on citait isolément, on ne leur avait pas donné, comme 
renseignement, toute l'importance qu'ils méritent. 

Aujourd'hui cette mention de Roland dans une pièce composée, 
je le répète, à la fin du xi € siècle, nous apprend, à n'en pouvoir 
douter, qu'à cette époque la renommée du neveu de Charlemagne 
était déjà bien établie. On doit en conclure que déjà des chan- 
sons ou des poëmes avaient popularisé le héros et les grands coups 
de sa fameuse épée; ou bien, si l'on veut voir dans la chronique 
du faux Turpin la source primitive de la légende de Roland , opi- 
nion assurément fort soutenable, que cette chronique avait déjà 
pénétré et fait son chemin en France. 



— 128 — 

J'ajouterai une dernière observation , c'est que , dans le petit 
poëme de Raoul Tortaire, c'est le roi Gaiffre qui se trouve être le 
détenteur de l'épée de Pioland, circonstance qui a pour elle la 
vraisemblance historique; car c'est le propre fils de Gaiffre, Loup, 
duc de Gascogne, qui surprit et défit Roland dans les défilés de 
Roncevaux. 

Ainsi, Monsieur le Ministre, l'étude de la poésie latine du 
moyen âge, non-seulement nous fait suivre le fil, souvent très- 
faible, mais jamais rompu, qui rattache à l'antiquité la culture des 
lettres en France, mais encore elle peut nous renseigner, nous 
éclairer sur les origines de la littérature française proprement 
dite. C'est pourquoi j'ai pensé qu'il n'était pas sans intérêt de re- 
chercher dans nos anciens poètes latins les premières manifesta- 
tions du génie moderne, faisant preuve, au moins dans le choix 
des sujets, d'indépendance et d'originalité. Au xi e siècle, au com- 
mencement du xn e , le latin , il est vrai, va passer à l'état de langue 
morte, et déjà n'est plus compris des masses; c'est néanmoins en 
latin que s'expriment encore les lettrés de la France du nord lors- 
qu'ils veulent donner une forme savante, littéraire, à leurs pro- 
pres fictions ou aux contes qu'ils recueillent çà et là. Je me féli- 
cite donc d'avoir étudié dans le manuscrit du Vatican les œuvres 
poétiques de Raoul Tortaire , et d'y avoir relevé, entre autres frag- 
ments, la pièce inédite que je Viens de mettre sous vos yeux. Un 
petit nombre de faits, recueillis avec soin, quelques renseigne- 
ments portant une date certaine, vaudront toujours mieux pour 
débrouiller les questions encore obscures de notre histoire litté- 
raire, que des volumes d'hypothèses et de systèmes, quelque ingé- 
nieux qu'on les suppose. 
Veuillez agréer, etc. 

Eugène De Certain. 



— 129 — 

Rapport adressé à Son Excellence M. le Minisire de l'instruction publique 
et des cultes, sur une mission en Angleterre , par M. C. Hippeau, pro- 
fesseur à la Faculté des lettres de Caen. 

Monsieur le Ministre, 

En vertu de la mission que vous m'avez donnée, au mois de 
septembre dernier, je me suis rendu en Angleterre pour y recher- 
cher, ainsi que j'avais eu l'honneur de vous l'exposer, des do- 
cuments relatifs à l'histoire de Normandie. Je désirais aussi con- 
sulter, dans les bibliothèques publiques ou privées, quelques-uns 
de ces manuscrits où sont conservées les productions de nos écri- 
vains du xii e et du xm e siècle. J'ai l'honneur d'adresser à Votre 
Excellence le résultat de mes recherches. 

Celles qui avaient pour objet l'histoire de l'ancienne Normandie 
ont mis entre mes mains une foule de documents qui, en raison 
de leur spécialité, ne sont guère de nature à être publiés dans les 
Archives des missions scientifiques. Je prie donc Votre Excellence 
de m'autoriser à les communiquer à la Société des Antiquaires de 
Caen, afin qu'ils puissent prendre place dans les Mémoires que 
publie cette savante compagnie. 

Il n'en est pas ainsi des recherches qui ont pour but les textes 
de nos anciens écrivains, prosateurs ou poëtes. Elles sont d'un 
intérêt général, et les découvertes que j'ai eu le bonheur de 
faire à Londres et à Oxford, pendant mon court séjour en Angle- 
terre, me semblent assez intéressantes pour être communiquées 
au monde savant. 

Persuadé, comme l'est M. V. le Clerc, de l'utilité que présente 
la publication des textes les plus anciens, et principalement 
de ces traductions des Livres saints que rendit obligatoires le 
Concile de 81 3, j'ai pris copie de la plus grande partie d'un ma- 
nuscrit en vélin, du xn e siècle, qui contient une traduction des 
Psaumes. Je l'ai trouvé à la bibliothèque Cottonienne (Nero. c. iv). 
Ecrit sur deux colonnes en lettres de forme, il est précédé de 
trente-huit vignettes représentant des sujets tirés de l'Ancien et du 
Nouveau Testament, précieuses comme spécimen de l'art à celte 
époque. Cette traduction dans l'idiome français du xn° siècle, 
mise en regard du texte latin, présente le plus sûr des vocabu- 
laires. Elle pourrait prendre place à côté des Quatre livres des Rois, 

MISS. SCIENT. V. 10 



— 130 — 

qu'a publiés M. Leroux de Lincy. J'ai l'honneur d'en adresser à 
Votre Excellence les trente premiers chapitres, en me mettant à 
sa disposition pour la transcription et la publication du Psautier 
complet, qui se compose de io3 feuillets. (Voir aux pièces justi- 
ficatives, n° 1.) 

Cette traduction des Psaumes n'est qu'un calque du texte latin. 
Composées pour l'usage du peuple, tandis que le clergé conser- 
vait le précieux dépôt de la langue officielle, ces sortes de tra- 
ductions ont eu pour résultat de faire prédominer le latin parmi 
les idiomes différents qui, au x e siècle, formèrent la langue vul- 
gaire. Dans ces premiers essais, les deux langues se tiennent aussi 
près que possible l'une de l'autre. Un grand nombre de mots d'o- 
rigine latine, qui ont disparu depuis pour faire place à d'autres, 
empruntés à des idiomes différents, s'y retrouvent encore, ce qui 
prouve qu'au moment où se formait la langue, tous ou presque 
tous les mots latins ont dû être français. 

Les inversions, les ellipses et les hardiesses du latin y sont con- 
servées. Plus tard, par suite de la transformation que subissent 
toutes les langues, mais qui distingue plus particulièrement la 
langue française, la construction synthétique, qui présente les 
objets dans l'ordre de nos sensations, fera place à la construction 
directe , qui les montre dans l'ordre de la pensée. Mais entre les 
formes purement latines et celles que la langue française a défini- 
tivement adoptées, il y a des différences si grandes, qu'il serait 
difficile quelquefois de découvrir ce qu'elles ont de commun , si 
ces traductions primitives ne nous en donnaient le moyen, en nous 
offrant les formes qui ont servi de transition des unes aux autres. 

L'importance justement attachée à la publication des textes m'a 
engagé à prendre aussi copie de deux ouvrages assez courts qui 
se trouvent à la bibliothèque d'Oxford. Indépendamment de leur 
utilité sous ce point de vue, ils ne sont pas sans intérêt pour les 
personnes qui s'occupent de l'état agricole ou industriel aux dif- 
férentes époques du moyen âge. 

Le premier a pour titre : Les Reules du bon Evesque Robert 
grosse Teste 1 (mss. Douce, p. 182) : 

1 Robert Greathead, évoque de Lincoln, mort en 12 53, auteur du très- 
curieux poëme intitulé Le Château d'amour, qui se trouve à la bibliothèque d'E- 
gerton (n° 846) et à la bibliothèque Bodléienne à Oxford (n° 399). Il en a paru 
récemment une traduction anglaise. 



— 131 — 

« Si commencent les Reules que le bon Evesque de Nichole, 
seynt Robert grosse Teste, fist à la comtesse de Nichole, de garder 
et gouverner 'teres et ostels. Qy vodra ceux Reules bien et bel 
tenir, du soen demeyne porra vivre, et sey mesmes et les soens.T» 
(Il y a 27 Reules.) 

Le second manuscrit (même fonds) commence ainsi : 

« C'est le dit de Hosbonderye , qe un sage homme fist jadis, que 
avoyt à nom sire Vauter de Heule , e coe fist il par enseigner au- 
cunes gens, qe unt teres e tenement, qe ne savent pas tous les 
poynes de Hosbonderie meyntenir, corne de gagnage de tere et 
de estor garder de grandz biens en poent surdre à ceux qui ceste 
doctrine volent entendre. » 

Ayant trouvé, dans le n° i/i,252 des manuscrits additionnels du 
British Muséum, un manuscrit en parchemin, petit in- 4.°, écrit 
dans la septième année du roi Jean ( 1 206) , qui, à la suite de plu- 
sieurs écrits latins relatifs à l'histoire d'Angleterre , contiennent : 

i° Une histoire abrégée de la Grande-Bretagne et de ses mer- 
veilles ; , 

2° La loi des Teliers et desfulons à Wincestre, Monleberge , Ox- 
forde et Beverle ; 

3° Les pleas de la couronne; 

k° Les lois de la cité de Londres, 

J'ai pris copie de ces divers ouvrages, dont je transmets le der- 
nier à Votre Excellence. (N° 2 des pièces justificatives.) 

Un membre de la Société des Antiquaires de Normandie, 
M. Renault, de Saint-Lô, m'avait communiqué, il y a quelques 
mois, un manuscrit du xm e siècle provenant, lui avait-on dit, de 
l'abbaye de Jumiéges et contenant des sermons en langue fran- 
çaise ; je les avais lus avec plaisir. Dans un rapport fait sur ce 
recueil, très-incomplet, de sermons populaires, je signalais à l'A- 
cadémie de Caen le ton simple, mais affectueux, de ces commen- 
taires sur le texte de l'Évangile et la pureté de la morale qu'ils 
enseignent. J'avais cru reconnaître quelques rapports entre ces 
fragments et deux sermons de Maurice Sully, que l'abbé Lebœuf 
a donnés dans le XII e volume des Mémoires de V Académie des Ins- 
criptions et Belles-Lettres. (P. 7^7.) 

J'ai retrouvé le texte complet de ces sermons dans un manus- 
crit d'Oxford (bibl. Bodléienne, n° 270). Et c'est en effet à Mau- 
rice Sully qu'il faut les attribuer. Cet in-/i° en parchemin , de la 
m. 10. 



— 132 — 

fin du xn e siècle, d'une écriture fine et serrée, a été écrit, sans 
doute, avant la mort du célèbre évêque de Paris. On voit sur une 
des feuilles de garde la note qui suit, dont l'écriture est posté- 
rieure à celle du manuscrit : 

« L'an de l'incarnation de Nostre Seignor, le jor de la Ti- 
phaine mc xcvii, furent sur la fierté S^Cuthbert (à Durham peut- 
être) c et vi besanz, et xlv anneals. » 

Les nombreux manuscrits qui nous restent des sermons de 
Maurice de Sully, soit en latin, soit en français, attestent le suc- 
cès de ses prédications, et les trois homélies que je copie dans le 
manuscrit de M. Renault, pour les transmettre à Votre Excellence, 
prouveront, je pense, que ce succès était mérité 1 . (Voir aux pièces 
justificatives, n° 3.) t 

Le manuscrit d'Oxford contient, indépendamment de ces ser- 
mons , une note sur la manière dont les enfants croissent dans le 
sein de leur mère, et, de la page 91 à io4, la légende versifiée 
de saint Nicolas , par Wace. 

J'espérais bien pouvoir rencontrer à Londres et à Oxford di- 
verses compositions en latin et en français, dont j'avais besoin 
pour compléter les recherches que j'ai commencées sur les Bes- 
tiaires , les Volucraires et les Lapidaires du moyen âge. Cet espoir 
n'a pas été trompé. 

J'ai essayé de montrer dans l'introduction du Bestiaire divin, 
de Guillaume, clerc de Normandie, publié en i852, que des ren- 
seignements aussi positifs qu'inattendus pouvaient être fournis, 
par ces sortes d'ouvrages, aux antiquaires qui s'occupent de re- 
chercher quelle doit avoir été la signification symbolique des 
animaux, des oiseaux, des plantes et des pierres représentés 
dans un grand nombre d'églises du xiv e et du xv e siècle. J'ai pu 
augmenter ma collection à l'aide des manuscrits suivants : 

Besiiarium figuris plurimis delinealis illustratum. (xn e siècle, ms. 
add., 1 1 ,283.) Londres. 

De la propriété des pierres précieuses dont il est fait mention dans 
l'Apocalypse. (xn e siècle, ms. add., 13,961.) 

De naturis lapidum. (Catalogue d'Ascough, 3,444.) 

De lapidibus preciosis. (Catalogue d'Ascough, 34o.) 



1 Le savant et regrettable professeur M. Ozanani avait, dans un de ses voyages 
en Italie , copié quelques-uns des sermons de Maurice de Sully. 



— 133 — 

C'est un ouvrage différent de celui que Beaugendre a compris 
parmi les œuvres de Marbode, et qui commence par le vers : 

Evax rex Arabum legitur scripsisse Neroni. 

Tetbaldi, vel Theobaldi Italici liber Physiologus, metrice. (Ca- 
talogue d'Ascough, 3,093.) C'est l'ouvrage mentionné par Sinner 
et faussement attribué à Hildebert de Tours. 

Liber de naturis bestiaram, avium serpentium et piscium ab Ha- 
gone de sancto Folieto (Hugues de Fouilloi), Alano ab Insulis et aliis; 
c'est, avec des variantes et des additions importantes, l'ouvrage 
attribué à Hugues de Saint- Victor. (Bibl. de M. Douce, a Oxford, 
n° ccc. xix.) 

Deux bons manuscrits, l'un de Y Image da monde, dont l'auteur, 
nommé Osmond par quelques savants, est ici désigné sou? le 
nom de Gauthier de Metz (xm e siècle, British Muséum, Egerton, 
10,01 5), et l'autre du Trésor de Brunetto lalini (Oxford, bibl. de 
M. Douce, n° cccxix) , ont ajouté de précieux documents à ceux 
que javais déjà recueillis précédemment dans quelques-uns des 
manuscrits du livre de Clergie de la Bibliothèque impériale et dans 
le manuscrit de Brunetto que possède la bibliothèque de Rouen 1 . 

J'espérais aussi trouver quelques-unes de ces anciennes lé- 
gendes ou de ces Vies des saints qu'ont mises en vers nos poètes 
normands, les premiers trouvères, dit Orderic Vital, qui se soient 
essayés dans ce genre de composition; je n'ai pris une copie que 
des ouvrages suivants : 

La Vision de saint Paul, par Adam de Ros, dont l'abbé de la 
Rue n'a donné qu'un court fragment. (Bibl. de M. Douce, à Ox- 
ford, n° ccclxxx.) Le même sujet, traité en vers de douze syllabes, 
sous le titre de Poynes d'enfer. (Bibl. Harléienne, ms. ad., n° i5,6o6.) 

Le Castel d'amors de Robert grosse Tête. (Bibl. d'Egerton, 846.) 

La Vie de saint Alexis (Egerton, 6i3 et 7/^) , une des légendes 
les plus intéressantes. 

Le roman de la résurrection de J. C. et le roman des Franceiz, de 
maître André de Coutances. (Add. ms., n° 10,289.) Le poëte 
normand, écrivant avant la conquête de Philippe- Auguste, s'ex- 
prime sur le compte de ses ennemis les Français comme pouvait 

1 Je ne sais si le manuscrit Je Rouen , que je signale à M. Chabaille , pourrait 
ajouter quelque chose à ceux que ce savant a consultés à Rennes, à Lyon, a 
Rernc ol à Genève. 



— 134 — 

le faire avant i2o4 un sujet des rois d'Angleterre. Je me propo- 
sais de transmettre à Votre Excellence une copie de ce dernier 
poëme; mais je l'ai trouvé parmi ceux qu'a publiés, en 18^2 , 
M. Ach. Jubinal. ■ 

Le peu de temps que j'ai pu consacrer à mon voyage en An- 
gleterre m'a permis seulement de parcourir à la hâte quelques- 
uns des monuments les plus remarquables de notre poésie narra- 
tive , si intéressante et si riche , soit qu'elle se complaise dans le 
récit des aventures qui ont leur point de départ dans les tradi- 
tions bretonnes, soit que, dans les chansons de geste, elle célèbre 
les hauts faits de nos rois carlovingiens et de leurs douze pairs. 

J'ai vu à Oxford, non sans émotion, l'exemplaire unique de ce 
beau poëme de Roncevauœ , sauvé désormais de la destruction qui 
menace tôt ou tard les manuscrits, par les deux éditions qu'en ont 
successivement données MM. Francisque Michel et Génin 1 ; dans 
la même bibliothèque (n° 4o3), le texte français d'un poëme de 
5,0^5 vers, dont le Prince Noir est le héros, et qui a été publié 
en i85o, avec une traduction française en regard, par M. H. Coxe, 
sous-bibliothécaire de la bibliothèque Bodléienne , sous ce titre : 
The Black Prince, an historical ' poem , by Chandos Herard, Written 
in Frençh, with a translation and notes. 

La bibliothèque Bodléienne d'Oxford possède deux manuscrits 
des Quatre fils d'Aymon. Le premier, qui se trouve parmi les 
manuscrits de Douce cxxi, a été écrit au commencement du 
xni e siècle (vers 1220); il contient environ i3,5oo vers. 

Le second (bibl. Bodléienne, ms. Hatton, 59 \ est plus ancien; 
et l'écriture, qui est la même que celle des chartes du roi Jean 
et de Richard Cœur de Lion, son prédécesseur, lui donne un 
cachet tout particulier. 11 se compose de trois fragments, dont le 
premier n'a que 489 vers, et parle des Quatre fils d'Aymon, de 
Yon de Gascogne et d'Ogier le Danois. Le second a 3,33o vers; 
c'est la fin du roman de Renault, fils d'Aymon. Le troisième 
enfin est le plus long; il contient 9,54o vers, dont les derniers ter- 
minent le poëme, ayant aussi pour sujet les Quatre fils d'Aymon. 

1 M. Paulin Paris , en examinant le fac-similé dont est accompagnée l'édition 
de M. F. Michel, a pensé que l'on pourrait, au lieu du mot AOI, qui se trouve à 
la fin d'un grand nombre de passages, dans le manuscrit d'Oxford, lire AM, c'est- 
à-dire les premières lettres de amen. Le manuscrit ne justifie pas cette conjecture 
du savant académicien : on lit partout fort distinctement AOI. 



— 135 -, 

Je transmets à Votre Excellence quelques-uns des passages de 
l'un et l'autre manuscrit, afin qu'ils puissent être comparés avec 
ceux du Mans, de Metz, de Montpellier et de Venise 1 . (Voir aux 
pièces justificatives, n 08 l\ et k bis.) 

C'est à Oxford que se trouve encore le poëme à'Othevien de 
Rome et de Dagobert, roi de France, dans un manuscrit de la fin 
du xm e siècle (bibl. Bodléienne, Hatton, n° 100). 

J'apprends qu'il existe à la Bibliothèque impériale trois copies 
du même roman , écrites au xv e siècle. Le poëme d'Oxford est en 
vers de huit syllabes et à rimes plates. Ceux de la Bibliothèque 
impériale sont en grands vers et à tirades monorimes, et il paraît 
que le texte est plus ancien que celui d'Oxford, bien que la copie 
soit plus moderne 2 . 

Le roman à'Octavien a joui comme celui d'Orson et Valeniin, 
avec lequel il a quelque analogie, d'une grande réputation pendant 
le moyen âge. C'est l'histoire de deux enfants condamnés à périr 
avec leur mère, et miraculeusement sauvés pour devenir les héros 
des aventures les plus merveilleuses. 

Les deux fils d'Octavien , empereur de Rome, exposés dans une 
forêt avec leur mère, faussement accusée, sont enlevés des bras 
de celle-ci: le premier, nommé Florent, par un singe, et le 
second, nommé Oclavien, comme son père, par une lionne. Voici 

1 On ne pourra publier le grand poëme des Quatre fds d'Ajmon sans tenir 
grand compte des manuscrits d'Oxford. 

Les manuscrits de Paris sont, d'après une note que l'on a eu l'obligeance de 
me transmettre, au nombre de cinq : 

Bibl. imp., ancien fonds français, 7,182 ; 

7>i83; 
7 ,i86 33 (Cangé8). 

Allière 3q. 

• Arsenal BLF 2o5 6 4°. 

Celui de Montpellier, bibl. de la faculté de médecine, 247 ; 
Celui de Venise, bibl. de Saint-Marc, ms. franc., 16 (voir Romwart, 86); 
Enfin, celui de Metz, dont M. Mone a publié 25o vers environ, dans son 
Anzeiger (Sechsier Jakrgang, 1837). 

C'est d'après le manuscrit de Paris 7182 que M.Bekker a publié les 1 ,oA4 vers 
qui se trouvent en tête de son poëme provençal de Fer à bras. 

2 i°Bibl. imp., ancien fonds français, 7535 (Cangé 29), 2,000 vers environ; 
2 S. F. 632°, (i5,520 vers environ); 

3° Sorb. 446, (17,300 vers environ). 
C'est le manuscrit S. F. qu'il faudrait publier en s'aidant des deux autres, et 
surtout de celui de la Sorbonne. 



— 136 — 

le récit sommaire de ce qui leur arrive, jusqu'au moment où la 
Providence leur fait retrouver leurs parents réconciliés. 

Florent est arraché au singe qui l'avait emporté par un cheva- 
lier, des mains duquel il tombe dans une troupe de voleurs, qui le 
vendent à un Français. Celui-ci le conduit à Paris et l'élève dans 
sa maison avec son propre fils. Florent manifeste, dès son plus 
jeune âge, son goût pour les exercices militaires, et, dès qu'il peut 
prendre les armes , il se trouve tout naturellement engagé parmi 
les guerriers rassemblés par le roi Dagobert pour repousser les 
attaques des Sarrasins, commandés par le soudan d'Egypte; 
Dagobert compte parmi ses alliés les rois d'Angleterre et d'Es- 
pagne. 

L'empereur Octavien vient aussi à son secours , et se trouve à 
Paris , par conséquent , en même temps que Florent. Le premier 
exploit de ce jeune guerrier le couvre de gloire ; il tue un affreux 
géant, qui est venu provoquer les chevaliers de Dagobert, et auquel 
le soudan d'Egypte avait confié sa fille Marsibelle. Florent, 
devenu digne par sa victoire de prendre place parmi les cheva- 
liers, conduit à Paris, dans un lieu sûr, la fille du soudan, dont 
il devient aussitôt épris, afin de la soustraire au pouvoir des Sar- 
rasins et à la tyrannie paternelle. Mais les mécréants parviennent 
à s'emparer de l'empereur et de Florent, qu'ils emmènent avec 
eux, après qu'ils ont été mis en fuite par saint Georges, accouru 
au secours de l'armée chrétienne. 

Pendant ce temps , qu'étaient devenus et l'impératrice et son 
autre fils? 

Lorsque, dans la forêt où elle avait été abandonnée, elle avait 
eu la douleur de voir son fils emporté par une lionne, elle s'était 
mise à la poursuite.de celle-ci et l'avait suivie toute tremblante, 
le long du rivage de la mer, pendant un espace de huit lieues. 
La lionne est attaquée par un dragon furieux, qui la poursuit, 
même à travers les flots de la mer, au milieu desquels elle s'est 
jetée avec son précieux fardeau, jusqu'à une île déserte où elle 
s'arrête. Là elle tue son ennemi, et peut enfin donner ses soins 
à l'enfant qu'elle nourrit de son lait. 

L'impératrice , de son côté , rencontrée par des marins qui par- 
tent pour la Palestine, s'embarque avec eux, et arrive précisé- 
ment dans l'île où se trouvent la bonne et le petit Octavien. Elle 
s'empare de l'un et de l'autre et, joyeuse d'avoir retrouvé son fils, 



— 137 — 

elle se réunit à une troupe de pèlerins qui se rendent à Jérusa- 
lem. C'est dans cette sainte retraite qu'elle s'établit avec Octavien. 

Vingt ans se sont écoulés. Le jeune homme n'a pas manqué, 
ainsi que l'avait fait son frère Florent, de manifester de bonne 
heure ses dispositions pour la guerre. Ses prouesses lui attirent 
les bonnes grâces du roi d'Acre, qui, apprenant de la bouche de 
l'impératrice elle-même le récit de ses malheurs, prend la déter- 
mination généreuse d'envoyer au roi Dagobert un secours de 
2,000 chevaliers syriens. Octavien et sa mère font voile pour la 
France avec l'armée auxiliaire, et débarquent au moment où les 
Sarrasins , frappés de terreur par saint Georges, ont pris la fuite, 
entraînant avec eux, comme on l'a vu plus haut, l'empereur Octa- 
vien et Florent son fils. Les chevaliers de Syrie se précipitent sur 
les infidèles et délivrent les deux prisonniers. 

Le plus heureux dénouement termine, comme dans les romans 
d'aventures, cette longue série de malheurs et d'épreuves. L'em- 
pereur Octavien retrouve avec bonheur sa femme, dont l'inno- 
cence a été depuis longtemps reconnue. Le soudan d'Egypte se 
converlit au christianisme et accorde, à la prière de Dagobert, la 
main de sa fille à Florent. (Voir aux pièces justificatives, n° 5, le 
commencement et la fin du poème. ) 

Cette histoire d'Octavien , plus connue sous le titre de Florent 
et Lion, fait partie de la collection des poëmes français du moyen 
âge, traduits en latin, en suédois ou en islandais, que possède la 
bibliothèque de Stockholm. Elle y est désignée sous le nom de 
Flores Saga ok Léo. M. Geffroy, qui la mentionne 1 , a trouvé dans 
la même bibliothèque la traduction à'Orson et Valentin, dont j'es- 
père, si j'en crois quelques indications dont je suis la trace avec un 
intérêt facile à comprendre , pouvoir retrouver le texte français 2 . 

J'ai, du moins, été assez heureux pour rencontrer, dans la 
bibliothèque d'un riche amateur de Londres, le très célèbre et 
très-intéressant poème du Bel inconnu 5 , toujours si vainement 
cherché dans les bibliothèques publiques de l'Europe, et que 

1 Archives des Missions scientifiques, rapport à M. le ministre de l'instruction 
publique sur les bibliothèques de Suède (IV e vol., p. i85, i855). 

2 La Société pour les anciens écrits a publié, à Stockholm, en i846, une tra- 
duction suédoise de ce poëme, sous le titre de Namlôs (l'anonyme) et Valentin, 
(Voir le rapport de M. Geffroy.) 

a Le Bel inconnu figure dans plusieurs romans de la Table ronde. Il est nommé. 



— 138 — 

MM. Paulin Paris et Victor le Clerc recommandaient tout récem- 
ment encore aux investigations des admirateurs de nos vieilles 
poésies nationales. 

Dans un manuscrit , petit in-folio en vélin , écrit au recto et au 
verso, sur trois colonnes , dont l'écriture doit être de la première 
moitié du xm e siècle, sont conservés, à îa suite de quatre poëmes 
de Chrestien de Troyes, Lancelot, Erec et Enide, le Chevalier au 
lion et le Chevalier a la charrette (texte excellent) : le roman de 
Fergus, par Guillaume, clerc de Normandie , publié par M. Fran- 
cisque Michel, d'après un manuscrit du Musée britannique; YAtre 
périlleux, analysé dans la Bibliothèque des romans, sur une traduc- 
tion en prose du xv e siècle; le Roman de Gombault, que je crois 
inconnu, ainsi que celui de la Vengeance Raguidel, dont je n'ai vu 
le titre nulle part, et qui se distingue, comme presque toutes les 
compositions appartenant au cycle de la Table ronde, par un 
style clair et attachant, par le talent de narrer que possèdent, à 
un si haut degré, les trouvères de cette époque; enfin Giglan, ou 
le Beals desconneus, dont son heureux propriétaire m'a permis 
de prendre une copie, et qu'il m'autorisera à publier prochaine- 
ment, je l'espère. 

Au mois d'octobre 1777 , l'auteur de la Bibliothèque des romans , 
mettant la main sur un roman en prose, imprimé en i53o, sous 
ce titre : Giglan, ou le Bel inconnu, fils de messire Gauvain, qui fut 
roi de Galles, et de Geffroy de Mayence, son compagnon, proclamait 
cet ouvrage comme le plus rare et le plus introuvable des romans 
de la Table ronde. Le poëme français qui avait pu servir à cette 
malencontreuse traduction , dans laquelle étaient confondues deux 
histoires tout à fait étrangères l'une à l'autre , peut être considéré 
comme bien plus rare encore. La bonne fortune qui me l'a fait 
rencontrer suffirait pour me consoler de n'avoir pu faire en Angle- 
terre un plus long séjour. 

La traduction en vers anglais, de Giglan, ou le Bel inconnu, 
dont on a fait sir Lybius diaconus, est citée par Warton, comme 
se trouvant à la bibliothèque Cottonienne (Caligula A. 2.), et le 
savant Anglais en a tiré un passage, signalé déjà par Ghaucer 
comme ayant joui d'un succès populaire au xm e siècle. 

dans le roman de Jaufre : E fo i lo belo dcsconegulz. (Raynouard, Lex. roman, 
t.I,p. ig.) 



— 139 — 

Voici le sommaire du poëme français : 

Pour complaire à la dame qui le tient en sa baillie, l'auteur a 
composé son roman , « extrait d'un moult beau conte d'aventure. » 

A Carléon, « qui sied sur mer, » Arthur réunit une nombreuse 
assemblée , à laquelle assistent presque tous les héros de la Table 
ronde. 

Un chevalier, « qui porte d'azur au lion d'hermine, » se pré- 
sente devant le roi et le prie de lui accorder la première demande 
qu'il lui fera. Arthur y consent. On le fait asseoir à la table du 
festin, puis Arthur envoie Béduier pour lui demander son nom. 
-—Mon nom ? Je n'en ai point. Ma mère ne m'a jamais appelé que 
beau fils. — Eh bien ! puisqu'il ne sait pas son nom , répond le 
roi , qu'il s'appelle le Bel inconnu. 

En cet instant, arrive une pucelle « gente de cors et de vis belle, » 
qui vient prier le roi Arthur de lui donner le plus brave de ses 
chevaliers. Seul , il devra délivrer de douleur, en affrontant les plus 
grands périls, sa maîtresse, la fille du roi Gringars. Aucun des 
chevaliers n'ose s'exposer à une aventure qui paraît offrir peu de 
chances de succès. Le Bel inconnu déclare, d'un ton résolu, qu'il 
est prêt à marcher. Le premier mouvement du roi est de refuser. 
Comment pourra-t-il, jeune et inexpérimenté comme il est, 
rendre le service qu'on demande ? Le Bel inconnu insiste ; et Arthur 
est obligé de tenir la parole qu'il a donnée. Mais la messagère, la 
demoiselle Hélie, trompée dans ses espérances, éclate en repro- 
ches amers contre Arthur et la Table ronde , qui n'envoient au 
secours de sa maîtresse que le plus faible et le plus jeune des 
chevaliers. Elle part suivie de son nain Tidogolains. 

Le Bel inconnu s'empresse de revêtir ses armes, et s'élance avec 
Robert, son écuyer, à la poursuite de la demoiselle. Il l'a bientôt 
atteinte. Malgré ses dédains , il marchera à ses côtés et saura bien 
lui prouver qu'il n'est inférieur à aucun des chevaliers de la Table 
ronde. 

Il triomphe d'abord, au gué périlleux, d'un vaillant chevalier 
nommé Bliobliéris, qui veut lui disputer le passage, et qu'il en- 
voie à la cour d'Arthur « pour y tenir prison. » Il dira au roi qu'il 
vient de la part du Bel inconnu, qui l'a vaincu et désarmé. « Vous 
voyez bien, Mademoiselle, dit alors le nain à sa maîtresse, que 
vous aviez grand tort de mépriser un si vaillant chevalier. — Nous 
verrons bien, reprit-elle, attendons la fin. » 



— 140 — 

Les quatre voyageurs s'arrêtent pour prendre du repos au milieu 
d'une forêt. Ils y passent la nuit couchés les uns auprès des autres 
sur l'herbe verdoyante. Au point du jour le jeune chevalier est 
éveillé par la voix plaintive d'une femme, et malgré les efforts 
qu'on fait pour le retenir, il marche à son secours.. Il tue, après 
un combat terrible , deux géants hideux qui se préparaient à faire 
brûler, dans un brasier ardent, une jeune fille dont ils s'étaient 
emparés. Hélie, émerveillée , demande humblement pardon au Bel 
inconnu d'avoir pu douter un seul instant de son courage et de la 
vigueur de son bras. La jeune fille qu'il a arrachée des mains de 
ses ravisseurs est Clarie, sœur de Saigremor. Elle remercie 
en pleurant son libérateur, et le gentil Robert, qui sert à la 
fois de keus, de sénéchal, de bouteiller, de maréchal, de cham- 
bellan et d'écuyer, leur prépare un magnifique repas avec les 
mets que les géants avaient mis en réserve pour eux-mêmes. Tous 
ensuite se remettent gaiement en route. 

Mais voici venir trois chevaliers bien armés : ce sont Helluin 
des Grayes, le sire des Hayes et le sire Guillaume de Sallebrant, 
qui, au moment où ils arrivaient au gué périlleux, avaient ren- 
contré leur ami et compagnon Bliobliéris, lequel, prisonnier sur 
parole, se rendait tristement à la cour du roi Arthur. A la nou- 
velle de sa défaite ils s'étaient mis à la poursuite du vainqueur, 
déterminés à lui faire payer cher son triomphe. Tout à coup, 
Robert les aperçoit descendant tous les trois le long de la roche 
de Vaucouleurs — «Armez-vous, mon maître, s'écrie-t-il. » Mais 
l'un des chevaliers est déjà près du Bel inconnu , qu'il va frapper 
de sa lance. Hélie accourt et lui demande depuis quand trois che- 
valiers viennent assaillir à la fois un homme désarmé? Le Bel in- 
connu se hâte de se couvrir de ses armes, et combat l'un après 
l'autre les trois chevaliers, qui sont vaincus, crient merci et vont 
rejoindre Bliobliéris à la cour du roi Arthur. Mais, avant de 
s'y rendre, le sire des Hayes ira conduire au manoir pater- 
nel la jeune demoiselle arrachée au pouvoir des deux géants ter- 
rassés. 

Ici le poète suspend son récit et parle de son amour et de sa 
fidélité pour sa dame, qu'il n'ose pas encore appeler s amie, mais 
qu'il croit pouvoir du moins nommer la moult aimée. 

La petite troupe continue son voyage, et va chevauchant à tra- 
vers la forêt pour arriver à la ville où gémit la belle dame que 



— 141 — 

doil délivrer le vaillant chevalier. Un cerf passe tout auprès, pour- 
suivi par des chiens et des chasseurs, après lesquels s'avance len- 
tement un tout petit bracet blanc, « un peu plus grand qu'un er- 
niinet, » qui s'arrête et laisse voir une épine enfoncée dans sa 
patte. Hélie descend de son cheval, se saisit du chien et l'emporte 
malgré les instances que lui fait le Bel inconnu , auquel elle répond 
qu'elle gardera le chien pour deux excellentes raisons, parce qu'il 
est beau, et parce qu'elle a envie de l'avoir. Ce caprice devient 
l'occasion d'un nouveau combat contre le chef des chasseurs, qui 
s'appelle l'Orgueilleux de la Lande, et qui est vaincu à son tour. 

L'Inconnu, Robert, Hélie et son nain aperçoivent en sortant du 
bois un coslel d'où descend, pour venir à leur rencontre, une 
dame richement vêtue et d'une beauté ravissante, Elle leur apprend 
que celui qu'elle aimait a été tué par un chevalier redoutable qui 
habite le château. Là se trouve, dit-elle, un épervier perché sur 
un bâton d'or. La demoiselle qui pourra s'en emparer sera pro- 
clamée la plus belle; mais elle devra se faire accompagner par un 
chevalier assez hardi pour oser se mesurer avec le maître de l'é- 
pervier. La pauvre demoiselle, désireuse d'obtenir le prix de la 
beauté, avait conduit à ce château son ami, qui avait succombé 
dans une lutte inégale. — « Je le vengerai, et vous serez reconnue 
comme la plus belle ! » dit l'Inconnu , qui trouve l'occasion d'un 
nouveau triomphe. Grifflet, le fds d'O, est terrassé en effet; et 
comme l'Inconnu apprend que la jeune fille pour laquelle il vient 
de se battre est Marguerie, la fille du roi d'Ecosse Agolant, il la 
fait conduire chez son père par un chevalier dont la valeur et la 
loyauté sont éprouvées. Hélie reconnaît en elle sa cousine; elle 
lui fait de tendres adieux: «Je ne sais, dit-elle avec sensibilité, 
si jamais je vous reverrai, mais je vous aimerai toujours! » 

De nouvelles aventures sont réservées au Bel inconnu. Il arrive 
avec ses compagnons à un château merveilleux, au château de Vile 
d'Or. Une fée d'une grande beauté l'habite; elle connaît les sept 
arts, la magie et l'astronomie. Les voyageurs aperçoivent en fré- 
missant, attachées aux murailles du château, des têtes couvertes 
de leurs heaumes. Ce sont les têtes des chevaliers qui ont osé atta- 
quer le gardien de ce lieu. Il n'y en a pas moins de cent quarante- 
trois, tous fils de comtes owde rois. 

Depuis sept ans, le terrible chevalier qui les a vaincus est maître 
de l'île d'Or et de la belle dame qu'il y retient prisonnière. S'il 



— . 142 — 

peut triompher pendant deux ans des guerriers qui se présente- 
ront pour le combattre, il lui sera permis de l'épouser. Mais Man- 
ger le Gris a trouvé son maître dans le Bel inconnu. La victoire 
donne à celui-ci le droit de devenir l'époux de la fée et le seigneur 
de tout le pays. La beauté , les grâces et le tendre sourire de la 
fée lui inspirent un amour qui le retiendrait à l'île d'Or, si le de- 
voir ne l'appelait ailleurs. N'a-t-il pas pris en effet l'engagement 
d'aller secourir la fille du roi Gringar? Malgré les tendres protes- 
tations de la belle fée, qui fait tous ses efforts pour le retenir, le 
Bel inconnu s'arrache avec un profond regret à ces lieux enchan- 
tés, et dès le lendemain matin il se met en route pour se diriger 
vers la citée Gastée, où doit s'accomplir la mission dont il s'est 
chargé. 

Nous n'en sommes encore qu'au tiers de ce charmant poëme. 
Pour faire le récit des merveilleuses aventures dans lesquelles s'en- 
gage le Bel inconnu, et des exploits par lesquels il doit mener à 
bonne fin son audacieuse entreprise , l'auteur a recours à toute la 
richesse de son imagination , toutes les grâces de son style. 

La description de la ville Gastée et celle du palais enchanté où 
la fille du roi de Galles est retenue, les incidents extraordinaires 
qui se succèdent rapidement, et dont la mise en scène est vrai- 
ment très-remarquable; les combats terribles que livre le Bel 
inconnu, le triomphe du héros, la reconnaissance de la prin- 
cesse, la joie des habitants, qui veulent avoir le beau chevalier à 
roi et à seigneur, tout cela compose une suite de récits dans les- 
quels le poëte déploie, avec l'imagination la plus riche, le talent 
le plus souple et le plus flexible. Mais le bel inconnu, à qui une 
voix mystérieuse a fait connaître qu'il est fils du brave cheva- 
lier Gauvain et de la fée aux Blanches-Mains , et qui a appris en 
même temps que son véritable nom est Giglan , déclare ne pou- 
voir devenir l'époux de la princesse qu'il a délivrée , avant d'avoir 
obtenu le consentement du roi Arthur. 

Et puis un autre motif, un motif bien plus puissant, l'empêche 
d'accepter l'offre qui lui est faite : il ne peut oublier la fée de l'île 
d'Or, qui a allumé dans son cœur une passion violente. Tandis 
que la fille du roi de Galles se rend, avec toute sa cour, auprès du 
roi Arthur, où le Bel inconnu s'engagera la rejoindre bientôt, un 
sentiment irrésistible l'entraîne vers la demeure de l'enchante- 
resse, qu'il se repent d'avoir quittée si brusquement. Au milieu 



— 143 — 

des délices de l'île d'Or, dans la peinture desquelles le poëte , comme 
les auteurs des romans du même genre, s'abandonne avec beau- 
coup trop de complaisance au besoin de tout décrire, Giglan, 
comme Renaud dans le palais d'Armide, oublierait pour toujours 
et la fille du roi de Galles, la blonde Esmérée, et les combats et les 
chevaliers de la Table-Ronde. Mais, pour l'arracher aux charmes 
de la volupté, le trouvère français, dont s'est inspiré sans aucun 
doute l'auteur de la Jérusalem délivrée, fait pénétrer jusqu'au 
héros un jongleur qui lui apprend qu'un tournoi va s'ouvrir, 
et que les plus braves chevaliers du monde s'y sont donné rendez- 
vous. 

Je ne connais pas, dans les divers poëmes de ce cycle, de 
tournois qui puissent soutenir le parallèle avec celui dans lequel 
Giglan triomphe de tous ses rivaux. Les combats et le prestige de 
la gloire effacent le souvenir de la fée de l'île d'Or, et le vaillant 
fils de Gauvain, devenu l'époux de la princesse de Galles, va 
prendre possession de la couronne que ses exploits lui ont méritée. 

Tel est ce poëme, dont l'auteur, qui se nomme dans les der- 
niers vers, est Renaud de Beaujeu, digne, j'en suis persuadé, de 
prendre une place distinguée parmi les poètes qu'a produits le 
xm e siècle, si fécond en aimables conteurs. 

Si la pensée toute patriotique de réunir en un seul corps nos 
poètes du moyen âge, pensée qui devait tout naturellement être 
conçue par Votre Excellence , Monsieur le Ministre , est réalisée 
grâce à votre puissante intervention , Le Bel inconnu, dont je trans- 
cris quelques fragments à la suite de ce rapport, y figurerait, je 
n'en doute pas, d'une manière honorable. (Voir aux pièces justi- 
ficatives, n° 6.) 

Je serais heureux, Monsieur le Ministre, d'offrir, pour ce sujet 
comme pour tout autre, mon humble concours aux savants ap- 
pelés par Votre Excellence à sauver de l'oubli , dans une collec- 
tion monumentale, les antiques productions du génie national. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 

C. Hippeau, 
Caen, 25 janvier 1 856. 



U4 — 



DOCUMENTS ET PIECES JUSTIFICATIVES. 

N° I. 

Traduction dd psautier h 

I. 

Boneure barun chi ne alal el cunseil des feluns et en la veie 
des pécheurs ne stout, et en la chaere de pestilence ne sist. 

Mais en la lei de nostre seignur la sue volunted, et en la sue 
lei purpenserat par jurn et par nuit. 

E iert ensement cume le fust qued est plantet de juste le decurs 
des ewes , ki dunrat sun froit en sun tens. 

E la fuille ne decurrat, e tûtes les coses que il unques ferad 
serunt fait prospres. 

Nient eissi li felun, nient eissi : mais ensement cume la puldre 
que li venz getet de la face de la terre. 

En purico ne surdent li felun en juise, ne li pecheor el cun- 
seil des dreituriers. 

Kar le seignur cunuist la veie des justes, et l'eire des feluns pe- 
rirat. 

II. 

Pur quei frémirent les genz et li pople purpenserent vaines 
coses? 

Le rei de terre estourente li prince sei asemblerent en un : en- 
contre nostre seignor e en contre sun Crist. 

Derumpums les lur liens e degetums de nus le juch de els. 

Chi habitet es ciels les escharnirat, e noslre sire les subsan- 
nerat. 

Lors parlerat a els en sa ire, e en sa furur les conturberat. 

Mais je sui establit reis de lui sur syon , sun saint munt preechanz 
sun cumandement. 

Nostre sire dist a ? mei : tu es li miens filz, jeo oei te engen- 
drai. 

1 M. F. Michel a, dans le rapport qu'il a adressé à M. le ministre de l'instruc- 
tion publique en i838 , donné un autre texte des cinq premiers psaumes , tiré 
d'un manuscrit de Cambridge (Trinity Collège R, 17,1). 



— 145 — 

Requier de mei , e jeo dunrai a tei les genz de la terre la lue 
hereditet, et la toe possession les devises de terre. 

Tu governeras en verge ferrine e sis freindras ensement cume 
le vaisel de potier. 

E ore vos, reis, entendez, seiez apris, vus chi jugiez la terre. 

Servez a nostre seignor en crieme : e si esleeciez a lui ot trem- 
blur. 

Pernez discepline , que nostre sire alcune fiede ne s'icurst e pé- 
rissiez de la juste veie. 

Cume la sue ire esprendrat en brief tens , beneurez tuit icil 
Ici en lui se fient. 

III. 

Sire, a quei sunt multipliet cil ki mei trublent? mult s'esdrecent 
en cuntre mei. 

Mult dient a la meie aneme : nen est salut a lui en sun Deu. 

Mais tu , sire , ies li miens receurre et la meie glorie eshalcanz 
mun chief. 

Jeo cria a nostre seignur par ma voiz , e il me oit de sun saint 
mont. 

Je dormi e si sumeillai e relevai ; kar nostre sire me recout. 

Ne crendrai milliers dépeuple avirunant mei : esdrece te, sire, 
li miens Deu ; fai mei salf. 

Kar tu as ferut tuz contrarianz a mei senz achaison; les denz 
des pecheors tu as atriblet. 

Le nostre seignur est saluz ; e sur tun people la tue benei- 
cun. 

IV. 

Quant jeo apeloue, Deus de la meie justise me oit; 

En tribulaciun tu purluignas a mei. 

Aies merci de mei, e oies la meie oreison. 

Li fil des humes, des que a quant serez vus de grief cuer? 

Pur quei amez vus vanitet et querez menconge? 

E sachiez que nostre seignur at fait merveilleus sun saint : 
nostre sire me orrat, quant jeo crierai a lui. 

Jraissiez vus, e ne vulliez pechier : les choses que vus dites 
en voz cuers, en vos liz aiez compunctiun. 

MTSS. SCIENT. V. > » 



— 146 — 

Sacrefiez sacre fise de justise e espérez el seignur; mult dient i 
Chi nus demustret bones choses? 

Seignet est sur nos la lumière del tun vult, sire; tu dunas leece 
el men cuer. 

Del fruit del frument, del vin e del sun olie sunt imiltipliet. 

En pais en ice meisme : donnerai e reposerai. 

Kar tu , sire, senglement en espérance establis mei. 

V. 

Les meies paroles o tes oreilles reçois, sire; entent le meie cla- 
mur. 

Entent a la voiz de la meie oreisun, li miens Reis e li miens 
Deus. Kar je urerai a tei , sire ; le matin orras la meie voiz. 

Le matin esterai a tei, e verrai :4car tu es Deus nient voillant 
felunie. 

E dejuste tei ne habiterat malignes; ne ne parmainderont li 
torcunier devant tes oilz. 

Tu hais tuz ki ovrent felunie; perderas tuz cels chi parolent 
menconge. 

Home de sancs e tricheur nostresire ferat abominable, mais jeo 
en la multitudine de la tue miséricorde. 

Jeo entrerai en ta maison ; e aorerai el tun saint temple en la tue 
crieme. 

Sire, demeine mei en ta justice; pur les miens enemis, dreu 
el tuen esguardement la meie veie. 

Kar verited nen est en lor bûche; lur cuer est vain. 

Sepulchre aovranz estli guitron de els; par lur langues triche- 
rusement faiseient : juge cels, Deus. 

Decheent de lur cogitatiuns; selonc la multitudine de lur im- 
pietez, débute icels : kar il entarierent tei, sire. 

Esleecent sei tuit ki espeirint en tei; en parmenabletet s'esjoi- 
ront; e tu habiteras en els. 

S'esglorierunt en tei tuit ki aiment le tuen num; kar benistras 
al juste. 

Sire, sicume de l'escut de la tue bone volunted, curonas nos. 



— U7 — 



N° 2. 



LOIS DE LA CITE DE LONDRES. 



Kikunkes ad sa terre en Lundres et ternie passe de sa censé 
rendre, il poet, par la lei de Lundres, prendre nam en son lié e 
leissier le par piège. E si nul sîgnurage ne velt le nam prendre, e 
il s'en plaigne al Vescunte, si deit le Vescunte faire nam prendre, 
com en la socne le roi, et laisser par piège. 

Si l'om se claime al Vescunte de dette, le Vescunte le deit su- 
mundre al Husteng. Si il sursiet, ke il n'i vienge, si li deit Tom 
jugier le viez jugement. E quel est le vielz jugement? « Se il meint 
en la socne, le rei deit prendre un nam de xl sol. et laisier le 
par plége. E se il meint en socne de iglise , u de Barun , le Veskunte 
le deit guaitier el chemin le rei, e mettre le par pleige. » Kar tel 
est le vielz jugement. 

Si l'om se claime al Veskunte de bature u de medlée; si sanc i 
ad, u plaie, si deit le Veskunte venre là, e mètre le malfaitur par 
piège par le sanc; et les Aldremans dirunt si le rei deit aveir le 
plai, u le Veskunte. Si plai sunt en la curt le rei, ço est à saveir 
en Husteng, et l'encupeur nume testemonies devant défense, ices 
testemonies santperduz par la lei de Lundres; kar il santferfend, 
ço est à dire, ne sunt pas à dreit numez. Se li testemonie sunt à 
dreit numé, donc deit l'om jugier que il viengent avant la quin- 
taine, e sulunc ço que il parlerunt, les Aldermans en durront 
dreit. 

E se il avient dedenz celé quintaine ke li uns de ces testemonies 
murge, celui qui vifs est pruvera son testemonie par serrement, 
e de iluec si ierl menez sur la tumbe al mort, e la jurra que, se 
il fust vif, tel testemonie porteroit. 

E se li uns gist malade, ki il ne i puisse venir, dune deit le Ves- 
kunte prendre quatre preudhomes dedenz les quatre bancs del 
husteng, e là envéer, pur oir sun serrement, se il faire le velt. 
Eissi aurunt les testemonies deraisné, e se le malades ne velt 
jurer, li encupez est desremiez. 

Si home forein deit faire serrement pur dette , u pur alkun mef- 
fait, il le deit faire sei setme, e se il nés poet aveir, dune deit il 
sul faire son serrement e partant se ierl alégé. Mais ço devez saveir 

M. 1 1 . 



— 148 — 

par la lei de Lundres, que nul marchant forein nen ad soçne, ne 
en Gildhalle ne aillurs. 

Vus devez saveir que en remeisuns, tant cum les cruiz sont hors 
de iglise, si niellée u malfait seit dedens la cite faite, ke ço est à la 
curune le rei. „ 

Nus mustrames là desus de nam prendre pur censé. Ore, si 
devez saveir que se il avient ke vostre tenant seit si povre que vus 
rien n'i truissiez, e vus dune saciez guaitier ke aucune rien li seit 
cumandée, cel poez bien prendre en nam; e cil le demande là u 
il le comanda; kar cumandise ne périst. Mes vus devez saveir ke 
l'uni nel poet pas faire par tuit; kar l'uni nel poet pas faire en 
seldes ne en maisun à fulun , ne en maison à teinturier, ne en 
maison à adobeur, u l'um comande multes choses pour teindre , pur 
aduber. 

Vus devez saveir ke terre que l'um vent et que l'um achate en 
Lundres, dedans Warde, ke l'alderman de icele Warde deit 
aveir la dreiture, ço est à saveir un besand d'or, u n sol. E saciez 
bien que nul socciriene ne doit rien prendre, par la lei de la Cité, 
fors gavel et wite. Li deit lum gagier. 

Se si avient que nul hume plaide par la lei de Lundres et li seit 
mestier de testimonies u de guarant numer, bien se gart que il les 
nnmt numeement par lur dreit num; et s'il issi nel fait, l'um li 
jugera nameles fremeles. 

Ore devez saveir que des terres graveletes dunt le landgable le 
rei est arieré, et n'est pas rendu en quaremme ne en la serveille 
de Pasche, devant le soleil escunsant, se le Veskunte les summunt 
al husteng, il deivent aveir treis sumunces par jugement. E se il 
ne se poent dereimier, la terre est graveïete. Si est le forfait à 
soldre e pulsoldre de cen solz, u la terre. 

E se si avient ke le Veskunle tant atende que irriement n'en 
seit fait, u jugement ne seit respetié, devant la feste seint Johan, 
par la lei de Lundres, ne deit pas jugement aveir, ne leplai de terre 
graveïete plaidier. 

E saciez que ceste loi unt tûtes les soenes de la Cité u l'um deit 
rendre langable en quaremme u en la serveille de Pasche, devant 
soleil escunsant. 

Co est la Ici as Loorengs. 
Cum li Looreng vendrunt à la riwère, si enramerunt lequel 



— 149 — 

veisseil que il vodront, et lerrunt lor enseigne, e s'il volent, si 
chanterunt lur kyrièle tusqu'al punt de Lundres, sulunc la vielz 
lei e pur leur estop, deivent il rendre le stop à denier. E icest veis- 
sel est apelé lopwin. E quant il aurunt passé le punt de Lundres, 
e il serunt venuz à rive, si atendrunt deus ebbes et un fîod. De- 
denz le terme de ices treis itides, deit le veskunte et le chamber- 
leng le rei venir à la nef; et se i ad veissele d'or u d'argent, de 
l'ovre Salemun, u pière précieuse, u pailles de Gostentinoble, u de 
Renesburg, u cheinsil, u walebrun de Maence, si l'prendrunt 
al oes le rei, pur les garne, par le pris des leals marchanlz de 
Lundres, e a quinzeine rendre lur deniers. 

E saciez que nul marchant ne puet entrer en la nefdedenz ces 
treis itides, por marchandise ferre, ke il ne seit el forfeit le rei de 
xl sol, fors del topwin. 

E se li Veskunte n'i vient, ne le chamberleng, dedenz ces treis 
itides, puis ke il serrunt venu à terre, e le Veskunte seit garni, li 
Loreng poent vendre e al très venir et schater senz forfait. E si ço 
est chiel, il prendrunt deus tonels, baslelonge e un devant, le 
meillur pur altretant cum l'om vendra le méein ; e le méein pur 
altretant cum l'om vendra le peiur. 

E si ço est hulk u altre nef, un tunel devant e l'ai Ire deriere, le 
millur pur altretant cum l'uni vendra le meein, et le meein pur 
altretant cum l'om vendra le peiur. 

E saciez que li Loereng ne poent vendre lur vin à détail, avant 
de cest premier veissel; mes, par la nuit e par demi nuit, puent 
il vendre, e nient altrement. 

Quant le Veskunte et le Chamberleng i averunt esté, dune à 
primes enterunt li marcheant de la cité de Lundres, e achaterunt 
lur marchiez e après els, cil de Greneford; e après els, cil de 
Wincestre et puis oltres marcheanz cumunement. Sulunc la lei, 
ne puet nul marcheant Loereng remaindre en la cité plus de 
xl jorz, pur marchandise mener, si orre nel desturbe u vent, u 
mal, u por dette, se l'un le deit u détient. 

Ne nul Lohereng né peut aler en marchandise hors de la cité, 
à marchié ne afaire, pur quei que il ait deslié e une nuit esté en 
la cité, avant des quatre mers de la cité, ço est à saveir, Starlford, 
c Sanford , e Mich tebrige , e Bolkcire. 

Li Loereng qui en la nef remainent, e lur aveir i vendent, e 
ne passent la rue de Thamisc, ne le Wers, pur altre ostel prendre 



— 150 — 

en la cité, il ne durrunt altre eschawinge, fors la costume del vin, 
ço est à saveir, le cornage, et denier de chascun tunel. 

Si il ad Loreng qui veulle sun aver porter sus, e passe le Werf, 
e la rue de Thamise , e se il se départe de la nef, e il prenge os- 
tel en la cité, e son aveir seit ensemble od lui porté, celui est al 
eschawinge le rei. E celui deit feire saveir al Veskunte u il iest 
herbergie, e cil marcbeant deit atendre le Veskunte très jorz pur 
deslier ; e si le Vescunte n'i vient , puis qu'il li aura fait saveir de- 
denz ces treis jorz, le marcheant poet deslier e vendre sans fors- 
fait. Mais il ne poet nient vendre ses dras à détail fors la pice 
entère; ne nul Loereng ne poet achater leine deffeite, ne vinz 
descusuz en tonnels, ne dehors, ne nul fresche pel, ne fres quir, 
ne pels d'aignels desbrochez, que il ne seit el fordfeit le Vescunte. 
Ne nul Loereng ne put achater plus ke treis vifs porcs a sun man- 
gier. E se il s'est forfait e clamif i ait, donc deit il par la lei de la 
cité de Lundres estre à dreit en la cort le rei, ço est à saveir el 
husteng. 

Co est la cumune lei es humes l'empereur d'Alemaigne que il 
poent herbergier dedenz les murs de la cité de Lundres, la o il 
voldrunt, fors cil de Tiele, et de Brune et de Anwers, ne passe- 
runt le punt de Lundres, se il ne veulent estre forfait par la lei 
de Lundres. S'il mit mercerie , il poent vendre quarlrun de peivre, 
quartrun de cire, quartrun de cummin, et la duzeinne de fus- 
teine u demie ; et li trônes dunt il peserunt deit estre de xxii clous. 

Li Noreis unt bohsache, ço est a saveir suvir tut l'an; mes ce 
deveiz saveir que hors de la cité ne poet aler en nul lui pur mar- 
chie faire ne a nule feire. 

Li Daneis unt bohsache, ce est à saveir suvir tut l'an; mais il 
unt la lei que cil d'Engleterre unt; kar il poent par la lei de la 
cité de Lundres aler par tut en Angleterre à feire e à marchie. 

Treis Folkesimoz Ihevelf sunt en l'an. Li uns si est à la feste 
sein t Michiel , por saveir qui est Veskunte, e pur oir sun cumman- 
dement ; li autre, si est al Noël , pur les guardes tenir; le tierz si 
est à la fese seinl Johan, pur garder la cité d'arsun, pur la grant 
sekgresse. 

Si nul home de Lundres sursiet nul de ices folkesimoz, si est 
il forfeit le rei, de xl sol. Mais par la lei de Lundres, deit le Ves- 
cunte faire demander celui que il voldra saveir mun se il i est, u 
num. 



— 151 — 

Se nul est que là ne seit, e là seit demandé, celui deit l'omsu- 
mundre al Husteng, si Fdeit l'oni mener, par la lei de la cité. Si 
le prodome dit que il n'i fud pas sumuns, co deit l'om saveirpar 
le bedel de la guarde. Si le bedel n'ad nul allre testimonie, ne 
aveir ne deit, fors le gros seint que l'om sune à folkesimot, à 
seint Pol. 

N° 3. 

TROIS SERMONS DE MAURICE DE SDLLY. 

1. Sermon pour le troisième dimanche après Pâques. 

Mulier cum parit animi tristitiam habet; cum aulem 
peperit jam non nieminit doloris, propter gaudium quod 
natus est homo in mundo. 

Nostre sires Diex, qui seut bien que li cuer de ses aposteles 
estoient triste et torblé par se passion, si les conforta; si com li 
Ewangilles d'ui dist, et si lor dist, al joesdi absolut, le soir devant 
sa passion: « Voirement, dist-il, vos plorés, et li monde aura 
joie. » (Le monde apele-il les bornes qui plus aiment cest monde 
qu'il ne font N. S. D., ne sa glore.) «Vos plorés, fait-il as apos- 
teles, et li mondes aura joie. Mais ne vos esmaiés mie : vostre tris- 
tesse meterai à joie, et tel joie, que ja nel perdrés et que nus ne 
vos porra tollir. » 

Si lor dist une samblance, et de la tristre dolor que il doivent 
avoir en cest siècle, et de la joie qu'il doivent avoir en l'autre. 

« La feme , quant ele doit enfanter est triste , por ce que l'eure 
de l'anguisse et de son mal vient; mais quant ele a enfanté, si ne 
le membre de sa dolor, por la joie qu'ele a de son enfant. Autresi 
aurés vos ore tristèche; mais vostre tristèche sera mue en joie. »> Si 
com il lor dist, ainsi lor avint. Car il furent tristre de sa passion 
que il soffri à l'endemain, et furent en grant dehait, dus qu'ai 
lier jor, que il le virent relevé de mort et que il le virent, le jor de 
l'Assencion , monter es chiels; et qu'il, au jor de Pentecoste lor en- 
voïa le Saint-Esperit, dont fu lor tristèce muée en joie, que il 
jamais ne perderont; et meismement quant il, ens fins de lor 
vies, les tramist de la dolor de cest monde en la joie de paradis, 
dont fu lor dolor et lor tristèce muée en joie, que jamais ne per- 
deront. 



— 152 — 

Segnor et dames, prendons garde as aposteles et, à lor exemple, 
plorons nos péciés en cest siècle; soffrons debonairement les con- 
traires et les anuis et les domages s'il nos avienent; despisons la 
vaine gloire de cest siècle, les malvais délis de quoi il se délitent 
en cest siècle, qui cest siècle aiment et qui n'atendent autre joie, 
ne requièrent, se celui non que il voient as iex del cuer. Car se 
nos voulons conquerre la joie del siècle qui est avenir, il nous co- 
vient la malvaise vie de cest monde déguerpir, si com clist la 
S. Escripture. Car cil qui voelent estre ami de cest siècle, se de- 
vienent anemi nostre Segnor. Despisons donc la vaine joie de cest 
siècle, por avoir la joie del chiel, por avoir celé joie que iex ne 
puet veoir, ne oreille oïr, ne cuer d'orne ne puet penser com grande 
ele est, et quant plus Famés, plus le rcquerés volentiers. 

Si vous en dirons un mult bel example. 

11 fu jadis 1 bons hom de religion, qui sovent proioit Dieu en 
ses orisons, qu'il li otroiast à veoir aucune chose de la grant joie 
que il pramet à cels qui lui aiment, et N. S. D. l'en oï. Car, si 
com il fu i fois en an angle del mostier, et ce fu devant le jor, si li 
envoia N. S. D. un angele, en samblance d'oisel, si s'assist de- 
vant lui, et quant il regarda cel angele et il ne savoit mie que 
c'estoit angeles. Si chéi si en son esgart et en la beauté de lui, 
que il oblia quanque il avoit veu cha en arière. Si se leva sus, 
por prendre l'oisel, dont il estoit moult covoitiés, et si com il 
vint près de lui, si s'envola i poi plus loin. Que vos feroi-je lonc 
conte? Li oisiaus traïst tant le bon home et mena od soi tant, 
que avis li fu qu'il fu issus de s'abéie en i. biau lieu, droit en 
un bois , et si estoit avis au bon home que il estoit en i bois et 
voloit prendre l'oisel; et li oisiaus s'envola sor i. arbre; si com- 
mencha à chanter, qu'onques nule riens ne fu si doce à oïr; 
dont s'estut li bons hom, et regarda la beauté de l'oisel et escouta 
la dochor de son chant, et si ententievement, qu'il en oblia totes 
choses terrienes. Et quant li oisiaus out tant chanté comme à 
Dieu plot, si s'envola, et li bons hom commencha à repairier a 
soi meisme à heure de miedi, — DiexJ pensa-il, je ne dis hui 
mes heures! comment les recommencerai-je hui mes? Et quant 
il regarda vers s'abéie, si ne le reconut mie; ains li sambloient 
les plusor choses remuées : « Hé Diex! dit-il, u sui-je? en est ce ci 
m'abéie dont je issi-je hui matin? 

Il vint à la porte; si apela le portier par son non. «Oevre, 



— 153 — 

dist-il , la porte. » Le portier vint à la porte, et quant il vit le bon 
home, si ne le conutmie, ains li demanda qui il estoit. «Je sui, 
dist-il, 1 moines de léans; si voil léans entrer. » « Si m'aïst Diex, 
dist li portier, vous n'estes mie moines de céans. Quant issistes 
vos de céans? » Il respondisl : « Je hui matin , « Si m'aïst Diex, dist 
li portiers, je ne vos connois mie à moine de céans! » 

Quand li prodom oï ce , si fu tos esbahis et esperdus. « Faites- 
moi , fait-il , venir le portier; car vos n'estes mie portier de céans. » 
Li portier respondi : « Céans n'a portier se moi non ; et vous me 
samblés 1 home qui n'estes mie bien assenés, quant vous vous 
faites moines de céans. » « Si sui, dist-il, voir; faites-moi venir l'abé 
et le prieus ; si parlerai à els. » L'abés et li prieus vinrent à la porte ; 
mes il nés connut mie. « Que demandés vous, font-il , beau sire? » 
«Je demande, dist-il, l'abé et le prieus de chéans : n'est ce ci li 
abéie de c'est S 1 (si noma le saint de l'abeie.) » « Oil , dit le por- 
tier. » « Dont sui je moine de céans. » 

Atant li abés et li prieus li demandent : « Que demandes vous , 
beau sire! » «Je demande, dist-il, l'abé et le prieus de céans; à qui 
je voil parler. » « Cesomes nous ; véés-nous ci. » « Non estes, dist le 
bons hom. Je ne vous vis oncques mais. » « Quel abé et quel prieus 
demandés vous donques? et qui connoissiés vous céans? » « Je dé- 
niant, fait il, 1 abé et î prieus ki ensi orentànon. » 

Et quant il oïrent ce, si connurent bien les nons de cels. Si li 
disent: «Bons hom, cels que vous demandés, sont mort, passé a 
iii c ans! ore gardés u vous avez esté et dont vous venés, et que de- 
mandés ? » 

Dont s'aperchut li bons hom de la merveille que Diex li avoit 
faite par l'oiselet, et com gent il l'avoit mené fors de s' abéie. Dont 
• s'aperchut-il que N. S. D. li avoit mostré une partie de la joie que 
li ami de Dieu auront es chieus. Si s'esmerveilla moult de ce que 
ecc ans ne s'estoit esveillés, ne n'avoit vesteure usée ne solers de- 
peciés, Dont l'enmenèrent li abés et li prieus por obédience. 
Quant il furent en chapitèle, que il lor reconeust la vérité de 
la chose où il avoit esté, et comment, dont lor conta li bons 
hom tote s'aventure de chief en chief. 

Seignor et dames, ore esgardés com est grans li beautés et la 
dolçors que N. S. D. donc à ses amis es ciels, quant la beauté de 
cel honorable angèle qui aparut au bon homme en semblance 
d'oiscil, et li chans fut si bons et si dois, qne li bon hom qui l'es- 



— 154 — 

garda et escouta ccc ans, ne le quida avoir escouté c'une pièce 
del jor. 

Or soffrons donques les tristéces; despisons les joies de cesl 
siècle; desevrons les joies de cest siècle; deservons la joie del ciel , 
si con fisent li apostele, si com distDiexen l'Évangile d'ui. Car si 
nous somes parchonier des travaux, nos serons parchonier à la 
joie. Q. N. P. D. 

2. Sermon pour le premier dimanche après la Pentecôte. 

Si quis diligit me, scrmonem meum servabit etpater 
meus diliget eum, et ad eum veniemus, et apud eum 
mansionem faciemus. 

Nos trovons el saint Evangille d'ui que nos sires D. envoia le 
S. Esperit à ses aposteles , si com il lor avoit pramis devant sa 
passion , et devant ce qu'il montast el chiel; et li saint Esperit des- 
cendi en els en samblance de langes de fu et lor dona grâce 
de parler tos les langages del monde; et quant ce virent li Jui 
qui estoient venu en Ihrlm, de par tout le monde et qui,savoient 
les langages des estranges terres, si s'esmerveillirent et disent : 
«Diex, cornent est ce que cil qui ont esté noris en ceste pais sevent 
et parolent les langages de nos terres, et en nos langages racon- 
tent les miracles de Dieu? »Et quant ce virent les Juif qui estoient 
en Ihrlm, qui avoient haï N. S. D. et ses miracles, ses paroles et sa 
doctrine et qui baoient ses aposteles , se disent que si apostele es- 
toient ivre. 

Dont dist messires-S 1 Pières : «Segnor, nos ne some mie ivre, 
ja soit ce chose qu'il soit eure de tierce; mais c'est la pramesse que 
Diex nos pramist et à nos anciseurs par le prophète Joël. Car ce 
dist Diex à nos anciseurs : Je métrai sor vos fiex et sor vos filles 
aighe; si verront visions et si seront prophète. Si lor tesmoigna et 
lor prescha mes sires sains Pierres la résurrection N. S. D. et s'a- 
sencion, si s'en convertirent par la grâce N. S. D. bien ccc m. 

Segnor et dames, ce est la boene feste que nos faison hui; ce 
est la feste del doue S. Esperit que Diex envoia à ses aposteles. 
Faisons ensi la sainte feste, que nos soions parchonier de sa grâce, 
et que il voille en nos herberger et habiter et nos conseillier et 
conforter et nos deflendre de mal et maintenir en bien. 

Que nos valt que li apostele orent le S. Esperit et que il furent 



— 155 — 

par lui sainlefié, se nos remanons tôt vuit de lui, se volons rema- 
noir en nos péciés? Se nos volons avoir la soie glore et la soie 
grâce, faisons ice que les apostele fisent. Emendemus nos db omni 
inquinamento cordis et spiritus. Esmenclons nous de totes les or- 
dures de nos cuers et de nos armes de cest pécié Adant. Si aurons 
le S. Esperit en nos; et ne mie le S. Esperit tant seulement, mais 
le Père, le Fils et le S. Esperit ensamble. Car ce dist le fiex Dieu 
en l'Evangile d'ui : Si quis diligit, etc.; se aucuns m'aime, si gart 
ma parole et mes pères l'amera. Et si venrons à lui et si ferons 
noslre estage en lui. 

Oies et entendes que N. S. D. dist : Se aucuns m'aime, dit-il, il 
gardera ma parole. Par ce dist-il, se aucuns m'aime : parce qu'il 
savoit bien ja fust-ce chose qu'il i avoit moult de cels qui en lui 
créoient et poi de cels qui parfitement l'amoient. Car ce saciés cer- 
tainement que si com hom le puet veoir, hui est li jors que moult 
i a des apelés et peu i a des eslis. Si com il meisme dist : Mulli 
sunt vocati, pauci vero electi. 

Sachiés que el champ de Dieu a moult de gargerie , mais poi i 
a de forment ; por ce dist Diex : « Se aucuns m'aime ; » car il sa- 
voit bien que poi i avoit de cels qui l'amoient. 

Amons Dameldeu, gardons sescommendemens, si que ilvoille 
avoir son estage en nos; car, si com dit la Sainte Escripture, nos 
devons estre li temples N. S. D. où il doit avoir sa meson. Et si 
quis violaverit iemplum Dei, disperdet illum Deus. Se aucuns soelle 
le temple Dieu, ce est soi meisme, par pécié, Diex li demandera. 

Seignor et Dames, faisons honor à Dieu, faisons li bon ostel en 
nos meisme. Se nos li faisons honor en terre, il le nos fera el ciel. 



3. Sermon pour le vingt-quatrième dimanche après la Pentecôte. 

Beddite que sunt Cesaris Cesari, et que sunt Dei Deo. 

Ce nos dist li Evangilles d'ui que li Pharisiien prisent consel 
de prendre N. S. D. de parole, s'il peussent. Si amenèrent od eus 
la maisnie Hérode, si li disent : Magister, scimus quod verax es, et 
viam Dei oslendis in veritate. «Maistres, fonl-il, nos savons bien 
que tu es vrais et que enseignes-tu la voie Dieu, en vérité. » (Cos- 
tume est al malvais home que quant il velt dcçoivre i bon home, 



— 156 — 

que premier le loe; et por ce le loèrent-il au commencement, par 
ce qu'il quiclièrenl plus apertement Nostre S. D. deçoivre. ) 
« Maistres , diseht-il , nos savons que tu es vrais et que tu enseignes 
la voie Dieu en vérité. Ore nos di si tu nos lues que nos devisons 
cens à l'empereor, ou non. » 

Il estoit avenu , devant la naissance N. S. D. que Romain avoient 
mis main en terre de Jhrlm , et que il avoient fait que li Jui lor 
rendirent treu et cens. Si disoient li uns que c'estoit maus, et 
li autre que c'estoit bons. Li i disoient que c'estoit bons , parce 
que li Romain deffendoient la terre des anemis; li autre que ce 
n'estoit pas bon , car li poeples qui estoient de la créance Deu et 
qui donoient disme et offrande à Deu, ne dévoient pas doner 
treu, ne cens au segnor de la terre. Ensi estoit discorde de ceste 
chose entr'els. 

Ore virent li Pharisiien qui haoient N. S. D. ; si li disent s'il 
dévoient doner ou non cens à l'empereor. Ce demandèrent il à 
N. S. D., ne mie por apprendre, mais por reprendre, s'il peussent. 
Car se il disoit c'on ne devoit doner à l'empereor, si desissentil 
qu'il eust parlé encontre l'empereor; et por ce avoient il amené 
la gent Hérode, qu'il le presissent. S'il desist con ne le deust do- 
ner, si desissent-il qu'il eust parlé contre la loi et contre la fran- 
chise del poeple Dameldieu. 

Mais sapience d'orne ne vaut riens contre la sapience Damel- 
dieu. Car ce dist li Evangilles que, après ce que N.-S. vit lor pen- 
sées, si lor dist: «Que me tentés, ypocrites (faus ypocrites, qui 
samblance ait de bonté par dehors, et par dedens n'a point de vé- 
rité; et itel estoient li Pharisiien, por ce les apela ypocrites.) 
Aportés, dist-il, la monoie del cens; » et cil li aportèrent i denier 
là où l'ymage l'empereor estoit formée, et ses noms escrit. « Gujus 
est ymago et scriptio; qui est cil ymage et cil escrist? — Et ils 
disent : « Cesaris l'empereor. » — Et N. S, lor respondi : « Reddile 
que sunt Cesaris, etc. » Rendes, ce dist N. S. D., iceles choses qui 
sont à l'empereor à l'empereor, et iceles choses qui sont à Dieu , 
rendes les à Dieu. 

Bonesgens, à celé chose daerraine prendés vos, à ceste vos 
tenés; faites rendre à vostre terriien cens, charroi, ost, cheval- 
chie; rendes en lui et en tans, et en salvement, et loialment 
ce que vos devés. A Dieu devés dismes de vos choses , offrandes 
de cel bien que il vos a preste. Rendes ce que vos devés à Dieu 



— 157 — 

salvement et loialement. Et encore devés une chose à Dieu , qu'il 
vos covient rendre. L'orne n'i est mie à segnor terriien l'ymage 
formée en vos, ensi corne S. Escripture dist: Homo faclus est ad 
ymaginem et similitadinem Dei. Li hom es fais à l'ymagène de 
N. S. D. et à sa samblance. Rendes vos meisme par bones oevres 
por que en vos soit s'ymage et sa samblance, corne vos rendes au se- 
gnor terriien le denier où l'ymage e%t escrite. Gardés vos cuers de 
mal penser, vos bouces de mal dire , vos oels de mal vooir, vos 
oreilles de mal oïr, vos meisme de mal faire, vos pies d'aler ù 
droit n'est. Serves Dieu et ne mie tant seulement de vos choses 
terriènes, mais de vos meisme. Si aurés la glore pardurable. 

N* 4. 

LE ROMAN DE RENAUT OU DES IIII FILS D'AYMON. 

Quelques pages manquent au commencement, les premiers 
vers lisibles sont les suivants : 

Mais Roiaus furent poi contre la gent armée, 
Que la gent de commune i est desmesurée. 
I chevalier d'Elmaigne, de grande renommée, 
A si féru le maire , la teste en a ostée ; 
Entre si que as denz est l'espée colée. 
« Outre , dist-il , Cuvert! par maie destinée 
« Vostre coife de fer ne vos a pas sauvée 
« L'ame de vostre cors, fil à putain provée ! 
«Diex! que n'est ici Karles, de France, la loée 
« Encui éusson tor et maison recouvrée! » 

Or oies que fist Bove. Bêlement a celée. 
En i cambre entra, s'a sa bronie endossée; 
Et le heaume lacié et la targe dorée. 
En la meslée entra, sans nule demorée. 
Tant ocist de barons, seignors, con li agrée, 
Donc la terre fu puis essilie et gastée. 
Tote Bretaigne et France en fu achaitivée, 
Et l'ève de Maience en fu ensanglantée. 
Karlon fu enchaucié, l'oriflamhe levée, 
Assez près de Paris, à demie leuée. 
Ce fu el mois de mai , assez prta de l'entrée, 
Que tel damage avint en la cité loée. 

Molti ot fort bataille et grand asemblement 
Li roial furent pou , e cil furent vn c 



— 158 — 

Quer la commune vint, mult aïréement, 
La gent karles ocient, à duel et à torment. 
Li dus Bove d'Aygremont le va mult damageant. 
Loher, le filz Karlon, ne se targe néant; 
Fiert i parent le Dus , sor l'aume qui resplent , 
De si que es espaulles le va tôt porfendant , 
Mort l'avoit abatu, à la terre Testent. 
«Outre, dist-il, cuvert! le cors Deu te gravent! 
« Ja ne feras mais mal^Carlemaigne au vis gent! 
« Damel Dieu , dist Lohers, voir père omnipotent, 
«Qui en la sainte Virge presis aombrement; 
« Sire , desfendez moi de l'infernal torment ! » 

Et li dus li escrie d'Aigremont le Vaillant : 
«Si m'ait Dex, Loher, ce est vo finement; 
«Jamais ne verres Karles qui tient mont jubilant. 
«Si ferai voir, dist-il, se dex le me consent; 
« Se vos ateing à cop, ja n'aurés tensement. d 

Le duc tue Lothaire; Charlemagne appelle à la vengeance ses 
barons; et Boves d'Aigremont est tué en trahison par Foulques de 
Morillon. Plus tard le roi de France convoque tout son Barnage. 
Le duc Aymon s'y trouve, avec ses quatre fils, Renaut, Aalart le 
Blond, Richard et Gui. 

Donc fu l'ost destendue entor et environ ; 

Et Karles s'en revint à Paris, sa maison. 

Mult grant feste i out fête , Peitevin et Gascon , 

Et Normant et Englois, Flamenc et Broguignon, 

Grant feste i tint li rois, si come nos lison; 

xv rois ont li jor à celé assemblaison ! 

Le jor, porta corone l'empereor Karlon, 

Dux Aymé le vaillant i vint à esperon, 

Et Re. le vaillant, et Aalart le blont, 

Et Ricbars, et Gui; por voir le vos dison. 

Et si i fu Maugis le fiz B. d'Aigremon. 

Seignors , j'ai comencié i bone chanson ; 
Onques millor n'oistes, por voir le vos dison. 
Se Karles a or joie, il raura marrison. 
Donc il fu puis dolent, et maint autre baron. 

Seignors, or escotez, que Dex vos bénéie; 

Ce fu à Pentecoste, i feste joie. 

Dux Aymon de Dordone ne s'i oblia mie, 

Il vint à cort Karlon, oveques sa maisnie, 

Ses frères a véus , envers elx s'umelie ; 

Et si frères le bèsent, par mult grant seignorie, 



— 159 — 

Grant joie fist li dux, nel vos cèlerai rnie 
De la raalevoillance qui ore est abaissie. 

Karles le vit venir venir, hautement li escrie : 
«Sire, bien veigniez, Jhu vos bénéie; 
«Et avec vos, vos filz, que de rien ne hé mie! » 
— « Sire , a dist li dux , Dex vos doinst seignorie ! 
« Et si vos doinst enor et pardurable vie ! » 
Grant joie fait li rois dedanz Aymon le Ber, 
De faudestuef descent si Y corut acoler, 
Et Re. le fiz Aymes, que il doit mult amer; 
Grant joie démenèrent li novel bacheler. 

Karles demanda l'ève , s'assient au disner ; 

Donc sient par les tables li Demaine et li Per. 

S'il furent bien servi , ne fet à demander. 

Après icèle joie, ço vint en duel torner. 

Et quant il ont disné , se prennent à lever. 

Li damoisel vaillan commencent à joer. 

Mais tant dura le jeux, qu'il prirent aïrer. 

Li neveuz Karlemaigne laissa le poing aler. 

Re. le fiz Aymon va tel bufe doner, 

Que les n eaux del front li fet éstinceler. 

Corne Re. le vit, prist soi à forsener; 

Par l'amor Karlemaigne ne l'osa adeser. 

Là où il vit roi Karle, à l'i s'ala clamer : 

« Sire , drois emperere, je nel vos quier celer, 

«Mon oncle m'avez mort, donc mult me doit peser. 

«Quidez que ne m'en poist donc, emperere Ber? 

« La mort Boef d'Aygremont vos vodrai demander, 

«Que vos me faciès droit, par le cors saint Orner! 

« Ou se ce non , Danz rois, il m'en devra peser! a 

Corne Karles l'oï, si commence à penser; 

La soe fière chière fet mult à redocer. 

« Malvais garçon , dist-il , par le cors saint Orner ! 

« A peu que ne vos vais de ma parme doner. » 

Corne Re. l'oï se Y prent à redoter 

Et regarde ses frères , que lès il vit ester. 

Bien conut lor corage, à la color muer. 

De mult grant hardement se prist à porpenser. 

H prist i eschequier, donc il orent joé, 

Et vit ses ennemis entor li aùner, 

Bercelai en féri , quant que il pout esmer, 

Amont parmi le chief, que il ne poit durer, 

La cervel li cspant, les euz li fit voler, 

De si haut com il fu l'a fet mort craventer : 

L'ame s'en est alée del vaillant bacheler. 



— 160 — 

Or est mort Bercelai, li nevo Karlemaigne. 

Karlemaigne le vit; de mautalent en graingne; 

Il escria ses Viornes à clere voiz hauteine : 

«Barons, car l'ociez, por amor de demaine! » 

Lors le voudrent tuer, c'est vérité certaine. 

Ces novelles oï son lignage demeine. 

Mains bon drap i ot rot, qui estoit teint en graigne : 

Tant chevalier sanglent, qui que plaist, ne qui plaigne; 

Mult fu fort la bataille de la fière conpaigne. 

De Paris sont parti li mi fil d'Aymon 

Et Karles les fait sivre à cuite d'esperon; 

Qufains ains, qui mielz mielz, montèrent à tençon; 

c. chevaliers le sivent à force et â bandon; 

Meïsme Karlemaigne le sivi de randon, 

Sus ferrant Alisandre, qui va corne faucon; 

Et li vassal s'en vont, à force d'esperon , 

De la chace le rei ne donent i boton. 

Entresi qu'à Seintlis n'i ot aresteison. 

Tel aventure avint as mi filz d'Aymon. 

Lor chevaux estanchèrent, ne valent i boton. 

Mais Bayart ne dolut ne jambe ne jambon. 

Quant Re. vit ses frères remains à bandon, 

« Hé ! Diex ! ce dist Re. , comment nos contendrons ? 

« Si mes frères i lais, jamais enor n'auron. » 

Aalart apela, si li dist sa raison , 

«Beau frère, dist Re. Montez ci à bandon. » 

Et il a respondu : «Se Dex pi est, nos feron. » 

Esvos parmi la plaigne, bessié les gonfanon , 

i vassal a poignant, qui avait non Huon; 

Sire fu de Péroné, et si tenoit Mascon; 

Et escria : «Re. filz à putain , gloton, 

«Mar i avés ocis le chevalier Baron. 

« Karles vos en rendra mult malvès guerredon. » 

Re. hurte Bayart, le cheval arragon, 

Va férir en l'escu le preus conte Huon , 

Tant com hanste li dure, l'abatit el sablon. 

Puis rechevauche avant, isnel comme faucon, 

Aalart le bailla sans nule aresteison 

Et il i est montez, sanz fère long sermon, 

Et Richart et Gui, sor Bayart l'Aragon. 

Or s'en tornent li frère : cui Dex face pardon! 

Dans les derniers vers, le poëte raconte le miracle qui signala 
les funérailles de Renaut : 



— 1G1 — 

Or lairomes cTicels et de Re. diron. 
Revestu sunt li clerc e li menu clergon. 
Le service comence clèrement, à haut ton ; 
Grand miracle i fist Dex, le père omnipotent, 
Par l'amor del franc duc, que il paramoit tant, 
Que quant orent chanté li clerc, qui sunt sachant, 
Enfoïr le cuidèrent et fère lor talent. 
Mes le cor s'en torna, par le Jhu cornant, 
Hors trestot le charel, sur quoi il ert séant. 
Del mostier s'en issit, que le virent auquant. 
Quant le vit li évesque , si en fu merveillant. 
Barons or tost après, sanz nul arestemeni, 
Atant sunt aroté, li petit et li grand ; 
Et li saintismes cors s'en ala cheminant. 

Quant fu à une liue, ce trovon nos lisant, 
N'ot en la vile cloche qui lors n'alast sonant. 
Les eschieles sonèrent , par la volenté Dé. 
Li clergie s'en merveillent par tote la cité. 
L'évesque ist de la vile, n'i a plus demoré ; 
Si encontra le cors enz el chemin ferré. 
Li frère Re. sunt avecques li aie. 
L'évesque vint au cors , s'a le paile levé , 
Et quant conut Re. s'a grant sospir jeté; 
A toz communaument l'avoit dit et conté : 
«Barons, franc chevalier, ja ne vos iertcelè : 
«Ce est le duc Re. , le nobile cbasé !» 
Quant li frère l'oïrent, de duel se sunt pasmé 
Et puis l'ont doucement et plaint et regretté. 
«Ha. ! hi! Re., font-il, chevalier de bonté, 
« Com or somes por vos dolant et esgaré ! 
« Ha ! que porron nos fère , chaitifs maléuré ! » 
Es ongles de lor mains ont lor vis gratiné. 
Lor cels qui les esgardent ont de pitié ploré ; 
Et li gentil évesque les a reconforté. 
« Barons soies en pes , por l'amisté de Dé ! 
«Quer après iron tuit , ja n'en iert trèstorné. » 
Lors portent au mostier le cors bonéuré. 
Si le mistrent en fierté, par grant nobilité. 
Diex fist por li miracles , le roi de majesté , 
Saint Renaut a à non en icelle régné. 

Saingnors, ci faut l'estoire dont je vos ai conté. 
Or proion Dameldeu qui maint en Trinité, 
Qu'il receive nos armes , par la soe bonté. 

Ci faut le Romanz de Reinaut 
Qui boens est, et maint denier vaut. 
miss, scient, v. 



— 162 — 

N° 4 bis, 
F Fragment. — Fol. 2. 

LES QUATRE FILS D'AYMON. 

I 

«Seignurs, dist li reis Yon , mes ne voil esperner 

« Ore sai de verte tut , sanz nul demorer. 

«Ma parole ne puet vers les non fuisoner ; 

«Les iiii fiz Aimon m'estut à Gh. livrer 

« Deu ai perdu enfin e sanz recocovrer. 

« Ne serrai acordé par nul home charnel. » 

11 issi de la chambre e fu li conseil desleel, 

L'eve lui curt aval par en sus le nasel ; 

Un soen chapelein ad li reis Yon apelé : 

« Faites mei unes letres , pur nient seit lessé. 

« Jeo mand à Gharlemaine saluz e amistez; 

«Come à mon seignur, qui geo aim très bien ; 

« Si ma terre a de lui truiez sanz doter. 

«Les iiii fiz Aimon tuz lui ferai livrer. 

« As pleins de Vaucolur les frai jeo bien mener ; 

« Od els irrunt set contes de mult haut parenté. 

« Les iiii fiz Aimon serrunt bien devisé , 

«Kar il auront manteals de escarlette afublé. » 

Fol. 4. 

Li message s'en turne, si a pris congie del rei, 
Del emperere de France , se suient a un deis. 
Fulque i apela e Ogier le Daneis : 
«Un conseil vous voil dire, mes ceo est sur non feiz : 
«De si ke al besoing nel sauront qe nus treis. » 

— « Sire , ceo dist Ogier, tant vous sai à bon reis 
«Que vous ne ferez chose que seit encontre dreiz. » 
E respont l'emperere : « Ja mar en dutereiz ; » 

Il est passé avant, si il ad pris lur feiz. 

« Al plain de Valcolur le matin enirez; 

«Les iiii fiz Aimon trestuz i truverez ; 

«Gardez que morz u vifs que vous le me rendez. » 

— «Je ne conois nul d'els, dist Ogier le senez ;» 
E respont l'emperere : «Pur Deu vous i faillez ! » 
Les iiii fiz Aimon sunt par matin levez ; 
Quant la messe fu oïe, les muls sont apresteiz; 
E ceignent les espées, nés voelent pas ublier ; 
Od els meinent set cuntes, de mult haut parenté, 
Ke à la porte s'en issent, tut rengé e serrez ; 

Les set cuntes seurent bien la traison mortel, 
Gel sire les confunde qui en croiz fu penez ! 



— 163 



Fol b t 

«Renaus le fiz Aimon , dist Ogier le Daneis, 
«Défendrez vous vous plus, ou prison vous rendrais. 

— « Naï ne me rendrai , pur quanque faire purrais. 

— « Ha fel ! tu n'as vestu fors que tun hermin frais ! » 

II* Fragment. — Fol. il. 

Si sunt les baruns en la roche enserrez, 

E Frances les assailent envirun de tut les; 

Bracent areblastes et quarreals enouvrez. 

Li archiers plus de trente, dunt en i ad asez. 

Ja fussent pris les cuntes et malement menez. 

Mais quant les veit Ogier, a poi n'est forsenez. 

Tel pité out des cuntes , qu'il comence à plurer. 

Ore oiez cum il velt lur assals desturber. 

Don Girard l'Espaneis ad Ogier apelé. 

A trente cbevalers sunt en un pui muntés, 

Gardent vers Muntalban le grant chemin ferré, 

Ke n'i issent nul homme que de mère seit né : 

« Kar par le seint apostre que hom quert en neisun pré, 

Si Mal gis le 1ère en ad oï parler, 

Une suie novele à nul homme cunter, 

Ke Renaît et ses frères seient ici enserrez, 

Il est fiz de lur aunte , et de lur parentez ; 

Le quer ne pout mentir que de proddome est nez. 

Il nous aporterat le freit mes al disner, 

Ke trestuz les plus cointes seignerunt les costés! » 

r — Sire, ceo dist Girard, si com vous comandez.i» 

Come il unkes ainz pout il, en vint à son ostel; 

A trente chevalers est ainz el pui munté ; 

De leez une hulseie là se sunt aresté. 

Li alquant descendirent des destrers summez , 

Et li plusurs espierent as espiez neelez 

Gardent vers Muntalban le grant chemin ferrez 

Ne virent eissir nul home ke de mère seit nez. 

Ore dirrum de Guntard, le franc cler honeré, 
Ki lut al rei Yun la traïson mortel. 

Fol. 71. — Fin du fragment. 

Derere l'autel l'ameinent, si l'unt desafublez; 
Puis li unt le seint cresrae sur le chief versez ; 
Si li unt la corone sur la teste posez. 
Sur l'autel l'unt offert con dreiz, e com lavez. 

\i. i 



— 164 — 

En iceste manère fud li cuntes sacrez. 

Le jor, tint la feste grant et pîenère asez; 

Ben i out en cel jor mil valiez adubez, 

Ki tut sunt fiz à cunte et à riche chasez , 

K'il fist tuz riches homes et mananz à plenlez., 

Mult par estoit sage, et tint bon lun régnez 

E vesqui Rangement et eonquisit asez. 

Puis mor en est sun père, il a deus ans passez, 

E cist aveit sa terre, ses fieux et ses hertez. 

Meis cum ben il vesqui jà dire ne m'orez. 

Ici volum finir, kar dit avum asez. 
De Renaît fiz Aimon et de sez parentez. 
Qui c'est romanz orrunt de Deu eient granz grez , 
E de sa beneite mère seient honurez. Amen. 

III e Fragment. — Fol. 72 a. 
Ici comence le rornaunz des quatre fiz Eadmund. 

«Seigneurs, ce dist Renaut, voez e escutez, 

« Si porrez jà oïr cum fu déshéritez. 

« E hors de duce France enchaciez e jetez. 

«Ceo fu à Pentecuste, une feste en esté, 

«Que Charles tint sa curt à Loun la cité, 

« E out oveckes lui quatre rois coronez , 

« Estre l'autre barnage, dunt il i out asez. 

«Il m'i ocist mun uncle, dunt jo ai mun quer irez, 

« Le ducBoes de Egremunt, dont jo ai mun quer irez, 

« Cil fu père Maugis, le bon larun senez. 

«Je lui demande droit, voiant tut le barnez; 

«E le rois m'en clamma malveiz garz e infiez. 

« Jo regarda mes frères que mut avoie amez , 

« Jo ne soi point lor quers, ne ne voi lur pensez. 

« Jo vi mes enemis entur moi asemblez, 

«Où les alasse querre, quant je les ai trovez? 

« Je pris un esquier, si grant cop li a done. 

« Bercelai en donai un cop démesuré 

«Le neveu Cari. -, mut l'avoit en chierté. 

« Dun pesant eschekier qui estoit pencarrez 

«Que ambedous li furent li oil del chef volez. 

«A donc me prisl le rois de France si en hâter 

« Que il m'en volt ocire e les membres colper. » 



« Li rois Yon de Garschoine qui mult avoit bontez 
«Cil me retint od lui voluntiers e de grez; 
«E enceis que jo usse mes esperuns osiez, 



— 165 — 

€ Si dist mult que jo ere au roi Charl. meslez ,. 
« Ainz voir pur co ne fui de lui meins honurrez. 
« Sa seruir me duna, ke mult aveit beautez ; 
« Muntalban le cbastel , que mut ad de boutez. 
«Seignurs, jô issi adonc par li de povertez; 
«Mener puis en bataille mil cbeval armez. 
«Mi cil son li neveu , que vos ici veez; 
«Must par ai entur lui longement conversez. » 

Fin du 3 e fragment. 

Eschapés est Ba. de si grant aventure 

Encor dit len en reaume , si conte l'escripture , 

Qu'il vit en la forest, si i prent sa pasture. 

Quant veit homme ne femme, d'aler à li n'a cure; 

Ainz s'en refust en bois , mult très grant aléure. 

Ci finit la chancon qui en avant ne dure. 

N° 5. 

ïci comence li Romanz de Othevien , empereor de Rome. 

Scigneor preudon , or escoutés, 
Qui les bones chançons amés; 
D'une tant bone oïr porrés, 
Ja de meilleor dire n'orrés , 
Des grans merveilles qui sont faites 
Et de latin en romanz traites. 

• 

Après un jor, qui jadis fu, 
Ot à Paris un roi crému , 
Qui Dagoubers fu apelés. 
Plus fiers homs de lui ne fu nés, 
Que mieux séust terre tenir, 
Ne ses anemis estormir. 
Famme presist de grant renon , 
<jente de cors et de façon. 
Un père avoit de fier corage; 
Car mult estoit de haut lingnage; 
Mult durement estoit preudon ; 
Loteires fu només par non. 
Dagoubert, dont m'oies conter 
Fist saint Deuis faire fonder : 
Mult ama Diex omnipotent 
Et crust en Diex mult fermement. 



— 166 — 
Voici les derniers vers du poëme : 

Tant ont li drok chemin tenu 

Que il sont à Rome venu. 

Cil de la cité issent hors ; 

Chascuns atorna bel son cors; 

Les rues fout encortiner* 

De paille et de cendaus parer. 

Li barons descendent à pié : 

Cil de Rome furent moult lié ; 

Moult bel receurent leur seignor 

Et lor dame , par graut ennor •> 

Et lor a à chascun doné 

Grant avoir et grant richeté. 

Otheviens sa famme prist 

Et corone ou chief li mist. 

Li rois sa mère demanda 

Qui la traïson porchaça. 

Li cors sain Pière en a juré 

Que ne li sera pardoné. 

Quant cil de Rome l'entendirent , 

A Otheviens respondirent : 

«Sire, ele est morte, grant pièce a; 

« Du sens issi et et enraga -, 

« La gent voloit tote mangier ; 

« Mais nos la féismes lier. 

« Au morir fist mult hère noise. 

«Mau dehait ait que il en poise l 

« Ne ja Diex n'ait l'âme de lui , 

« Quant ele le traison basti. » 

Mult fu la reine honerée 
De trestos ceux de la contrée » 
Et li enfans sont chevaliers ; 
Otheviens les tenoit chiers, 
Et la dame tôt ensement. 
Ainsi fu fais l'acordement, 
Com je vous ai conté et dist. 
Ore, prions à Jhu-Crist 
Et à sainte Vierge Marie , 
Que tos nos preingne en sa partie 
Et nos met aveuc lui là sus. 
Amen. Ainsi l'otroit Jhésus! 

Ci faut la romance de Otheviens , empereor de Rome et le roi Dagobert , de 
France. 



— 167 — 

N" 6. 

LI BIELS DESCONNEDS. 

Commencement: 

Celé qui m'a en sa baillie , 

Cui j'aim d'amors, sans trécioie , 

M'a doné sens de cançon faire : 

Por li veul i roumant estraire 

D'un moult biel conte d'aventure ; 

Por celi c'aim outre mesure, 

Vos vel l'istoire commancier. 

En poi d'eure peut Dius aidier. 

Por cho, n'en prent trop grant esmai , 

Mais mostrer vel que faire sai. 

A Charlion , qui siet sor mer 

Se faissait li rois cororner, 

À i cort qu'il ot mandée. 

A i aost fu l'asanblée, 

Moult fu la cors, qu'Artus tint, graus , 

Et la cités bonne et vaillans, 

Quant venus furent li barnés , 

Qui à la cort fu asanblés , 

Grans fu la cors qui fu mandée , 

Quant i fu la cors asanblée , 

Là véisiés grant joie faire 

As jogléors mêles estraire, 

Harpes soner et estriver ; 

As cantéors cançons canter. 

Li cantéor mètent lor cures 

En dire bêles aventures. 

Moult ot en la cort bieles gens; 

Mains cbevaliers d'armes vaillans 

Ot en la cort, je ne mène mie, > 

Si com la letre dist la vie. 

Li rois Aguillars i estoit, 

Cui li rois Artus moult amoit ; 

Et ses frères Los et Unens. 

Li rois Horels et Floriens , 

Bues de Gonefort et Tristrans , 

Gervis de Castre et Eriaans ; 

G. i fu et Béduiers , 

Rois Enaud et quens Riciers ; 

Erec i estoit, li fius Lac, 

Com si fu Lassclos dou Lac ; 

Gales li cauf et Caraés, 



— 168 — 

Et Tors, li fius li roi Ares, 
Dinaus et li cuens Oduins, 
Et Carados et Carentkis ; 
Mordres i fu , et Ségurés , 
Et Baladingan, ii vallés; 
Rois Amdugons, et li rois Mars* 
Et si i fu li biaus Coârs ^ 
Cil à la cote mautaillie, 
Esques d'Estrens , Aquins d'Orbie . 
Guinlains i fu , de Tintaguel ; 
Qui oneques n'ot ire, ne duel. 
K. li senescals i estoit, 
Qui por laver crier faisoit. 
Tant en i ot, ne puis conter, 
Ne les dames ne peus nommer, 
À la cort ont l'auge criée , 
Et li vallet l'ont aportée. 
Quant ont lavé, si sont asis; 
Detriers la table ni ert mis. 
Beckiiers a la cope prise , 
Devant le roi fait son servisse ; 
Et K. le servoit.de mangier; • 
Ce aferoit à son mestier. 
Par les tables fait mets porter, 
Il vait devant, por les doner. 
Moult i avoit de biaus servans 
Et de bons chevaliers vaillans ; 
Maint i en ot, de mainte guisse, 
Si com la letre le dévisse. 

A tant ès-vos i mésagier 
Qui vient avant, sor son destrier, 
Et ses escus d'asur estoit; 
D'ermine .1. lion i avoit. 
Devant le roi en vint tôt dreit r 
Bien sanbla chevalier adroit. 
Le roi salua maintenant, 
Et puis les autres ensement. 
Li rois li rendi ses salus , 
Qui de respondre ne fu mus. 
Et si li a dit : « Descendes. » 
Mais cil li dist : « Ains m'escoutés\ 
«Hartu , venus sui à ta cort, 
«Car n'i faura, comment qu'il cort. 
«Del primier don que je querrai; 
« Aurai le je, u le j'faurai ? 
« Donne le moi , et n'i penser 
« Tant esprendre ; nel dois veer. » 



— 169 — 

— «Je le vos dons, ce dist li rois \v 
Et il le merchie , com cortois. 
Vallet le corent désarmer ; 

Bien li font ses armes garder, 

G. li cortois li porta 

Un cbier mantel qu'il afubla ; 

Vestu ot cote por armer ; 

Moult i avoit bel baceler. 

Ce dist li rois : « Quel cbevalier ! 

« Bien sanble qu'il se sace aidier ! » 

Tôt cil qui voient, redisoient 

Que si biel bomme ne savoient ! 

Ses mains lava, puis si s'assista 

G. lès lui seoir le fist. 

En lui n'avoit que ensignicr, 

Aveucques lui le fist mangier. 

Le rois apela Béduier : 

« Aies tost à cel cbevalier, 

« A celui qui me quist un don ; 

« Demandés lui comment a non ? » 

«Bien le dirai, dist Béduier.» 

Il est venus au cbevalier. 

tSire, fait-il, li rois vos mande 

« Et si le vos prie et commande 

« Qne vos me dites vostre non ; 

«Vos n'i aurés ja se preu non.» 

Cil respont : a Certes, ne sai 

«Mais que tant dire vos en sai 

«Que Bieljil m'apieloit ma mère 

«Ne je ne sai se je oi père.» 

Beduiers est au roi torné ; 

Li rois li dist : « Est soi nommé ? » 

— « Nenil , sire , qu'il ne sot mie , 
« Ne trové que son non li die , 
«Fors que sa mère le nomoit 
«Belfd, quant ele l'apieloit. » 

Ce dist li rois : « Non l'i mettrai ; 
«Puis qu'il nel set, ne jo nel sai. 
«Por ce que nature i ot mise 
« Trestoute biauté à dévisse , 
«Si k'en lui se remire et luist, 
«Et por ce qu'il ne se connuist, 
« Li Biaus Desconncus ait non ! 
« Si l'noumeronl tôt mi baron. » 

Arrivée du Bel inconnu à la cité Gastée, où était renfermée la 
fille du roi de Galles. 



— 170 — 

Entre deus augues moult bruians 

Sist la cités, qui moult fu grans; 

Les tors virent et les maisons , 

Et les clociers et les dongons , 

Les bons palais qui resplendoient, 

Et les aigles qui reflanboient. 

Quant on véue la cité, 

Tôt maintenant sont aresté : 

Lors , descent cascuns de sa sèle. 

Lanpars ploroit et la pucèle. 

Les armes font avant porter 

Por le Desconnéu armer ; 

A bones coroies de cer, 

Li lacent les cauces de fer; 

Le hauberc li ont el dos mis , 

Le biaume après el cief asis ; 

Et quant il l'orent bien armé , 

Si l'a Lampars araisonné : 

« Sire , fait il , or en irois , 

« Que compagnie n'i menrois ! 

« Car cil qu'iront ensanble o vos 

« Serront ocis , tôt à estros. 

« Quant vos venrés , en la cité , 

« Les murs nères d'antiquité , 

« Et les portails et les clociers , 

« Et les maisons et les soliers, 

« Les arsvolus des ouvréors , 

« Les crenals des palais autor, 

« Trestout destruis les troverrois ; 

«Home ne feme n'i verrois. 

« Icele rue adès aies ; 

« Gardés ja ne vos rètornés, 

« Dès qu'en milieu de la cité , 

« U vos verres d'antiquité 

« Un palais moult grant et marbiùn. 

« Laiens irés tôt le cemin ; 

« Là sale est moult grant et moult lée , 

« Et li portels grans à l'entrée. 

« Vos verres asés bien les estres. 

« El front devant a m (c ?) fen estres 

«En cascune a i jugléor 

« Et tôt sont de moult ricbe ator. 

« Cascuns a divers estrumens, 

«Et devant lui .1. cierge ardens. 

« De trestotes les armories 

« I a moult douces melaudies. 

« Tantost con venir vos verront , 

«Trestous bel vos salueront ; 



— 171 — . 

« Vos respondrés : Dius vos maudie ! 

« Geste orison n'obliés mie ! 

«Et en la sale enentrerois, 

« Vostre aventure i atendrois. 

« Et tant com vos amés vo vie, 

« Si gardés que vos n'entrés mie 

« En la cambre que vos verrois. 

« Quant vos en la sale serrois, 

« Très en mi liu vos arestés ; 

« Vostre aventure i atendés. 

« Or montés vostre destrier ; 

« Qne ni avés que atargier. » 

Et cil sor son ceval monta, 

Trestos à Diu les commenda 

Et il i recommandent lui. 

Mais moult lor tome à grant anui 

Que il le ont véu aler, 

Si commencièrent à plorer. 

Jamais nel cuident revéoir. 

Or le gard' Dius par son pooir ! 

Lanpars ploroit et la pucèle, 

Robers ciet pasmés à la terre , 

De l'autre part ploroit li nains 

Les cevals traioit à ses mains, 

D'estrange guisse grant dol fait 

Et le Desconneus s'en vait ! 

Tant que il vint à la cité. 

Sor i iaugue a i pont trové , 

Qui devant la porte coroit. 

D'une part la cité clooit ; 

V liues coroit la cités, 

Close de murs et de fosés. 

Li murs estoient bon et biel ; 

De marbre sont tôt li quartiel , 

Li un es autres entaillié 

Et à ciment entrelacié , 

Et furent de maintes colors 

Taillié à biètes et à flors ; 

E sont li quartiel bien asis , 

Indes et vers, gaunes et bis, 

Et a v toisses tôt entor. 

Ot adiès i baute tor, 

Si que on i puet bien aler 

Et li uns à l'autre parler. 

En la cité bomme n'avoit, 

Tote gasté la ville estoit. 

Quanti! le vit, si se saingna; 

Par la porte dedens entra. 



— 172 — 

La porte a trové abatue 
Il s'envait adiès la grant rue. 
Regardant adiès les gratis rues 
Dont les fenestres sont marbrues. 
Cbaèt en sont tôt ii piler. 
Il ne se vaut mie arester. 
Tant qu'à la sale en est venus 
U les jugléors a véus 
Sor les fenestres tôt asis ; 
Devant cascun i cierge espris r . 
Et son estrument retenoit , 
Cascuns itel con il l'avoit. 
L'un voit es fenestres harper, 
L'autre de lès celui roter ; 
L'un estrive , l'autre vièle , 
L' autres gigles et calimèle 
Et cante cler, corne serainc, 
Li autres la citole maine; 
Li uns entendoit au corner, 
Et l'autres au bien flahuter, 
Li un notoient lai d'amor; 
Sonnent timbre, sonnent tabor 
Muses, saltères et frétel , 
Et buissines et moinel , 
Cascuns ovre de son mestier ; 
Et quant voient le chevalier 
Venu sor son destrier anié , 
A bautes vos sont escrié. 
« Dius saut , Dius saut le chevalier, 
« Qui est venus la dame aidier, 
«De la maisnie Artur le roi ! » 
Adont fu-il en grant effroi ; 
Et ne porquant si lor respont : 
«Cil Dames Dius qui fist le mont, 
«Vos dointà tos maie aventure.» 
Outre s'en vont, grant aléure. 

Après avoir délivré de sa prison la fille du roi de Galles, Gî- 
glan, le Bel inconnu, rejoint la fée de l'île d'Or. 

1 C'est ce passage du poëme qui était devenu le sujet de la romance populaire 
dont a parlé Chaucer (apud Warton, 1. 1, p. clxxi). 

Syre Lybeauus, knight corteys 
Rod ynto tbe palys 
And at the halle alyghte. . . . 
Before eche menstrale stod 
A torche fayre and good. . . . 



— 173 — 

Quand il sont el palais venu 
Si se sont d'autre part issu, 
Parmi un huis , en i vergier 
Qui molt se faisoit aproissier 
Tôt estoit clos de mur marbrin , 
Qui bien fu ovrés de grant fin , 
Conques Dius ne fist tele cose , 
Qui fust en tôt le monde enclose , 
Qui ne fust bien el murs ovrée , 
Moult taillée ert et devisée; 
Fenestres avoit tôt entor. 
Par i , i venoit la calor, 
Trestoutes ouvrées d'argent. 
Aine nus ne vit vergier si grant, 
Tant bon, tan rice, ne tant biel. 
Aine Dius ne fist cel arbrissel 
Que en el vergié ne trovast 
Qui le lé et le lonc cercast. 
Grant masse i avoit de loriers 
De figiers, et d'alemandiers, 
De saigremons et de sapins-, 
Paumiers moult, et assés melliers, 
Pruniers , grenas , coziers rames , 
D'autres arbres i ot assés 
Et si croissoit li reculisses , 
Etli encens, et moult espisses. 
Dius ne fist herbe de bonté 
Quel el vergier n'éust planté. 
Encens, gérofle, et atoual 
Et le caniele , et geringal , 
Etspicpètre, pouvre, cemmins, 
De ce ot ases el gardins. 
Rosiers d'itele nature 
Que en tos tans la flors s'oure 
Moult fu li vergiers gens et biais. 
Tos jors i avoit cans d'osials, 
De caladres et d'orials, 
De merles et de lousingnals , 
Et d'autres dont i ot asés. 
Ne ja lors cans ne fust lassés. 
Laiens avoit itels odors 
Et des espèces et des flors , 
Que cil qui s'estoit laïens mis 
Cuidoit qu'il fust en paradis. 
Giglainset la pucele cointe, 
Qui moult près de lui s'estoit jointe, 
S'en vont par le vergier adiès 
Tant ont aie qu'il furent près 



— 174 — 

De la dame , qui el vergier 
S'onbroioit lès i. olivier, 
Entor li , dames et pucèles. 
Et il s'en vont adiès vers eles. 

Or voit G. G. ce qu'il voloit. 
Quand la dame venir le voit, 
Si s'est encontre li levée. 
Aine Elaine, qui fu enblée, 
Que par biauté ravi Paris, 
N'Isex la blonde , ne Biblis , 
Ne Lavine de Lombardie 
Qui à Enée estoit amie , 
Ne Morge, la fée méisme, 
N'orent pas de biauté la disme. 
A li ne s'emprendroit nesune , 
Ne qu'el solel s'enprent la lune. 
En tôt le mont n'ot sa parelle 
Tant estoit biele à grand mervelle ! 
Moult esteit la dame honerée. 
G. G. l'a primiers saluée. 
Quant il fu devant li venus; 
La dame li rent son salus. 
Après les pucèle salue, 
Et le dame par sa main nue-, 
Et puis après se sont assis 
Sor le kuite de pale bis , 
Et les puceles d'autre part. 

Giglan quitte le palais de l'île d'Or pour aller au tournoi pré- 
paré par le roi Arthur. 

En son palais estoit i. jor. 
Atant es vos i. jogléor 
Qui del tornoi porte novelles , 
« Qu'ai Castiel serroit as Pucelles , 
« Et que ço moult par sarra grant. » 
Quand G. G. l'ot, s'en fu joiant; 
En son corage se pensa , 
Qu'à cel tornoiement ira. 

A s'amie ala en parler, 
Qu'à cel tornoi le laist aler. 
Quant celé l'ot , moult fu marrie : 
Si dist : « Amis ! vos n'irés mie , 
« Par mon los et par mon otroi 
« N'irés vos pas à cel tornoi ! 



— 175 — 

«Bien ai connéu, par mon art, 

« Et des estoiles au regart , 

« Que, se vos au tornoi aies. 

«Que del lot perdue m'avés. 

«Car là vos atent i. dame 

« Qu'Arlus vos veut doner à famé. » 

— « Certes , dame , G. G. respont , 
« Par tos les sains qui sont el mont ! 
«Nesune feme ne prendroie. 
« Fors vos , pas ne vos mentiroie. 
« Dames , volés que je i aille ? 
«Je revenrai moult tost, sans faille, 
«Et, se vos plaissait, bon matin, 
« Me convenroit mètre en cemin. 
« Qu'autrement venir n'i porroie , 
« Se je bien matin ne movoie. » 

Celé respont : «Mes ciers amis , 
« Bien sai qu'ensi l'avés enpris 
• «D'aler a cel tornoiement; 
o Bien sai , vos ne m'avés tant chière , 
« Que le laissiés par ma proière. 
« Je n'en puis mais , ce poisse moi ; 
« Or puet-on véoir vostre foi ! 

Le tournoi a lieu, Giglan est vainqueur de tousses rivaux. Voici 
les derniers vers du poëme. 

Par Gales va la renomée 
Que lor dame estoit retornée 
Et que celui prendre voloit 
Qui de l'angoisse oté l'avoit. 
Ceste noviele moult lor plot , 
Et la dame mandé les ot. 
Si s'en vont tuit vers Senaudon , 
Del roiaume tuit li baron. 

Or vos pui bien dire, por voir, 
Puis que Dius fist matin et soir, 
Ne fu nus hom plus bienvenus 
N'a plus grans joie recéus, 
Com G. G. fu en celé terre. 
Cascuns voloit s'amor conquerre ; 
Tos le veulent à lor signor, 
Et l'aculent a grant honor. 

Que vos iroieje contant, 



— 176 — 

Ne autres choses devisant? 

Uluec fu G. G. coronés, 

De cui devant oï avés; 

Et la dame i a esposée 

Et aveuc lui fu coronée. 

Puis fu rois de moult grant mémoire , 

Si com raconte li istoire. 

Ci faut li roumans et defîne. 
Bêle, vers cui mes cuers s'acline, 
Renais de Biauja mult vos prie 
Por Dieu , que ne l'obliés mie. 
De cuer vos veut tosjors amer ; 
Ce ne le poés vos véer. 
Quant vos plaira , dira avant, 
U il se taira ore atant. 
Mais por i biau sanblant mostrer 
Vos feroit G. G. retrover 
S'amie que il a perdue 
Qu'entre ses bras le tenroit nue. 
Se de cou li faites délai 
Si ert G. G. en tel esmai , 
Que jamais n'avéra s'amie 
D'autre vengeance na-il mie. 
Mais por la soie grant grévance 
Ert sor G. G. ceste vengance , 
Que jamais jor n'en parlerai 
Tant que le bel sanblant aurai. 



Explicit de! Bel Desconneu. 



— 177 



Rapport adressé à Son Eœellence M. le Minisire de l'Instruction publique 
et des Cultes, par M. Jules Oppert, chargé d'une mission scientifique en 
Angleterre. 

Monsieur le Ministre, 

Votre Excellence a bien voulu m'honorer d'une mission en An- 
gleterre , pour étudier les monuments assyriens conservés au Musée 
britannique. J'ai l'honneur de vous soumettre, dans ce rapport, les 
résultats de ce voyage. En laissant à d'autres le soin de les appré- 
cier, il me sera pourtant permis d'assurer au Ministre que les 
recherches faites à Londres ont puissamment aidé mes éludes, et, 
à ce titre, je prie Votre Excellence d'agréer l'expression profon- 
dément sentie de ma respectueuse reconnaissance. 

Si je voulais rendre compte de tous les résultats de ma mission, 
il me faudrait écrire un traité complet sur le déchiffrement des 
inscriptions cunéiformes; car, pour faire ressortir mes propres 
progrès, il me faudrait exposer un ensemble de petits faits isolés, 
et démontrer quel caractère, quel mot a été déchiffré ou inter- 
prété à l'aide des données nouvelles que renferme la collection 
anglaise. Il convient, en outre, de faire observer que la nature 
même de mes investigations leur imprimait plutôt le caractère de 
moyen, que celui de but déjà atteint. 

Convaincu que, dans une science aussi ardue que l'est le dé- 
chiffrement des inscriptions cunéiformes, il fallait commencer 
par le commencement, j'ai laissé de côté tout ce qui ne peut être 
interprété que dans un avenir plus ou moins reculé. 

Que je m'explique à ce sujet. 

Le Musée britannique ne renferme pas seulement des inscrip- 
tions monumentales; M. Layard a trouvé beaucoup de documents 
formant des archives ninivites, écrits , en très-petits caractères, sur 
des tablettes d'argile. Toutes les sciences connues des Chaldéens 
y sont représentées; mais j'ai cru devoir abandonner encore tous 
les documents très-obscurs qui se rapportent à l'astrologie et à l'as- 
tronomie, au droit particulier, aux coutumes, à la mythologie, 
pour me souvenir que j'étais philologue avant tout, et qu'il fallait 
d'abord chercher à comprendre et à utiliser les documents ayant 

MISS SCIENT. V. 1 3 



— 178 — 

trait à la grammaire assyrienne et qui se trouvent en si grande 
quantité dans la précieuse collection britannique. 

Les rois perses nous ont laissé à Persépolis, à Suzes, à Ecba- 
tane, à Van, à Bisoutoun, des monuments de leur langue, ac- 
compagnés de traductions assyriennes. On y rencontre une soixan- 
taine de noms propres qui ont aidé à fixer la valeur des caractères 
ninivites. Mais môme ce nombre considérable de données cer- 
taines ne renseignait les investigateurs que sur des valeurs sylla- 
biques de beaucoup de signes, sans leur fournir des moyens pour 
sortir des difficultés qui ne tardaient pas à les embarrasser. 

Ces obstacles, qui s'opposaient tout d'abord au déchiffrement 
des inscriptions assyriennes, et dont nous indiquerons la nature 
et l'origine, résidaient surtout dans la grande quantité des signes 
et des groupes complexes, et ensuite dans une circonstance que 
l'on ignorait, à savoir, que le même caractère peut avoir plusieurs 
significations. On comprend que les Assyriens eux-mêmes qui, 
comme nous le savons seulement depuis peu, avaient reçu cette 
écriture, d'abord hiéroglyphique, d'un peuple ouralien ou tatare, 
devaient rencontrer assez d'obstacles pour apprendre à lire leur 
propre langue. Cette circonstance engagea le roi Sardanapale V 
(vers 65o) à créer une bibliothèque d'argile, et à faciliter ainsi à 
ses sujets la connaissance de la religion et de l'histoire. 

Les inscriptions de ces tablettes sont divisées en colonnes très- 
régulièrement disposées, et même ceux qui n'auraient pas la 
moindre connaissance des inscriptions cunéiformes verraient tout 
de suite que, dans ces documents, il s'agit de signes expliqués par 
d'autres caractères. 

Les tablettes sont de différente nature; quelques-unes expli- 
quent des signes compliqués par d'autres plus communs; d'autres 
interprètent des complexes de monogrammes idéographiques par 
le mot qu'ils expriment; d'autres sont des dictionnaires dans une 
langue scythique d'un côté, et en assyrien de l'autre. Il y en a qui 
expliquent des mots assyriens par des synonymes de la même 
langue ; puis , il y a des paradigmes de conjugaisons. Généra- 
lement ces tablettes portent en bas le nom de Sardanapale, fils 
d'Essar-haddon, fils de Sennachérib, fils de Sargon; voici une 
inscription plus explicite qui se trouve à la fin d'un document 
grammatical : 



— 179 — 

Palais Je Sardanapale, roi du monde, roi d'Assyrie, à qui le dieu Nebo et la 
déesse Ourmit ont donné des oreilles pour entendre, et ouvert les yeux pour voir, 
ce qui est la base du gouvernement. Ils ont révélé axix rois, mes prédécesseurs, 
celte écriture cunéiforme. La manifestation du dieu Nebo. . . du dieu de l'intel- 
ligence suprême, je l'ai écrite sur des tablettes, je l'ai signée, je l'ai rangée, je 
l'ai placée au milieu de mon palais pour l'instruction de mes sujets. 

Ces tablettes, dont j'ai pu copier une centaine, peuvent être 
considérées comme uniques dans l'antiquité tout entière, et cer- 
tainement comme les restes les plus précieux de l'antiquité asia- 
tique. J'ai étudié surtout les tablettes et syllabaires, et les docu- 
ments assyro-scythiques , qui prouvent incontestablement l'exis- 
tence d'une civilisation antérieure à celle d'Assyrie, et dont le 
peuple se rattache à la grande famille de l'Asie centrale. 

Qu'il me soit permis de formuler déjà, ici, brièvement, les faits 
que je développerai plus longuement dans ce rapport. 

L'écriture cunéiforme à laquelle j'ai donné le nom d'écriture 
anarienne, pour la distinguer de l'écriture des Perses désignée 
par le nom (S! arienne, est un développement d'un système hiéro- 
glyphique. 

Cette écriture anarienne servait d'interprétation à cinq idiomes 
au moins, qui sont : Yassyro-chaldéen , Yarméniaque (l'arménien an- 
tique) , le susien, le médo-scythique (langue plus connue sous le 
nom de seconde écriture achéménide), et le casdo-scythique, ou la 
langue qui se trouve en regard de l'assyrien dans les tablettes de 
Sardanapale. 

Cette écriture est polyphone, c'est-à-dire qu'un signe peut avoir 
plusieurs valeurs. Cette polyphonie provient de ce que tel signe 
fut transporté d'un peuple à l'autre comme expression d'une idée, 
en conservant le son qui exprimait cette idée dans la première 
langue. La notion Dieu se disait en scythique annap; les Assy- 
riens adoptèrent et la valeur sylîabique an, et l'idée « dieu » : mais , 
pour exprimer celle-ci dans leur langue, il leur fallait ajouter un 
son nouveau. 

La langue des Assyriens et des Babyloniens est un idiome sémi- 
tique, indépendant de l'araméen, de l'hébreu et de l'arabe. 

Je reviendrai sur ces sujets. 

En dehors des documents grammaticaux , j'ai examiné ensuite 
tous ceux qui peuvent jeter quelque lumière sur l'histoire pri- 
mordiale de l'humanité. J'ose exprimer au Ministre l'espoir que 
m . 1 3 . 



— 180 — 

celte partie de mes recherches ne sera pas la moins importante, 
et qu'elle pourra même influer sur l'enseignement de l'histoire 
dans les collèges. Membre du corps enseignant avant mon voyage 
en Orient, j'ai eu la satisfaction de voir que quelques-uns des faits 
historiques contenus dans mes publications antérieures ont déjà 
été acceptés dans des cours d'histoire autorisés par l'Université de 
France. 

Je n'ai pas besoin de faire observer que l'étude des inscriptions 
assyriennes est appelée à exercer une haute influence sur l'his- 
toire, parce qu'elles confirment l'exactitude des faits racontés 
dans les saintes Ecritures. Seulement quelquefois les Assyriens 
se taisent sur des événements exposés dans la Bible, notamment 
quand il s'agit de défaites essuyées parles monarques de Ninive. 
En voici un exemple : 

Un prisme hexagonal en argile, conservé au Musée britannique, 
raconte, en cinq cent cinquante lignes, les exploits du roi Sennaché- 
rib (70^-6 7 6) , pendant les Jiuit premières années de son règne. Dans 
la troisième aimée de sa domination (702), le roi d'Assyrie en- 
treprit une grande expédition contre l'Asie occidentale et l'Egypte; 
Hérodote en fait mention. Louli, roi de Sidon, s'était révolté. Sen- 
nachérib marche contre lui, soumet la Phénicie, et remplace 
Louli par le Sidonien Toubaal. Déjà les deux Sidon (l'antique et la 
nouvelle), Sarepta, Ecdippa, Acco sont tombés sous les coups du 
conquérant, qui éternise sa victoire par des stèles taillées dansleroc 
à côté de celles de Sésostris, au-dessus de l'embouchure du Lycus 
(Nahr-el-Kelb), où elles existent encore aujourd'hui. Il se dirige 
vers l'Egypte, mais il est arrêté à Péluse, et forcé de rebrousser 
chemin. Alors il se jette sur Juda, dont Ezéchias occupe le trône, 
assiège Lachis et reçoit le tribut des Juifs, triomphe qui forme le 
sujet d'un superbe bas-relief de Koyoundjik. Le conquérant nous 
dit qu'il attaqua Oursalimmi (Jérusalem), ville de Hazakia, mais 
il ne nous dit pas qu'il la prit. Nous savons d'ailleurs quel désastre 
préserva la ville sainte de sa fureur, et le força de retourner à 
Ninive, où, vingt-cinq ans plus tard, il périt victime d'un parri- 
cide. Mais, bien qu'il ne parle pas de sa défaite, nous pouvons 
bien la deviner par ces mots qui commencent le chapitre suivant: 
« Dans ma quatrième année, je me recommandai à la grâce d'As- 
sour, mon seigneur; j'assemblai mes serviteurs et marchai sur 
la Chaldée. » C'est seulement ici que le superbe conquérant parle 



— 181 — 

de sa dévotion envers son dieu , et l'on connaît la raison pour 
laquelle il ne reparut plus du côté de l'Occident. 

Le fils de Sennachérib, Assarhaddon, n'oublie pas de parler 
de la soumission des Juifs; il raconte qu'il réduisit Minasi ( Ma- 
il assès), roi de la ville de Juda. On comprend le silence du père, 
qui dut mieux aimer se taire sur la ville de David, qu'émettre 
un fait qui, nécessairement, aurait été démenti par ses sujets. La 
Bible, au contraire, met en évidence la défaite de l'impie Manassès 
par le roi d'Assyrie. 

Après ces remarques préliminaires, nous voulons maintenant 
exposer les questions dans leurs détails. 

PREMIÈRE PARTIE. 

ORIGINE ET NATURE DE L'ECRITURE ANARIENNE. 

I. Cinq langues s'écrivent avec le même caractère, qu'on est 
convenu de désigner plus spécialement par le nom d'écriture cu- 
néiforme assyrienne, ce sont : 

La langue des Babyloniens et des Assyriens; 

La langue des inscriptions de Van, l'arméniaque; 

La langue de Susiane; 

La langue de la seconde espèce des inscriptions achémé- 
niennes 1 , médo-scythique ; 

La langue des dictionnaires de Sardanapale, casdo-scythique. 

Depuis longtemps on avait reconnu l'identité des inscriptions 
de Van, de Suzes et de Ninive; on avait même tiré, des docu- 
ments de Van , des conclusions fausses sur la langue des Assyriens, 
parce qu'on ignorait le fait de la diversité des idiomes recouverts 
paries mêmes caractères. La découverte des inscriptions de Suzes 

1 II sera utile de rappeler ici que tous les documents, en partie très-déve- 
loppés, des rois de Perse, sont rédigés invariablement en trois langues qui se 
suivent ainsi : 

Premier système : langue perse dont provient le persan, et rapprochée du 
sanscrit et du zend. 

Second système : langue médo-scythique, d'origine tatare. 

Troisième système: langue assyro-chaldéenne, l'idiome de Ninive et de Ba- 
hylone. 

Ce n'est que par ces traductions qu'on est parvenu à déchiffrer les inscriptions 
assyriennes. 



— 182 — 

a donné un autre exemple de l'application de l'écriture anarienne 
aune langue nouvelle qui, peut-être, résistera longtemps encore 
aux tentatives d'interprétation. Les vocabulaires dont je faisais 
mention tout à l'heure nous montrent une quatrième langue, 
écrite par les mêmes signes, et très-voisine de l'idiome nommé 
faussement médique, occupant la seconde place dans les inscrip- 
tions trilingues des rois perses. On avait cru longtemps que le se- 
cond système de ces monuments était, de sa nature, différent du 
troisième, qui recouvre la langue même de Babylone. Nous pou- 
vons démontrer l'identité de ces deux styles d'écriture. M. de Saulcy 
avait déjà fait quelques rapprochements graphiques entre les sys- 
tèmes babylonien et médique; M. Norris, à qui le courageux 
dévouement du colonel Rawlinson avait procuré des matériaux 
plus étendus, s'était contenté de signaler les exemples les moins 
incontestables. Sur cent neuf lettres que contient le second système 
des rois perses, j'en ai pu assimiler à des signes assyriens quatre-vingt- 
seize; et, en prenant pour point de départies signes connus, j'ai pu 
faire un pas en avant, et expliquer les signes médo-scythiques en- 
core obscurs par leurs correspondants assyriens dont la valeur 
n'était plus un mystère. En retrouvant ainsi l'identité de l'origine 
et de la forme, j'ai pu achever également le déchiffrement de ce 
système tatare ou touranien qui, dans la suite, acquerra pour 
nos connaissances historiques de l'Asie une importance à laquelle 
on était loin de s'attendre. 

J'ai dit que les idiomes assyrien , susien , arménien et scythique, 
étaient interprétés par la même écriture originairement hiéro- 
glyphique, dont on peut préciser la forme dans un nombre de cas 
donnés. La transformation que la représentation figurée subit d'a- 
bord présente un phénomène analogue à celui qui a formé l'écri- 
ture hiératique des hiéroglyphes d'Egypte, et les lettres chinoises 
actuellement usitées, des images dont elles dérivent. On remplaça 
l'image par quelques traits, qui, sans rendre exactement la forme, 
en rappelèrent du moins les apparences. Les plus anciens docu- 
ments de Babylone et de la Ghaldée sont reproduits dans cette écri- 
ture qui n'est pas encore cunéiforme. Un seul monument véritable- 
ment hiéroglyphique, et dont l'examen serait de la plus haute 
importance, a été trouvé à Suzes : mais malheureusement il n'est 
pas à la portée de l'étude. 

De ce système hiératique se forma la véritable écriture cunéi- 



— 183 — 

l'orme qui paraît avec le xix e siècle avant notre ère. La forme du 
coin ou du clou ne doit son origine qu'à une circonstance for- 
tuite; deux coups de ciseau le constituent, et il est plus facile et 
plus expéditif de graver en pierre dure une écriture de ce genre 
que d'y sculpter des figures entières. L'écriture hiéroglyphique, 
ainsi transformée, se simplifia; on oublia peu à peu l'image, vé- 
ritable prototype de la lettre, et on réduisit le nombre de coins 
qui constituaient une lettre, de manière qu'il s'en forma une lettre 
en apparence toute nouvelle. 

Donc, de l'image se développe une écriture hiératique; de celle- 
ci , la première écriture cunéiforme, que nous nommons archaïque. 
Elle est encore fort compliquée, mais elle se simplifie dans un 
quatrième genre, qui est le plus employé de tous, et dans lequel 
est conçue l'immense majorité des monuments assyriens : nous le 
nommerons moderne. Dans son application à l'usage journalier, il 
a pris une forme spéciale que nous appelons cursive, et qui, tout 
à la fin, a dégénéré dans une espèce d'écriture démotique, dont on 
trouve de rares exemples. 

Chacune de ces langues nous a laissé des spécimens de ces dif- 
férents styles. Les écritures archaïques de Babylone, de Ninive et 
de Suzes se ressemblent beaucoup entre elles; de sorte que, lors- 
qu'on en connaît une, on peut les lire toutes. Il en est de même 
pour les styles modernes des mêmes localités. La nuance de cette 
écriture récente, qui était en usage à Babylone, a été employée, 
avec les modifications des plus légères, par les rois de Perse; ce 
style particulier est connu sous le nom de troisième espèce des 
inscriptions achéméniennes et ressemble beaucoup au style ordi- 
naire de Ninive. Mais il est complètement impossible de lire une 
inscription archaïque de Babylone avec l'alphabet de Bisoutoun 1 . 
Pour déchiffrer une seule brique de cette ville, on avait à faire un 
second travail, qui consistait dans l'identification des formes ar- 
chaïques du style de Babylone avec les caractères également baby- 
loniens, mais plus modernes, de Bisoutoun. 

M. Grotefend, avec cette sagacité féconde qui a illustré son nom , 
a reconnu qu'un fragment d'un cylindre en terre cuite de Baby- 
lone, et publié par Ker Porter, ne contenait autre chose qu'une 

1 C'est dans le roc de Bisoutoun qu'est gravée ta grande inscription trilingue 
de Darius, lils d'Hystaspe. Ce document a fourni la principale clef pour le déchif- 
frement des signes assyriens, par les noms propres très nombreux qu'il contient. 



— 184 — 

transcription en caractères simples d'un passage de la grande ins- 
cription de Nabucbodonosor, conservée à Londres au musée de la 
compagnie des Indes. On a pu confronter deux exemplaires d'une 
même inscription dont la comparaison, instructive à plus d'un 
titre, a fourni les premiers éléments de l'identification des carac- 
tères archaïques et modernes. Le nom de Nabuchodonosor étant 
écrit sur le cylindre en caractères phonétiques, on a pu attribuer 
à leur auteur les briques de Babylone, et M. Grotefend seul a, 
par ce fait, le droit de revendiquer comme sa découverte la lec- 
ture du nom du grand monarque chaldéen. 

Si l'on possédait tout entier le cylindre dont Ker Porter n'a 
trouvé qu'un petit fragment, on aurait pu identifier tous les ca- 
ractères archaïques aux formes plus simples qui leur correspondent. 
Nous avons pu continuer cette œuvre par induction, en comparant 
d'autres passages et d'autres textes ; mais quelques signes compli- 
qués, dont la signification est pourtant connue, ne sont pas encore 
assimilés à leurs représentants dans l'écriture plus simple. Comme 
quelques-uns bien communs de cette dernière classe ne se trouvent 
pas encore classés dans le système archaïque , le travail d'assimila- 
tion n'est donc pas fini, bien que peu de chose reste encore à faire. 
Quelques tablettes de Londres sont spécialement destinées à cette 
identification. 

Il faut débuter dans la voie du déchiffrement des inscriptions 
assyriennes par les noms propres de Persépolis et de Bisoutoun. 
Avant la publication du texte babylonien de Bagaslâna \, on ne 
connaissait que les noms de Gyrus, Darius, Xerxès, Artaxerce, 
Hystaspes, Achéménide, Ormuzd, et les noms de pays Perse et 
Médie. C'était beaucoup trop peu pour pouvoir entreprendre 
le déchiffrement d'une écriture aussi compliquée. Le document 
mentionné y ajouta un nombre suffisant de noms propres perses, 
ceux d'Arsamès, d'Ariaramnès, Teispes, Smerdis, Cambyse, Go- 
matès, Martiya, Phraortès, Cyaxarès, Hy darnes, Sithrantachmès , 
Phradès, Veïsdatès, Xathritès, Hysparès, Otanès, Sochrès, Da- 
dyès, Ardimanès, Omises, Dadarsès, Osacès, Aspathinès; ensuite 
les noms des pays et villes d'Arabie, Sparda, Ionie, Ariane, Asa- 
gartie, Ghorasmie, Bactriane, Sogdiane, Paropanisus, Sattagydes, 

1 Bagastâna «demeure des dieux» est la forme perse du grec to Bayialavov 
âpos, d'où dérive le moderne Behisloun, plus connu sous l'appellation complè- 
tement défigurée de Bisoutoun « sans colonnes. » 



— 185 — 

Arachosie, Margiane, Parthie et plusieurs noms de villes. Les 
noms babyloniens de ce document, à l'exception de ceux d'Aracus et 
d'Anirès , ne pouvaient être d'aucun secours pour le déchiffrement; 
ils n'aidaient qu'à reconnaître dans des textes sans traduction et 
sans les expliquer les noms d'Assyrie, de Babylone, d'Elymaïs, 
de Nabuchodonosor, de Nabonid, de Nidintabel; mais ils devaient 
égarer, comme ils l'ont fait, ceux qui voulaient les épeler par les 
lettres fournies résultant des noms propres perses. Le nom de 
Nabuchodonosor devait se lire, d'après ce système phonétique, 
Anpasadouah; le nom de Nabonide, Anpaï; et pourtant ils pronon- 
çaient, l'un Nabioukoudourriousour, l'autre Nabiounaïd. Le nom de 
Babylone enfin devait être Dintirki, au lieu de Babîlou. Comment 
se tirer de cette difficulté? 

M. Rawlinson a le premier établi le principe qu'un même signe 
pouvait avoir plusieurs valeurs; il le nomme la polyphonie. Fran- 
chement, il était fort naturel que l'on attaquât, comme on l'a fait, 
une anomalie qui semblait contraire aux plus simples notions de 
l'écriture, et que le savant colonel n'a jamais pu expliquer. Voici 
la raison de ce phénomène : 

Déjà les premières études sur l'écriture assyrienne, entreprises 
par M. Grotefend, avaient constaté un fait : la présence de signes 
idéographiques. En examinant la traduction assyrienne des courtes 
inscriptions de Persépolis qui avaient mis le savant de Hanovre sur 
la voie du déchiffrement, celui-ci s'aperçut que quelques signes 
n'exprimaient pas de lettres, mais des idées. Les notions de Dieu, 
père, jils, roi, pays, langue, homme, maison, porle, étaient rendues 
par de simples signes; et, sans pouvoir donner des sons à ces 
idées, M. Grotefend en constata la signification, et signala leur 
présence sur d'autres documents. 

Le docteur Hincks et le colonel Rawlinson s'aperçurent d'un 
autre fait : plusieurs des signes employés comme représentants 
d'une idée se trouvaient, dans les noms propres perses, comme 
expression d'une syllabe. Par exemple, le signe pour « Dieu » avait 
une valeur syllabique an, dans les noms de Sitrantachmes, Za- 
zanna; le mot père, celle de at dans les noms Sattagydes , d'Ar- 
cadri; l'idée pays avait, dans les inscriptions assyriennes, très- 
souvent le son mat, ainsi que clans le nom de la ville d'Hamat. Ils 
constatèrent en outre que très-souvent ces signes idéographiques 
ne devaient pas être prononcés, mais qu'ils indiquaient seulement 



— 186 — 

à quel ordre d'idées appartenait un signe suivant, ou même un 
mot tout entier. L'inscription de Bisoutoun fournit à sir Henry 
Rawlinson deux exemples où le signe »~T « Dieu » n'est que le dé- 
terminatif du signe tfc^ pa, qui, précédé du premier, indiquait 
le dieu Nebo; ainsi avons -nous prouvé que le signe £ T^F, qu'on 
rendait par ë (bien qu'en réalité cela soit un i aspiré) , précédé du 
déterminatif pour Dieu, signifiait le ciel et se prononçait sami. 
Donc on ne pouvait plus douter qu'une grande partie de l'écri- 
ture assyrienne ne fût un système idéographique. 

On a pris ces caractères pour des signes ou des abréviations , 
mais à tort. Ces signes provenaient de certaines images; ainsi la 
lettre dieu n'est autre qu'une étoile, l'idée roi est représentée par 
une abeille, le mot pour porte, maison en rappelle les formes. Le 

caractère déterminatif pour « terre » représente ./^EY un enclos 

avec des sillons ; l'idée de « tour » est figurée par l'image d'une tour 
bien reconnaissable. Nos études nous ont mis à môme de recon- 
naître un grand nombre d'hiéroglyphes par la forme que révèlent 
encore les caractères bien dégradés ; ainsi le caractère ha y Y4 pris 
idéographiquement, change, dans les mêmes textes, avec le mot 
noun « poisson », et réellement la forme archaïque assyrienne de 

cette lettre 4~2>* rappelle l'image de cet animal. Il va sans dire 

que jusqu'ici les études ne sont pas assez avancées pour pouvoir 
poursuivre jusqu'à l'image l'origine de tous les signes; mais ces 
exemples, que d'heureux hasards nous ont fournis, en constatent 
suffisamment le principe. 

Nous avons établi plus haut que la même écriture servait aux 
habitants de la Suziane, de l'Arménie, de la Chaldée; et non- 
seulement les signes syllabiques, mais aussi les caractères idéo- 
graphiques sont partout les mêmes. Nous avons pour cette asser- 
tion les preuves les plus incontestables et les plus intéressantes en 
même temps. Le roi Sargon nomme , parmi les rois vaincus , l'Ar- 
ménien Argistis et le Susien Soutrouk Nakhounta. Le temps a 
épargné quelques inscriptions de ces mêmes rois à Van et à Suzes. 

Ces documents de l'Arménie et de l'Elymaïs ne seront peut-être 
pas d'accord sur les victoires que s'attribue le superbe constructeur 
de Khorsabad ; mais la coïncidence prouve incontestablement l'iden- 
tité de l'alphabet. Les signes idéographiques sont les mêmes; les 



— 187 — 

langues ne le sont pas; mais puisque 1« môme signe rendait 
les mômes idées à Suzes et à Ninive , il est clair que le caractère 
pour roi ne pouvait avoir la même valeur phonétique dans ces lo- 
calités. 

Il est clair que ces prononciations des signes idéographiques 
devaient changer ainsi avec chaque pays. Mais un système d'écri- 
ture aussi compliqué que celui dont nous nous occupons n'a pu 
être inventé en cinq pays à la fois; il n'a été en usage d'abord 
que chez un peuple, qui l'a transmis ensuite à son disciple en ci- 
vilisation. La première nation donna au second , non pas seulement 
le signe idéographique, mais également le son interprétant ce 
mot dans sa langue. Le monogramme (pour me servir du terme 
adopté) pour «père, roi» passa chez la seconde nation comme 
expression de l'idée; mais avec celle-ci se transmit également la 
syllabe ou le mot qui voulait dire « père, roi » dans la première 
langue. Ce signe ne convenait plus à l'interprétation audible de 
l'idée; la valeur at, qui suffisait pour le premier peuple, chez 
lequel at signifiait « père », ne suffisait plus pour les Assyriens où 
« père » se disait abou. 

Mes recherches à Londres m'ont révélé le fait nouveau, que 
les verbes sont représentés également par des monogrammes ou 
signes idéographiques. Ainsi, le même caractère qui se lit pho- 
nétiquement sis, est expliqué, dans les syllabaires, par « frère » et 
«protéger»; la lettre îr signifie et «ville» et «multiplier» : ainsi 
l'idée de « veiller » est exprimée par le signe pour « étoile »; et sou- 
vent deux ou plusieurs verbes ont le même représentant mono- 
grammatique. Cette circonstance devait encore multiplier le nombre 
de sons syllabiques attachés à la même lettre. 

II. Quel peuple a inventé cette écriture ? 

On comprend l'intérêt qui se rattache à cette question. Nous 
pouvons, dans notre réponse, tout d'abord procéder par voie d'ex- 
clusion. Cette nation ne pouvait pas être une nation sémitique, 
donc ce n'étaient pas les Assyriens. En effet, le système convient 
assez mal à une langue de la race de Sem , à cause du syllabisme 
qui en forme le caractère distinctif. Mais en dehors de cette re- 
marque générale qui, après tout, ne peut être considérée comme 
définitive, comment expliquerait-on donc la circonstance que ja- 
mais la valeur phonétique d'un caractère assyrien n'a le moindre 
rapport avec le son qui exprime l'idée alfectée au signe? Dans 



— 188 — 

quelle langue sémitique sis, ou même une articulation semblable, 
exprime-t-il « frère » et « protéger »? Où trouverait-on un mot sémi- 
tique an pour dire « Dieu », at pour « père », bib pour « créer » et 
« infester»? 

Le peuple qui inventa l'écriture anarienne appartient à la grande 
famille ouralienne. Déjà, avant mon départ pour Londres, j'ai eu 
l'honneur d'exprimer cette idée à l'Académie des inscriptions et 
belles-lettres. La découverte des vocabulaires lui a donné une écla- 
tante confirmation. Seulement, ne connaissant pas alors le casdo- 
scythique ,, je signalai comme la nation inventrice celle qui parla 
l'idiome de la seconde écriture, et que je nomme maintenant le 
médo- scythique, par des raisons qui paraîtront très- acceptables. 
L'affinité de ces deux dialectes, qui atteint aux proportions de 
la presque identité , m'autorise à persister dans ces conclusions , 
à utiliser dans l'argumentation notre connaissance du médo-scy- 
thique, basée sur les traductions des inscriptions trilingues, et à 
regarder ce dialecte comme le représentant de la famille entière. 

Voici les raisons qui justifient l'honneur fait à la nation des 
Scythes, ou Tatares, ou Ouraliens, ou Touraniens, car le nom ne 
fait rien à l'affaire; elles résident dans l'examen des signes mêmes. 
Quand un caractère a deux valeurs, une syllabique et une autre 
idéographique, alors la signification phonétique se justifie par la 

langue scythique ; ainsi le signe fr^Ê — j a la valeur de « père ». 

Cette idée s'exprime, chez les Touraniens , par atta; c'est pour cela 
que les Assyriens lui attribuent la valeur phonétique de at. L'idée 
de « fils », pal en assyrien, est interprétée par un signe dont la va- 
leur phonétique est tour; tour veut dire « fils » en scythique. 
L'hiéroglyphe pour « étoile » et « Dieu » est lu , comme syllabe , 
an , parce que annap en scythique signifie cette notion , exprimée 
en assyrien par ilou. Bilga signifie en scythique « année », le perse 
tharda; le signe qui interprète l'idée de l'année est le même que 
celui pour la syllabe hil ou 6a?. 

Les monogrammes pour les verbes fournissent des exemples 
plus incontestables encore. Les syllabes pap et bit expriment, se- 
lon les tablettes de Sardanapale, et l'idée de « créer», et celle de 
« se révolter ». Nous voyons que le mot scythique bibda rend le 
perse hamiihriya abava « il se révolta » , et le mot biptusda , le perse 
adâ « il créa ». Mit, en scythique, veut dire « aller ». Nous n'avons 



— 189 — 

plus à nous étonner que la syllabe mat ait également en assyrien 
le sens de ce verbe. 

Ces exemples, que Ton pourrait multiplier, suffiront pour éta- 
blir d'une manière incontestable l'antériorité de l'écrilure scy- 
tique. La langue se rapproche, comme M. Norris l'a surtout 
prouvé, des idiomes ouraliens de la Russie. 

Le style médo-scythique de l'écriture anarienne contient égale- 
ment des monogrammes, et pour les distinguer, il y a un signe 
spécial *t= qui ne se rencontre que dans ces cas; M. Norris ne 
l'a pas reconnu, bien que son emploi soit bien évident. L'écri- 
ture, en outre, ne contient pas tant de polyphonies, quoiqu'il 
y en ait nécessairement; mais, en général, l'écriture scythique 
établit des différences inconnues aux autres écritures. La croix 
►— T — signifie, en assyrien, et bar et mas; en scythique, sa forme 
est modifiée, >~ T rend bar, et J* — rend mas. 

Quoique les exemples cités parlent assez haut pour noire asser- 
tion, on peut faire valoir une autre raison qui ne manque pas 
d'importance. Les Perses placent ce système toujours avant celui 
des Chaldéens, qui pourtant avaient été encore naguère très- 
puissants, et dont l'importance scientifique a survécu même à 
l'empire de Gyrus. Les Achéménides eurent donc quelque raison 
spéciale pour donner à l'écriture scythique la préséance sur le 
système babylonien , et puisqu'on n'en peut guère chercher le motif 
dans une puissance qui n'existait plus alors, il faut le trouver 
dans l'ancienneté de Touran, qui n'était point un mystère pour 
les vainqueurs ariens. A vrai dire, s'il n'y avait que cette raison-là, 
elle serait d'une importance minime ; mais elle acquiert du poids 
quand on l'envisage conjointement avec les faits philologiques 
que nous venons de constater. 

Bien que très-é! oigne d'accepter tous les rapprochements du 
savant anglais qui, souvent, a mal transcrit les lettres scythiques, 
j'adopte pleinement le principe signalé, et c'est, je le répète, dans 
la Russie cis-ouralienne, qu'il faut chercher les descendants du 
peuple que les rois perses jugèrent assez important pour lui ac- 
corder l'insigne honneur d'immortaliser sa langue sur les rochers 
de Bisoutoun et d'Ecbatane. 

Mais quel était ce peuple dont nous avons désigné les descen- 
dants? Évidemment il devait être un peuple antique et puissant; 
et quoique son empire se fût écroulé du temps des Achéménides, 



— 190 — 

sa langue devait avoir pris de telles racines, dans quelques con- 
trées, que la faveur qu'on lui accordait fût nécessaire. Je crois le 
reconnaître dans une de ces nations que le père de l'histoire et les 
autres historiens antiques nomment Scythes. 

Je sais quelle objection j'aurai à écarter; on me dira, et avec 
raison, que ce nom n'est qu'un nom vague qui ne comprend 
pas qu'un seul peuple, mais toutes les peuplades très -différentes 
qui habitaient depuis les embouchures de l'Ister jusqu'aux mon- 
tagnes de l'Himalaya. Je pourrai moi-même aggraver le poids des 
contestations par le fait, que ce nom de Scythes est un nom ger- 
manique, et, selon moi, n'est autre que l'ancien allemand skia- 
tha « sagittaire » ; et qui ne sait pas que les Scythes étaient surtout 
connus comme archers, et employés comme tels? 

Si l'on ne considérait que ce dernier point de vue, on pourrait 
en tirer la conclusion que les Scythes n'étaient pas, à coup sûr, 
des nations tatares. Mais le nom que les Grecs donnaient à toutes 
ces peuplades en général avait été emprunté à l'idiome d'une 
nation qui habitait les bords de lister, parce qu'elle était la plus 
rapprochée de la presqu'île hellénique. Mais au nord de ce peuple 
d'archers étaient établies des nations tatares, tout comme aujour- 
d'hui; ces anciens riverains du Dniester, du Dnieper, du Don, en 
avaient éloigné les Celtes ariens; ils furent chassés à leur tour, et 
refoulés vers les steppes inhospitalières du nord par la migration 
des peuples qui y substitua des Germains d'abord, des Slaves en- 
suite ; de sorte que les fils des anciens Scythes tatares ne se 
trouvent plus qu'adossés à l'Oural et à la mer Blanche. 

La langue de la seconde écriture des Achéménides est très-rap- 
prochée de celle qu'Hérodote, au quatrième livre de son œuvre, 
appelle scythique. Le peu que l'historien d'Halîcarnasse nous en 
a laissé démontre la parenté, et beaucoup des noms propres sont 
parfaitement intelligibles par l'écriture des Achéménides. Les 
mots olop-xcnâ « homicide », Âp^àcnrov « borgne », semblent le prou- 
ver; ce mot est ruhirbattu ; ruhir est « homme », lat, dans le scy- 
thique acheménien, veut dire «tuer», ghar est «un»; et c'est 
avec la particule immas, ajoutée au numéral qui se rencontre 
bien souvent, gharimmas. Hérodote traduit âpt[xai par «un». 
Quelques-uns des noms de divinités dont aucun ne peut être ex- 
pliqué parles langues indo-germaniques trouvent leur source dans 
cette langue. La terre, nommée Àir/a, vient du mot api « Dieu », le 



— 191 — 

lla-noùos « Dieu suprême » , de apapi « Dieu des dieux. » Le premier 
homme, d'après Hérodote, se nommait Targitaos, Tourgata, si- 
gnifie « fils-homme »; et, réellement, on nous dit que cet homme 
était, selon les Scythes, le fils de Jupiter et de la fille du Borys- 
thènes. Beaucoup de noms propres de Scythes, qui résistent aux 
étymologies sanscrites, se laissent interpréter par la langue médo- 
scythique;je ne cite que ^Ttapy arc sldijs , sbarrak pikti « qui aide 
dans le combat », ùxTtx(x<xcrâhY}s , Kuklammas-adda « ou père de l'affec- 
tion ». De même, le dieu de la mer, 0afjufxa<7à§>7s, d'après Hérodote, 
s'explique par le scythique sam-immas-adda « père de l'infini ». Sam 
ou sa-oum exprime, dans la traduction scythique, le mot perse 
amâlâ « non mesurés, tout-puissants », sam immas ou saoum immas 
indique l'infinité. Le père de l'histoire nous dit que le scythique 
Èfapnrafos signifiait Ipai ohoi « les chemins sacrés ». Or, dans la der- 
nière partie de ce mot , nous retrouvons le scythique annap « Dieu » ; 
le mot pour chemin qui se rencontre dans l'inscription scythique 
de Nakchi-Roustam où il traduit le perse pathini, y est malheu- 
reusement rendu par un monogramme. 

Les peuplades que les Grecs comprenaient sous le nom de Scy- 
thes étaient désignées, chez les Perses, sous la dénomination 
commune de Sakas; l'assertion d'Hérodote est confirmée par les 
inscriptions. Or, le mot sak, qui se retrouve dans les noms de tant 
de peuplades mongoles (voire même dans celui des Cosaques), 
signifie « fils » en scythique et en susien. Le nom des Sakes n'est 
donc pas celui d'un seul peuple, mais l'appellatif commun de 
toutes les tribus qui se nomment fils de, précisément comme les 
Arabes se distinguent par le mot béni, et comme les Juifs n'avaient 
d'abord pas d'autre nom de peuple que celui de fils d'Israël. Chez 
les Assyriens le peuple désigné par Scythes et Sakes a l'appella- 
tion Navirri ou Navri, et ce mot nam ou nav indique « famille », 
dans le scythique des Achéménides , ainsi que dans plusieurs lan- 
gues de la même souche, le magyar, par exemple; ri est, comme 
en sakri, navri, le suffixe post-positif de la troisième personne, 
correspondant au turc &» ou c£- Les Babyloniens ne désignaient 
donc ces peuplades que par le mot qui indiquait « famille » dans 
l'idiome de ces dernières. 

Hérodote distingue les Scythes des autres peuples qui l'entou- 
rent, et parmi ces derniers il y en a qui sont bien des Germains; 
je me contente de citer les k\àlwvoi qui , d'après l'historien d'Hali- 



— 192 — 

carnasse, ne sont pas Scythes, et dans lesquels il est impossible 
de ne pas reconnaître le goth Alasunius « les fils du peuple ». 
Donc toutes ces tribus portent le nom de « fils »; et je puis com- 
pléter cette digression, par le fréquent usage de tour «fils», 
en scytliique, dans les noms des peuplades mongoles; les 
Tatares et les Turcs en ont conservé la trace. Les querelles an- 
tiques des Iraniens et des Touraniens , ou des Arya et des Tourya 
des livres zends, peuvent être alléguées ici. Les adversaires de 
Zoroastre et de sa loi ont toujours été considérés comme apparte- 
nant à la race de l'Altaï. Le serpent des Touryas, que les Persans 
personnifient dans Afrasiâb, a bravé les étymologies ariennes, il 
ne se rencontre pas dans les textes zends sous cette forme; c'est 
peut-être le mot par lequel le document scythique de Bisoutoun 
désigne les ennemis marchant contre les Perses : farrursarrabba. 

Nous trouvons dans ce monument, un des plus importants que 
l'antiquité ait épargnés, une indication que nous ne pourrions 
négliger. Le nom du Sace vaincu par Darius est Iskounka. 

J'y vois une nouvelle preuve de l'exactitude de l'appellation 
adoptée. Le rocher de Bisoutoun nous monlre un personnage, 
sur lequel il y a écrit en perse : « Ceci est Skounka, le Sace. » La 
traduction scythique porte Iskounka akka Sakka. On conviendra, 
avec nous, que cette forme est frappée au coin de la langue du 
second système des Achéménides. Nous pourrions y voir le seul 
nom de Scythe qui nous soit conservé dans sa forme originale, si 
une circonstance ne nous forçait à y reconnaître tout simplement 
le mot scythique pour « roi ». 

Le tilre suprême des rois assyriens est sakkanakkou, et ce terme 
est inexplicable par les langues sémitiques; il est donc importé 
d'un autre idiome dont le peuple fut assez puissant pour imposer 
à Ninive un mot qui put devenir l'expression suprême de la puis- 
sance humaine. Personne ne pourrait nier la similitude de sakka- 
nakkou et de son prototype iskounka, et on y trouvera un appui 
assez puissant pour l'opinion qui fait des Saces ou des Scythes 
les représentants d'une antique et puissante civilisation. 

Mais celte nation de l'Asie, comment se retrouverait- elle dans 
les contrées entre le Pruth et le Don? Hérodote rapporte un récit 
qui lui paraît très-acceptable. Les Scythes habitaient d'abord 
l'Asie; chassés de leurs demeures par les Massagètes, ils se jetè- 
rent sur les Gimmériens, qui occupaient alors la Russie méridio- 



— 193 — 

nale, el dont le père de l'histoire reconnaît encore partout 1rs 
races. 

Ce récit dont l'ancien historien fait mention également à un 
autre passage de son histoire, est on ne peut plus probable. Les 
Cimmériens Celtes, les premiers Ariens qui se soient séparés 
de la grande famille indo-germanique, furent chassés de leurs de- 
meures au Pont-Euxin par des Tatares. Ce fait eut lieu au com- 
mencement du xv e siècle avant J. C, et précéda les migrations des 
peuples celtes à travers l'occident européen , comme leur conquête 
des Gaules et de la Bretagne. Les Scythes eux-mêmes avaient été 
forcés d'abandonner leurs demeures par les Massagèles, qui étaient 
également des Tatares ; leurs mœurs ne ressemblent pas à celles 
des Ariens. Le nom des Massagètes s'explique par les syllabes scy- 
thiques, Mich-chaggatou « chef de horde ». 

Justin dit, II, 3 : « His (Scythis) igitur Asia per mille quingen- 
« tos annos vectigalis fuit. Penclendi tributi fmem Ninus rex Assy- 
« riorum imposuit. » L'Asie fut tributaire des Scythes pendant 
quinze cents ans. Et celte partie du globe a conservé, jusque dans 
un nom actuel, les vestiges de l'antique domination des Scythes. 
Ce nom de l'Asie n'a jamais été expliqué suffisamment. D'après les 
mythographes grecs, Asia fut la femme de Promélhée. Hérodote, 
qui connaît cette étymologie, nous dit, en outre, que les Lydiens 
la contestaient, et qu'ils faisaient venir le nom de l'Asie du nom 
d'un de leurs rois (IV, 45). Asie veut dire, en scythique, « la vaste 
terre ». Les inscriptions de Persépolis el d'Ecbatane ont une phrase 
ainsi conçue : « Roi de celte grande terre, au loin et auprès. » Elle 
est rendue par le scythique, vwun hi ukkuva hassaikka farsatinika. 
Le mot perse dâraiy « au loin », est traduit par le mot hassaihka, 
de hassa « lointain », et je crois que le nom de l'Asie n'est autre 
chose que ce terme des Scythes. 

Dans l'idiome casdo- scythique, mada veut dire «pays». Des 
Ouraliens ont donc imposé le nom au pays arien de Médie le- 
quel, du resle, résiste à toute étymologie indo-germanique. Cette 
circonstance m'a engagé à voir dans la seconde écriture l'idiome 
des Scythes habitant la Médie 1 , et formant encore une partie 
considérable de la population , sous la domination arienne. 

1 On sait par Hérodote (I, 73) que le roi Cyaxarcs confia aux Scy'lics des 
enfants qui devaient apprendre leur langue el l'art de l'archer. Peut-être celle 
intéressante tradition n'a été inventée que pour expliquer l'existence et l'usage 
miss, scient, v. i i 



— 194 — 

Les Scythes, dominateurs antiques de l'Asie centrale, sont dis 
tingués des autres nations qui les entourent. Gène sont pas des Cim 
mériens ou des Tauriens qui appartiennent à le souche celtique; 
ce ne sont pas des Alazones, ou des Agathyrses, ou des Gètes dont 
les noms révèlent un coloris germanique très-prononcé; les Scythes 
ne sont pas parents des Nèvres, des Budines, qui sont Slaves, 
ni des Géloncs, qui sont des Grecs transformés en Slaves. Ils sont 
différents des Sauromates qui se servent pourtant de la langue 
scythique, mais en la corrompant par des solécismes, parce que 
leurs mères, les Amazones, ne la leur ont pas bien apprise. La 
légende de l'union des Scythes et des Amazones, rapportée par 
Hérodote, semble s'expliquer par un contact de deux peuplades, 
et qui a produit un peuple mixte. 

Les Scythes ne sont rien de tout cela; mais que sont-ils donc? 
Il nous sera permis de supposer qu'ils appartenaient au groupe 
tatare. Et, en vérité, Hérodote compte parmi eux les Andropha- 
ges demeurant au nord , ayant un dialecte spécial, mais se servant 
des usages scylhes, et les Melanchlènes. Ces derniers sont les an- 
cêtres des Finnois, Esthoniens et autres qui ont peuplé la Russie 
avant les Germains et les Slaves : ils sont parents des Scythes. 

Toutes ces données réunies rendent notre thèse très-probable. 
Un peuple qui a su maintenir sa domination pendant un laps de 
temps aussi considérable n'a pu être dépourvu de toute civilisa- 
tion. Arrivé à un certain degré de culture, il a dû connaître Fart 
d'écrire, qui, quoi qu'on en ait voulu dire, doit avoir été bien ré- 
pandu déjà deux mille ans avant notre ère. Ce sont les Scythes qui 
ont pu arrêter les progrès des Ariens, personnifiés dans Zoroastre 
et les propagateurs de sa doctrine; mais ils n'ont pu résister aux 
Sémites venus de l'Arabie méridionale. Cette dernière défaite a 
arrêté la civilisation que les Scythes s'étaient acquise , et plus 
tard refoulés dans des régions négligées par la nature, forcés à 
cette vie nomade qui les rendit complètement incapables d'occu- 
pations civilisatrices, ils n'apparaissent plus que comme ennemis 
des sciences et des arts. 

répandu de la tangue scythique en Médie, dont tes premiers habitants toura- 
niens forent soumis par une race arienne, parlant la langue perse. Nous croyons 
que par ce fait la langue de la seconde écriture a enfin trouvé son explication : 
nous la nommons médo- scythique, et non modique, parce que l'idiome ainsi appelé 
n'était autre que celui des Perses. 



— 695 — 

Mais quelles sont les traces que ce peuple, jadis si puissant, a 
laissées clans les contrées de l'Asie centrale? Je crois reconnaître 
les restes de cette race dans une peuplade dispersée par tout le 
pays au nord de Ninive, et dont beaucoup de représentants habi- 
tent la ville de Mossoul. Je parle des Yezidis, une tribu qui adore 
le diable, le mauvais principe, et qui ne se soucie pas du bon, 
parce qu'elle croit n'avoir rien à craindre de lui. Ces hommes 
que le code musulman met hors la loi, que les Juifs croient flé- 
trir en les nommant D'H^D «Chaldéens», et que tout dernière- 
ment les Anglais ont mis à l'abri des vexations qu'ils avaient à 
supporter jusqu'alors, se nomment eux-mêmes Dasim « la tribu », 
d'un mot obscur; les Arabes en ont formé le pluriel r*»^*. Or, 
dans le scythique, le mot pour peuple, correspondant au perse 
Kâra, est Dassumir, que je crois dérivé de Dassum, avec le r suf- 
fixe qui se retrouve comme nominatif indéfini à la fin des noms 
de peuples, par exemple, Babilur, Maikus-ir, etc. Celte coïnci- 
dence m'a fait énoncer l'hypothèse que, dans les Yezidis, sont 
conservés les débris de l'ancienne population scythique de l'As- 
syrie. 

III. Après cette digression, qui nous a paru pourtant nécessaire 
pour défendre l'opinion de l'antériorité des Ouraliens, et qui, en 
elle-même, explique la polyphonie du système cunéiforme, nous 
revenons à la question principale, et nous croyons être plus compré- 
hensible, en formulant brièvement les principes de cette antique 
écriture. Ce sont les recherches de Londres qui ont confirmé ce 
qu'il y avait de vrai, mais je le dirai également, rectifié ce qu'il y 
avait de faux dans mes opinions. Je suis d'autant plus prêt à reve- 
nir sur des opinions erronées, que des hypothèses timidement 
émises ont dû s'éclipser devant l'autorité souveraine des Assyriens 
eux-mêmes, et qtie j'ai pu remplacer l'erreur par la vérité. Dans 
d'autres cas, le progrès de mes éludes m'a démontré un autre fait, 
que je n'hésite pas à formuler : des questions de détail d'un nombre 
moins considérable, et que je croyais résolues, ont dû être ou- 
vertes de nouveau; car les mêmes documents qui nous ont donné 
des réponses cerlaines sur un point, nous fournissent la preuve 
que nous ne pouvons pas en résoudre un autre, à moins qu'une dé- 
couverte nouvelle ne fasse cesser cette impossibilité momentanée. 

Voici les principes corroborés par les documents de Londres : 

i° Tous les signes cunéiformes proviennent d'une image hiéro- 

M. 1 i. 



— 196 — 

glyphique. Une tablette de Londres nous montre des images 
transformées en signes cunéiformes archaïques ; on peut retracer 
l'origine figurative de beaucoup d'autres. 

2° Tous les signes ont au moins une valeur idéographique, et 
chaque idée pouvait être écrite avec des monogrammes, soit expri- 
mée par un simple signe, soit par une suite de caractères. Il est 
bien entendu que nous ne parlons pas encore de son expression 
syllabique ou phonétique. Par exemple, le «feu» s'écrit, ou par 
un signe qui a les valeurs syllabiques ni, kowv, bil, ou par une suite 
de caractères qui , phonétiquement, se lisent an. is. bar, mais qui 
sont expliqués par Deus.materiœ. parijicator. En assyrien, le feu se dit 
nouvour TU; c'est ainsi que les documents expliquent ce groupe. 

3° Beaucoup de caractères ont des valeurs d'un ordre d'idées 
différent, et expriment des notions abstraites et concrètes à la fois. 
Ainsi nous avons acquis la certitude d'un fait dont nous ne nous 
doutions pas, mais qui est rendu incontestable par des documents 
grammaticaux : il y a des monogrammes pour les verbes. Ainsi, le 
signe TTT^ ", qui n'a pas, que je sache, de valeur phonétique, 
signifie «lumière», en assyrien, our ; et ensuite, il veut dire 
«échauffer», en assyrien, hamam, et «engendrer», ilid. Le signe 
pour « frère » ^L< signifie également « protéger »; et ceci explique 

pourquoi le caractère pour « frère » , que M. de Saulcy a bien trans- 
crit ahoa, se trouve également comme dernier élément du nom 
de Nabuchodonosor; car le mot assyrien nasar, qui interprète le 
verbe perse pâ, est donné comme une valeur du signe en ques- 
tion. Le signe ►>~-T, dont la valeur phonétique est an, a les signi- 
fications de « étoile » et de « veiller » ; sa forme archaïque ^ J>f<^ — 
est dérivée de l'image même de l'étoile; mais, comme interprétant 
ces idées, il se prononce, en assyrien, ilou et ddmir. Le caractère 
% — Ty T l, est expliqué dans les tablettes par kabou et kâbou, que 
je crois allié à l'arabe et à l'hébreu, <^o, 3p «voûter»; effective- 
ment, ce signe, précédé du signe pour «Dieu », explique le perse 
açman « ciel », et indique alors proprement « le Dieu voûté »; ces 
inscriptions nous apprennent que les deux signes ainsi unis se 
prononcent sami en assyrien. 

l\° De cette écriture, purement idéographique dans l'origine, 
s'est développé un système syllabique , précisément comme le 
même cas est arrivé en Chine, en Egypte, en Phénicie. Le peuple 



— 197 — 

qui, le premier, inventa cette manière d'interpréter ses pensées, 
attacha aux caractères, en dehors de la notion, le son qui expri- 
mait l'idée. Ainsi , il s'est fait qu'une grande partie des signes idéo- 
graphiques sont devenus syllabiques. On fit de l'image du poisson 
l'expression du son ha, celle de la maison se prononça nis, l'é- 
toile an, la tête sah, l'oreille pi, l'œil si, la main su, l'eau dé- 
gouttante a, la terre sillonnée hi, etc. Je n'ai pas besoin d'ajouter 
que, dans l'immense majorité des cas, il serait plus que témé- 
raire de vouloir identifier les signes cunéiformes avec des images; 
j'espère que les preuves que j'ai données suffiront pour rendre 
plausible le principe lui-même. 

5° Mais puisque les hiéroglyphes servaient à exprimer égale- 
ment des idées abstraites, il s'ensuivait forcément qu'ils se pro- 
noncèrent de différents manières. L'hiéroglyphe pour «frère», 
signifiant également « protéger », prit les deux valeurs de sis et de 
nas. Le signe out exprime les notions de « soleil » et de « marcher » ; 
il avait donc les deux valeurs oui et par. 

6° Le peuple qui inventa cette écriture n'est pas celui qui nous 
a laissé une si énorme quantité de monuments. Ce ne fut ni un 
peuple arien, ni un peuple sémitique; mais il se rattache, par ses 
racines et par l'organisation de sa langue, aux idiomes ouraliens. 
J'avais eu l'honneur de développer, devant l'Académie des Ins- 
criptions et Belles-Lettres, cette opinion, depuis pleinement cor- 
roborée par mes études au Musée britannique. Je retrouve dans la 
langue de la seconde écriture acheménienne les raisons pour les- 
quelles un signe donné avait telle valeur syllabique et telle signi- 
fication idéographique, et je crois avoir démontré l'antériorité 
de cet idiome mystérieux. 

Je suis heureux de pouvoir soumettre au Ministre des preuves 
autrement incontestables que celles qui, aux yeux de l'Institut, 
ne pouvaient avoir que la valeur de simples hypothèses. Je parle 
des dictionnaires rédigés dans deux langues ; l'une d'elles est celle 
des Assyriens, l'autre un idiome qui, de nature, se lie très-étroi- 
tement à la langue dite médique ou scythique, sans pourtant être 
complètement le même idiome. On jugera de leur différence, 
comme de la parenté, par les exemples suivants : adda veut dire 
« père » dans les deux langues; seulement « son père » se dit, dans 
le dialecte ninivite, addani; dans l'autre, adclari; « à son père » , dans 
le premier, addanikou; dans l'autre, addarikki. « Les pères » se dit, 



— 198 — 

dans l'un etl'autre , acldabi; « leur père » , adda abbini dans l'un , adda 
abilnidans l'autre. Ce peu de mots suffiront pour établir au moins 
la parenté de ces deux idiomes, et Ton pourrait parfaitement dé- 
fendre l'opinion que la langue des tablettes de Ninive, et celle des 
monuments perses, sont exactement la même, prise à deux siècles 
de distance et dans des pays différents. 

Le peuple qui parla cette langue a inventé l'écriture cunéiforme. 

7° Les Assyro-Chaldéeus reçurent ce système déjà avant le 
xx e siècle avant l'ère chrétienne. Ils adoptèrent, non-seulement la 
valeur idéographique, mais aussi les sons attachés aux lettres. 
Ceux-ci ne suffisant plus pour la langue assyrienne, le peuple 
sémitique dut attacher aux signes des prononciations nouvelles; 
on ajouta aux sons de sis «frère» et de nas «protéger», en scy- 
thique, ceux de ah et de nasar. Le caractère bib (qui signifiait éga- 
lement « donner » et « se révolter », parce que, dans la langue pri- 
mitive, bib lus da exprima «il créa » et bibdas «il se révolta»), est 
expliqué, dans les tablettes assyriennes, par nahar « se révolter» 
et dana « créer ». La polyphonie n'est donc qu'une conséquence 
presque forcée du système hiéroglyphique transmis d'un peuple 
à l'autre, surtout quand on considère que l'image était polylogue, 
qu'elle servait à exprimer plusieurs idées à la fois. 

8° Les Assyriens , en acceptant l'écriture des Anariens, l'ont mo- 
difiée pendant les quinze siècles durant lesquels nous pouvons 
les poursuivre. Ainsi, ils attachèrent au signe une idée qu'il n'a- 
vait pas eue dans le premier idiome, mais seulement une valeur 
syllabique qui, en Assyrien, interprétait la nouvelle notion. Ils 
acceptèrent, en revanche, des groupes entiers de caractères avec 
la signification de la première langue, en les prononçant en Assy- 
rien; et les tablettes de Londres donnent une immense quantité 
de faits pareils. Ces groupes idéographiques forment la plus 
grande difficulté qui s'oppose à la lecture ; mais à côté du mal nous 
avons le remède. Il n'est pas impossible que les entraves dont on 
entourait une étude aussi simple n'aient pas été maintenues sans 
raison; les prêtres, dépositaires de la sagesse et de la science, vou- 
laient en conserver le monopole, et rendre le plus épineuse pos- 
sible la connaissance des lettres. Cette opinion me paraît d'autant 
plus acceptable, que les peuples qui n'étaient pas soumis à une 
(lasse de prêtres, comme les Susiens, se sont servis du même sys- 
tème d'écriture syllabique , sans adopter les nombreux mono- 



— 199 — 

grammes de récriture de Ninive et de Babylone. Les inscriptions 
de Suzes sont, de toutes les inscriptions cunéiformes, les plus fa- 
ciles à transcrire en lettres européennes, mais les plus difficiles à 
comprendre, parce que nous n'avons pas de clef pour l'interpré- 
tation. Mais tandis que la simple lecture des noms royaux d'Assy- 
rie est toute une science, et réclame des recherches sans nombre, 
les noms des rois de Suzes sont lisibles à l'aide du syllabaire le 
moins compliqué ; c'est à peine s'il y a quatre monogrammes pour 
exprimer les idées les plus usitées dans les inscriptions. 

9° Les Assyro-Chaldéens sentaient eux-mêmes les difficultés de 
leur système d'écriture; ils redoutaient les méprises que forcé- 
ment devaient entraîner les complications que les siècles leur 
avaient léguées. Il ne faut donc pas s'étonner s'ils pensaient à ren- 
dre plus clairs leurs écrits, surtout ceux que les rois destinaient 
à la lecture publique; mais, malheureusement, ils n'eurent pas tou- 
jours recours à l'expédient le plus simple, à l'écriture purement 
syllabique, qui se composait de quatre-vingt-dix signes simples. Ils 
employaient des monogrammes, mais ils voulaient en rendre les 
valeurs le moins douteuses possible. Voici le procédé qu'ils em- 
ployaient, surtout dans les derniers temps, et qui a été une source 
féconde d'erreurs, jusqu'à ce que nous ayons été assez heureux 
pour découvrir le mot de l'énigme : 

Quand un monogramme a plusieurs valeurs, on lui ajoute fré- 
quemment la dernière lettre qui constitue le mot en assyrien. La 
syllabe out veut dire «soleil» et «jour», et se prononce, en as- 
syrien, sainsi, naliara; on ajoute donc à out, si, pour indiquer 
que c'est le soleil dont il s'agit, et ra pour faire voir qu'il faut lire 
nahar. Mais, pour cela, le signe out n'a pas la valeur syllabique 
de sam ou de na, comme les Anglais l'avaient cru. Ainsi la même 
lettre "M, mal, indique « aller» et « se lever» (du soleil). Généra- 
lement, on la trouve avec la première signification au prétérit, 
aksout «j'allai », on y ajoute alors out; « se lever » se dit, en assy- 
rien, napah; dans ce cas, on ajoute très-souvent un ha. Des phé- 
nomènes semblables m'ont fait adopter des valeurs erronées; j'ai 
cru, par exemple, que le signe ^ avait aussi la valeur de nap, 
mais c'était faux. Une idée heureuse m'a éclairé sur ce principe, 
qui, une fois établi, a fait tomber immédiatement beaucoup d'at- 
tributions de valeurs, imaginées ou par mes devanciers, ou par 
moi-même. 



— 200 — 

11 me reste un mot à dire sur la dénomination d'écriture ana- 
vienne, pour l'opposer à celle d'arienne, réservée au système perse 
que j'ai choisi. Cinq différentes langues s'écrivent avec le même 
système; trois langues touraniennes ou ouraliennes, celle des ta- 
blettes de Ninive, celle des monuments trilingues rédigés par les 
rois perses, et celle des monuments susiens. Une langue, peut-être 
indo -germanique, s'en servait, comme nous le savons: c'est 
l'idiome des inscriptions arméniennes. Mais l'immense majorité 
des monuments est due au burin des Assyriens et des Babylo- 
niens ; ce sont eux qui, avant tous les autres, sont dignes de notre 
examen. Cette langue, conformément à la table généalogique de 
la Genèse, est sémitique, ainsi que tous mes devanciers, sans ex- 
ception, l'ont reconnu. 

Le peuple qui peut, ajuste titre, réclamer la désignation d'une 
des grandes nations de l'humanité , parlait une langue étroitement 
liée à l'hébreu et à l'araméen , plus éloignée déjà de l'arabe et de 
l'éthiopien, mais complètement indépendante des idiomes men- 
tionnés. Déjà nous entrevoyons les principaux éléments de son 
organisme, déjà nous pouvons établir certaines lois phonétiques 
qui seront notre guide pour l'explication scientifique des précieux 
documents de Ninive et de Babylone. Nous sommes déjà avancés 
au point de pouvoir prouver que le système phonétique de la lan- 
gue assyrienne a, quant aux racines, la plus grande ressemblance 
avec l'hébreu. C'est une règle, que le schin de l'hébreu y est repré- 
senté par la même lettre ch, le samcch par le 's; jamais le & ne s'a- 
bâtardit au t chaldéen ou au <±> arabe. Le s de l'hébreu y est cons- 
tant, et ne devient pas e , comme en araméen , ou ^ et là , comme 
en arabe. Le î ne se change pas en t chaldéen , ni ne prend la pro- 
nonciation du i de la langue du Koran. Seulement, le i initial des 
racines devient x en assyrien. Quant à l'organisme pourtant, la 
grammaire diffère considérablement de l'hébreu, et elle offre plu- 
sieurs points de rapprochements avec les dialectes araméens et 
l'arabe; aussi le dictionnaire de la langue syriaque renferme-t-il 
beaucoup de racines qui peuvent servir avec fruit à l'explication 
des textes mêmes, quoique l'hébreu fournisse toujours un contin- 
gent très- nombreux de racines identiques à celles de la langue des 
Chaldéens. Mais en dehors de ces radicaux, pour l'interprétation 
desquels les langues sémitiques éclairent nos pas chancelants, il 
y en a bon nombre qu'on ne retrouve pas dans les autres idiomes 



— 201 — 

des fils de Sein, et alors c'est ou la traduction perse qui guide nos 
recherches, ou il ne nous restera qu'à en expliquer le sens par le 
contexte lui même, chose toujours épineuse et sujette à des mé- 
prises et à des controverses. 

IV. Grammaire. — Le caractère rigoureusement sémitique de 
la langue assyrienne facilitera l'interprétation des inscriptions. De 
toutes les branches d'idiomes, celles des Sémites sont les plus inal- 
térables, les plus indestructibles, les plus tenaces. Pendant les 
quinze siècles qui séparent les monuments chaldéens les plus an- 
ciens des inscriptions cunéiformes des Séleucides, la langue des 
Assyriens s'est peu modifiée. Les règles phonétiques , une fois éta- 
blies, peuvent être regardées comme inaltérables, et il ne faut pas 
s'en départir ; la rigueur de cette maxime empêche des résultats 
incertains, et ajoute plus de poids à ceux qu'on obtient. 

La grammaire de la langue assyrienne est très-rapprochée de 
celle des autres idiomes sémitiques. C'est le même principe, seu- 
lement l'écriture donne ici à la langue de Ninive et de Babylone 
un avantage sur les inscriptions sémitiques de Phénicie et d'Ara- 
bie, parce que le système syllabique fait voir les voyelles qu'il 
faut unir aux consonnes. 

Un autre avantage, non moins précieux, résulte des documents 
grammaticaux de Londres, dont un nombre assez considérable 
donne des formes étymologiques , des suffixes et des flexions ver- 
bales. Je ferai mention ici d'un fragment que j'ai été assez heureux 
pour découvrir. Il contient, d'un côté, les formes pronominales 
de l'idiome casdo-scvthique, et de l'autre, celles de l'assyrien. Le 
mot choisi est ilti « avec», en scythique, ki. 



kini 


ta 


ittichou 


avec lui 


kinanni 


ta 


ittichounou 


avec eux 


kimou 


ta 


iltya 


avec moi 


kimi 


ta 


ittini 


avec nous 


kizou 


ta 


ittika 


avec toi 


kizounanni ta 


ittikounou 


avec vous. 



Le tableau entier des suffixes assyriens est : 







SINGULIEB. 






PLURIEL. 






M a se. 




Fera. 


Masc, 




Fém. 


1" p. 




7 a 






ni 




2 e p. 


ku 




-ki 


koun 




kin 


3- p. 


chou 




-cha 


choun 




chin. 



La conjugaison ressemble beaucoup à celle des autres idiomes 



-— 202 — 

sémitiques. Il y a un kal, niphal, paël , ifta'al (avec la seconde re- 
doublée), saphel, istaphel , aphel, iftal, et le paradigme mon- 
trera l'analogie de la langue assyrienne avec les autres langues. 
Nous donnons ici les formes du verbe régulier zakar « se souve- 
nir ». 

KAL. 









AORISTE. 






IMPERATIF 


ET P 


RÉ 


CAT1F. 






Singulier. 




Pluriel. 




Singulier. 






Pluriel. 


l'«p. 




azkour 




nazkour 




— 






— 


a" p. 


m. 


lazkour 




lazkourou[n) 




zoukour 






zoakouroa 


3° p. 


f. 


tazkouri 




tazkoura[n) 




zouk[ou)n 






zoukoura 


3° p. 


m. 


izkour 




izkourou{n) 




lizkour 






lizkourou 


3* p. 


f. 


lazkour 




izkoura{n) 




hzkour 






hzkourâl 






INFINITIF. 






PARTICIPE. 












zakar 




inasc. s. 


zakir 




f'em. 


s 


, zakirat 










F- 


zakiri 


(zikroul ) 




P 


. zakirai. 



Le prétérit est très-rarement employé, et nous n'avons pas déic 
ments suffisants pour l'établir avec certitude. 

Les autres formes du verbe régulier se déduisent ainsi : 



NIPHAL. 



PAEL. 



IPHTAAt. 



SAPIIEL. ISTAPIIAL. APHEL. 



IPIIAL. 



Aoriste. azzakir ouzakkir azzakkir 1 ousazkir ousiazkir oazkour azzakar 1 

Participe. mouzzakir mouzakkir mouzzakkir* mousazkir mouslazkir mouzkir mouzzakar 1 

Infinitif. nazkar zoukkour zitkour souzkour sutouzkour oazkour zitkit. 

Nous connaissons également beaucoup de règles concernant les 
verbes défeetifs ayant de l'analogie avec l'hébreu. 

Mais il est temps de quitter les questions fondamentales pour 
examiner, dans la seconde partie de notre travail, l'histoire et la 
chronologie des Assyriens et des Ghaldéens. 



1 Je n'ai pas besoin d'ajouter que le redoublement du z à l'iphtaal et à i'iphtal 
n'est, dans ce cas spécial, qu'un changement euphonique du t en z, comme en 
hébreu, et que les formes devraient être : azlakkir, mouzlakkir, azlakar t mouz- 
iakar, p. e. artabbit, apiassit, etc. On aura vu que l'idiome assyrien est différent 
de l'araméen , et on devait s'atlendre à cette diversité. Assour, fils de Sem, a une 
individualité différente et bien distincte de son frère Aram. Il y a des savants 
qui ne veulent croire à l'assyrien que quand on leur présentera le chaldaïque de 
Dauiel, qui est nommé arameen et bien distinct de «la langue des Chaldéens. « 
Et pourquoi donc ie grand peuple assyrien naurait-jl pas eu sa langue propre, 
aussi bien que la nation araméenne, qui n'a jamais eu l'importance historique de 
Ninive ni de Eabylone? 



— 203 — 
SECONDE PARTIE. 

CHRONOLOGIE DES ASSYRIENS ET DES BABYLONIENS. 

En soumettant au Ministre les résultats de mes recherches 
chronologiques à Londres , je ne me dissimule pas les difficultés 
de cette entreprise. J'aborde un sujet qui n'est pas nouveau comme 
ceux que je viens d'exposer; il a été travaillé depuis bien des 
siècles, et pourtant la question n'a pas été résolue. Rien, en effet, 
ne nous justifierait de reprendre une matière aussi souvent traitée 
et aussi souvent abandonnée, si la découverte des monuments 
assyriens ne nous portait pas à examiner lequel , parmi les sys- 
tèmes de tant de savants, a été celui de Ninive et de Babylone. 

Heureusement pour notre tâche, les documents assyriens, si 
obscurs ailleurs, offrent dans cette question moins de difficultés 
que partout ailleurs. Les renseignements généraux , qui sont les 
plus importants, sont donnés par les tables généalogiques; souvent 
les rois d'Assyrie se rapportent à un de leurs prédécesseurs qui , 
tant d'années avant telle époque, accomplit tel fait désigné dans 
l'inscription. Ces nombres sont donnés en chiffres, souvent con- 
firmés par différents exemplaires du même texte. 

En dehors de ces notions qui ont trait seulement à l'histoire 
d'Assyrie, nous trouvons des synchronism.es avec l'Histoire sainte. 
Les noms bibliques n'offrent pas de difficulté pour le déchiffre- 
ment, parce qu'ils sont exprimés par des caractères connus depuis 
longtemps, et c'est justement aux noms d'Ézéchias et de Juda , qui 
se trouvent dans les inscriptions d'un roi de Ninive, que l'on a 
reconnu que ce monarque, le constructeur du palais de Koyon- 
djik, devait être Sennachérib, sans pouvoir alors prouver la lec- 
ture du nom assyrien. 

Si la Bible a éclairé nos pas dans les commencements, ce sont 
les auteurs grecs et latins qui nous ont fourni les cadres pour y 
grouper les personnages révélés par les inscriptions. Mais les ou- 
vrages classiques ne sont pas d'égale valeur pour nous : nous fe- 
rons donc quelques remarques sur le degré d'autorité que peut 
réclamer chacun des représentants de l'historiographie antique. 

L'autorité du père de l'histoire, que les inscriptions perses nous 
ont appris à respecter, reste également inattaquable dans les 
points généraux. Aucun des noms royaux qu'il fournil ne peut 



— 204 ^~ 

èlre mis en doute; bien que l'inaptitude de son oreille d'Hellène 
à s'approprier les noms sémitiques, lui ait fait confondre Nabu- 
cliodonosor et Nabonid, et prendre le dernier pour le fils du pre- 
mier, cette inexactitude est presque la seule que nous puissions 
relever. Est-il donc le seul qui , avec raison , ne connaisse pas un roi 
d'Assyrie du nom de Ninus? La durée de 52o ans qu'il assigne au 
grand empire assyrien est confirmée d'une manière éclatante par 
Bérose. Cet écrivain, Chaldéen de naissance, mais qui rédigea en 
grec l'histoire de son pays, est la source principale, et nous de- 
vons une grande reconnaissance à Eusèbe, de nous avoir trans- 
mis avec autant d'exactitude la succession et la durée des diffé- 
rents règnes qui occupèrent le trône de Babylone. Après Bérose , ce 
sont surtout les Orientaux qui écrivirent en grec qui sont dignes 
de notre attention, et principalement Josèphe, Strabon, Abydène 
et Nicolaùs de Damas. Quant à Ctésias, on aurait tort de dédaigner 
ses données sans s'y arrêter; car la bonne critique ne se montre pas 
par le rejet pur et simple de ce qu'on ne peut expliquer tout de 
suite, mais par la consciencieuse investigation qui recherche l'o- 
rigine de l'erreur. Nous verrons que l'historien de Cuide, le mé- 
decin d'Artaxerce Mnémon , loin de renverser le système d'Héro- 
dote et de Bérose, le confirme en ce sens que Ctésias comprend 
dans le nom d'empire assyrien toute la suite des dynasties sémi- 
tiques qui ont régné à Ninive. Quant à son appréciation de l'his- 
toire des Assyriens et des Mèdes, il ne faut pas oublier quelle fut 
sa position officielle à la cour de Perse, position qui a dû fausser 
les vues de l'historien. Il raconte cette histoire comme un Perse 
devait la raconter, et l'inexactitude, quoique fâcheuse pour nous, 
est tellement systématique, qu'on peut rectifier et expliquer ses 
égarements. 

Nous ne pouvons que déplorer la perle de tant d'historiens 
grecs et surtout romains qui, il faut le reconnaître, envisageaient 
l'histoire antique déjà d'un œil moins partial et plus universel. 

Les savants d'Alexandrie ont beaucoup traité cette matière, bien 
qu'ils n'aient pas toujours apporté la connaissance nécessaire de la 
langue du pays ; pour cela ils ont commis dans les listes des 
rois d'étranges erreurs, que les inscriptions elles-mêmes nous ont 
permis de contrôler et d'apprécier. Ainsi, Clitarque nous fait sa- 
voir qu'une inscription à Tarsus racontait que Sardanapale, fils 
d'Anakyndaraxarès, bâtit Tarsus et Anchiale dans un jour. Mais 



— 205 — 

cette généalogie n'est autre chose que les titres du roi mal expli- 
qués et conservés parles inscriptions. Il y avait : 

Assour-idanna-palla. anakou. nadou.'sar. Assour. 
Sardanapalus. ego augustus. rex. Assyriae. 

C'est de ce protocole de l'inscription que les Grecs ont fait le 
nom kvoLxvvhapa^âprjs ou ÂvocxvvSapàfrçs ; et ce n'est pas sans raison 
que l'ignorant interprète du document a vu dans cet assemblage 
de mots le père de Sardanapale; Assour-idanna-palla signifie : « Le 
« dieu Assour a donné un fils, » et c'est le dernier élément de ce 
nom, palla, qui a occasionné cette erreur. 

Ce même nom royal a été la cause d'une autre erreur : les 
Grecs nous disent que Sardanapale s'est aussi appelé Kovoerxov- 
xôXepos; c'est là encore un titre royal qu'on a pris pour un nom, 
et ici la lecture des inscriptions cunéiformes nous fournit directe- 
ment le mot de l'énigme. Voici les lettres qui suivent le nom de 
Sardanapale : 

Anakoa. s'ar. sa ak — ku — na ak — kou, il. A — sotir 

Ego. rex. \ iceui gerens Dei Assort. 

lu à tort : Eounissakkanakkil asour. 

Nous pouvons même signaler les méprises : les deux premiers 
signes pris ensemble signifient « moi » ; mais le premier seul indique 
qu'un nom d'homme va suivre , et le second seul la syllabe kou. 
On a donc pris le clou vertical pour un signe indiquant un nom 
propre commençant par kou. Le signe « roi » a la valeur phoné- 
tique de nis; et le KovocjxoynôXepos s'explique mieux encore par la 
prononciation scythique de ce mot ouralien, telle qu'elle se 
trouve à Bisoutoun dans le nom du roi des Saces, Skounka. Le 
titre de Sakkanakkou était le plus sacré de ceux des rois d'As- 
syrie , qui l'emploient devant les mots « des grands dieux » ou « de 
Babylone. » Nous y trouvons le mot Zcoyâvrjs de Bérose , le titre su- 
prême; et la première des deux combinaisons nous a porté a rendre 
par « vicaire » ce terme que nous ne savons pas expliquer, parce 
qu'il est d'origine scythique. 

Le lecture erronée du titre de Sardanapale Kou nis. skounk il 
asour a valu au roi un surnom dont il ne pouvait pas se douter. 



— 206 — 

J'ai donné ces deux exemples pour démon trer que, dans les 
opinions même les plus étranges des Grecs, il y a toujours un fond 
de vérité : dans ces deux cas , l'erreur se fonde sur une inscrip- 
tion mal lue, mais quelquefois la méprise est moins pardonnable. 
Nous trouvons une suite de rois mal à propos insérée dans le ca- 
non d'Eusèbe, et manquant dans celui que donne Moyse de 
Kliorène. L'écrivain arménien place ces noms dans l'ordre que 
voici : 

Ninus, 

Chalaos, 

Arbehis, 

Anebos, 

Babios , 

Bel. 
Il est impossible de ne pas y voir, non pas des noms de person- 
nages, mais les noms des villes de Ninive, Chala (Nimrod au- 
jourd'hui) , Arbèles, Nipour (Kala-Sherghat) , Babylone, qui est 
personnifié comme fils de Bel. Ces noms n'indiquent donc que 
l'émigration des Babyloniens du sud au nord, exactement comme 
nous l'indique la Genèse. Dans le canon d'Eusèbe, qui semble 
remonter à Gtésias, on trouve à côté de quelques rois authen- 
tiques les noms de fleuves, tels que Ophratœus, l'Euphrate; 
Acraganes, canal cité par Abydenus; Dercyllus, le Tigre (Diglat); 
ensuite des noms susiens, perses et même grecs, comme celui de 
Laosthènes. Malgré les altérations cruelles que les premiers noms 
de la liste ont subies, on peut y reconnaître encore quelques 
noms d'une suite de rois assyriens, et je ne serais pas étonné de 
voir un jour que toute cette chronologie apocryphe a sa raison 
d'être dans une inscription d'un roi assyrien mal interprétée. 

Il ne faut pas oublier que la confusion qui embarrasse les chro- 
nologies est due à Gtésias en grande partie; il a exercé sur 
cette portion de l'histoire l'influence la plus désastreuse, car il 
puisa ses renseignements chez un peuple qui a été et qui est 
encore, après ses proches parents les Indiens, celui qui a le 
moins le sentiment de l'histoire. Ce sens historique manque à Bi- 
soutoun , où Darius donne bien les jours et les mois des faits ra- 
contés, mais oublie les années; ce défaut se manifeste chez les 
Persans modernes, seul peuple dont le plus grand poêle soit en- 
core le plus grand historien, et qui seul a pu avoir un livre des 



— 207 -— 

Rois. Je me rappelle que cette même infirmité scientifique m'a 
frappé dans les conversations avec des Persans qui passaient pour 
des lettrés de leur pays, et qui sur l'histoire moderne de l'Asie 
avaient les idées les plus étranges. Et comment attendre d'une 
nation des renseignements exacts sur ses ennemis vaincus, quand, 
dans sa propre histoire , elle laisse échapper le nom du grand Cyrus , 
qui a fondé son empire; comment s'étonner que les Perses aient 
placé Sémiramis douze siècles plus tôt qu'il ne le fallait, quand les 
Persans de nos jours ne s'aperçoivent pas d'une énorme lacune 
dans leurs annales entre Gustasp et Ardichir, qui, d'après eux, 
ont été réunis par un lien étroit de famille, et pourtant sont sé- 
parés l'un de l'autre par un espace de peut-être dix-sept siècles! 

Le véritable sentiment historique en Asie ne se trouve que chez 
les Sémites. 

Parmi les historiens, Bérose seul 1 nous a laissé une liste des dy- 
nasties successives, avec les nombres des rois et celui des années 
qui s'écoulèrent sur leur domination. La liste a pourpoint de départ 
l'année de la chute de Sardanapale, le dernier monarque du grand 
empire assyrien, auquel l'écrivain chaldéen assigne une durée de 
526 années, conformément au père de l'histoire, qui dit que les 
Assyriens ont régné sur l'Asie. 5 20 ans. Cette concordance ajoute 
un crédit énorme aux données du prêtre chaldéen, confirmées du 
reste par les inscriptions qui nous fournissent plusieurs jalons et 
points de repère. La plus ancienne de toutes ces dates remonte 
jusqu'à la moitié du xx e siècle avant Jésus-Christ, puisqu'un cy- 
lindre de Tiglatpileser I er (vers 1200) parle de la reconstruction 
d'un temple détruit parle roi Samsi-Hou, fils à'Ismidagan, 64i ans 
avant l'époque de son grand-père à lui , qui l'avait détruit. Une date 
plus précise est donnée par l'inscription du roc de Bavian , qui rap- 
porte que Sennachérib, dans sa première anuée, enleva de Baby- 
lone des idoles que Mérodach-idanna-akhi, roi de Chaldée, avait 
ravies à Tiglatpileser, roi d'Assyrie, A 18 ans auparavant. Ce fait 
eut donc lieu en 1122 avant Jésus-Christ. 

1 M. Ch. Lenormant a déjà exposé cette même idée dans son cours d'histoire 
ancienne en i836, lorsque les découvertes épigraphiques qui confirment l'au- 
torité d'Hérodote n'étaient pas faites. La date précitée seule parle avec assez d'é- 
loquence pour la sagacité du savant académicien. Il fixa avec une grande justesse 
le déclin momentané de la puissance assyrienne à 1 100, et nous savons mainte- 
nant qu'en effet les Babyloniens saccagèrent en 1122 la capitale d'Assyrie. 



— 208 — 

Mais la date la plus importante pour notre but est celle qui se 
développe des documents, pour la chute de Sardanapale, et à 
laquelle se rattache la chronologie de Bérose. Ce dernier roi du 
grand empire fut dépossédé par le Mède Arbace et le Babylonien 
Bélesys (Balazou des inscriptions) , que Bérose, la Bible et Josèphe 
nomment Phul;ce nom se retrouve également dans les inscrip- 
tions sous la forme de Poulli, comme celui d'un membre de la fa- 
mille royale de Babylone. Il veut dire tout bonnement « voici mon 
« fils », et se compare à l'hébreu Ruben plN"i. C'est cette significa- 
tion du nom Poulli, forme babylonienne de l'assyrien Palli, qui 
explique le changement du nom en celui de Balazou, que je tra- 
duis par « terrible ». L'identité du Phul de la Bible et du Bélesys 
des Grecs a été soutenue déjà, il y a longtemps. 

Ce roi fit la guerre à Ménahem, roi d'Israël qui régna de 771- 
761. Tiglatpileser se souleva à Ninive contre le Babylonien Phul , 
dont il n'existe pas de monument dans cette ville , qu'il paraît ne 
pas avoir habitée. Le successeur de Phul sur le trône d'Assyrie 
(car celui-ci continue à régner à Babylone, qui ne figure pas dans 
les nombreuses villes soumises au sceptre de Tiglatpileser) fit éga- 
lement , dans la huitième année de son règne , la guerre à Ménahem . 
Puisque le roi d'Israël ne régna que dix ans, il est clair que l'ex- 
pédition de Phul ne put avoir lieu que dans les premières an- 
nées de sa domination , et celle de Tiglatpileser doit tomber dans 
les dernières. Nous ne nous tromperons pas de beaucoup quand 
nous placerons l'avènement de l'usurpateur Tiglatpileser en 769 
avant J. C. 

Maintenant il existe une inscription, trouvée par M. Hincks, à 
qui j'en dois la connaissance, et dans laquelle Tiglatpileser, en des- 
cendant jusqu'à la /12 e année de son règne, dit qu'il monta sur 
le trône dans la 20 e année de son prédécesseur. Celte étrange ma- 
nière d'annoncer son avènement fait croire qu'à cette époque ce 
dernier existait encore; ce silence sur le nom de son père nous 
montre un usurpateur. D'après Castor et Eusèbe, le successeur de 
Sardanapale qu'ils appellentNinusII, parcequ'il fonda une nouvelle 
dynastie, régna 19 ans, et ces deux données conformes nous au- 
torisent à mettre la fin du grand empire d'Assyrie en 788 avant 
Jésus -Christ. 

M. de Saulcy, clans son savant examen du canon des rois mèdes , 
est arrivé à la même date pour le soulèvement d'Arbace. Je ne 



— 209 — 

reproduis pas ses raisons; elles sont souveraines et fondées sur les 
chiffres, tels que les auteurs les transmettent. Cette coïncidence, 
dont personne n'osera nier le poids considérable, est encore con- 
firmée par un passage d'Hérodote, qui, dans sa forme actuelle, 
n'offre aucun sens, mais dont le changement semble évident. 
L'historien d'Halicarnasse donne à l'indépendance des Mèdes une 
durée de 128 ans, chiffre que condamne son propre système. Mais 
si l'on lit 228 ans, on arrive juste à l'époque que nous avons ob- 
tenue pour le renversement du trône de Ninus. 

Nous aurons donc pour les dynasties sémitiques les périodes 
suivantes : 

4g rois chaldéens pendant 458 ans 2017-1559 

8 rois arabes pendant 2 45 ans i559-i3i4 

45 rois assyriens pendant 526 ans.. 1 3 1 4-788 

La domination de l'Asie centrale par les Sémites est donc de 
i23o ans; Castor l'évalua à 1280 ans, mais il faut changer le P 
en A , et l'on obtient le chiffre que peut-être le chronographe a mis. 

C'est presque à cette époque que remonte Ismidagan , roi d'Assy- 
rie : son nom signifie « Dagon est sublime ». Est-ce que le nom de ce 
roi antique dont la Chaldée nous a révélé des documents aurait 
donné naissance au mythe de Sémiramis, reine historique du 
ix e siècle avant J. C, mais rapportée ici par une similitude de 
nom? Est-ce que la tradition qui unit le nom de cette souveraine 
à la déesse Derceto aurait son origine dans le Dagon du roi assy- 
rien? Nous n'osons pas nous prononcer à cet égard. 

C'est donc en 2017 avant J. C. que nous plaçons la fondation 
de l'empire sémitique d'Assyrie, personnifié dans Ninus. Mais Ba- 
bylone existait; onze rois avaient régné immédiatement aupa- 
ravant. g 

Bérose se tait sur leur nationalité; nous croyons que ce ne 
furent ni des Sémites, ni des Ariens. La durée de leur domina- 
tion est évaluée à 48 ans; époque évidemment trop courte pour 
onze monarques. La seule correction que nous proposions, c'est de 
lire EH, 208, au lieu MH, 48, et nous aurons pour le commence- 
ment de cette domination, touranienne d'après nous, la date de 
2 2 25 avant J. C. Cette opinion semble se confirmer par la donnée 
de Simplicius,queles tablettes astronomiques des Chaldéens, en- 
voyées à Arislote par Callislhènes, remontaient à 1903 ans avant 

MISS. SCIENT. V. 1 5 



— 210 — 

Alexandre. La limite supérieure des observations astronomiques 
est donc de 2226 avant J. C. 

Cette coïncidence est. d'autant plus remarquable que l'épigraphie 
assyrienne elle-même nous conduit forcément à une origine tou- 
ranienne de l'écriture cunéiforme. 11 n'y a aujourd'hui plus de 
doute à ce sujet, et je vois avec une grande satisfaction que le co- 
lonel Rawlinson vient d'accepter l'idée que j'avais émise et que je 
crois reposer sur des bases solides. 

Les annales babyloniennes inscrivent sur leurs tables une dy- 
nastie médique antérieure a celle dont nous venons de parler; 
elle a régné 2 2 4 ans. Parmi ces rois figure Zoroastre, le grand 
prophète des Bactriens. Nous déclarons que nous ne sommes pas 
contraire à l'opinion qui donne un âge aussi reculé à la religion du 
Zendavesta, quelque postérieure que soit la forme des livres sa- 
crés que le temps nous a épargnés. L'opinion unanime des Grecs 
sur ce point, le silence absolu du Vendidad sur l'Assyrie, la géo- 
graphie de ce livre , qui ne connaît pas les désignations anariennes 
de Médie, de Parthie, de Perse, sans ignorer l'existence de ces 
pays, les légendes antiques sur la propagation de la foi dualiste 
dans l'Asie et la résistance opiniâtre des Touraniens, à la fin vain- 
queurs, tout cela ne rend pas invraisemblable notre opinion, que 
la dynastie médique qui occupa le trône de Babylone de 2 44 9- 
2 2 25 avant J. G. se rattache aux tentatives avouées de propager 
la doctrine d'Ormuzd par le glaive , et il ne nous est pas permis de 
traiter légèrement l'opinion de Grecs , qui voyaient dans Zoroastre 
un roi antique de laBactriane, et un des conquérants des plus 
illustres. 

Le silence que gardent les Ariens sur toute l'époque suivante 
est d'autant moins surprenant, qu'ils ne recouvrèrent la domination 
sur la haute Asie que quatorze siècles plus tard. Ils avaient chassé 
la dynastie cusite de Nimrod, qui, du reste, ne semble jamais 
s'être étendue fort loin. Les données babylonniennes, trans- 
mises par Alexandre Polyhistor, donnent une durée fabuleuse à 
cette dynastie, 33 ,091 ans. Nous croyons pouvoir démontrer que, 
dans la chronologie chaldéenne, il ne s'agit que de 1,091 ans, 
pendant lesquels quatre-vingt-six rois régnèrent, immédiatement 
après le déluge. Voici l'origine de cette erreur ancienne de 3 2, 000 
"ans, dont, fort heureusement, une inscription de Nabuchodo- 
nosor nous confirme et l'existence et la rectification. 



— 211 — 

Polyhistor exprime ce chiffre par 9 sares, 5 nères et 8 sossos. 
Cette expression, même d'après les valeurs qu'Apollodore et Eu- 
sèbe donnent à ces mots, ne produit pas le nombre cité, mais 
35,88o années; il ne s'agit que d'une différencede 28 siècles. Nous 
croyons pouvoir prouver que dans les mots grecs SAM H , ZAPOZ, 
NHPOZ, ZlOTTOZ, ZQJZZOZ, il y a les mots sémitiques pour 
an, mois, jour, heure et minute; d'après Bérose, qui évalue le saros 
ou mois à 3, 600 ans, nous aurons forcément la table suivante : 

Sane i"l3£? an cosmique, équivalant à.. . /|3,20o ans solaires. 

Saros "/HD mois cosmique 3, 600 // 11 

Neros ")i"l3 jour cosmique 120 // 11 

Sottos ni'£/ heure cosmique bu 11 

Sossos W minute cosmique 1 mois solaire. 

Ce système astrologique était basé sur le mois solaire, qui se 
résumait par une minute cosmique. 9 mois, 5 jours, 8 heures cos- 
miques ne donnent pas non plus, d'après le véritable comput, le 
chiffre de 33,091, mais celui de 33, 660. Mais si, en respectant 
rigoureusement les nombres, on lit 9 jours, 5 heures et 8 mi- 
nutes cosmiques, on obtient le résultat de 1,090 ans, 8 mois so- 
laires, ou plus court, 1,091 ans. 

Et comment une erreur de 3 2, 000 a-t-elle pu s'introduire? 

La réponse est facile à donner : immédiatement avant précède 
le chiffre de 435, 000 ans, c'est-à-dire 10 ans cosmiques, durée 
delà domination des dix rois antédiluviens. On acompte le chiffre 
de 32,ooo deux fois, et cette erreur fut d'autant plus facile à com- 
mettre que clans la notation grecque, comme dans celle des Baby- 
loniens, le chiffre de 4oo,ooo est séparé de celui de 32, 000. 

On obtient donc, pour cette première dynastie postdiluvienne, 
l'époque de 35/io à 2M9 avant J. C, et 35/io pour celle où les 
Babyloniens, à tort ou à raison, placèrent la date du déluge; elle 
ne diffère pas trop de celle acceptée par l'église orientale. Il est 
connu que, d'après l'église d'Antioche 1 , nous serions maintenant 
dans l'an du monde 7365. 

1 Nous avons la conviction, et nous n'hésitons pas à la formuler, que les Mas- 
sorèthes ont diminué les générations postdiluviennes de mille ans. Le système de 
la rédaction judaïque est étrange. D'après lui, Noë est mort 4 2 ans avant la nais- 
sance d'isaac , et Sem est mort dans la cinquantième année de vie de Jacob, après 
avoir survécu à tous ses descendants jusqu'à Abraham inclusivement. Selon nous, 
Arphaxad n'est pas né 2 ans après le déluge, mais 202 ans; il n'eut pas son fils 
M. 1 5 . 



_ 212 — 

Mais voici comment les Chaldéens eux-mêmes démontrent la 
vérité de notre calcul. On sait que la tradition delà confusion des 
langues, qui se place immédiatement après le déluge, et celle de 
la tour de Babel, existèrent chez les Babyloniens comme chez les 
Juifs. Nous avons déjà établi que, dans le nom de Borsippa, le Birs- 
Nimroud d'aujourd'hui, s'est conservée cette légende : le nom men- 
tionné veut dire « tour des langues. » C'est à Borsippa que Ao, le dieu 
de la lumière intelligible {(pus voyjtôv) s'est construit la demeure de 
la vaticination, comme le dit Nabuchodonosor dans l'inscription de 
Londres (col. iv, 1. 5y). La manière d'écrire en monogrammes le 
nom de Borsippa indique «ville de la dispersion des langues,» 
tandis que trois signes idéographiques, dont l'ensemble se lit Ba- 
lilou, est à expliquer par « ville de la réunion des tribus. » La vé- 
nérable ruine de la tour de Babel a été restaurée par Nabuchodo- 
nosor; dans les fondements, le colonel Rawlinson a trouvé deux 
cylindres qui portent la même inscription, et qui sont de la plus 
haute importance. Ce document détruit l'opinion topographique 
de celui qui a eu le mérite de le découvrir, et qui nie, on ne sait 
pas trop pourquoi , l'identité de la ruine du Birs-Nimroud avec le 
monument antique l auquel se rattache la tradition de la dispersion. 
Le roi de Babylone dit qu'il a restauré ce temple, dédié aux sept 
lumières de la terre, et qu'un roi avant lui (ou le premier roi) avait 
bâti l\i amar auparavant. Or le mot babylonien amar correspond 
à l'arabe j£ « vie humaine; » c'est une période de 70 ans solaires 
ou id heures cosmiques, et le double du dar, de la génération, 
équivalant à 35 ans solaires ou 7 heures cosmiques. La durée de 
la génération, dans l'astrologie chaldéenne, se rattachait à une 

Seiah dans sa trente-septième, mais dans sa cent trente-septième année, et ainsi 
de suite. LesMassorèthes ont tenu à rapprocher la durée des générations après le 
déluge des nôtres. Nous reviendrons sur ce sujet, en nous bornant à énoncer ici 
que le déluge hébraïque ne tombe pas en 25 12 avant J. C, mais bien en 35 12 
avant J. C. Nous ne sommes pas les premiers à dire que l'intervalle entre Noé, le 
cataclysme et Abraham est beaucoup trop court. 

1 Le Talmud babylonien regarde Borsippa, ce faubourg de Babylone, comme 
le théâtre de la confusion des langues. Pendant l'exploration de Babylone, nous 
avons recueilli à Ibrahim-el-Khalil, la ruine près du Birs, une petite inscription 
datée de Borsippa (Barsip), le trentième jour du sixième mois de îa quinzième 
année de Nabonid. Nous avons ainsi donné la démonstration définitive du fait 
avancé depuis longtemps, à savoir que la ruine de la tour de Babel était le Birs 
Nimrod. 



— 213 — 

superstition babylonienne qui a créé les noms de nos jours de 
la semaine , à savoir que les sept planètes présidaient chacune 
à une heure de la journée. En sept heures, les planètes avaient 
fini leur cycle. 

Ces ki vies humaines équivalent à 2,9/io ans. Nabuchodonosor 
commença à régner en 6o4 avant J. C; il mourut en 56i avant 
J. C; la date en question est donc enfre 3,544 et3,5oi avant J. C, 
ce qui cadre merveilleusement avec les données de Bérose, ratta- 
chées à la date de 788, pour la fin du grand empire, également 
prouvée par les inscriptions. Nous avons religieusement conservé 
les chiffres, sauf en deux cas contrôlés par d'autres notices, et 
exigés par la plus simple réflexion , c'est-à-dire : 

i° Nous avons changé M H en £H parce que le laps de 48 ans 
semble trop court pour 1 1 rois; que la correction , au point de vue 
paléographique, n'est pas forcée, et que le résultat est confirmé 
d'ailleurs par la donnée de Callisthènes ; 

2 Nous avons restitué 1,091 ans au lieu de 33,091 ans, chiffre 
ridicule, en expliquant et la naissance du nombre et l'origine de 
l'erreur. 

Tout le système est contrôlé dans son ensemble par le passage 
de l'inscription de Borsippa, qui nous rapporte, pour la date 
de la construction de la tour de Babylone, selon les Chaldéens, 
à l'époque entre 3,544 et 3,5oi, tandis que les chiffres con- 
trôlés de Bérose placent le déluge clans le milieu du xxxvi e siècle 
avant l'ère chrétienne. 

Entre le déluge et la première dynastie sémitique se sont écou- 
lés quinze siècles, et cette période antérieure n'est pas non plus 
inconnue aux anciens. Trogus Pompeius, qui puisait dans les 
meilleures sources et dont nous ne pouvons trop déplorer la 
perte, dit expressément que les Scythes ont régné avant Ninus sur 
l'Asie pendant quinze cents ans. L'autorité de l'historien romain 
est-elle à dédaigner comme on l'a fait, en présence de la concor- 
dance des chiffres proposée et soutenue par nous? Nous ne le 
croyons pas. De quel droit donc négligerait-on le témoignage d'un 
écrivain à qui nous devons tant d'éclaircissement sur l'histoire 
primordiale des peuples fondée sur des documents originaux ? Qui, 
parmi les Romains , a eu des idées plus justes sur les Juifs que lui ? 
Qui a raconté, avec plus de vraisemblance, la fondation de Car- 
thage? Qui a mieux expliqué l'origine des Parthcs? Qui a donné 
m. 1 5 . . 



— 214 — 

de plus probables renseignemens sur les habitants primitifs de 
l'Europe occidentale? 

Dans tous les chapitres consacrés aux Scythes, l'écrivain de 
l'histoire universelle est très-explicite, et il n'y a pas lieu, je crois, 
de suspecter ses données. Il se peut que, sous le nom de domina- 
tion scythe, il ait compris les dynasties chamites, ariennes et 
touraniennes; mais encore est-il fort probable que desTouraniens 
ont peuplé l'Asie centrale avant l'invasion des Ariens. 

Après avoir suivi les dynasties, en remontant plus haut que 
Sardanapaîe, il nous faut fixer les époques des monarchies posté- 
rieures. Nous avons vu que Bélesys fonda la monarchie chal- 
déenne, mais que Tiglatpileser, le quatrième du nom, s'érigea 
en roi à Ninive. Il y resta au moins 42 ans, alors jusqu'à 727 avant 
J. C, au plus tôt; son fils, Salmanassar IV, lui succéda. Sargon 
usurpa le trône et régna au moins i5 ans; nous le voyons par les 
inscriptions historiques de Rhorsabad qui furent conçues dans la 
i5 e année de son règne. Mais quand commença-t il à régner? Un 
passage précieux des documents (Monuments de Ninive, par Botta, 
pi. 65, 1. 2) l'établit d'une manière certaine. 

Le canon des rois de Babylone, conservé par Théon, nous 
démontre que dans la 38 e année de l'ère de Nabonassar, en 
709, Arkéanos succéda à Mardokempad. Depuis longtemps, dif- 
férents savants ont identifié le premier à Sargon et le second à 
Merodachbaladan. Le premier rapprochement a été fait par M. de 
Saulcy et abandonné ensuite, à tort selon moi, car le nom de 
Sargon se trouve aussi écrit Sarldn. Le passage cité dit que le roi 
d'Assyrie vainquit Merodachbaladan dans la 12 e année de son 
règne; il monta donc sur le trône en 720 avant J. G. Probable- 
ment il détrôna Salmanassar, alors occupé àSamarie, et détruisit 
tous les monuments où se trouvait le nom de son prédécesseur. 
C'est à cette opinion et à cette date que ce sont arrêtés également 
MM. Hincks et Rawlinson. 

Sargon régna 16 ans; il fut roi de Babylone de 709 à 704 avant 
J. C, roi d'Assyrie de 720 à 704. C'est à cette époque que lui 
succéda Sennachérib, qui, dans la 3 e année de son règne, c'est- 
à-dire en 702, fit la guerre contre Ezéchias. Il est clair qu'il faut 
lire la 2 4 e année d'Ézéchias au lieu de la i4 e , où Sargon régnait 
encore. Pour me résoudre à cette rectification , il a fallu la con- 
cordance absolue du canon de Ptolémée avec les inscriptions, et 



— 215 — 

l'arrangement complet qui résulte de ce changement, produit par 
une confusion de deux lettres assez ressemblantes dans l'antique 
écriture, le m et le h: fliW9 VHIii est à changer en DIEWl SDIN. 

Nous n'avons ici qu'à nous occuper des cadres généraux; nous 
établissons seulement que la dynastie des Sargonides , la dernière 
des Assyriens, finit avec la seconde et dernière destruction de Ni- 
nive. Je dis la seconde, car le fait d'un sac complet par Arbace 
et Béîesys est constant par la non-existence à Niuive de grands 
monuments antérieurs à Sennachérib. Les palais de Koyoundjik 
et de Nebbi-Younès datent de ce roi et de ses successeurs; 
môme Sargon n'y a laissé aucun monument. La catastrophe qui 
fit périr Sardanapale dans les flammes avait mis au niveau du 
sol de sa capitale tous les monuments de la dynastie de Belilaras. 

La seconde prise de Ninive eut lieu en 625 avant J. G. Il s'était 
écoulé , depuis la fondation du premier empire sémitique, i3q2 
ans. Ceci nous explique le calcul de Ctésias, qui évalue la durée de 
la monarchie assyrienne à i36o ans et un peu plus. Je crois que 
Ctésias a écrit 1,390 ans et un peu plus, car le èÇïjxovTa de l'io- 
nien a parfaitement pu se changer en èwyjxovra. Ctésias comprit 
donc sous le nom de monarchie assyrienne toutes les dynasties 
sémitiques. 

Du reste, tous les historiens de l'antiquité en sont là ; quel- 
ques-uns même comptent de Ninus à Cyrus, en fondant tout 
dans le nom de dynastie assyrienne. Ainsi Velleius donne deux 
chiffres qui ont évidemment ce sens; seulement l'uniquemanuscrit 
que nous ayons contient une transposition des deux C dans les 
nombres romains, ce qui lui fait avancer une grosse erreur. Il dit 
que l'empire d'Assyrie finit 770 ans avant le consulat de Vini- 
cius, après avoir duré 1070 ans. Cela ne donne aucun sens, d'a- 
près aucun système. Il paraît qu'il faut lire 570 et 1^70; alors 
nous sommes transportés en 54o avant J. C, date approximative 
de la prise de Babylone par Cyrus, et en 2010 avant J. C. pour 
la fondation de l'empire de Ninive. 

En résumé , les différentes dynasties sémitiques qui ont régné sur 
la Mésopotamie ont été confondues en une seule par les Grecs, qui 
lui donnèrent le nom de monarchie assyrienne. Il est constant qu'un 
de ces empires a été fondé par un roi Ninus; qu'une de ces séries 
différentes de rois a été illustrée par les talents et les conquêtes 
d'une reine; qu'une dynastie a fini avec un Sardanapale, nom 



— 216 — 

célèbre clans les annales assyriennes. Mais les Grecs, ne distinguant 
plus entre Chaldéens, Arabes et Ninivites, firent de ces différents 
empires un seul, en lui attribuant des victoires ou des désastres qui 
avaient signalé le commencement ou la chute de l'un d'entre eux. 

II. Nous reprendrons maintenant toute la suite des dynasties et 
y rangerons les différents monarques qui ont régné sur l'Assyrie. 

La première race que les Chaldéens placent immédiatement 
après le déluge eut l'empire pendant 1,091 ans, c'est-à-dire de 
354o jusqu'à 2/1/19 avant J. C. Nous la nommons chamite, car 
les plus grandes probabilités se réunissent pour faire agréer notre 
opinion. Le nom du premier roi est, selon les leçons les moins 
défigurées, EYHXOOE, il est assimilé au Nimrod de la Bible. En 
effet, nous croyons voir dans ce nom à'Evechoos une altération 
des mots égyptiens Si-en-Kouch, ou Sev-en-Kouch[?), fils de Cus, et 
si, comme nous n'en doutons pas, notre étymologie a quelque 
fondement, nous trouverions dans celte coïncidence une éclatante 
confirmation des textes bibliques. D'après les saintes Ecritures, 
le berceau de la puissance du grand chasseur devant l'Éternel 
était Babylone, Erech, Accad et Chalanne; sa puissance alla au 
delà, jusqu'en Assyrie, où il fonda les villes de Ninive, de Calach 
et de Resen. La première de ces cités, la plus célèbre, mais la 
moins antique, porte un nom sémitique qui signifie simplement 
demeure. Mais tel n'est pas le cas des deux autres, à ce que je 
crois; quant à Resen, dont le nom s'est encore conservé dans 
une localité, entre Calach (Nimroud) et Ninive, son existence 
comme cité paraît même antérieure à l'époque chaldéenne, où 
l'on ne trouve plus de ville ainsi appelée. 

Selon nous, il semble établi que la race chamite a peuplé l'Asie 
avant les enfants de Sem, qui l'en ont chassée. Ne trouverait-on 
pas une indication allégorique de ce fait dans la malédiction de 
leur aïeul commun? La descendance du fils maudit s'étendit sur 
toute l'Asie occidentale en deçà d'Iran, et de là elle déborda sur 
l'Afrique, où elle resta maîtresse. Les Sémites, venus de l'Arabie 
méridionale et orientale , expulsèrent ou anéantirent ces premiers 
habitants. Ce fait nous est avéré par le dixième chapitre de la Ge- 
nèse, qui ne souffre pas d'autre explication, car je ne crois pas 
qu'il nous soit permis, jusqu'à preuve du contraire, de contester 
ces antiques données. Comme les premiers habitants de la Chal- 
dée furent des Chamiles, ainsi les plus antiques colons de la Phé- 



— 217 — 

nicie le furent également; mais la sève qui anima dans tous les 
temps les descendants de Sem, et qui les vivifie encore, ne ren- 
contra pas chez les parents de Nimrod et de Chanaan un élément 
irrésistible; et ainsi, il est arrivé que même les idiomes origi- 
naires de Sidon et de Babylone disparurent, pour faire place aux 
langues indestructibles de Sem. 

Nimrod est une figure très-antique; elle est déjà presque my- 
thique dans la Genèse; et, à l'époque très-reculée. de sa rédac- 
tion , ce nom était devenu proverbial et vivait dans des chansons 
dont le passage si connu 1 nous a réservé un fragment. Encore plus, 
on ne le nommait plus par sa véritable appellation chamile : les 
Sémites lui avaient donné le surnom de rebelle, comme rejeton 
d'une race maudite qui s'était arrogé une terrible puissance. 

Faut-il s'étonner, après ces raisons, que nous ne rencontrions 
sur aucun monument chaldéen le nom de cet antique héros? 

Mais ce ne furent pas en Chaldée les Sémites qui détruisirent 
la prépondérance de Gham : celui-ci n'avait déjà pu résister aux 
agressions des Ariens, qui vinrent, le glaive à la main, propager la 
doctrine de Zoroastre. Mais la Mésopotamie qui a toujours servi 
de point de rencontre à des races différentes, ne resta pas long- 
temps dans le pouvoir des Bactriens ; elle tomba entre les mains 
d'une autre race forte, d'une antique civilisation. Cette dernière 
fut une nation non arienne. Qu'on la nomme touranienne, ou- 
ralienne, scythique ou tatare, toujours est-il vrai que c'est de ce 
peuple du Nord que l'écriture est venue aux Assyriens. 

La domination de la race touranienne ne fut pas de très- 
longue durée; nous la plaçons de 2225 à 2017. Nous avons si- 
gnalé la curieuse coïncidence qui existe entre la date à laquelle 
remontent les données astronomiques des Babyloniens, et celle 
que nous obtenons en faisant subir au chiffre impossible M H le 
changement si naturel ZH, 208. 

L'influence de cette suprématie fut énorme : c'est ce peuple 
qui a donné le nom à l'Asie, à la Médie, à la Perse : il imposa 
son système d'écriture aux Chaldéens , qui le subirent pendant vingt 
siècles. Mais la supériorité du génie sémitique le déposséda et le 
refoula jusqu'aux montagnes d'Iran. 

Vers le commencement du xxn c siècle , vers 2100, nous voyons 

1 Gcncse, X , g. 



— 218 — 

poindre îa domination sémitique. La Genèse nous a transmis la 
connaissance d'une guerre des quatre rois contre la pentapole de 
la mer Morte : ce sont Amraphel de Sennaar, Arioch d'Ellasar, 
Kedorlaomer d'Élam etTidal, roi des peuplades. Je ne sais, je 
l'avoue, où classer les deux noms d'Âmraphel et d'Arioch; mais 
je crois reconnaître dans celui du roi d'Elam un nom touranien , 
et dans le dernier une allure incontestablement sémitique. La su- 
prématie est encore au Touranien , le Sémite n'a encore sous lui 
que des peuplades non réunies, mais elles formeront une masse 
compacte un siècle après. 

C'est à îa fin du xxi e siècle avant l'ère vulgaire que commence 
l'empire sémitique, et c'est ici que commencent aussi nos docu- 
ments. Nous avons déjà eu l'occasion de citer deux rois dont 
l'âge remonte jusqu'au milieu du xx c siècle, et dont M. Loftus a 
découvert des monuments en Glialdée. L'expédition française de 
Mésopotamie a également recueilli un vase en albâtre portant le 
nom de Naramsin , qu'un roi du temps des Perses (Nabou-imtouk) 
cite comme un monarque qui a construit des palais. Mais ces do- 
cuments ne sont pas de nature à élargir nos connaissances histo- 
riques. Rarement ils donnent une filiation; le vase de Naramsin, 
qui était un des documents les plus curieux de cette époque recu- 
lée, n'indique pas le nom du père. Mais la plus grande difficulté 
résulte de la manière presque inextricable dont sont écrits ces 
monuments. Rien presque n'y est phonétique, rien ne nous guide 
pour reconnaître le nom du roi et pour le distinguer de ses titres. 
11 n'y a que les deux noms de Naramsin et d'Ismidagan qui soient 
sûrement lus : le premier, parce qu'il commence l'inscription et 
qu'il est suivi du titre royal ; le second, parce qu'on le retrouve dans 
une autre inscription. J'ai copié presque toutes les inscriptions de 
Warkah, mais je ne puis pas les lire; j'en sais assez pourtant pour 
pouvoir affirmer que sir Henry Rawlinson a complètement échoué 
dans la lecture des noms royaux qu'il a donnés comme, tels. Il me 
semble évident que, dans plus d'un cas, il s'est trompé de ligne 
et qu'il a pris pour un nom royal ce qui n'est qu'un des titres du 
monarque. On peut bien dire que, quoiqu'on connaisse beaucoup 
des signes qui composent ces inscriptions, on ne les lit pas encore. 

Rien ne nous serait connu de l'époque arabe 1 sans la donnée 

1 M. de Rougé croit que ces rois arabes sont identiques aux rois des Khcla 



— 219 — 

de Bérose : mais à partir du grand empire d'Assyrie de 1 3 1 4- à 
788 , les documents commencent à affluer, et nous avons presque 
toute la suite des générations jusqu'à Sardanapale IV. Non pas que 
nous sachions les noms de tous les quarante-cinq monarques de 
cette période , car nous ne connaissons pas les règnes des rois qui 
furent les ascendants collatéraux des premiers rois, qui ne nom- 
ment que leur aïeul en ligne directe; mais au moins nous les 
avons en grande partie, et les données des Grecs nous remplis- 
sent les lacunes. 

Nous savons par Agathias, confirmé par les documents cunéi- 
formes, que, pendant cette période de Ô26 ans, deux dynasties 
ont successivement occupé les trônes de Ninive. Il appelle l'une 
celle de Ninus et de Sémiramis, qui a fini avecBeleous, fils de 
Delketades, et l'autre celle de l'usurpateur Belitaras, dont le der- 
nier rejeton fut Sardanapale. 

Ces noms sont historiques. Dans une inscription de Kalah Sher- 
ghat, le roi Tiglatpileser I er (vers 1200) rend compte de ses 
ancêtres. Le fondateur de l'empire, le quatrième ascendant de 
ce roi, se nomme Ninip-pall-oukin, «le dieu Ninip a donné un 
fils», et de ce Ninippalloukin est venu le nom de Ninus qui, 
soit dit à l'honneur d'Hérodote, ne figure pas comme un roi d'As- 
syrie chez le père de l'histoire. Voici les cinq noms de l'inscription 
avec le fils de Tiglatpileser I er : 

Ninippalloukin, premier roi ; 

Assourdayan (la prononciation de ce nom est très-peu sûre, 
quoique toutes les lettres soient bien connues) ; 

Moutakkil-Nabou , « confiant en Nabou » ; 

Assour-ris-ili, « Assour est le chef des dieux » ; 

Tiglat-pallou-sir, « adoration au fils de Sir » (Tiglatpileser I er ) ; 

Assour-icldanna-palla , «Assour a donné un fils» (Sardana- 
pale I er ). 
Puis est nommé par Sennachérib, comme ayant été dépouillé 
en 1122 par Mardouk-idanna-akhi ( « Mérodach a donné des 
frères»), roi de Chaldée, un autre Tiglatpileser II, que j'identifie 

des inscriptions égyptiennes. M. CL. Lenormant, au contraire, émet l'opinion 
que les Assyriens ont désigné sous le nom d'Arabes tout simplement les Egyp- 
tiens. Celte dernière idée a, nous ne le nions pas, quelque chose de très-sédui- 
sant. Nous croyons devoir prendre acte de ces deux opinions, sur lesquelles les 
documents ne tarderont pas à se prononcer. 



— 220 — 

avec le Delketades d'Agalhias, père de Beleous (Hou-likhkhous) 
que je nomme Belochus I er , dernier roi de la première race, et 
dépossédé par Belitaras, son jardinier. 

Nous connaissons toute la généalogie de ce roi, d'abord par 
les briques qui établissent la filiation de six rois déjà reconnus 
comme tels par MM. Layard et de Saulcy, et ensuite par un cu- 
rieux monument dont plusieurs exemplaires sont conservés, et 
dont un se trouve au Musée britannique. Nous donnons ici une 
traduction qui peut être regardée comme sûre, quant aux points 
principaux. L'inscription est sur le pavé d'une porte : 

« Palais de Belochus (III) , grand roi, roi puissant, roi du monde » 
roi d'Assyrie, le roi que, parmi ses fils, a élu le dieu Assour, le 
maître des dieux ; il a rempli ses mains de l'empire des nations. 
De la grande mer du soleil levant, jusqu'à la grande mer du soleil 
couchant, s'étendit la puissance de son bras : il régna en maître 
des tribus. 

«Fils de Samsi-Hou, grand roi, roi puissant, roi du monde, 
roi d'Assyrie, roi des nations, le fils de Salmanassar (III) , roi des 
quatre régions, qui dévasta les pays de ses ennemis, et anéantit 
et le père et le fils : le petit- fils de Sardanapale (III), le vaillant, 
le terrible , qui avança les frontières du pays. » 

«C'est Belochus, le fort, le majestueux, dont Assour, Samas 
(le soleil) , Ao et Mérodach accomplirent les vœux; ils agrandirent 
son pays, à cause des vertus de Tiglatpileser (III), roi d'Assyrie, 
roi de Soumir et d'Accad, et fils de l'arrière-petit-fils de Salmanas- 
sar (II) , grand roi , roi puissant, qui a construit le grand temple du 
Sennaar, qui est le berceau des pays (?), et qui fut fils de l'arrière- 
petitrfils de Belitaras, le roi mon aïeul, l'origine de la royauté. » 
Avec les inscriptions qui nous restent des autres rois, nous 
pouvons reconstruire presque en entier la suite généalogique; 
mais il ne serait pas possible encore de donner la succession des 
rois, par la cause que nous avons déjàsignaléeplushaut.Voici laliste: 

Belitaras (Bel-kat-irassou) , « Bel a fortifié ma main »; 

Salmanassar 1 er , fondateur de Calah (Nimroud); 

Sardanapale II (Assour-idannou-palla) « Assour a donné un 
fils » ; 

Salmanassar II, arrière-petit- fils de Belitaras, fils du précédent; 

Assour-dan-il I er , fils du précédent; 

Belochus II, petit-fils du précédent; 



— 221 — 

Tiglatpileser III, fils du précédent; 
Sardanapale III , le grand, fils du précédent; 
SalmanassarlII, fils du précédent; 
Samsi-Hou II, fils du précédent; 

BelochusIII, fils du précédent, époux de Sémiramis (Sam- 
mouramit). 

C'est de ce roi et de cette reine que le dernier roi du grand 
empire, Sardanapale IV, fut probablement le fils. Ce fut un roi 
fainéant, et Ton comprend comment s'est formée la fable de Ninyas 
efféminé et fils de Sémiramis, Ninyas, du reste, n'est pas un nom 
d'homme, c'est tout simplement la personnification du nom assy- 
rien de Ninive , Ninoua. 

Nous n'avons presque pas de documents antérieurs à Sardana- 
pale le Grand. Une petite tessère se trouve au Louvre et porte le 
nom du Tiglatpileser III, mais , malgré les mémorables exploits de 
ce roi, il ne semble pas que de grands monuments en soient con- 
servés. En revanche, les inscriptions portant le nom de son fils 
abondent; nous avons ses annales conservées sur une belle stèle 
au Musée britannique et sur des dalles restées à Nimroud , ainsi 
que beaucoup d'inscriptions d'une moindre étendue. 

Salmanassar III reçut les tributs de Jéhu, roi d'Israël; cette 
donnée précieuse pour la chronologie , se trouve sur un obélisque 
en basalte noir, actuellement à Londres. Ce monument, curieux 
à cause de ses bas-reliefs, contient les annales qui s'étendent jusqu'à 
la 3 i e année du règne de Salmanassar. 

Une stèle , en caractère assyrien archaïque , a été trouvée à 
Nimroud en i85/i; nous ne la connaissons pas, mais nous savons 
qu'elle provient de Samsi-Hou, fils de Salmanassar. C'est ce roi 
que sir Henry Uawlinson a nommé à tort d'abord Samsi-Adar, 
ensuite Shamashphul. 

Le fils de ce monarque fut l'époux de Sammouramit, Sémi- 
ramis, qui régna après lui. Une inscription historique a été dé- 
terrée l'année dernière à Nimroud, par M. Loftus; elle raconte les 
guerres que Belochus III fit dans l'Asie occidentale. Le document 
généalogique traduit plus haut provient de ce roi, que M. Raw- 
linson a lu successivement Ilevcnk, Aclrammelech , Phallukha, 
Phal-hikh, et tout dernièrement Phulakh 1 . Quant à ces lectures, 

1 La leçon <bi}u>% se trouve en Par. 1, 5,20, où d'autres ms. ont <ï>a'A«s. Il 



— 222 — 

nous croyons que les unes ne valent pas mieux que les autres. Le 
nom se lit 4 ^ >^^ Hou-likh-khous et signifie simplement : 
« Que le dieu Ao [(pus votjtôv) donne un bon augure. » Le colonel 
Rawlinson , avec l'idée préconçue que ce roi devait être le Phul 
de la Bible , a cru trouver dans les Septante la forme <X>aXw^ pour 
le Phul hébreu; dont il a lu ^ Phal et X*f fc=^ * H ^- P ms tard il 
vit que la lettre <& Jtvs— ^J avec laquelle il confondit ^ ¥ £z ^, 
aussi écrite -^T^i^, ne peut avoir que la valeur oukh; il chan- 
gea donc le nom en Phul-ukh. Mais la valeur Phal ou Phul qu'il 
attribue faussement à la lettre 4 Ou et Hou, n'est qu'une pétition 
de principes, un cercle vicieux, pour arriver à l'identification de 
ce nom avec Phul de la Bible. 

Nous ne pouvons encore savoir avec sûreté la durée du règne 
de Sémiramis, qui, selon LIérodole, dont il faut toujours respecter 
même les erreurs, régna cinq générations avant Nitocris, reine de 
Babylone, et selon lui, épouse et mère des Labynetus, père et fils. 
Si Sardanapale a régné environ i5 ans, son avènement, et proba- 
blement alors la mort de Sémiramis , tombe vers 8o3 ; cinq généra- 
tions, c'est-à-dire i65 ans plus tard, nous conduiraient à la date de 
64o environ. Assour-dan-il II, le Kiniladan des Grecs, dernier roi 
de Ninive, régnait alors à Babylone; est-ce que ce roi fut l'époux 
de Nitocris, qui , probablement fut uneEgyptienne ? Nous n'oserions 
nous prononcer affirmativement. Seulement nous devrons nous 
résigner à trouver ici en défaut le père de l'histoire, qui confond 
avec Nabopolassar et Nabuchodonosor le roi Labynetus (I, 74), 
dont le nom est la transcription très- reconnaissable de Nabonid. 
Il nous paraît évident qu'Hérodote a désigné par Labynetus tous 
les monarques dont le nom commence par Nabo, et nous émet- 
tons l'hypothèse que la reine Nitocris fut, en effet, la femme du 
premier Labynetus (Nabopolassar) et mère du second (Nabucho- 
donosor). Elle ne peut avoir été la mère du dernier Labynetus 
(Nabonid) , parce que les inscriptions, conformément avec Bérose, 
établissent que le père du dernier roi de Babylone [Nabou-balal- 
irib) n'a pas régné. Nitocris vivait donc déjà vers 64o, date de la 

faut remarquer que ce nom de Pliul ne se trouve pas dans la traduction sy- 
riaque; on n'y lit que le nom de Tiglatpiicser. La traduction arabe parle d'un 
roi de Syrie Balak. Dans les passages où ce nom de Phul se trouve incontes- 
tablement, la forme des Septante est <î>OYA , évidemment défigurée de $OYA. 



— 223 — 

naissance de Nabucliodono-sor, comme épouse du satrape de Ba- 
bylone Nabopolassar, et il n'est pas invraisemblable que les tra- 
vaux qu'Hérodote attribue à la reine soient les mêmes dont le roi 
Nabuchodonosor fait honneur à son père, déjà âgé et débile selon 
Bérose. Celte opinion nous paraît d'autant plus plausible, que le 
père de l'histoire ne fait pas de Nitocris l'auteur des murailles , 
mais simplement des travaux hydrauliques dont le destructeur de 
Jérusalem lui-même attribue l'exécution à Nabopolassar. 

Quoi qu'il en soit, l'âge de Sémiramis, ainsi que nous l'avons 
établi, cadre parfaitement avec les données de l'historien d'rla- 
licarnasse qui, seul parmi les Grecs, n'en a pas fait une reine 
mythique et imaginaire, et seul n'a pas été démenti par les ins- 
criptions. Elle peut avoir fait de grandes œuvres à Babylone, et 
avoir entrepris dans l'Orient lointain des guerres dont les Perses 
placèrent l'époque beaucoup trop longtemps avant leur propre 
domination. 

Sémiramis fut probablement la mère du dernier roi de cette 
race que la grande autorité des Grecs nous permet de nommer 
Sardanapale; toutefois, nous n'avons pas de monuments de ce 
prince. C'est lui qui fut dépossédé par les satrapes révoltés, Arbace 
et Bélesys, qui est le même que Phul. 

Nous n'avons pas de monument du Chaldéen Phul, qui fut dé- 
trôné par Tiglatpileser IV, vers 769 avant Jésus-Christ. Ce prince 
entreprit une guerre contre Pekah , roi d'Israël vers y Ho , mais il 
resta sur le trône de Ninive encore jusqu'à 727 au moins, puisque 
nous avons une date de sa 42 e année. C'est alors que lui succéda 
Salmanassar IV, connu par les annales sacrées comme destruc- 
teur de Samarie. 

Bélesys, quoique remplacé à Ninive, semble être resté sur le 
trône de Babylone, tandis que Tiglatpileser s'établissait à Ninive. 
Il fut père ou grand-père de Nabonassar, qui a attaché son nom à 
l'ère de 7/17, quoiqu'il ne fût, comme le remarque Arago, guère 
digne de cet insigne honneur. L'illustre savant que nous venons 
de citer a déjà constaté que l'ère de Nabonassar, immortalisée par 
les travaux de Claude Ptolémée, ne se rattache à aucun fait his- 
torique. 

A partir de Sardanapale IV, l'histoire de Babylone devint indé- 
pendante de celle de Ninive, bien que souvent les rois de Ninive 
eussent reconquis la ville sainte. Bélesys prit le premier le titre de 



— 224 — 

roi de Babylone, que ses descendants et successeurs conservèrent ; 
mais jamais les rois de Ninive ne font porté. Ceux-ci se réservent 
l'appellation de « vicaire de Babylone, » ce qui équivaut à un titre 
religieux, « lieutenant des dieux à Babylone; » c'est le mot antique 
sakkanalikou , pris des Touraniens. 

Ce n'est que sous Sargon, en 709, que la cité des Chaldéens 
retourna pour quelques années sous la domination ninivite. 
Tiglatpileser IV ne la nomme pas parmi les villes soumises à son 
empire; ou s'il la prit, il ne la conserva pas longtemps. 

Nous avons dit que ce prince fit la guerre à Pekah, roi d'Israël , 
vers 7/io ; il emmena en Assyrie les habitants de Galaad , de Galilée 
et de Napbtali. C'est là le commencement de la captivité des dix 
tribus. C'est ainsi que Josèpbe compte 2 ko ans de l'avènement 
de Roboam (980) à l'événement précité. 

Salmanassar IV (725—720) continua l'œuvre de son prédéces- 
seur; il fit la guerre à Osée et mit fin au royaume d'Israël. Mais il 
paraît que, pendant qu'il était occupé dans l'ouest, un usurpateur, 
Belpatisassour, s'empara du trône et prit le nom de Sargin (Sargon 
de la Bible). C'est ce dernier qui acheva la transportation en 
Assyrie des dix tribus; les inscriptions de Khorsabad attestent 
qu'il emmena à Ninive 27,280 israélites. (Botta, Inscrip. de Nin., 
pi. i45, 1. 12.) 

Cet événement eut lieu en 718 avant Jésus -Christ, exacte- 
ment 180 ans selon Josèphe avant la destruction du premier 
temple par Nabuchodonosor (588). Sargon fit de grandes expé- 
ditions enPhénicie; il soumit l'île de Chypre, où une stèle avec 
une inscription de lui a été trouvée : ce monument remarquable 
fait partie de la collection du Musée de Berlin. 

Il n'entre pas dans le but de ce travail de s'occuper particuliè- 
rement des campagnes entreprises par les divers rois de Ninive; 
seulement nous devons répéter le fait déjà mentionné, que, dans 
la 1 2 e année de son règne, Sargon soumit Babylone, où Merodach- 
baladan avait également régné 1 2 ans , selon le canon de Théon 
(en 709). Après Merodach-baladan, la liste des rois donne 
Arkeanos pendant 5 ans; ce nom n'est que celui de Sargina ou 
Sarkin estropié. 

Cette identification vient d'être corroborée par une trouvaille de 
M. Place, faite à Khorsabad. Le savant consul de France a déterré 
17 petits cônes d'argile, sur lesquels sont des inscriptions courtes, 



— 225 — 

qui toutes portent la date du 1 1° mois de la 9 e , de la 10 e ou de 
la 11 e année de Mardouk-pall-iddin (Merodach-baladan), roi de 
Babylone. Je crois que le 1 I e mois correspond au mois loos des 
Macédoniens. Selon Bérose, ce fut le i5 c de ce mois (et en réalité le 
seul monument qui donne la date exacle porte le 1 5 e jour) que 
se célébrait la fête de Sacées, des saturnales Babyloniennes. Il est 
possible que ces 17 petits cônes d'argile se rapportent à cette so- 
lennité. La circonstance que nous avons la 1 i e année du roi Chaï- 
déen, mais qu'il manque la 12 e , où il a été détrôné et dépouillé, 
prouve d'abord que ce Merodach-baladan ne peut être que le pre- 
mier de ce nom, qui régna de 721 à 709, ensuite elle explique la 
présence de ces petits monuments dans le palais de Ninive. 

Sargon, qui finit le palais de Hisr-Sargon (Khorsabad) dans 
la i5 e année de son règne, peu de temps avant son décès, 
mourut en 70/i, et son fils Sennachérib lui succéda. Alors Baby- 
lone se révolta, l'autorité de Ninive ne put pas s'y maintenir, 
et, au bout de cinq ans seulement, le roi réussit à imposer à 
la cité sainte son fils aîné, Assourinaddinsou (dont les Grecs 
ont fait AnAPANAAIC pour ACAPANAAIC) , qui s'y maintint 
jusqu'à 693 , où probablement il fut tué et remplacé par îptyv- 
(SrjXos. Dans ce dernier je crois reconnaître le mot chaldéen Irib- 
akhi-Bel, «Bel a multiplié les frères. » Il ne s'y maintint qu'une 
année. 

Nous n'insisterons pas sur les campagnes de Sennachérib. Ce 
roi dont le nom assyrien est Sin-akhi-irib , « Sin a multiplié les 
frères», régna, selon nous, vingt-huit ans. La traduction armé- 
nienne d'Eusèbe ne lui donne que dix-huit ans de règne; mais ce 
chiffre est faux, car les Turcs ont trouvé, dans leurs fouilles à 
Nebbi-Younès, une tablette où on lit la date de la 22 e année de 
Sennachérib. Nous croyons devoir assigner à sa domination une 
durée de 28 ans, au lieu de 18; car si l'on y joint les huit ans 
que régna Assarhaddon sur Ninive, nous arrivons, pour la mort 
d'Assarhaddon, à la date de 668, qui est également donnée par 
le canon de Ptolémée. 

Après des révolutions assez longues, Sennachérib réussit à im- 
poser aux Babyloniens son second fils Assoiir-akh-iddin, « Assour a 
donné un frère,» en 680 avant Jésus-Christ. Pendant qu' Assar- 
haddon (car ainsi nous nommons ce prince) s'occupait des em- 
bellissements de Babylone, deux de ses frères, Adramelech et 



— 226 — 

Saresser assassinèrent leur père dans le temple de Nisroch. Mais 
les parricides ne purent recueillir le fruit de leur forfait, ils furent 
forcés de se réfugier en Arménie et de céder le trône à leur frère 
aîné Assarhaddon (en 676). 

Assarhaddon régna huit ans sur les deux villes , et porta pour 
la dernière fois, dans des régions lointaines, la gloire des armes 
assyriennes. Il soumit la Phénicie, attaqua Abdimilchus , roi de 
Sidon , envahit l'Egypte et même l'Ethiopie. C'est lui qui amena 
Manassé à Babylone. Il démit de ses fonctions de satrape de Ba- 
bylone Samas-dar-oulùn, Saosdouchin de Ptolémée, qui se rendit 
indépendant aussitôt que son maître eut fermé les yeux et laissé 
le trône à son fils Tiglatpileser V. 

Nous ne connaissons rien de ce prince que le nom; mais nous 
en savons beaucoupplussurson frère et successeur Sardanapale V. 
Sous lui , l'art assyrien parvint à sa plus grande splendeur; M. Hor- 
rnuzd Rassam et M. Loftus ont découvert son palais à Koyoun- 
djik, et les bas-reliefs qui le décorent sont tout ce qu'il y a de plus 
fini en fait d'art ninivite. Sardanapale fit la guerre àTioumman, 
roi de Susiane; beaucoup de bas-reliefs immortalisent ses victoires. 
Mais jamais il ne détrôna l'usurpateur Saosdouchin, qui ne suc- 
comba qu'à son fils, dernier roi de Ninive, Assour-dan-il II. 

Ce roi, qui soumit Babylone en 647, est nommé généralement 
Kiniladan ou Kiniladal. Au lieu de cette forme on a également 
ICINIÀAAAAOC; et leKne semble que les deux lettres IC réunies. 
Nous avons une courte inscription de ce roi, qui succomba en 
625 aux efforts réunis des Babyloniens et des Mèdes, précisément 
comme Sardanapale avait été détrôné par ces deux puissances. 

C'est alors que Ninive disparut définitivement et ne revécut 
plus. L'empire passa aux Babyloniens qui, sous Nabuchodonosor, 
atteignirent à la plus haute puissance que jamais nation sémi- 
tique ait exercée dans l'Occident avant l'islamisme. D'anciennes 
légendes attribuèrent à ce même roi la conquête de l'Afrique et 
de l'Espagne. 

Son génie (car le destructeur de Jérusalem fut un homme de 
génie) se manifesta surtout dans ses constructions à Babylone; il 
en fit la plus vaste cité dont l'humanité ait gardé le souvenir. Il 
mourut après un long règne de 43 ans, en 56i avant Jésus-Christ, 
laissant à ses successeurs la tâche de combattre une nation qui se 
révélait alors, les Perses. 



— 227 — 

Evii-Merodach , son fils; Nergal-sar-ossor, son gendre; Irib- 
akhi-Mardouk , son petit-fils, purent encore régner après lui , selon 
la prophétie de Jérémie. Mais la foudre tomba sur Nabonid (Naboa- 
nahid, « Nabo est majestueux »), (ils de Nabou-balat-irib, choisi 
parmi les Chaldéens comme le pins digne de la couronne. C'est 
contre lui que marcha Cyrus. Le roi des Perses prit Babylone pro- 
prement dite; mais Nabonid se retrancha dans Borsippa. Ce der- 
nier boulevard de l'empire sémitique dut tomber, et la domi- 
nation des Sémites ne se releva que douze siècles plus tard , 
lorsque le Roran fit trembler le monde. 

Il est vrai qu'il y a eu des tentatives pour se débarrasser du joug 
des Mèdes et des Perses. Nous savons que, sous Darius, la cité des 
Chaldéens se révolta. Deux imposteurs, Nidintabel et Arakh, se 
donnèrent successivement, pour Nabuchodonosor, fils de Nabonid ; 
niais la malheureuse cité paya son obstination par le massacre 
de ses grands, et plus tard par la démolition de ses grandes mu- 
railles. 

Il paraît pourtant, et c'est un point presque décidé, que dans 
l'époque comprise entre 5o8 et àSj , Babylone se rendit de nou- 
veau indépendante. Nous avons étudié à Londres des monuments 
appartenant à un roi, selon nous Naboaimloak, qui régna au moins 
16 ans. Il nomme comme son fils Bel-sar-oussour, que le colonel 
Rawlinson identifie avec le fameux Balthasar de Daniel. Nous adop- 
tons et la lecture et l'assimilation. Le savant anglais n'a vu dans 
Nabou-imtouk qu'une manière différente d'écrire le nom de Na- 
bonid, de sorte que Bel-sar-oussour aurait été un fils du dernier roi 
de Babylone. Mais il y a une objection dont il faut, je crois, tenir 
compte. Le musée de Londres possède quatre cylindres en terre por- 
tant tous la même inscription , trouvés par M. Tayloren Chaldée, 
provenant de Nabou-imtouk. Sur ces quatre monuments, se 
trouve une fois et à la même place, dans le corps de l'inscription , 
le nom de Nabonid écrit de la manière ordinaire connue par l'ins- 
cription de Bisou toun. Nulle part ailleurs il ne paraît dans ce 
texte; même il semble que le rédacteur de ces cylindres ait infligé 
un blâme à l'adversaire de Cyrus pour avoir négligé le culte de 
Sin (Lunus), et jamais autre part le nom de Nabou-imtouk ne 
remplace les signes ayant sûrement la valeur de Nabounahid. 

Cela nous semble renfermer au moins une grave présomption 
contre l'idée de notre illustre ami. 



— 228 — 

Jusqu'à ce que des documents aient prouvé que les signes 
^ ». yy TT^ im iouh, représentent un monogramme complexe 
du mot nahid, il sera permis de douter au moins de l'identité du 
roi écrit Nabou-imtouk avec le dernier monarque chaldéen. Je 
n'ai pas besoin d'ajouter que l'opinion du colonel Rawlinson n'ex- 
plique pas plus que celles d'autres savants le passage de Daniel 
d'après lequel Balthasar fut un fils du grand Nabuchodonosor et 
fut détrôné par Darius le Mède. 

Si Nabou-imtouk ne fut pas Nabonid, comme nous penchons à 
le croire, il faudra le placer entre les dates de 5o8 et àSj ; car 
nous n'avons pas, que je sache, de documents babyloniens por- 
tant une date entre la i3 e et la 36 e années de Darius, roi de Ba- 
bylone et des nations. En revanche, nous avons une brique datée 
de la 16 e année de Nabou-imtouk. Attendons que des monuments 
nouveaux nous éclairent sur la question , et confirment l'opinion 
que nous émettons ici comme une hypothèse très-probable, à savoir : 
que la réduction définitive de Babylone n'eut lieu qu'après le règne 
de Bel-sar-oussour, fils de Nabou-imtouk, et descendant de Nabu- 
chodonosor, vers 488. Cette idée aplanit les difficultés qui s'éle- 
vaient jusqu'ici au sujet de Darius le Mède, qui, d'après nous, est 
Darius, fils d'Hystaspe. Ce roi avait, en effet, 62 ans (Daniel vi, 1), 
vers 488 avant Jésus-Christ, et notre opinion, qui place seulement 
à cette époque la démolition définitive de la première enceinte de 
Babylone, gagne de la probabilité par le témoignage direct de 
Darius , qui , dans l'inscription de Bisoutoun ( 5 1 6 ) , se tait sur cet 
acte de vengeance , certes le plus habile de tous sous le point de 
vue politique. 

Votre Excellence aura pu se convaincre que mes études à Londres 
ont jeté un jour nouveau sur plus d'un point obscur de l'histoire 
antique de l'Asie. Modeste travailleur, je n'ai qu'une ambition: 
c'est d'apporter quelques pierres à l'édifice que construit la science 
de notre époque. Mon but n'était que d'aider à ouvrir une voie 
nouvelle, à ramasser des matériaux que des mains plus habiles 
utiliseront, à former des cadres dans lesquels il les placeront; et 
je serai heureux si je l'ai atteint. 

J. Oppert. 



— 229 — 

Rapport présenté à S. Exe. M. le Ministre de l'Instruction publique et des 
cultes , par M. de Castelnau , chargé d'une mission en Orient. 

Monsieur le Ministre, 

Votre Excellence me permettra de lui rendre compte de la vi- 
site que j'ai faite à la mosquée d'Omar à Jérusalem, le l\ février 
de cette année, avec mon père, qui avait obtenu l'autorisation du 
pacha et du grand prêtre de la mosquée. 

Le fanatisme des musulmans de Jérusalem est encore tel , que 
nous fûmes obligés d'attendre un jour où les fidèles sont rares 
dans ce temple, et qu'alors même de grandes précautions furent 
prises pour assurer notre sécurité. 

Dès le matin on ferma toutes les issues, et un bataillon de troupes 
turques stationna dans la première enceinte; le bey, gouverneur 
de Jérusalem, et le grand prêtre, nous accompagnèrent en per- 
sonne, et une garde de soldats irréguliers nous entoura, en for- 
mant un rempart autour de nous. On avait eu soin d'enfermer les 
soixante nègres du Darfour préposés à la garde spéciale de la mos- 
quée, qui ne connaissent aucune entrave à l'exercice de leurs 
fonctions; la voix des autorités serait impuissante pour protéger 
contre eux le chrétien qui oserait s'exposer à leur furie. 

Nous nous rendîmes de bonne heure chez le pacha, qui, après 
nous avoir offert le chibouque et le café, suivant l'usage oriental, 
nous fit retirer nos souliers, que l'on remplaça par des pantoufles, et 
nous fit couvrir la tête du tarbouche ou fez. Ainsi préparés , nous nous 
dirigeâmes vers la mosquée. Nous suivîmes d'abord un couloir qui 
conduit à une porte située à l'angle nord-est du Haram (lieu sacré) ; 
nous nous trouvâmes alors dans un vaste espace rectangulaire 
dont la grande longueur est dans la direction du nord au sud; 
tout ce terrain est couvert d'herbes et de chardons, et les seuls 
arbres que l'on y rencontre sont des oliviers et quelques cyprès. 
Les côtés nord et ouest tenant à la ville sont formés de maisons 
de fonctionnaires, de casernes et de mosquées de second ordre; 
toutes ces constructions sont dans le style mauresque. Les côtés 
sud et est sont bornés par les remparts mêmes de Jérusalem. Le 
Haram est parsemé de petits dômes servant d'oratoires. 

Au milieu de cet espace inculte se trouve une seconde enceinte 
dans laquelle on peut pénétrer par huit portes différentes, qui 

MISS. SCIF.NT. V. l6 



— 230 — 

consistent en un portique soutenu par deux colonnes et deux 
piliers; chacune de ces portes forme par conséquent trois arcades, 
dont celle du milieu est la plus considérable. On parvient à ces 
entrées par des escaliers en marbre blanc. On se trouve alors sur 
la plate-forme qui s'étend autour de la mosquée d'Omar, en arabe 
Koubbet-el-Aksa : cette cour est pavée de larges dalles reliées par 
du ciment; elle est très-considérable et de forme carrée. Sur le 
côté est de la plate-forme se trouve un petit dôme soutenu par 
des colonnes légères et formant entre elles des arcades ; la partie 
comprise entre ces arcades et le dôme est plaquée de porcelaines 
de différentes couleurs ; on lui donne le nom de Tribunal de Da- 
vid (Mehhémet-el-Naley-Daôud) ; cette construction a la forme d'un 
polygone régulier de douze côtés. 

Nous entrâmes ensuite dans la mosquée, dont la forme exté- 
rieure est déjà fort connue par les photographies prises de la mon- 
tagne des Oliviers: c'est un octogone régulier surmonté d'une 
haute coupole. Le pourtour est entouré à sa partie inférieure d'un 
soubassement de marbre blanc de près de deux mètres de hau- 
teur; delà, jusqu'à leur partie supérieure, les murs sont revêtus de 
porcelaines figurant des arabesques. Le dôme qui surmonte l'édi- 
fice est, selon toutes les apparences, recouvert de plomb et est 
terminé par un croissant, dont les deux pointes se rejoignent. 

On pénètre dans la mosquée par une épaisse porte en métal. 
L'intérieur présente la forme d'un octogone régulier dans lequel 
est inscrit un second octogone formé de colonnes, et écarté d'en- 
viron trois mètres du premier ; dans cette seconde enceinte est 
inscrit un cercle de colonnes qui soutiennent la coupole et qui 
sont reliées entre elles par des arcades; elles sont éloignées d'envi- 
ron quatre mètres de la base du second octogone. Le dôme est 
orné à sa base de mosaïques de couleurs différentes, tandis que 
sa partie supérieure est couverte de mosaïques dorées formant des 
dessins divers. En arrivant au centre de l'édifice, on est frappé 
d'étonnement à l'aspect d'une énorme roche qui s'élève du sol; 
elle peut avoir de dix-huit à vingt mètres de diamètre; au-dessus 
est dressée une tente, et l'on remarque tout autour de beaux tapis. 
C'est là, Monsieur le Ministre, la pierre des prophètes, d'où Ma- 
homet s'est, dit-on, enlevé vers le ciel, et les musulmans vous y 
montrent une profonde empreinte qu'ils disent être celle du pied 
de Jésus-Christ, ainsi qu'une autre plus petite qu'ils attribuent 



— 231 — 

au doigt de l'archange Gabriel. Cette roche, suivant eux, est sus- 
pendue dans l'espace; au-dessus veillent soixante et-dix mille anges, 
que les personnes saintes seules peuvent voir; quant à nous, nous 
ne vîmes rien qu'un rocher soutenu par sa base elle-même. Nous 
fîmes le tour de la pierre, et à un angle on nous montra une pe- 
tite tour qui nous parut être de bois peint en rouge et en or: elle 
est entourée d'un grillage où tous les croyants attachent quelque 
débris de leur vêtement, c'est pour eux une sorte de reliquaire où 
seraient renfermés des cheveux de Mahomet. Continuant à faire le 
tour du rocher, nous arrivâmes à une porte basse qui, par un esca- 
lier, nous conduisit sous la pierre des prophètes; nous nous trou- 
vâmes alors dans un petit caveau dont les parois étaient masquées 
par un mur blanchi à la chaux. Ce caveau peut avoir neuf mètres 
de long sur dix de large; le grand prêtre frappa sur ce mur pour 
nous prouver que ce n'était qu'une cloison des plus minces. Sui- 
vant lui, elle n'aurait été construite que pour rassurer les femmes, 
qui n'auraient jamais osé venir prier sous la roche, la voyant con- 
tinuellement suspendue au-dessus de leurs têtes; mais en réalité 
on n'a probablement eu d'autre objet, en élevant cette séparation, 
que celui de masquer les bases du rocher; ce que l'on s'explique 
facilement en comparant la dimension du caveau à celle de la 
pierre. Dans un coin du caveau est un puits que l'on a recouvert 
depuis qu'une femme y est tombée. Le jour ne pénétrant que très- 
difficilement dans la mosquée, on y a placé un grand nombre de 
lustres grossiers faits en bois, à chaque branche desquels sont des 
godets qui servent à éclairer l'édifice lors des grandes cérémonies. 
Sortant de la mosquée par la porte tournée du côté du sud, 
nous nous dirigeâmes vers le monument nommé en arabe Koub- 
bet-el-Aksa (église de la Présentation); elle est en dehors de la 
plateforme du temple d'Omar et au sud du Haram. Avant de nous 
engager dans le Koubbet-el-Âksa, qui fut, dit-on, construit par 
sainte Hélène , nous descendîmes par une pente douce dans un 
souterrain dont l'entrée est placée un peu à gauche en avant du 
péristyle. Nous nous trouvâmes alors dans une longue et haute 
cave formée de deux galeries parallèles voûtées et séparées Tune 
de l'autre par des piliers et des arcades; nous comptâmes neuf ar- 
cades et nous remarquâmes que les murs étaient formés de grosses 
pierres rectangulaires, dont quelques unes avaient cinq mètres de 
côté. Vers les deux tiers de la galerie de droite on nous fit voil- 
er. 16. 



— 232 — 

une chambre souterraine se terminant par une niche qui est le 
lieu que les mahométans nomment kibla. Cette niche sert à montrer 
aux croyants de quel côté ils doivent se tourner pour faire leurs 
prières; c'était là le but des pèlerinages avant que la Mecque fût 
devenue le lieu saint par excellence. En continuant à suivre la 
galerie, on arrive, après avoir descendu sept marches, à une cham- 
bre carrée à laquelle aboutit le souterrain. Au fond et en face des 
galeries, on remarque deux portes murées , de chaque côté desquelles 
se trouve une forte colonne supportant une énorme pierre en en- 
tablement; ces portes aboutissaient autrefois aux remparts de la 
ville. Au centre, est une colonne se reliant à d'autres noyées dans 
la muraille par deux entablemen ts horizontaux qui séparent la salle 
en quatre caissons formant coupole, tous égaux et carrés. 

Selon toutes les probabilités , ce souterrain est du temps de Sa- 
lomon, moins les chapiteaux des deux colonnes de l'ouest, qui pa- 
raissent romains, et peuvent être attribués à Hérode. 

Après être revenus sur nos pas pour sortir du souterrain, nous 
entrâmes dans l'église de la Présentation. Cette église, aujour- 
d'hui une mosquée, est composée de sept nefs, dont la centrale, 
plus longue que les autres, conduit à la kibla, que l'on dit être 
placée au-dessus de celle dont j'ai déjà eu l'honneur de parler à 
Votre Excellence. Ce monument compte dans sa longueur sept 
colonnes grossières, qui forment la séparation des nefs, ce qui fait 
en tout trente-cinq colonnes ; des dalles de pierre couvrent le sol , et 
on remarque que les chapiteaux des colonnes de la nef du milieu 
sont reliés par le haut au moyen de fortes pièces de bois plates et 
peintes en rouge. Les vitraux du dôme qui surmonte la kibla 
sont d'une grande beauté. De là on nous conduisit vers la porte 
Dorée, par où Notre-Seigneur entra le jour des Rameaux. Nous ne 
tardâmes pas à apercevoir un monument en ruines situé au mi- 
lieu de la partie est du Haram. Ayant descendu de quelques de- 
grés, nous pénétrâmes dans une vaste salle obscure dont le pla- 
fond est formé de quatre petits dômes fermés , de deux plus grands 
ouverts et de deux arceaux tournés du côté de l'entrée qui donne 
sur le Haram. Au milieu de cette grande chambre sont deux 
énormes colonnes monolithes, ainsi qu'une troisième noyée dans 
la séparation extérieure des portes. Sur les côtés latéraux il existe 
quelques pilastres, et par terre se trouve encore au milieu des dé- 
combres un bloc portant des traces de mosaïques d'un beau bleu. 



— 233 — 

Ayant ainsi terminé notre course, notre retour à la demeure du 
pacha s'effectua par la même route que nous avions déjà suivie. 

Votre Excellence voudra bien accorder son indulgence aux ob- 
servations rapides que j'ai l'honneur de lui soumettre; mais l'in- 
quiétude de nos guides était si grande, qu'il était presque impos- 
sible de s'arrêter un instant , et que la prudence nous interdisait 
absolument d'écrire ou de prendre une note quelconque. Je vais 
terminer ces observations par les renseignements que nous avons 
pu obtenir sur divers souterrains qui , partant du temple, vont 
aboutir hors du mur extérieur de Jérusalem. 

Sur plusieurs points du Haram nous vîmes des puits et des 
entrées souterraines : on nous dit qu'ils communiquaient à un boyau 
où l'on arrive parle puits que j'ai déjà cité et qui est placé sous la 
grande pierre des prophètes dans la mosquée d'Omar; ce boyau 
passe sous Acra et va aboutir dans le voisinage de la porte de 
Damas. Son ouverture extérieure a été découverte , il y a deux ans, 
parle docteur Barclay; on y entre en rampant, mais le reste a 
dit-on , jusqu'à quatre-vingts pieds de haut. 

Il y a encore un égout qui, partant de la mosquée, va se ter- 
miner au pied de la muraille qui regarde la vallée de Josaphat au 
côté sud-est du mont Sion; c'est par cette voie que, du temps 
d'Ibrahim Pacha, les fellahs des environs de Bethléem s'introdui- 
sirent dans la mosquée, se répandirent de là dans la ville, qu'ils 
occupèrent pendant plusieurs jours. 

Nous recueillîmes, mon père et moi, tous les renseignements 
possibles sur ce qui reste encore du temple de Salomon , et je crois 
pouvoir affirmer à Votre Excellence que tout ce qu'il en existe au- 
jourd'hui consiste dans le souterrain à double voûte, dans celui 
qui aboutit à la porte Dorée et dans les caves dont je viens de par- 
ler; il est cependant fort probable que des fouilles bien dirigées 
mettraient à découvert d'autres portions de ce vaste édifice. Ces 
travaux seraient-ils possibles? Les questions que mon père adressa 
au pacha à ce sujet ne laissent aucun doute à cet égard, carie pa- 
cha déclara que le gouvernement turc n'avait rien à refuser à ce- 
lui de la France. 

Veuillez agréez, Monsieur le Ministre, etc. 

Ludovic de CasteLiMAU. 



— 234 



Rapport présenté à S. Exe. M. le Ministre de l'instruction publique et des 
cultes par M. le vicomte Hersart de la Villem arqué , sur une mission 
littéraire accomplie en Angleterre. — Seconde partie. Notices des prin- 
cipaux manuscrits d'Angleterre concernant la langue, la littérature et 
l'histoire des anciens Bretons. 

Après les recherches sur les origines de notre langue nationale, 
il n'est pas sans intérêt de recueillir les monuments des idiomes 
qui passent pour représenter le mieux notre ancienne langue in- 
digène, celtique ou gauloise. 

Faire connaître ceux de ces monuments existants en Angleterre 
qui sont le patrimoine légitime d'une portion de nos compatriotes, 
comme Ta remarqué M. Ampère; les ranger par ordre de date, 
décrire les manuscrits où ils se trouvent, en donner quelques/ac- 
simile, et, quand il y aura lieu, apprécier le travail des éditeurs , 
voilà l'objet que je me propose. 

Si je ne me trompe, les documents que je vais passer en revue, 
non-seulement forment la base de la philologie celto - bretonne , 
dans ses trois branches (armoricaine, galloise et comique), mais 
encore ils sont nécessaires à l'étude du groupe entier des dialectes 
celtiques , y compris l'irlandais et le gaëlic, et fournissent des élé- 
ments indispensables pour les comparer entre eux et avec les 
autres langues indo-européennes , à commencer par le français. 

Je les divise en deux catégories : 

i° Ceux qui se rapportent, soit au temps des émigrations et 
de l'établissement des Bretons insulaires dans la Gaule armori- 
caine, soit aux siècles suivants, du sixième au douzième, période 
où des écrivains dignes de foi et témoins des faits nous repré- 
sentent les colonisateurs et la mère patrie ne formant qu'un même 
peuple et parlant une même langue qu'ils nomment en latin lin- 
gua britannica 1 . 

2° Ceux qui regardent le moyen âge (les xn c , xm e , xrv e et x\° 
siècles) , où les relations entre les Bretons de France et les Bre- 
tons d'Angleterre devenant de plus en plus rares, et finissant 

1 « Uni as linguœ et unius nationis , quamvis dividerentur spalio terrarum. » (Sy- 
nod. Landav. ad. ann. 560. Labbe, Concil. t. V, c. 83o.) — Cf. Acla sancti Ma- 
glori (Bolland. i!x octob.); D. Bouquet, ad. ann. 786 t. V, p. 24o; et mon Essai 
sur l'histoire de la langue bretonne, p. xxxvr. 



— 235 — 

par s'interrompre peu à peu, leur langue se divisa en trois dia- 
lectes: l'un qui conserva son vieux nom de famille, et se parle encore 
dans nos départements du Finistère, des Côtes-du-Nord et du Mor- 
bihan; l'autre qui prit le nom de gallois et est d'usage dans le pays 
de Galles; le dernier, qu'on a parlé jusqu'à la fin du xvm e siècle 
dans le comté de Cornwall , mais qui n'existe plus qu'écrit 1 . 

A la première catégorie appartiennent : 

i° Deux textes, conservés à la bibliothèque de l'université de 
Cambridge , dans une copie du poëme de Juvencas ; 

2° Un manuscrit d'Oxford , bibliothèque Bodléienne , portant le 
n° xxxi, et intitulé: Codex disiinctus, contenant une partie de la 
grammaire d'Eutychius, et de Y Art d'aimer d'Ovide, avec des 
gloses bretonnes ; 

3° Un manuscrit de Lichfield, bibliothèque de la Cathédrale, 
connu sous le nom de Livre de saint Chad, qui renferme des actes 
de donation en langue bretonne, faites à l'église de Landaff; 

4° Un vocabulaire latin-breton , de la bibliothèque Bodléienne, 
n° 572. 

Pour la seconde catégorie, nous avons, entre autres monuments 
importants : 

i° Le manuscrit du Musée britannique de Londres, biblio- 
thèque Cottonnienne, contenant le V ocabularium latino-camhricum , 
ou les Vocabula britannica ; 

2° Le Livre noir de Chirh, manuscrit de la bibliothèque de sir 
Robert Va u gh an, baronnet du Merionelhshire, qui contient une co- 
pie des lois galloises d'Howel-le-Bon , chef cambrien du x c siècle; 

3° Le Livre noir de Caermarihen , de la même bibliothèque, 
choix des poésies de plusieurs bardes bretons insulaires qui ont 
vécu depuis le vi° siècle jusqu'à la lin du xn e ; 

l\° Un recueil de chroniques historiques ou fabuleuses appar- 
tenant à la bibliothèque Cottonnienne, intitulé : Livre des Biais; 

5° Le ÎÀvre rouge, du collège de Jésus, à Oxford, où l'on 

J Vers le milieu du xn c siècle, Guillaume de Malmesbury signalait déjà une 
légère différence entre la langue des Bretons-Armoricains et des Brctons-Cam- 
briens : lingaa nonnihil a noslris Britonnibus dégénères [Ed. Savile, p. 7.). Giraud de 
Barry disait des Cornouaillais et des Armoricains : Britonum Ungua ulantur J'ere 
persimdi; et de leur dialecte : Maxjis antiqco l'uujuœ britannicœ idiomati appro- 
priata. Pour les Gallois, il ajoutait : « Cambris tamen propicr originein et convenien- 
tlain in multis adhuc et feue cdnctis intelligibili.» (Cambriœ desaiptio, c. vi.) 



— 236 — 

trouve, à la suite de» mêmes chroniques, un recueil des poèmes 
des bardes gallois du moyen âge et des temps antérieurs, des 
contes populaires chevaleresques, des romans, une grammaire, etc.; 

6° Le manuscrit qui 'a pour titre: Livre de Landevi-brevi , ap- 
partenant à la même bibliothèque, dont la pièce capitale est une 
traduction de ï Elaeidariam attribué à saint Anselme; 

7° Différents Mystères en langue comique, de la bibliothèque 
Bodléienne. 

En rangeant parmi les monuments du second âge de la langue 
des anciens Bretons des ouvrages qui appartiennent au premier 
par la date de leur composition , tels qu'un grand nombre des 
poèmes contenus dans le Livre de Caermarthen , et le Livre rouge; 
les Vocabula oritannica, les Lois d'Howel-le-Bon, etc., je me suis 
écarté de l'usage reçu jusqu'ici; mais la critique m'en faisait un 
devoir. Ces ouvrages ne nous sont point parvenus écrits avec leur 
orthographe primitive, essentiellement différente de l'orthographe 
qu'on leur a imposée vers le xn e siècle dans le pays de Galles : 
ils sont aux textes originaux, à peu près comme les éditions mo- 
dernes des auteurs classiques grecs r latins et français, aux co- 
pies contemporaines de ces auteurs; ils offrent même une diffé- 
rence encore plus grande, car le procédé employé à l'égard des 
classiques a seulement masqué certaines racines, tandis que le 
nouveau système d'orthographe galloise, avec ses suppressions sans 
nombre et changements ou redoublements de lettres, a bien défi- 
guré les mots. Quand les textes auront été rétablis sous leur forme 
première, soit scientifiquement, d'après les modèles qui nous 
restent, soit, ce qui vaudrait encore mieux, d'après des manus- 
crits qu'il ne faut pas désespérer de retrouver, on pourra leur 
rendre la place qui leur convient dans le premier âge de la langue 
bretonne 1 . 



MANUSCRITS BRETONS ANCIENS. 



En attendant la restauration dont je viens de parler, examinons 
les textes qui, par les caractères de l'écriture, de l'orthographe et 

1 J'ai fait, dans mon édition des Bardes bretons du VI e siècle ( i85o) une ten- 
tative de ce genre qui a eu des imitateurs, et l'approbation de l'illustre J. Grimm. 



— 237 — 

du style, sont antérieurs au xn e siècle, et commençons par la 
poésie : les meilleurs critiques recommandent les documents en 
vers comme les plus importants à étudier, « la versification con- 
tribuant mieux que la prose à nous transmettre la prononciation, 
la manière d'écrire les mots, la construction *. » 

1° LE MANUSCRIT DE JUVENCVS DE CAMBRIDGE. 

La bibliothèque de l'université de Cambridge possède un volume 
en parchemin de couleur jaunâtre, du format in-folio, ayant vingt- 
sept centimètres de long sur vingt de large; il contient cinquante- 
deux feuillets et porte, avec le n° 1232 , la marque F. F. IV. 42; 
il n'a point de litre, mais il est aisé d'y reconnaître une copie de 
la paraphrase des Evangiles , œuvre du poëte latin Juvencus. L'écri- 
ture est saxonne, et paraît, aux juges les plus compétents, notam- 
ment à M. Henri Goxe, antérieure à l'an 700. Au haut des pages 48, 
49 et 5o, on trouve trois lignes en caractères irlandais, mais 
infiniment plus menus que ceux du texte latin , et qui semblent 
du commencement du ix e siècle à l'autorité grave que je viens 
de citer. La première de ces lignes est précédée des deux mots 
lien vrythonœg, c'est-à-dire « [Ceci est] de l 'ancien hreton. » Je crois 
reconnaître dans cette note l'écriture du savant antiquaire gallois 
Edward Lhuyd, auteur de la découverte du texte en question. Il 
est le premier qui l'ait signalé à l'attention des hommes studieux , 
et l'a imprimé en 1707, dans son grand ouvrage, YArchœologia bri- 
lannica, page 221, sous le n° 5, intitulé Some ivelsh ivords omitted 
in Doctors Davies diciionary. Mais, comme s'il avait voulu garder 
sa découverte pour ses compatriotes, non-seulement il ne traduit 
point le texte, mais encore il l'accompagne de considérations 
écrites en gallois. Quoi qu'il en soit, voici, pour ceux qui ignorent 
cette langue, une traduction des paroles du trop mystérieux anti- 
quaire : 

« A la vieille langue bretonne du nord de cette île, au pays où 
est aujourd'hui le royaume d'Ecosse, appartient le texte breton 
suivant. Je l'ai trouvé en tête d'une page d'un ancien livre latin 
sur vélin écrit il y a environ mille ans (c'est-à-dire au vn c siècle), 
et dont l'écriture est irlandaise. . . C'est le texte breton le plus vieux 
et le plus étrange que j'aie lu jusqu'ici. Quoiqu'il ne soit pas tou- 

1 M. Victor le Clerc. 



— 238 — 

jours intelligible, il m'a paru digne d'être publié pour donner un 
peu de joie aux hommes instruits dans notre ancien langage kym- 
rique. » 

Après lavoir reproduit tel qu'il est dans le manuscrit, c'est-à- 
dire comme de la prose, l'antiquaire gallois ajoute : « Ainsi l'ai-je 
trouvé écrit, mais on y reconnaît trois couplets d'un genre de 
poésie usité chez les Cambriens d'autrefois, et appelé Triban milur 
ou chant de guerrier. » Et divisant régulièrement les vers, il essaye de 
rétablir le texte primitif d'après le système d'orthographe employé 
par les Gallois modernes , de manière à reproduire trois strophes , 
chacune de trois vers monorimes , dans le genre des tercets de 
Dante. 

Un siècle après la mort de Lhuyd, en 1802, à propos des va- 
riations de l'orthographe cambrienne , le grammairien gallois Owen 
Pughes , s' appuyant sur l'autorité du manuscrit de Cambridge , réim- 
primait la première strophe telle que l'a citée Lhuyd, avec la 
forme moderne en regard 1 ; et, en i832 , la seconde strophe, qu'il 
rajeunissait et essayait de traduire 2 . 

Dernièrement enfin , M. Zeuss a cité le manuscrit de Cambridge; 
mais comme il ne l'a point eu entre les mains, et que l'ouvrage 
même de Lhuyd, devenu très-rare, paraît ne pas lui avoir passé 
sous les yeux, il se borne à reproduire, d'après Owen, trois vers 
seulement de la pièce bretonne en faisant remarquer que « ces 
trois vers appartiennent, et par l'orthographe et par les formes 
grammaticales, au premier âge de la langue cambrienne, primam 
linguœ cambricœ œtatem scriptione et formis grammaticalibus pru- 
dentes 3 . Leur importance ne pouvait lui échapper; il est fâcheux 
qu'il n'ait pas connu les autres et ne les ait pas tous traduits. Pour 
en juger par mes propres yeux, je suis allé à Cambridge, et gra- 
cieusement secondé par le vice-chancelier, M. Edwyn Guest, par 
le docteur Powel, conservateur à la bibliothèque de l'université, 
et le révérend H. R. Luard, chargé du catalogue des bibliothèques 
de la ville, j'ai pu retrouver le précieux texte breton. 

La copie qu'en a prise Lhuyd, et sur laquelle on a imprimé, 
est peu exacte, j'en ai acquis la preuve, et elle avait besoin d'être 
comparée avec l'original; mais il ne s'est pas exagéré l'importance 

1 A ivehh grammar, p. 9. 

2 A dictionary of the welsh language, 1. 1, p. 346. 
9 Granunalica celtica, t. II, p. 9^6. 



— 239 — 

de la pièce; c'est bien le chant d'un guerrier, quoique d'un 
guerrier malheureux; dans l'isolement et l'insomnie, il pleure 
sa ruine : 

« Ni repos pour moi, ni sommeil, cette nuit; ma maison n'est 
plus grande : plus que moi est mon serviteur; plus de chaudière! 

«Plus de chansons, plus de rires, plus de baisers, cette nuit, 
comme lorsque je buvais l'hydromel fortifiant; plus que moi est 
mon serviteur; plus de coupe! 

« Plus aucune joie pour moi, cette nuit; mon auxiliaire est dé- 
couragé; personne ne me secourt dans ma délresse 1 ! » 

Quelle est la date de ces vers ? A ne tenir pour certaine que celle 
de l'écriture , dont le fac-similé prouve assez l'antiquité 2 , ils seraient 
au moins de la fin du vin 8 siècle ou du commencement du ix e ; 
mais il est très-vraisemblable que leur rédaction remonte à une 
date antérieure à la copie. Doit-on toutefois se borner à dire, avec 
M. Zeuss, qu'ils appartiennent au premier âge de la langue bre- 
tonne, et n'avons-nous aucun moyen de connaître, soit l'époque 
où ils ont été faits, soiHe nom de l'auteur? Il y en a un : c'est de 
les rapprocher des poèmes des bardes bretons du vi e siècle, qui, 
pour nous être parvenus avec des modifications d'orthographe re- 
grettables, n'en sont pas moins authentiques. Or, parmi ces 
poèmes, dorït j'examinerai tout à l'heure les manuscrits, j'en 
trouve un où la situation de l'auteur, ses sentiments, son langage, 
son genre, son style, sa forme rhythmique, tout concorde avec ce 
que vient de nous offrir le chant de guerrier du Javencus. Ruiné 
aussi lui, solitaire, sans sommeil, il passe les nuits à gémir au 
souvenir de sa prospérité passée : 

«La salle de Kendelan n'est guère agréable, cette nuit, au 

1 Ni guorcosam, nem beunaur, — benoid; 
Mi telu nit gurmaur : 
Mi am franc; dam an calaur! 

Ni canu , ni guardam , ni cusam , — benoid , 

Cet iben med nouel -, 

Mi am franc; dam an patel! 

Na mereit im nep leguenit — henoid; 
Is diszur mi coueidid ; 
Don n'am riccur im guelidî 
s Voir la nlancbe n° 1. Les caractères sont tout à fait ceux des manuscrits ir- 
landais du vin* siècle qui nous restent. 



— 240 — 

sommet du rocher cVHodnet; plus de maître, plus de société, plus 
de fête ! 

« La salle de Kendelan est sombre, cette nuit; plus de feu, plus 
de chansons; les larmes me creusent les deux joues. 

«La salle de Kendelan est triste, cette nuit; plus d'honneurs 
comme j'en recevais; plus de ces guerriers, plus de ces dames 
qu'on y trouvait 1 . » 

Et s'affaissant tout à fait sous le poids de la douleur : 

« Je suis vieux, je suis solitaire, je suis difforme et glacé; plus 
de lit d'honneur pour moi! je suis misérable; je suis plié en trois. 

«Les jeunes filles ne m'aiment plus! Personne ne me soulève 
[sur ma couche]. Je ne puis remuer, ah! malheur! ô mort, pour- 
quoi ne m'es-tu pas favorable? 

«Rien ne m'est favorable! Plus de sommeil! Plus de bon> 
heur! 2 . ...» 

L'auteur de ces vers est connu; c'est le poëte Lywarch , le cen- 
tenaire, chef du Cumberland, si célèbre par ses malheurs comme 
* prince et comme père de famille; ils ont une date bien fixée; ils 
remontent au temps de la mort du roi breton Kendelan, qui pé- 
rit en l'année 577, comme on le sait positivement par la Chro- 
nique saxonne. La ressemblance frappante qu'offre avec eux le 
premier morceau ne permet-elle pas de conclure qu'il est du même 
barde et par conséquent du même temps? Si cela était, nous possé- 
derions enfin, sous sa forme orthographique primitive, et sans 
aucune altération d'écriture, l'œuvre d'un des poètes les plus an- 
ciens et les plus fameux des Bretons. 

1 Ystafel Kyndylan nis csmwyth , — heno , 
Ar benn karec Hydwyth; 
Heb ner, heb nifer, heb ammwyth. 

Ystafel Kyndylan ys tywyll , — heno , 
Heb dan , heb gerddau ; 
Dygystudd deurudd dagrau. 

Ystafel Kyndylan ys oergrai, — heno, 

Gwedy y parch am buaî : 

Heb wyr, heb wragedd ai kadwai. 
(Voir le manuscrit rouge d'Oxford et mon recueil des Poèmes des bardes bre- 
tons du vi' siècle, p. 78 et 80.) 
2 Ibidem, ibidem. 



— 241 — 

Quand je n'aurais obtenu que ce résultat de mes recherches 
dans la bibliothèque de l'université de Cambridge, je ne regret- 
terais pas de l'avoir visitée; mais j'ai été assez heureux pour en 
obtenir un autre. J'ai découvert sur le premier folio du Juvencus 
une page entière, en vieux breton, de la même écriture, de la 
même orthographe et du même style que les vers dont je viens de 
parler. Qu'elle ait échappé à l'œil exercé de Lhuyd, je ne puis 
le croire, quoique ni lui, ni personne, à ma connaissance, ne 
l'ait signalée. Le mauvais état du manuscrit, très-détérioré en 
cet endroit, la difficulté de le lire, qui est extrême, et l'inspection 
des deux premiers mots du texte, qui sont latins, auront probable- 
ment induit à penser que tout le morceau était latin aussi, et on 
l'aura négligé comme étranger à la langue bretonne. Ce n'est pas 
ici le moment d'examiner cette importante pièce, je me conten- 
terai de dire qu'elle commence par les mots : Omnipotens auctor, et 
finit par ceux-ci : Nitguorgosam; molim map Meir, c'est à-dire : « Je ne 
dors point; je célèbre le fils de Marie;» où l'on reconnaît le 
début et la fin d'une hymne composée par quelque religieux 
breton. 

Avant de quitter le Juvencus, je dois en indiquer la provenance. 
Le nom de Price , écrit en gros caractères sur le premier folio verso , 
nous apprend qu'il a appartenu à la famille de ce célèbre anti- 
quaire gallois. On sait que sir» John Price, conseiller du roi 
Henri VIII, dans la cour des Marches, fut un des commissaires 
chargés parle prince de la surveillance des monastères, lors de 
leur dissolution. Il y recueillit un grand nombre de manuscrits 
concernant les antiquités de son pays et fit usage de quelques-uns 
dans sa Défense de l'histoire des Bretons contre Polydore-Virgile, 
publiée après sa mort, arrivée en i553. Parmi ces manuscrits se 
trouvait le Juvencus ; il y a lieu de croire qu'il le découvrit dans 
quelque abbaye située sur les frontières de l'Ecosse, où les anciens 
Bretons maintinrent leur indépendance et leur langue jusqu'au 
x c siècle, dans le Cumberland, la Clyde et le val d'Annan. 

2° LE CODEX D1STINCTUS DE LA BIBLIOTHEQUE BODLEIENNE. 

C'est un petit in-4° vélin, de àj feuillets, portant le n° xxxi, 
les marques F. IV, et autrefois N. E. D. avec le n° xix. Wanley 
l'a décrit dans son catalogue des manuscrits saxons , et M. Coxc le 



— 242 - 

décrira bientôt dans les nouveaux volumes de son précieux cata- 
logue général d'Oxford. 

A la première page, on voit représenté le Christ avec un moine 
prosterné à ses pieds, qu'on dit être saint Dunstan. A en juger 
par les tables pascales insérées au folio 21, et qui embrassent 
seize années, de 817 à 832, il date du commencement du 
ix e siècle. M. Zeuss le croit même de la fin du vm e , opinion que 
je ne partage point, l'écriture d'aucune des différentes pièces qu'il 
contient n'étant plus ancienne que celle des tables pascales. Quatre 
de ces pièces seulement nous intéressent , savoir : une partie de 
la Grammaire cCEutychius et de Y Art d'aimer d'Ovide, avec des 
gloses bretonnes interlinéaires ou marginales; un alphabet sup- 
posé des anciens Bretons, avec des mots tirés de leur langue, com- 
mençant par chacune des lettres dudit alphabet; enfin, une assez 
longue note mi-partie de latin et de breton, concernant leurs poids 
et mesures. 

Les gloses de la grammaire d'Eutychius commencent au verso 
du second folio et s'arrêtent au neuvième; elles regardent les trois 
premières sections du premier livre, tel que l'a divisé M. Linde- 
mann dans son Corpus grammaticorum lalinoram veterum , publié 
en i83i (t. I, p. 1 54-). M. Zeuss vient de les relever, mais son 
édition laisse à désirer sous ce rapport. On peut le voir en com- 
parant les folios 5 et 8 du manuscrit avec la page 1080 de son 
important ouvrage. Au folio 5 une glose lui a échappé, ou n'a pas 
été entendue par lui, qui est à la ligne 25; c'est le mot gaeig, ré- 
pondant au latin textrix, qu'on retrouve encore aujourd'hui dans 
le gallois gwé et givéad, tissu; gwéu , tisser; giveydd, tisserand; 
gweyddes, celle qui tisse; et clans l'armoricain gwéa ou guéa, 
gwéer et gwéerez , gwiad et gwiader; comme dans l'irlandais fig , 
tisser, f g héad, tissu, et fighéadoir, tisserand 1 . 

Au folio 8 , M. Zeuss a mal lu une autre glose placée en marge 
entre la 2 5 e et la 26 e ligne , et précédée de deux points correspon- 
dants à un signe semblable qui suit un mot latin, signe auquel 
il n'a point pris garde , ce qui lui a fait commettre une grave er- 
reur et décomposer la glose elle-même en deux parties : l'une 
bretonne, l'autre latine. Cette glose est le verbe anguoconam, tra- 

1 Voir le fac-similé n" 11, ligne 3. Doctrina. Tondeo , tonsor, tonirix, tonstrina. 
gueig. 
Texlor, textrix. 



— 243 — 

duction de vigilo, dont il a fait arguo et conam. «En marge de 
cette page, dit-il, on lit : arguo conam ; » et il ajoute : « conam est 
la glose de arguo, » faisant maint commentaire sur le prétendu 
verbe conam (p. 1080 et 1081) l . 

Dans Y Art d'aimer, les gloses vont du 29 e au li2 e folio, et non 
du 37 e au 45 e , comme le dit M. Zeuss; elles sont plus nom- 
breuses et plus développées que chez Eutychius; elles offrent 
même parfois de petites phrases complètes, ce qui leur donne une 
valeur non-seulement îexicographique mais grammaticale. L'au- 
teur de la Grammatica celtica les a encore relevées et publiées; 
on regrette toutefois qu'il n'ait pas toujours exactement suivi le 
manuscrit; par exemple, au vers qu'on trouve ainsi écrit, avec la 
glose au-dessus du dernier mot : 

guaromou. 
Sed tu prascipue curvis venare theatris, 

il a lu guaroimaou , forme qui l'éloigné de l'armoricain guaremoa 
(gwaremou), où il se retrouve presque sans altération. 

L 1 'Alphabet breton (Alphabethum britonnicam) est connu par les 
lettres de l'évêque Usher, la grammaire d'Owen , YArchaeologia cam- 
brensis , et d'autres revues galloises, qui en ont publié les signes. 
Le dernier éditeur, M. Zeuss, n'a pas jugé à propos de les donner, 
mais il a imprimé seulement les mots bretons accolés à ces signes, 
et qui existent encore, avec plus ou moins d'altération, dans les 
dialectes gallois ou armoricains modernes. L'origine qu'on prête 
à l'alphabet en question est curieuse, et pour ainsi dire toute 
patriotique : on l'attribue au chroniqueur Nemniu , en latin Nem- 
nivus ou Nennius, qui aurait été le Cadmus de la race bretonne. 
Je lis, en tête, la note suivante, écrite au ix° siècle : 

« Nemnivus inventa ces lettres, poussé par un certain savant de 
race saxonne, qui reprochait aux Bretons leur ignorance; et lui, 
subitement inspiré, les forma pour qu'on n'accusât plus sa nation 
de stupidité. » (Folio 20.) 

Il ne paraît pourtant pas qu'elles aient jamais été employées; et 

1 Même fac-similé , 1. l\. Vigil,vigiUs ,vigilo: vigilas. Exal , exulo , exulas : Ànguo- 
conam. — Ce verbe se présente sous la forme plus moderne d'anuuocon, dans un 
manuscrit du x c siècle, cité par M. le vice- chancelier de l'université de Cam- 
bridge, qui le traduit exactement par veiller, lo awake. [Hislory of English 
lihythmes ; vol. FT , p. 78 , note 3.) 



— 244 — 

si ia race dont Nemniu aurait voulu venger l'honneur, par les 
lettres , comme d'autres par les armes, cessa de mériter le reproche 
de barbarie que lui adressaient ses ennemis les Saxons, ce fut en 
adoptant, comme tous les peuples de l'Occident, l'alphabet latin, 
plus ou moins modifié. 

Je ne m'arrêterai pas à la note des poids et mesures des Bretons, 
qui occupe les folios 2 3 verso et 2 k du même manuscrit. Quoique 
M. Zeuss l'ait publiée, elle aurait besoin de l'être uue seconde 
fois; du reste, il y aurait mauvaise grâce à critiquer son édition, 
quand il convient, avec une loyauté qui l'honore, que la finesse 
de l'écriture et la multitude des abréviations l'ont quelquefois 
empêché de reproduire exactement le texte; quand il dit : « Liben- 
ter concedo me, ob scripturam minutam et plenam scribendi compen- 
diis, aliqua eiiam minus bene expressisse. » (T. II, p. 1901.) 

3° LÉ LIVRE DE SAINT CHAD. 

Conservé maintenant dans la bibliothèque de la cathédrale de 
Lichfield, et connu aussi sous le nom de Codex ecclesiœ Licbfielden- 
sis, ce manuscrit célèbre a appartenu primitivement à l'église de 
Landaff, où il paraît avoir été volé. Davies le cite souvent dans 
son dictionnaire gallois-latin; Wanley l'a décrit et en a reproduit 
quelques parties (p. 287 et 290 de son catalogue), ce qui est 
d'autant plus heureux qu'elles ont souffert de la part d'un relieur 
peu soigneux. Lhuyd les a traduites en gallois moderne *. M. de 
Gourson y a fait des emprunts pour son Essai sur l'histoire de la 
Bretagne armoricaine, p. 2/1.0; le révérend Williams Rees, en 
18A0, y a pris sept annotations qu'il a insérées, avec des fac-si- 
milé, dans son édition du cartulaire de Landaff; enfin, M. Zeuss 
le mentionne parmi les plus anciens monuments bretons connus. 
Il offre un recueil des évangiles portant en marge des actes de do- 
nations, mi-partis de latin et de breton, faites à l'église de Lan- 
daff. On lit, page i re , qu'il fut donné à Teliaf, évêque et patron 
de l'église en question, par un certain Gelhi, fils d'Arihtiud qui 
l'avait acheté d'un certain Kingal, au prix d'un cheval excellent. 
L'écriture de l'acte en question est, selon Wanley, de la même 
époque que le manuscrit de la bibliothèque Bodléienne, dont je 
viens de parler; il le croit, comme ce manuscrit, du commence- 

1 Archacologia brilannica, p. 226. 



— 245 — 

ment du ix e siècle, et je partage son avis. Les six autres actes 
doivent être un peu moins anciens et de la fin du ix e siècle envi- 
ron. Edward Lhuyd a fourni à Wanley une traduction latine des 
trois actes qu'on lit aux folios 9 , 10 et 7 1 , et M. Zeuss, après lui, 
en a interprété deux, qu'on lit au folio 109. 

4° LE VOCABULAIRE LATIN-BRETON DE LA BIBLIOTHEQUE BODLÉlENNE 

Se trouve dans un manuscrit petit in-quarto sur vélin, portant 
aujourd'hui le n° 672, marqué autrefois N. E. B. 5. 9. Les carac- 
tères de l'écriture nous donnent tout lieu d'en faire remonter la 
date à l'an 1000, sinon plus haut 1 . 

Au folio /u, après dix-neuf lignes malheureusement grattées, 
il s'ouvre par un alphabet breton, mais différent de celui de 
Nemniu , différent aussi des runes saxonnes de YOrmulum, manus- 
crit du xii e siècle; il finit par une demande qu'adresse un écolier 
à son maître pour qu'il lui donne sa leçon : 

«Audi, clarissimus (sic) lector, dicit unus ex discipulis, veni 
« etostendemihi meum accepturium , id est meam lectionem , quia 
« ego non possum intelligere sine doctore, quia infirmus sum in 
« lectione. » 

Le maître répond : 

«Ad hue (sic) tuum librum ut videam quantam fuscationem , 
« id est obscuritatem habes in illo, et docebo te de omnibus gliphis , 
« id est obscuris ut pla. . . » (probablement placet tibi) , mais le reste 
de la leçon a été gratté, comme le début, et remplacé par la 
prose : 

Auctor satutis hominum, 
Jeshu nostrum refugium, etc. 

On voit qu'il s'agit d'instructions pour parler latin, probable- 
ment à l'usage des jeunes clercs, et sans aucun doute des Bretons, 
car au folio kl r°, le maître, ayant fait asseoir son élève, et lui 
ayant dît d'être bien attentif (audi, fili, sede) , se met à lui ensei- 
gner les noms latins des mots bretons les plus vulgaires, tels que 
selle, cuivre, bouillie, saucisse, beurre, lait, hydromel, hache, 
cognée, hachette, hache à deux tranchants, rabot, hoyau, râteau,- 
tarière, etc. 

1 Voy. \efac-sinile n° iv. 

MTSS. SCIF.NT. V- 17 



— 346 — 

Le terme lalin est placé le premier, puis vient son équivalent, 
tantôt à côté, tantôt au-dessus, en cette forme : 

.1. undiinin. .1. laubael. .1. ochcuî. .1. dinacta. 

« Securis, bahell; lignismus; secularia; capsus; pipinnis, 
.1. nedim. X. cep. .i. rascl. .i. cemecid.- .i. tarater,idestforatorium. 

ascia; fosarium; sartum; lapidaria; scapa aut rostrum-forato- 
.t. ai76. .i. rump. .i. ept'/?. .1. ae&e/. 

rium id est onnpresen; unguîum; rostrum aut clavum; dolabra; 
II. mas. .1. ennian. .i. ord 7 . .i. morthol. .1. fott/u. 

raetallum aut clouimn; incudo; malleus; seta; rosarium ; 
.1. creman. X. serr. .i. cultir. .1. sub. ,i. ara. 

baxus; ferrum-voscera ; cultrum; voiner; aratrum; 

.i. ocet. .i. iou. .i. ciluin. .i. ediî. .î.gerthi. .i.sumpl. .1. cultel 
roster; jugum; buris; s^a; virge; stimulus; artuum, id est 
culter. .i. e/ino. .1. guillihim. .i. cm?, .i. gratell. .1. Zann. 
celleell; novacula; forceps; geptio; graticula; sartago; 
.1. notuid. 

acus, etc. 1 . 

Tous ces mots se retrouvent plus ou moins altérés , soit dans le 
gallois, soit dans le comique, soit dans l'armoricain. Les uns, sous 
leur forme actuelle, ne semblent pas plus anciens que le manus- 
crit; on distingue dans un petit nombre un principe de permu- 
tation de consonnes inconnu avant le xi e siècle, et qu'on n'a com- 
mencé qu'alors à figurer par l'écriture; on peut faire une diffé- 
rence entre eux et ceux qui font partie du texte courant et n'y 
ont point été superposés; les autres n'offrent pas de trace de 
permutation , et rien n'empêche de croire qu'ils ne datent du temps 
même où le texte a été rédigé. L'auteur nous apprend l'époque 
de sa composition en prêtant les naïves et patriotiques paroles 
qu'on va lire, au pédagogue qu'il met en scène: 

« On vient de nous annoncer une nouvelle digne de foi : une 
grande guerre a eu lieu entre le roi des Bretons et le roi des 
Saxons, et le Seigneur a donné la victoire aux Bretons, parce qu'ils 
sont humbles et pauvres, et qu'ils ont mis leur confiance en Dieu, 
et qu'ils se sont confessés et ont reçu le corps du Christ avant la 
bataille; les Saxons, au contraire, sont orgueilleux, et, à cause 
de leur orgueil , Dieu les a humiliés ; car Dieu résiste aux superbes , 

1 Voy. le fac-similé xx° iv. 



— 247 — 

et il donne sa grâce aux petits avec la victoire. Un grand car- 
nage a donc eu lieu, et, du côté des Saxons, une multitude 
d'hommes ont péri; du côté des Bretons très-peu. » Cladis (id est 
«hair) magna facta est et de Saxonibus percussi sunt multi, de 
* Britonibus autem rari. » (Fol. 46 v°.) 

Le roi des Bretons dont il est ici question est Rhodri , le der- 
nier qui porta ce titre ; le roi des Saxons est Aethelbert. D'après 
les Annales cambriennes , manuscrit mi-parti de latin et de breton, 
du x° siècle 1 , le combat eut lieu en Cornouailles, en Tannée 722 ; 
d'après une version purement galloise de ces annales, manuscrit 
du xm e siècle, en 721, et, d'après un autre, en 720. La dernière 
s'exprime ainsi : 

«En l'an du Christ 720, Rhodri Molwynawc devint roi des 
Bretons, et une grande guerre eut lieu entre lui et les Saxons, où 
les Bretons furent vainqueurs 2 . » Les trois autorités que je viens 
de citer s'accordent avec notre pédagogue pour appeler cette guerre 
un vrai carnage, hehil, heil, ou heir; aujourd'hui herr, en armori- 
cain; et en gallois, aer 3 . 

L'auteur de notre vocabulaire , dans sa partie la plus ancienne, 
aurait donc vécu au commencement du vnr 9 siècle. 

Le judicieux Edward Lhuyd conclut de certains passages, entre 
autres de celui où le pédagogue parle d'aller en pèlerinage à Tours, 
métropole de l'Armorique, et d'un voyage qu'il a fait dans Vile de 
Bretagne, qu'il n'était point Breton insulaire, mais du continent; 
il va même jusqu'à dire que le manuscrit que nous possédons est 
d'une main armoricaine, et s'excuse de ne pouvoir, à cause du 
caractère étranger de l'écriture, aussi bien en déterminer l'âge 
qu'il le fait d'habitude pour les manuscrits d'Angleterre 4 . 

Le lexicographe cornouailiais, William Pryce, a reproduit l'opi- 
nion du critique gallois, et M. de Courson l'adopte 5 . Ce qu'il y 
a de sûr c'est que les Bretons insulaires, cambriens et cornouail- 
iais, ont les mêmes droits de regarder l'ouvrage comme leur patri- 



J Voy. le fac-similé n° ni. 

1 Myvjrian Archaiology oj Wales , t. II , p. 47 1 • 

3 Beiluui hehil [Annales camb. Musée britann., n° 385g, fol. 191 v°). Rvuel 
heir (Musée brit. Biblioth. Col. Cléop. B. v. p. , n° 1 38 , fol. 110). 

4 Being a foreign m", I cannot so well judge of his time (Archaeologia bri- 
tannica, p. 226). 

s Essai sur l'histoire de la Bretagne armoricaine , p. 1 3 1 , note. 

m. , 7 . 



_ 248 — 

moine que leurs frères de France de revendiquer les autres mo- 
numents anciens que je viens de passer en revue, quoique ces mo- 
numents soient évidemment originaires de l'île. 

Sans entrer dans tous ces éclaircissements, dont il aura jugé 
inutile de faire part à ses lecteurs, M. Zeuss a encore extrait du 
manuscrit et publié les mots bretons que l'on y trouve; mais le 
fac-similé ci-joint, comparé avec son texte imprimé, montrera que 
Téminent grammairien a fait preuve de plus de zèle et de science 
philologique que de ces connaissances spéciales en paléographie, 
faute desquelles pourtant les études de linguistique les meilleures 
sont sujettes à pécher par la base. 

II. 

MANUSCRITS BRETONS-GALLOIS ET BRETONS CORNIQUES. 

Les manuscrits bretons du moyen âge, surtout les gallois, sont 
très-nombreux, et nous n'avons ici que l'embarres du choix. La 
seule bibliothèque de sir Robert Vaughan , baronnet du Merioneth- 
shire, en contient plus de cent soixante-et-dix. 

Je commencerai par ceux qui offrent des copies plus ou moins 
fidèles d'ouvrages de la première époque, et qui méritent la place 
d'honneur dans la seconde; je m'arrêterai ensuite de préférence 
aux monuments qui , ayant été traduits du latin et même du fran- 
çais, dans les dialectes cambriens et comiques, ou réciproquement, 
sont de vraislexiques de ces dialectes aux xii e ,xm e , xiv e et xv e siècles, 
comme l'a remarqué, pour des versions du même genre, un il- 
lustre critique. 

1° LES VOCABULA BRITANNICA. 

Dans les dernières années du xvii" siècle, un antiquaire cor- 
nouaillais nommé Anstis, faisant quelques recherches au Musée 
britannique, bibliothèque Cottonnienne, découvrit un vocabulaire 
intitulé Vocabulariuui laiino-cambricum. Le manuscrit porte au- 
jourd'hui le n° \[\. C'est un in-4° vélin coté Vespasien A. Indé- 
pendamment du vocabulaire, qui commence au folio 7, il contient 
un calendrier des saints gallois, plusieurs de leurs vies, et une 
description du comté de Breckon , en Cambrie. Anstis fit part de 
sa trouvaille à Lhuyd qui n'eut pas de peine à y voir, non du cam- 



— 249 — 

brien, comme l'indique inexactement la table des matières, mais 
du comique, et l'ouvrage reçut d'eux le titre de Vocahula britannica. 
Quant à l'âge du manuscrit, sur lequel on semble l'avoir aussi 
consulté, Lhuyd se contenta de répondre qu'il lui paraissait très- 
ancien 1 . William Pryce, plus affirmalif, lui donnait, en 1790, 
environ huit cents ans 2 , ce qui le ferait remonter jusqu'au 
xi e siècle; et, de nos jours, M. de Gourson lui en donne mille. « Ce 
manuscrit, d'après ce que nous en a ditu/i savant, sur l'exactitude 
duquel nous pouvons compter, observe-t-il , porte en effet la date de 
882 3 . » Si le savant sur lequel M. de Courson a compté a donné 
une pareille date au manuscrit, c'est qu'il ne l'a point vu; mars 
il a sans doute voulu indiquer approximativement l'époque de la 
rédaction primitive du vocabulaire; la transcription arrivée jus- 
qu'à nous est évidemment de la fin du xn e siècle; un simple coup 
d'œil à l'écriture suffirait pour l'apprendre, quand bien même le 
caractère général de la langue ne l'attesterait pas. J'ai déjà eu oc- 
casion, il y plusieurs années, de distinguer l'âge du texte primitif 
de celui de la copie, après en avoir pris connaissance 4 ; ce texte, 
dont le copiste n'a pas pu lire tous les mots, dont il a laissé plu- 
sieurs en blanc, et dont il a rajeuni la plupart en les habillant 
à la mode du xn e siècle, en contient cependant encore quelques- 
uns qui offrent identiquement les mêmes formes que les mots 
des six actes du manuscrit de Lichfield de la fin du ix e siècle , formes 
qu'on ne trouve déjà plus dans la portion du lexique latin-breton 
delà bibliothèque Bodléienne, remontant à l'an mil ou environ 5 . 
Telle est la raison qui m'a porté à croire le vocabulaire original 
de même date que les actes en question. Je suis heureux de la 
faire connaître à l'auteur non moins érudit que poli de la Gram- 
matica celiica, qui, réunissant par bienveillance deux noms amis, 
me l'a demandée en disant : Nescio quœ ratio seduxerit viros doc- 
tissimos , Courson et Villemarqué, ut ajfirmarent sœpius in operibus 
suis eum (codicem) prœ se ferre annum 882. 

1 Aban liaz uzo [Archacologia britannica, p. 222). 

1 Now about 800 ycars old [Arck. cornu-britan. , avant-propos, p. 3). 

3 Essai sur l'histoire de la Bretagne armoricaine , p. 42 1. 

4 Essui sur l'histoire de la langue bretonne. Diclionn. français -breton de 
le (jonidec, p. xxi ctxxn. 

5 Témoin les mots pcnclin au lieu tic penglin, anlromct au lieu dandromet, 
Iwpeltal et non uchcldad, popel el non pobel, coscor et non casgoord, gurpriot et 
non gurbriod, etc. 



— 250 — 

Mal édité par William Pryce , et d'après lui par M. de Courson , 
le vocabulaire comique doit à M. Zeuss une troisième édition très- 
supérieure aux deux autres. Non-seulement il l'a publié tel que 
l'offre le manuscrit, c'est-à-dire dans son irrégularité et sans l'ordre 
de convention que ses devanciers avaient cru devoir y introduire 
selon l'usage moderne; mais, ce qui est plus important, il a remé- 
dié à leurs omissions et corrigé leurs erreurs. Quel que soit cepen- 
dant le mérite de cette troisième édition, la franchise oblige à 
dire qu'elle ne dispense pas entièrement de recourir au manus- 
crit, et il ne serait pas inutile qu'on le publiât de nouveau avec 
les autres textes plus ou moins heureusement mis au jour dont 
j'ai donné la liste. 

3* LE LIVRE NOIR DE CH1RK. 

Le regrettable M. Aneurin Owen, fils du grammairien du 
même nom, chargé par le gouvernement de Sa Majesté Bri- 
tannique de donner une édition nouvelle et une traduction an- 
glaise des lois du pays de Galles, déjà publiées et traduites en la- 
tin par Wolton, en 1730, est, je crois, le premier qui ait signalé 
le Livre noir de Chirk. Il l'indique comme le plus ancien manus- 
crit des lois d'Howel, mort vers l'an o,54, et il l'a pris pour 
base de son texte: « Le copiste, dit-il, peut avoir été un moine, et 
semble plus versé dans les langues étrangères que dans le gallois ; 
de là viennent sans doute les inexactitudes dont fourmille son 
livre. Il faut avouer aussi qu'à l'époque où il le copia, l'or- 
thographe galloise était loin d'être fixée; nous voyons presque 
des le commencement la plume changer de main et transcrire un 
article de loi dans une orthographe tout à fait différente de celle 
du copiste ordinaire, d'où il suit que ni l'un ni l'autre n'a suivi 
le modèle placé devant lui, et que tous les deux ont écrit selon 
leur caprice. Il est difficile de fixer d'une manière précise la date 
de ce manuscrit, mais on peut le faire remonter au commence- 
ment du xn e siècle. Il appartient à la collection d'Hengwrt, et sir 
Robert Vaughan l'a intitulé Lyvr du o Waen, [c'est-à-dire le Livre 
noir de Chirk, parce qu'il vient de cette petite ville]. L'antiquaire 
William Morris, de Lansilin, l'a transcrit, en 1680; sur des es- 
paces blancs laissés par le copiste original, un poète du xm e siècle 
a écrit une élégie sur la mort d'un prince gallois nommé Lywelyn, 
fils de Jowerth; si l'on en juge par l'orthographe et l'écriture, 



— 251 — 

celte élégie a du y être insérée vers 1 2/W, époque de la mort du 
chef 1 . » 

Je n'ai rien à ajouter à ces éclaircissements, sinon que j'ai pu 
juger par moi-même de leur exactitude, grâce à l'obligeance des 
nobles propriétaires de l'ancienne bibliothèque d'Hengwrt , main- 
tenant transportée au château de Rhug, près Corwen, dans le 
comté de Merioneth. Il m'a été donné en même temps de compa- 
rer le texte imprimé avec le manuscrit, et de voir que l'édition 
de M. Aneurin Owen est excellente; il a su réunir à un patrio- 
tisme sérieux un esprit critique, autrefois trop rare parmi ses 
compatriotes 2 . Je ne regrette dans sa publication qu un fac-similé 
de nature à convaincre les étrangers de l'âge qu'il donne avec rai- 
son au mauuscril; selon moi, il aurait même pu le faire remon- 
ter aux dernières années du xi 9 siècle; non-seulement l'écriture, 
mais le langage de la partie du texte relative aux privilèges des 
hommes du Caernarvon, privilèges dont le plus beau était de for- 
mer l'avant-garde de l'armée cambrienne et de mourir les pre- 
miers, me semble appartenir à la fin de cette époque. Malheureu- 
reusement, aucune partie ne se trouve en Angleterre, portant les 
caractères de l'orthographe et des mots du temps d'Howel-le-Bon. 
Des recherches faites à Rome, où ses lois furent envoyées à la 
sanction du Pape, amèneraient peut être un heureux résultat. 

3° LE LIVRE NOIR DE CAERMARTHEX. 

C'est le plus célèbre des manuscrits gallois; on croit qu'il fut 
écrit par les moines d'un prieuré voisin de la ville de Caermar- 
llien, dans la Cambrie méridionale. Après avoir appartenu au tré- 
sor de l'église de Saint-David, qui en hérita lors de la dissolution 
du prieuré, puis à sir John Price, grand amateur d'ouvrages sem- 
blables, il passa, au xvir 9 siècle, dans la bibliothèque de la fa- 
mille Yaughan, alors résidant au château d'Hengwrt. C'est un 
recueil de poésies, écrit sur vélin, du format petit in-4. , conte- 
nant cinquante-quatre folios. On le conservait avec une sorte de 
respect presque superstitieux; le propriétaire ne le communiquait 

1 Ancient laivs oj Wa'cs, printed by command of his laie Majcs!y hing William IV, 

p. XXV. 

2 Cet esprit nouveau s'est surtout montré dans une société savante formée par 
la femme d'un ministre actuel de la reine d'Angleterre (sir B. Hall), et a inspiré 
les travaux estimés de MM. Price et Stephens. 



— 252 — 

guère à personne, et ses amis mêmes ne pouvaient en prendre 
connaissance. L'un d'eux, l'antiquaire Lhuyd, ne fut pas plus 
heureux que les autres. «J'ai été admis, dit-il, pour quelques 
heures seulement, et comme en passant, dans cette bibliothèque. 
. . .jamais je n'ai eu la faculté d'en examiner à loisir aucun ma- 
nuscrit, quoique le propriétaire, sir Henri Vaughan, qui ne 
manquait ni de savoir ni de politesse, et était mon ami particu- 
lier, me l'eût plus d'une fois promis; mais il en fut dissuadé par 
certains pseudo-politiques , je suppose, plutôt que par des gens 
iettrés, et il retira sa promesse 1 . » 

Ces politiques craignaient sans doute que les Cambriens ne trou- 
vassent dans le Livre noir des chants de regrets ou d'espérance de 
nature à troubler un peu l'ordre des faits accomplis en Angleterre, 
et leurs craintes pouvaient n'être pas complètement dénuées de fon- 
dement ; bon nombre des pièces du recueil sont en effet des aspi- 
rations enthousiastes d'indépendance nationale; elles offrent en 
outre je ne sais quoi de mystérieux, et on les attribue aux pi us grands 
poëtes de la race bretonne, à Taliésin, à Merdhin ou Merlin, à 
Lywarch le Vieux , dont les deux premiers étaient revêtus par le 
peuple d'une espèce de caractère sacré, et passaient pour les pro- 
phètes ou les voyants de leur nation. En ouvrant le recueil, dès la 
première page , je les rencontre devisant des destinées de leur pays , 
et exprimant des vœux et une attente patriotique, avec l'accent et 
le ton qu'on prêterait volontiers aux prêtres de Bélen , ces adora- 
teurs du feu et du dieu des batailles. Je vois, s'écrie Merdhin : 

Sept feux qui descendent du ciel ! 

Sept batailles pour la résistance commune! 

Pans la septième Bélin est exalté 

Au sommet de chaque montagne! 

Je vois, répond Taliésin : 

Sept lances qui transpercent; 
Sept fleuves gonflés 
Du sang de chefs suprêmes , 
[Sept fleuves] qui débordent 2 ! 

Quelques pages plus loin, dans un poëme intitule Le Verger,, 
1 Loco cilalo, p. 225 et 261. 
2 Myrtin. 

Seith tan uvelin! 
Seith kad kyverbin ! 



— 253 — 

Merdhin prophétise pour son propre compte, en termes moins 
obscurs, la défaite des ennemis des Bretons, et invoque un nom 
moins païen que celui de Bélen , le nom fameux de leur prétendu 
Conan ou chef couronné et conquérant des temps chrétiens: 

« Conan s'avance contre les Saxons ; les Cambrions sont victo- 
rieux; leur dragon est glorifié. Que chacun retrouve ses biens! 
Que les cœurs bretons soient joyeux! Vous qui sonnez de la trom- 
pette, allez annoncer la paix et le beau temps! » {Fol. 26 verso.) 
On conçoit qu'une confiance aussi imperturbable, rendue en 
des vers pleins d'énergie qu'on trouve en grand nombre dans 
d'autres poëmes du recueil, où les bardes ne se lassent pas de 
prédire aux Gallois une grande révolution politique, lût de 
nature, même au xvn e siècle, à faire impression sur ceux qui 
savaient ce que contenait le Livre noir, et les rendît peu empressés 
à le communiquer. Aujourd'hui, les mêmes motifs de réserve 
n'existent plus; les politiques et les lettrés sont d'accord, et s'il 
m'était permis d'emprunter une image à la pièce que je viens de 
citer, au début de laquelle le poëte décrit un jardin mystérieux, 
rempli de fleurs et de fruits, gardé par une fée charmante, je 
dirais que j'ai retrouvé le mystérieux jardin , avec ses fleurs et 
ses fruits rares, et que l'aimable fée a bien voulu m'en faire les 
honneurs le plus gracieusement du monde. 

Les morceaux du Livre noir qui m'ont paru offrir un intérêt 
particulier sont, outre le dialogue entre Merdhin et Taliésin, et le 
Jardin ou le Verger de Merdhin : 

i° Le poème national et prophétique des Marcassins, du même 
auteur (fol. 26); 

2° Le Bouleau, qu'on lui attribue aussi, et qui a un caractère 
semblable ; 

3° Un dialogue où l'on croit qu'il figure avec saint Colomban. 
le moine irlandais, et qui commence ainsi : 

Scithvcd kin Vclin 
Y pop kin hvan! 

Taliessin. 

Seilh guacw gawanon ; 
Seith loncid awon 
Oguaed kin rein on 
Y dylanuan! 

(Voy. \t fac-similé n° v). 



« 
— 254 — 

« Ton cheval est noir, ta coiffure est noire, ta tête est noire, tu 
es tout noir, oui tout noir; es-tu Colomban? 

— ■ «Je suis Colomban, le savant, à l'esprit délié, l'Ecossais; 
malheur au néant qui brave le Seigneur 1 ! » (fol. do); 

[\° Deux poëmes attribués à Taliésin, l'un sur les Chevaux des 
héros bretons, et dont le début a l'air d'un fragment d'hymne en 
l'honneur du feu et du soleil (fol. 42); l'autre sur les Tombes des 
guerriers de l'île de Bretagne (fol. 32); 

5° Un dialogue entre Taliésin et un cavalier nommé Ugnach 
(fol. 5i); 

6° Le chant de mort de Ghérent, chef cornouaillais, tué vers 
5oi, à la bataille de Porthmouth, qu'on a lieu de croire de Ly- 
warch-le-Vieux 2 (fol. 36), et deux poëmes gnomiques du môme 
poëte (fol. 45 et 46); 

Et, sans parler de diverses poésies religieuses ou morales compo- 
sées par des auteurs inconnus ou peu connus qui occupent la plus 
grande place dans le manuscrit, et auxquels la piété du copiste a 
donné l'hospitalité, les attribuant à des saints des vn c et vm e siècles, 

Un dialogue très-curieux en ce qu'on y trouve en aclion deux 
personnages qui devaient passer dans les poëmes français de la 
Table Ronde, je veux dire Arthur et son majordome Kai ou 
Keux (fol. 47). 

A ces morceaux je n'oublierai pas d'enjoindre deux fort impor- 
tants pour la date du manuscrit: le premier a été écrit en l'an- 
née no4, et contient l'oraison funèbre d'Howel, fds de Goronwy, 
tué cette année-là même par les Normands, dans la vallée de 
Tywy (fol. 28); le second en iiôq, et est aussi l'éloge funèbre 
d'un chef gallois, Madoc, tils de Meredydd, prince de Povvys, qui 
régna de 11 33 à 11 5g (fol. 54). 

Si je ne me trompe, l'écriture de la portion la plus récente du 
Livre noir accuse cette dernière époque, et celle de la plus an- 

1 Du dy varch , du dy capan , 
Du dy peu, du du hunan , 
la du-, ae ti Yscolan ? 

— Mi Iscolan, yscolheic, 
Yscawin y puill, Tscodic; 
Guae ny baut a gaut Guledic! 

(Voy. le fac-similé n" VI.) 
5 Voy. le j'aosimile n° vu , et le comparer avec le n° ix. 



— 255 — 

cienne les dernières années du xi e siècle ou les premières du xn*. 
On en jugera d'ailleurs par les fac-similé n° v, n° vi et n° vu. 

Je m'étonne qu'on n'en ait jamais donné jusqu'ici, le recueil 
eu valait la peine. Les morceaux qu'il contient ont d'ailleurs été 
publiés en 1801, dans le premier volume du Myvyrian archaiology 
of Wales, par les soins du négociant patriote Owen Jones, de My- 
vyr, aidé de deux de ses amis, et quelques-uns ont été traduits en 
anglais par divers auteurs, et en français par moi-même; mais 
j'ai acquis la certitude qu'ils n'ont point été copiés sur l'original; 
ils auraient grand besoin d'être corrigés d'après lui, et de nouveau 
imprimés avec des variantes. Une nouvelle édition de tout le My- 
vyrian lui-même, faite avec plus de critique, serait bien désirable 
et justifierait complètement les éloges donnés à ce recueil par 
Sharon Turner, dans l'excellente dissertation où il prouve l'au- 
thenticité des anciens poèmes bretons *, et par M. Fauriel , dans les 
Annales littéraires et philosophiques 2 . Jusqu'à cette réimpression, 
Y Archaiology of Wales ne devra être consultée qu'avec discerne- 
ment; mais on y songe; le vénérable et docte archidiacre Williams 
l'a promise, et les nobles propriétaire deRhug acquerront, en la fa- 
vorisant, de nouveaux titres à la reconnaissance du monde savant. 

Malheureusement, quelques-uns des anciens manuscrits qu'ils 
possédaient encore, il y a vingt ans, ont disparu; je citerai entre 
autres un recueil de poésies intitulé le Livre de Taliésin, de l'écri- 
ture du xn e siècle, dont je n'ai plus retrouvé qu'une copie du 
xiv e . J'ai eu ailleurs occasion déjà de déplorer la disparition de la 
même bibliothèque du Livre d'Aneurin, barde du vi e siècle; elle 
serait irréparable si nous n'en avions pas une excellente copie du 
xm e , aujourd'hui en possession des héritiers du révérend Thomas 
Price, curé de Crickhoweî. Le recueil s'ouvre par un de ces chants 
de guerre singuliers que les Bretons nommaient des Incantations, 
et qui devaient, selon eux, rendre leurs chefs invincibles. On lit 
en tête : 

Ici commence l'incantation de Tuivoulch. 

«Que les armes s'unissent! que les rangs se forment! 

«Que la mêlée commeuce! 

«En avant les braves! en avant les grands! en avant les bons! 

1 Vindication oj the genuineness of the ancient british poems , i8o3. 
3 Année 1818, t. III, p. 88. 



— 256 — 

«L'éjiieu d'aune est roi! Vite à l'entour les cors arrondis! Vite à l'entour les 
glaives recourbés 1 .» 

De pareils textes sont trop respectables pour qu'on ne les con- 
serve pas précieusement à défaut de copies plus anciennes, et 
pour qu'on n'en reproduise pas la physionomie à l'aide du dessin ; 
les nouveaux éditeurs du Myvyrian en feront sans doute usage. 

4° LE LIVRE DES BRUTS DE LA BIBLIOTHEQUE COTTONNIENNE 

Appartient au Musée britannique, et au fonds particulier dont 
il porte le nom; il est coté Cléopâtre B. 5, sous le n° i38. C'est 
un petit in-quarto vélin de deux cent cinquante feuillets, de l'écri- 
ture de la fin du xm° siècle. Il renferme une copie incomplète 
des lois d'Howel-le-Bon , qui occupe quarante-trois folios (du 169 e 
au 2 2 3 e ); 

Une chronique des princes gallois, mal intitulée Bruty Saeson 
(Chronique des Saxons), commençant au folio 109 et finissant au 
folio i65; 

Une chronique des rois de l'île de Bretagne les plus anciens 
(du fol. 1 au fol. 109); 

Un fragment de ï Histoire des Troyens, attribuée à Darès le 
Phrygien (du fol. 2 23 au fol. 260). 

Je laisse de côté la copie des lois galloises, ayant eu déjà occa- 
sion d'en examiner une et la plus ancienne , et je m'arrête aux trois 
chroniques qui donneut son nom au manuscrit. 

Toutes les trois offrent de l'intérêt sous le rapport philologique, 
en ce qu'elles existent aussi en latin , et on ne saurait trouver ni de 
spécimen plus étendu de la langue cambrienne au xm e siècle, ni 
de guide plus sûr à consulter pour connaître ce dialecte. 

1 Aman e àechreu Gorchan Tulvivlch. 
Aryf angkynnull ! 
Angkynian dull! 

Twryf enagvved! 
E rac Meuwed! 
E rac Mawrwed ! 
E rac Malyed ! 

Pan y s tyern gwern , 
E ain gam gym ! 
Eam gam gled! 

(Voy. ]cfac-simi(c n° vin.) 



La première, qui commence à Tan 683 et finit vers 1282, en 
datant les événements, contrairement à la méthode historique 
galloise, est, jusqu'à Tan ()45, la traduction ou plutôt la copie ser- 
vile des précieuses Annales cambrienncs, écrites dans un latin mêlé 
de breton, et dont il nous reste un manuscrit du x e siècle, comme 
je l'ai fait remarquer précédemment 1 . Ce servilisme, qui est heu- 
reux du reste pour le philologue, est tel que le traducteur ne se 
donne même pas toujours la peine de traduire en gallois certains 
mots latins; quand il quitte son modèle, c'est pour suivre les anna- 
listes de Wynton et de Winchester. 

La chronique fabuleuse des anciens rois bretons porte en tête 
ces mots en langue galloise : Le livre que voici est appelé Brut, 
c'est-à-dire histoires des i^ois de Vile de Bretagne, lesquels y sont nommés 
depuis le premier jusqu'au dernier. Le chevalier. Cotton , et avec lui 
Usher et Vossius Font prise pour l'original d'après lequel Geoffroi 
de Monmouth aurait fait son Hisloria regumBritanniœ ; c'est le con- 
traire qui est vrai; le texte gallois du Musée britannique ne présen- 
terait même pas la plus ancienne traduction du texte latin , si l'on 
s'en rapportait uniquement à la trame du récit. Nous trouverons 
tout à l'heure deux manuscrits à Oxford, dont l'un paraît copié, 
quoique postérieurement, sur une version cambrienne antérieure, 
et dont l'autre, quoique plus moderne encore, et de la fin du 
xv e siècle, à en juger d'après le langage et l'écriture, pourrait 
bien offrir un récit composé avant celui de Geoffroi. Quoi qu'il en 
soit de l'origine du Brut des rois bretons, à laquelle je serai d'ail- 
leurs forcé de revenir, il a une certaine importance philolo- 
gique, grâce à l'ouvrage latin du bénédictin gallois. On jugera 
de l'utilité qui ressort des deux textes comparés par le court extrait 
suivant. Je prends l'entrevue de la mère de Merlin et du roi Vor- 
tigern, lorsqu'il veut immoler l'enfant sur les fondements de sa 
forteresse : 

« Seigneur, dit- elle , que voulez-vous faire de mon fils , quand vous 
l'avez mandé? — Mêler, dit-il, son sang à l'eau et à la chaux, afin 
de rendre l'ouvrage solide. — Ah! Seigneur, s'écria-t-elle, tuez- 
moi, mais ne tuez pas mon enfant! 

— «Pourquoi, Seigneur, dit l'enfant, pourquoi mon sang ren- 
drait-il plus solide l'ouvrage que le sang de tout autre? 

1 Voy. le fac-simile n" m 



— 258 — 

— «Mes douze grands bardes, répondit le roi, m'ont assuré 
que l'ouvrage ne tiendrait jamais si Ton ne trouvait le sang d'un 
enfant sans père pour le mêler à l'eau et à la chaux. 

— « Seigneur, dit l'enfant, fais-les venir 1 . » (Folio 60 , verso). 
Le texte latin correspondant est trop connu pour que je le 

cite : on peut le lire dans l'édition nouvelle que vient d'en donner 
San-Marte 2 . 

La troisième chronique , le Brut des Troyens , peuple dont les 
Bretons, comme les Arvernes, croyaient descendre , a été traduite 
d'un texte latin attribué à Cornélius Népos, qui l'aurait lui-même 
traduit d'un auteur grec nommé Darès, prétendu témoin oculaire 
de la guerre de Troie. La destruction de cette ville et les combats 
entre les Grecs et les Troyens sont le sujet de l'ouvrage, et à en 
juger par les poèmes en diverses langues qu'il inspira au moyen 
âge, il aurait vivement saisi les imaginations contemporaines. Je 
ne connais pas d'édition de la version galloise; l'ouvrage latin 
en doit une à M me Dacier, et il n'a pas été inutile au révérend 
Peter Roberts, qui l'a mis en anglais sous le titre de Dares Phry- 
gius , d'après une copie cambrienne du xv e siècle, provenant de 
l'abbaye de Basingwerke, sans publier toutefois le texte de son 
manuscrit. 

Quant au Brut des princes gallois, il l'a été dans le second vo- 
lume du Myvyrian, avec le Brut des rois bretons; mais ce dernier 
n'a pas été imprimé d'après le manuscrit de la bibliothèque Cotton- 
nienne. 

5° LE LIVRE ROUGE D'OXFORD 

Aussi nommé le livre de Hergest, localité d'où il vient, est* 
après le manuscrit noir de Caermarihen, celui du moyen âge gallois 
qu'on cite le plus souvent. Aujourd'hui relié magnifiquement en 
maroquin d'une couleur conforme à son nom, orné de fermoirs 
en argent doré, et précieusement conservé dans une cassette , on 

1 «Arglwyd , hep hi, peth a wnahutti am mab i, pei ysgaffirti? — Kymysgu, 
hep ef, y wactar dwfyr ac ar kalch y geissiaw gan y gweith ssevyll. — Och! Ar- 
glwyd , hep hi , llad di vi , ac na lad vy mab. — Paham , Arglwyd , hep y mab , pa- 
beth a wnay ym gwaet i péri yr gweilh sseviil mwy no guaet arall. — Vyn deudec 
pryf veird, hep y brenhyn,.a dywedassassant na ssavei y gweilh bylb yn y geffit 
gwaet mab hep dat y gymysgu ar dwfyr ac ar kalch. — Arglwyd , hep y mab, gad 
ydunt. » (Fol. 60, v°.) ( Voy. le fac-similé n° xi). 

* P. g!. Halle, i854- 



— 259 — 

le montre comme une des curiosités du collège de Jésus. La com- 
plaisance des directeurs et du bibliothécaire de cet établissement 
m'a mis à même d'en prendre connaissance différentes fois et 
à loisir 1 . C'est un énorme in-folio de 1/442 colonnes. On n'en 
connaît point la provenance; on sait seulement qu'à la fin du 
xvii e siècle, il appartenait à la famille, d'origine française, Mansel 
de Margam, dont un membre, nommé Francis, né en i588, 
fut élève, puis principal du collège de Jésus, et dont un autre 
membre, appelé Louis, le prêta au grammairien Jean Davies, 
en i634. Transporté du Glamorgan dans le nord du pays de 
Galles par ce grammairien , il échut en héritage à Thomas Wilkin s, 
qui en fit don au collège gallois d'Oxford, en 1701. Je tiens pour 
discutable la date que lui prête M. Henry Coxe. Si Lhuyd a tort 
de le dire sans aucune réserve de la fin du xiv e siècle, le docte 
sous-bibliothécaire de la Bodléienne ne le rajeunit-il pas en disant 
qu'il est peut-être du xv e siècle? La vérité me semble entre ces 
assertions. J'ai lieu de croire que la date de i3i8 , indiquée à la 
colonne 5i6, est celle de la première portion et de la plus an- 
cienne du manuscrit, et la date de i454 celle delà plus moderne. 
En cette dernière année mourait une noble dame galloise, nom- 
mée Gwladus, et le poëte Lewis Glyn Gothy composait son éloge 
funèbre en le signant (col. 1409). 

Chroniques, romans, contes populaires, triades plus ou moins 
historiques, traités de grammaire, de versification, et même de 
médecine, choix de poëmes de toutes les époques fait dans les 
ouvrages des bardes les plus célèbres du vi e au xv e siècle, à com- 
mencer par Taliésin, le Livre rouge embrasse les sujets les plus 
variés. Je n'ai pas besoin de répéter que tous les textes portent 
le cachet de la langue galloise du xiv e siècle, même ceux qui 
appartiennent à la première époque de cette langue, quoiqu'on 
paraisse les avoir traités avec un grand respect en les reproduisant; 
mais les copies placées sous les yeux des scribes avaient probable- 
ment déjà changé d'orlhographe. 

Parmi les textes en prose , je retrouve , en ouvrant le manuscrit, 
les trois que nous venons d'examiner, c'est-à-dire : les chroniques 
des Troyens, des anciens Bretons et des Gallois, sous les titres de 

1 Pour acquitter convenablement ma dette envers les Fellows du Jésus, à qui 
je dois des remercîments, il faudrait en nommer un grand nombre ; mais je ne 
puis me dispenser de citer les noms de MM. Dyke et Owen. 



— - 260 — 

Historia Dates (col. i ) ; de Brut y Brenhined ou des Rois (col. 3 i ) ; 
et de Brut y Tywysogion ou des Princes (col. 23o). En avançant, 
je retrouve même cette dernière lîistoire sous son nom inexact 
de Brut des Saxons (col. 999), continuée jusqu'à l'an 1376; et 
plus loin encore, un Brut des Normands (col. 1012). 

Utiles déjà, comme lexiques de la langue cambrienne au 
xm e siècle, les chroniques de la bibliothèque cottonnienne, con- 
frontées avec ces copies du xiv e , deviennent des éléments précieux 
pour l'étude comparative du gallois à deux époques du moyen 
âge; et, si on les rapproche du manuscrit n° xli, du collège de 
Jésus , qui est de la fin du xv e siècle , elles feront voir les nuances 
diverses de cet idiome à trois époques. Que n'avons-nous les 
moyens de reculer une aussi intéressante comparaison jusqu'au 
xii e siècle et au delà? Il faudrait pour cela découvrir le texte en 
vieille langue bretonne que Geoffroi de Monmouth assure avoir 
pris pour modèle, ou du moins une copie authentique de la rédac- 
tion remaniée et rajeunie par Gauthier Calenius, archidiacre d'Ox- 
ford, qui passe pour avoir apporté l'original de Bretagne en An- 
gleterre. L'existence de l'un et de l'autre semble si bien attestée 
par les monuments du moyen âge, qu'on ne peut guère la mettre 
en doute; j'en rencontre une preuve à joindre au témoignage 
très - désintéressé de Gaimar le Normand , contemporain de 
Geoffroi, et c'est le Livre rouge lui-même, c'est le traducteur gal- 
lois de Y Historia Briionum, qui me la fournit. 

L'écrivain latin, après avoir dit, fort à tort sans doute, que les 
Cambriens de son temps étaient des Bretons dégénérés (degenerati 
a britannica nobiliiate) qui ne s'appelaient plus Bretons, mais Gal- 
lois (jam non Briiones, sed Gualenses) , termine ainsi : «Quant à 
l'histoire de ceux de leurs princes qui depuis lors régnèrent au 
pays de Galles, je la laisse à écrire à Caradoc de Lançai van, mon 
contemporain, comme l'histoire des rois saxons à Guillaume de 
Malmesbury et à Henri de Hutingdon; mais je les engage à ne 
point parler des rois bretons, vu qu'ils n'ont pas entre les mains 
ce livre en langue bretonne que Gauthier, archidiacre d'Oxford, 
apporta de Bretagne « illum librum britannici sermonis quem Gual- 
« terius, Oxonofordiensis archidiaconus , ex Britannia advexit, » et 
que je viens de prendre la peine de traduire en latin 1 . » 

1 Historia regum Britanniœ. Manuscrit du xn e siècle, m-l\° vélin, de la biblio- 



— 261 — 

L'auteur gallois traduit: « Quant aux rois cambriens qui vécurent 
depuis ce temps, c'est à Caradoc deLancarvan , mon contemporain , 
que je conseille d'écrire leur histoire, comme celle des rois saxons 
à Guillaume de Malmaison et à Henri de Huntedun; mais j'engage 
ceux-ci à se taire au sujet des rois bretons, vu qu'ils n'ont pas ce 
livre breton que Gauthier, archidiacre d'Oxford, fit passer de breton 
en gallois, lequel est un recueil véridique des histoires des sus- 
dits princes, fait en leur honneur, et formant l'ouvrage même que 
j'ai pris soin de mettre en latin l ; » Malheureusement, la. version 
galloise parvenue jusqu'à nous sous le nom de l'archidiacre, loin 
d'être la plus ancienne par le langage, comme je l'ai déjà dit, 
est, à cet égard, sinon quant au fond, la plus moderne de toutes. 
On peut en juger en consultant le second volume du Myvyrian , 
où elle a été imprimée d'après le manuscrit n° xli, sur papier, 
du collège de Jésus; et je ne conçois pas qu'un critique de la 
valeur de San Marte ait partagé l'illusion des éditeurs, qui au- 
raient rendu un plus grand service à la philologie par l'édition du 
texte du Livre rouge, promis dans leur préface, mais non publié. 

Ils ont été mieux inspirés pour le Brut des princes gallois , attribué 
au moine de Lancarvan ; ils l'ont donné d'après l'excellent manus- 
crit d'Oxford; et les éditeurs des Monumcnta historica britannica 
ont suivi leur exemple, de manière à satisfaire aux exigences 
d'une saine critique. 

C'est aussi d'après le Livre rouge que lady Charlotte Guest a 
publié, sous le titre un peu arbitraire de Mabinogion, les contes 
populaires des anciens Bretons, accompagnés d'une traduction 
anglaise élégante et fidèle; et j'ai moi-même traduit, en les com 



thèque du collège Corpus Ckristi de Cambridge, on il porte te n° ccxcii. Cette 
copie optimœ notée, que M. A. Pulling, président du collège, a bien voulu me 
communiquer," s'accorde en général avec l'édition princcps de l'Armoricain Badins 
Ascensius Judoc , mais pas toujours , avec l'édition d'Heidelberg , faite par le Gallois 
Commelin en 1587, et réimprimée par San-Martc sans référence aux manuscrits. 
' A brenhioed y rei a vuant or amser hunnu allan yg Kymry y Garadauc Lan 
Carban vy gkytwersur y gorchymynaf i eu hyscryvennu, a brenhined y Saeson y 
Wilim Malmeson ac y Henri Hunfedun; yr rei hynny yd archaf y dewi a 
brenhined y brytanyeit, ka nyt yltyu gant uni y llyfyr brutun hunn yr bunn a 
ymchoeles Gualltcr archdi^gon Rylycben brjlanrc yg hymracc ; yr bunn yssyd 
gynulledic yn wir oc eu bystoriacu vy, yn curyded yr rac dywededigyon 
lywyssogyon hynny; ar y wcd honn y prydercis ynbcu y ymcboolut ef yr lladin. 
(Voyez \c fac-similé n° xn). 

Miss. SC1F.NT. V. lS 



— 262 — 

parant avec nos poèmes français de la Table-Ronde, ceux qui m'ont 
paru de nalure à jeter quelque lumière sur les origines de notre 
poésie chevaleresque 1 . D'autres romans où c'est, au contraire, 
l'influence française qui se fait sentir, et qu'on a traduits en gallois, 
comme dans toutes les langues de l'Europe, soit du latin, soit 
du français, n'ont pas encore été extraits du Livre rouge, et ne 
pourraient l'être que dans un intérêt purement philologique : telle 
est YHistoire de Charlemagne, mise en langue cambrienne, de 
1270 à i3oo, parMadoc, fils de SalomoD, d'après le texte latin 
attribué à l'archevêque Turpin, ou plutôt d'après la rédaction en 
langue romane (col. 281). Tels sont les Gestes du même Empe- 
reur, dont le traducteur indique en propres termes des versions 
latines et romanes, différentes de celle de Turpin (col. 625). Tels 
encore Beuves ou Bonn de Hampton (col. 928); le Roman des Sept 
Sages (col. Ô2o); Ylmage du momie (col. 5o2); Amis et Amiles, 
publié en i852 , par M. Conrad Hoffmann, d'après un manus- 
crit du xm e siècle, et par M. Eugène de Certain, d'après un petit 
poëme latin, composé de 1090 à 1100, qu'il a découvert au 
Vatican. 

Plus intéressants pour les Gallois, sans l'être moins pour les phi- 
lologues , les trois traités , de grammaire , de versification et de mé- 
decine , que contient le Livre rouge (col. 1 117 et suiv.et 928) , vont 
bientôt, dit-on, voir le jour, grâce au zèle de la société cambrienne 
pour la publication des anciens manuscrits de Galles. Quant aux 
poésies diverses qu'on y trouve (de la col. 1026 à la col. 10 85, et de 
la col. n43 à la col. \lxl\i), elles ont été déjà mises en lumière, 
celles du premier âge et du second, jusqu'au commencement du 
xv e siècle, par les éditeurs du Myvyrian; celles de la dernière 
époque, par le Rev. John Jones. Sa publication des œuvres de 
Lewis Glyn Cothy ne laisse rien à désirer sous le rapport de la 
correction; j'en voudrais pouvoir dire autant du travail des autres 
éditeurs. Si, comme ils l'affirment, et comme le prétend l'un 
d'eux, pour son propre compte et pour son recueil particulier 
des élégies de Ly warch-le-Vieux , ils ont eu entre les mains des 
copies du Livre rouge, il faut qu'elles aient été faites avec bien 
peu de soin, car elles sont loin de s'accorder toujours avec i'ori 

1 Contes populaires des anciens Bretons, précédés d'un essai sur l'origine des 
épopées chevaleresques de la Table-Ronde, 3" édition (sous presse), 



— 263 — 

ginal, et j'ai été forcé de recourir au manuscrit d'Oxford pour 
mon édition des Bardes bretons du vi e siècle. 

On jugera de la netteté de l'écriture, et du soin que le copiste 
a mis à transcrire leurs œuvres, par les deux fac-similé que je 
donne : l'un représente la copie des chants de Lywarcb le Vieux , 
l'autre, de ceux deTaliésin. Le premier fac-similé correspond aux 
premiers vers du texte que j'ai essayé de rétablir dans mon édi- 
tion, avec son caractère primitif, tout en le reproduisant généra- 
lement en note, avec la physionomie plus moderne que lui prêle 
le Livre rouge; ces vers sont le début du chant de mort de Ghérent 
de Cornouailles : 

« Quand Ghérent naquit , les portes du ciel s'ouvrirent ! Le Christ 
accorda tout ce qu'on lui demanda; temps heureux! gloire à la 
Bretagne ! 

« Que chacun célèbre le rouge Ghérent, le chef d'armée; et moi 
aussi , je célèbre Ghérent! » 

• Devant Ghérent, -impitoyable envers l'ennemi, j'ai vu tous 
les chevaux défaillants dans la bataille; et, après le cri de guerre, 
un rude effort! etc. 1 . » 

1 Pan et anet Gereint, ocd agoret — pyrth nef! 
Rodei Grist a archet; 
Pryt mirein Prydein! ogonet! 

Molet paub y rud Ereint — Argluyd; 
Mc-laf inneu Ereint. 

Rac Gereint , gelynn dihat, 
Gueleis y veirch kymrud o gad; 
A , guedy gaur, garu buyllat. 

(Voy. \efac-simile n° ix.) 

Dans le Livre noir de Caermarthen , l'ordre des strophes est un peu différent; la 
stance qui est ici la première est placée la dernière, et la seconde manque. Il y a 
aussi quelques variantes dans les mots et l'orthograpbe. La troisième strophe est 
écrite sans permutation de consonnes : 

Rac Gereint, gelin dihad, 

Gueleis e meirch crimrut o kad 

A guyth gaur, garu puyllad. (Fol. 36.) 

(Voy. le fac-similé n° vu, et rapprochez-en la seconde stance de la troisième 
du Livre rouge , fac-similé n° îx). 

M, 18. 



— 264 , 

Voici la traduction des vers de Taliésin, d'après le second fac- 
similé ;)e crois qu'ils n'ont jamais été traduits. 

« C'est grand' pitié de voir les querelles intestines, les trahisons 
et les disputes, quand les hommes tatoués (les Pietés) s'avancent; 
et les oppositions fâcheuses, et les serments faits sur la loi et 
adressés à Dieu, évanouis et perdus, des serments puérils d'en- 
fants mal nés; et l'angoisse et la défiance, et la mort qui se dresse! 
Les Loégriens (les étrangers) arrivent! 

« Oh ! plus de désunion ! au bout de la septième des calendes 
funestes, des guerriers viendront nous délivrer, que tout homme 
désire; l'affront de la Sainte Montagne 1 , Gwéned 2 l'effacera! Les 
Cambriens sont unis! Leur armée est resplendissante; voici le 
beau jour de leur délivrance! Que la liqueur coule de la coupe! 
Le chef qui protège Réghed [Urien] la partage avec gloire ! 

« La gloire est notre partage! Elle m'a donné l'impulsion ! C'est 
moi le barde qui chante les souvenirs de Camlann, etc 3 . » Urien 

1 Le Snowdon. 

9 Les hommes du nord de la Cambrie. 



Mor yu guael guelet 
Kynnuryf kynnix'et , 
Bratheu a brythued , 
Brithuyr ar gerdet; 
Ac ordaut galet; 
Ac arduy dynghet 
Ac yr Duu dyuet, 
Y dywan gollet , 
Mab ny mat anet 
Mabineit dynghet ; 
Aghenaud, ageret, 
Anghenuri gywet! 
Lloegruys ar dywet ! 
Och! rac anghyffret! 
Hyt ym pen y seithvet 
Or kalan kalet, 
Guir y dau guaret 
DruyV dyn damunet : 
Guyn vryn guarthaet 
Guyned a drydet! 
Kymry un gyffret ! 
Eu lu a luchet; 
Coelvein eu guaret ! 



— 265 — 

était le patron du poëte, et Camlann le champ de bataille où 
périt Arthur, le grand défenseur de l'indépendance bretonne. 

Les Annales cambriennes parlent de ce dernier à deux reprises 
différentes, sous la date de 5i6 (selon le calcul fort douteux des 
éditeurs) et sous celle de 537. 

La première fois, à l'occasion de sa victoire célèbre du mont 
Badon : 

« En cette année eut lieu la bataille de Badon où Arthur porta 
la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ trois jours et trois nuits 
sur ses épaules, et où les Bretons furent vainqueurs K » 

La seconde, pour indiquer le lieu où , victime de ces mêmes 
discordes civiles contre lesquelles s'élève Taliésin , il périt avec 
son neveu et ennemi Medraut : 

« En cette année eut lieu l'affaire de Camlann où succombèrent 
ensemble Arthur et Medraut 2 . 

6° LE LIVRE DE LAXDEVI-Br.EVI 

Est un des manuscrits gallois datés. Au fol. /i , on lit cette note 
en langue cambrienne : 

« Geoffroi, fils de Lywelyn, fds de Philippe, fils de Talhayarn, 
de Cantrefmaur, fit copier pour lui ce livre par une main amie. 
C'était, en ce temps-là, l'homme le plus respectable de Landevi- 
brevi. Que Dieu soit miséricordieux pour celui de ses proches à 
qui le livre appartiendra. Amen. Anno Domini 13â6. » 

11 appartenait, au xvn e siècle, à Thomas Wilkins, dont j'ai déjà 
eu occasion de parler. En 1781, il passa entre les mains de Geol- 

Guiraut keudaut ket! 
Guaran ruy Reget 
Rann gan ogonet! 
Gogonet an rann! 
Am rodes ruyfuanî 
Am bu bard datkann 
At gigleu Gamlan. 

(Col. io53. Voy. le JacéiinUe n°x.) 

1 • Anno. [ 5 1 G. ] I3eilum Badonis in quo Arthur portavit crucem Domini noslri 
i'Jcsu Christi tribus diebus et tribus noctibus in bumeros suos; et Brittones 
«viitorcs fuerunt.» (Fol. 190.) 

2 «Anno. [537.] Gueith Camlann in quo Arthur et Medraut cornière. Et mor 
« talitas in Britannia. » (/6k/. Voy. le fac-similé n° ni.) 



— 266 — 

froi Roberts, et successivement dans celles de Richard Thomas, 
bibliophile, d'Owen Jones, et de William Owen, éditeurs de 
YArchaiology of Wales, qui l'offrirent, en 1806, au collège de 
Jésus d'Oxford. C'est un petit in-quarto très-nettement écrit, sur 
vélin, contenant cent quarante-deux feuillets. Il porte, dans le 
catalogue de M. Henri Coxe, qui vient de le décrire, le n° cxix. 
J'en ai vu une autre copie, aussi du xiv e siècle, parmi les manus- 
crits de sir Robert Vaughan , au château de Rhug. 

Son importance est du même genre que les divers ouvrages 
traduits du latin que j'ai examinés jusqu'ici; comme eux, il peut 
et doit être mis à profit pour la rédaction du dictionnaire et de la 
grammaire galloise du moyen âge. La date précise qu'il porte en 
fait un vrai point de repère. 

La pièce capitale du manuscrit est une version galloise littérale 
de YElucidarium, attribué à saint Anselme, ouvrage dont j'ai vu, 
à la bibliothèque Bodîéienne, l'original latin et une traduction 
française très intéressante de la fin du xm e siècle. UElacidaire gal- 
lois a cent vingt-trois feuillets, et commence au fol. 4° verso. Il 
traite de doctrines religieuses et morales sous la forme élémen- 
taire du catéchisme et du dialogue. 

« Le nom de ce livre, dit le traducteur gallois, est Lucider, c'est- 
à-dire le Livre de la lumière, parce qu'il éclaire beaucoup d'obs- 
curités diverses. Les acteurs sont deux personnes, à savoir: un 
disciple qui interroge et un maître qui répond. » (Fol. k° v°). 

Rapprochée du texte latin et de la traduction française, la 
version galloise offre la preuve de la fidélité du traducteur cam- 
brien, témoin ce jugement piquant sur les chevaliers, les mé- 
nestrels et les laboureurs de son temps : 

Le disciple : « Que [pensez-vous] des chevaliers et des guerriers ? 

Le maître : «Peu de bien; car c'est de rapines qu'ils vivent, et 
qu'ils se vêtent. . . . 

Le disciple : « Les ménestrels ont-ils lieu d'espérer ? 

Le maître : « Ils n'eu ont aucun ; car tous ils servent le diable ; 
c'est deux qu'il est dit : « Ils ne connaissent pas Dieu ; c'est pour 
«quoi Dieu les méprise, et Dieu se moquera d'eux, car de qui 
« se moque, on se moquera. » 

Le disciple : «Que pensez-vous de ceux qui labourent la terre? 

Le maître : « Une grande partie d'entre eux seront sauvés, car 
ils mènent une vie simple, et ils nourrissent le peuple de Dieu de 



— 267 — 

leurs sueurs; et il est dit : « Béni soit celui qui vit du travail de ses 
deux mains 1 . » 

Le manuscrit français n° xcix de la bibliothèque Bodléienne, 
venant de celle de sir Francis Douce, rend ainsi le même texte: 

« Que sens tu des chevalliers ? 

— « Petit de bien ; car de proie vivent et de roberie se vestent... 

— « Ont espérance li jugleours ? 

■ — « N'en ont point, car toute lour entencion sont ly diables : de 
ceu est il escript : « Il ne cognoissent Dieu pour ce lez ait il en 
« despit et s'en gaberait, car li gabaours seront gabbés. » 

— « Que dys tu des gaingneours? 

— « Grant partie seront sauf, car simplement vivent, et lou 
peuple dame Dieu paissent de lour suour, si, comme dit David: 
« Bien eurezsontquiviventdelalabourdelourmain » (fol. 59 et 60). 

On voit que la concordance est parfaite , et que la version gal- 
loise est un témoin aussi fidèle de la langue des Cambriens, en 
i346, que la version française peut l'être de notre langue à pa- 
reille époque. 

Au fol. 12 3 e du même manuscrit, je trouve un autre texte 
qui a aussi son prix: c'est l'Oraison Dominicale en latin accom- 
pagnée de gloses et de commentaires gallois, d'après la méthode 
de Hughes de Saint-Victor, de Paris, remarque le commentateur: 

« Pater noster qui es in celis: sefyupayll hynny, (le sens de ces 
paroles est) yn tat ni yr hann ysyd yn y nefoed. 

« Sanctificetur nomen tuum, c'est-à-dire Kadarnahaer dy enu ti. 

« Adveniat regnum tuum , c'est-à-dire doet dy teyrnas ti, » etc. 

Enfin, le Livre de Landevi-brevi contient, sous le titre de Saluta- 
tion de Fange Gabriel à Marie, une traduction littérale d'une partie 
du premier chapitre de l'Évangile de saint Luc (fol. i32). 



1 Y discjybil : Beth am y marchogyon a'rkedeyrnn? 

Y meislyr: Ychydic o da; kannys o dreis yd ymborthant ac yd ymwiscant 

Y disgybil: Pa obeith yssyd yr gler? 

Y meislyr: Nyt oes yr un; kannys oe holl ynni ymaenl y gwassanaetliu y diaul : 
am y rei hynny y diuedir: nyt adnabuant uy Duu ; ac urth hynny Duu ac tïe- 
mygaud, a Duu a vvatuar amdanad unt, kanys a watuaro ef a wetuerir. 

Y disgybil: Beth am lavuruyr y dayar ? 

Y meislyr: Ran vaur onadunl a iacbeir, kannys buchcd oltau wnant yn vul, 
a portbi pobyl Duu oc eu chuys, megys y dyuedir : guynn vuyt a vuytao lavur 
y duylau. 



— 268 — 

11 y a quelque raison de croire qu'elle est l'œuvre d'un écrivain 
gallois de mérite nommé Davydd Du , de Hiraddug , qui fleurit de 
i3io à 1 36o ; et la version de YElucidarium pourrait aussi lui être 
attribuée. L'évangile de l'Annonciation se rencontre dans sa tra- 
duction de l'Office de la sainte Vierge; seulement, comme la copie 
qui nous est parvenue de cet Office ne date que de i53y, elle ne 
nous offre pas un texte de la même pureté que celui du Livre de 
Landevi. Toutefois il est loin de nous être inutile, tout rajeuni 
qu'il est; car s'il ne représente plus la langue du xiv e siècle, il 
représente celle de la fin du xv e , et est un document intéressant 
pour cette époque. 

J'en dis autant des psaumes et des hymnes que Davydd Du a 
mis en gallois, et qui sont le psaume 8 e du roi David: Domine. 
Dominas noster. 

Le 18 e : Cœli enarrant gloriam Dei. 

Le 2 3 e : Domini est terra, 

Le 62 e : Deus meas, ad te de lace vigilo. 

Le 66 e : Deus misereatar nostri. 

Le 92 e : Dominus regnavit, decorem indatas est. 

Le 94 e - Veniie exultemus Domino. 

Le 99 e : Jubilate Deo, omnis terra. 

Les 109 e , 111 e , 119 e , 120 e , 121 e , 122 e , 123 e , 1 2 4 e , 125 e , 126 e , 
127 e , 128 e , 129 e , i3i e , i32 e , i33 e , i46 e , iàf, i48 e , Ug 6 , i5o e ; 
le cantique des trois enfants dans la fournaise, celui de Zacharie, 
celui de la sainte Vierge, celui de Siméon ; le Te Deum; les 
hymnes: Quem terra, pontas sidéra. gloriosa Domina. Mémento, 
salulis aactor. Ave, maris Stella, etc. 

La plupart de ces morceaux sont heureusement rendus, et tous 
avec une exactitude qui en rehausse la valeur pour les philo- 
logues; ils sauront gré aux éditeurs du Myvyrian d'avoir bravé des 
préjugés puérils pour les publier (t. I, p. 559) : espérons que 
le Livre de Landevi-brevi le sera également bientôt. 

7 LES MYSTÈRES CORNIQUES. 

Je n'en dirai qu'un mot , car il est temps de finir. 

La bibliothèque Bodléienne en contient un volume petit in-fol. 
manuscrit sur vélin, dont la copie paraît dater de i45o, selon 
M. Henri Coxe et M. John Earle, à l'amitié précieuse desquels 
j'en dois un fac-similé. 



— 269 — 

Il porte , clans le catalogue des manuscrits d'Angleterre et d'Ir- 
lande, fait à Oxford en 1697, le n° 2639; voici les pièces qu'il 
renferme : 

i° Un ordinal ou mystère, tiré de la sainte Ecriture, intitulé De 
Origine mundi, commençant par ces vers d'un monologue de Dieu 
le Père : 

«Le Père du Ciel est mon nom; créateur de toute chose créée, 
je suis un et trois en vérité, Père et Fils et Esprit: or aujourd'hui 
je désire que, par l'effet de ma volonté, le monde commence : je 
parle! que le ciel, et la terre soient formés de mon souffle! 1 . » 
(Du fol. 1 au fol. 26,). 

2° Un mystère intitulé Passio Domini nostri Jesu Ckristi : les 
premiers mots sont: Je vous le dis, ô mes disciples 2 . (Fol. 26 et 
suivants. ) 

3° Un autre drame religieux sur la Résurrection. (Du fol. 55 au 
fol. 7 5.) 

Ce manuscrit fut donné à la bibliothèque Bodléienne, en 161 5, 
par un gentilhomme du comté de Wigorn , nommé Jacques 
Button. 

Les deux dernières pièces ont été imprimées, avec une traduc- 
tion anglaise, d'abord par John Keigwin, Cornouaillais instruit, 
en 1682 ;puis par Davies Gilbert, en 1826, sous le titre de Mounl 
Calvary, or history ofthe passion, death and résurrection of our lord 
and saviour J. C. Mais le nouvel éditeur n'a pas corrigé, comme 

1 Ilic incipit Ordinale de origine mundi. 

Deus Paler. 

En Tas an ef ym gylwyr, 

Formyer pup tra a vyt gwrys , 

Onan ha try on yn gwyr 

En Tas h'an Map h'an Spyrys : 

Ha hethyu me a thesyr 

Dre ow grath dalle ih an beys : 

Y lavaraf ! nef ha tyr 

Bethens formyys orlh ow brys ! 

( Voy. le fac-similé n° xm.) 

8 Thy ugh lavara, ow dyskyblion. 



— 270 — 

il l'eût pu d'après notre manuscrit, les fautes d'impression sans 
nombre de la première édition, et toutes deux sont presque en- 
core plus nuisibles qu'utiles à la science. 

Heureusement qu'elles ne tarderont pas à être collationnées et 
soigneusement revues sur l'original par une orientaliste distingué , 
que les amis des langues celtiques sont heureux de voir prendre 
place dans leurs rangs, M. Edwyn Norris, membre de la Société 
asiatique.il doit même faire imprimerie manuscrit entier, avec une 
traduction anglaise et des notes. Sa rare sagacité philologique nous 
est. un sûr garant de la bonne exécution d'un travail impatiemment 
attendu. Ceux qui parlent encore le dialecte cornouaillais, et ce 
n'est plus qu'une portion des Bretons de France, y trouveront les 
derniers chants de leurs compatriotes d'où Ire-mer, et ne les liront 
pas sans le sentiment de mélancolie qui s'attache aux adieux d'un 
frère mourant; ceux pour lesquels la linguistique est une science 
d'observation y apprendront comment les langues finissent. 

Déclinant, depuis longtemps déjà, à la fin du xvi e siècle, selon 
le témoignage d'un contemporain; réduite, au xvir 8 , à quelques 
cantons de l'ouest de l'Angleterre; au xvm e , à cinq ou six villages, 
la langue de Cornouailles s'est éteinte presque de nos jours avec 
une femme âgée de cent ans. 

Et aujourd'hui, chose assez remarquable, le savant philologue 
que j'ai nommé plus haut, ne rencontrant personne aux lieux où 
elle était parlée, pour la lui apprendre et pour le mettre à même 
de traduire les drames qu'il va publier, s'est adressé aux Bretons 
du continent. Dans une lettre à M. Garcin de Tassy, membre de 
l'Institut, son ami et digne confrère, il lui demandait quelques 
anciens Mystères du genre et sur les sujets qu'il traite qui sont po- 
pulaires chez les Cornouaillais d'Armorique, lui disant, avec un 
souvenir reconnaissant pour le meilleur des grammairiens armo- 
ricains : « C'est dans la grammaire de le Gonidec que j'ai puisé 
ma connaissance du comique. » 

Ainsi les idiomes celtiques se prêtent mutuellement secours; la 
langue vivante n'est pas inutile à la langue morte; la disparition 
de l'une ne peut entraver l'étude de l'autre, et le philologue est sa- 
tisfait de pouvoir dire : Uno avulso non déficit alter. 



— 271 



CONCLUSION. 

Cette notice des manuscrits conservés en Angleterre, où Ton 
peut le mieux étudier la langue des anciens Bretons, doit naturel- 
lement s'arrêter au moment de la découverte l'imprimerie. Si la 
presse fut un peu lente à en multiplier les copies, et pas toujours 
fidèle, comme on en a eu la preuve, elle réparera ses lenteurs et 
ses inexactitudes. 

Un choix intelligent fait parmi les textes en vers et en prose 
que je viens de passer en revue, pris dans les manuscrits esti- 
mables que j'ai cités, et rangés par ordre de date, inaugurerait 
bien i'ère qui s'ouvre à la philologie celtique. 

On y trouverait, pour les vi e et vn e siècles, les poëmes en vieille 
langue bretonne conservés dans le Juvencus ; 

Pour le vm e et la première moitié du ix ô , les textes d'Eutychius 
et d'Ovide, avec les gloses qui les accompagnent; 

Pour la seconde partie du ix e siècle, les actes de donation 
pieuse à la principale église de la Cambrie méridionale; 

Pour le x e et le xi e , le lexique de cette époque; 

Pour le xn e , le dictionnaire breton-cornique, le code des lois 
galloises, tout un recueil de poésies; 

Pour le xm e , les anciennes chroniques historiques ou fabuleuses 
des Bretons, auxquelles les textes latins correspondants donnent 
tant de prix; 

Pour le xiv e siècle, les romans de chevalerie et les versions 
d'ouvrages pieux ou moraux en vogue à la même époque , si pré- 
cieux comme lexiques; 

Enûn, pour le xv 8 siècle, la traduction littérale en vers gallois 
des psaumes et des hymnes de l'Office de la sainte Vierge, et 
les drames comiques tirés des livres saints, sans parler d'autres 
poëmes de différents temps du moyen âge, ayant des dates 
certaines et provenant, autant que possible, de copies contempo- 
raines des auteurs, le tout accompagné de fac-similé propres a 
faire justifier par la science paléographique les résultats de la 
philologie. 



— 272 — 

Dans une telle publication les mots et les phrases de la langue , 
à des époques bien déterminées, se montreraient sous leur vrai 
jour. Enfermés le plus souvent dans le cadre heureusement in- 
flexible de la mesure et de la rime, ils s'éclaireraient les uns les 
autres , éclairés fréquemment eux-mêmes par des traductions d'une 
antiquité respectable, et ne laissant aucun prétexte aux interpré- 
tations arbitraires. 

Les lexicographes et les grammairiens auraient là une masse 
considérable d'exemples variés et choisis, plus à l'épreuve de la 
critique que les matériaux incomplets, mêlés ou même falsifiés, 
qu'on s'est un peu hâté d'employer en ces derniers temps; et ils 
assoiraient enfin sur des bases tout à fait solides les études cel- 
tiques. 

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, etc. 

Hersart de la Villemarqoë, 

Membre du comité de la langue , de l'histoire et de» nrts de la Franco. 



FAC-SIMILE DES MANUSCRITS. 






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. . Lywarch-ïïen, faite aitXIV 6 siècle. 

|âU£t âiut ^tttuït m ty &et 0:tfj nef : 

^oUr^jaùt) yxtô mitit .argloy» maUf ttmeu, 
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Bardi iliésm, i IV e sièclt 

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fe Actic luilcbiygtifflftv ô^n >ôvf«tb lTeu/U. 

0ob avôlvvyt» tep bi !Mfc t>i vit ACîiafo2> vy 

v>n# y«î i$m>ô*t i yin yi âmvà) icmîi 11AW - 

bzmbyn <it>yiv<jtwifottr ra flawi yjprçim b>* 
yuv aefftt $wmr mflb bip wr / y$ymyfeu«lr 



N* XII 

: des Rois bretons, copie a.. XIV e siècle 

(Livre roiLm a Oxi si : 






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<?t<an /)a-r v oivvn ^C^| ^ en kur^Vm mdv £<kh fei»; yC* 



— 273 — 



Rapport adressé, en 1855, à M. le Ministre de l'instruction publique, par 
M. Bout an , membre de l'Ecole française d'Athènes, sur la topographie 
et Thistoire de l'Ile de Lesbos. 



CHAPITRE I 4r . 
TOPOGRAPHIE DE LESBOS. 



MIÎYLENE. THERMIES. 

Lesbos a tout perdu, même son nom. Ce serait s'exposer à 
n'être pas compris des descendants de Pittacus et d'Alcée, que 
de donner à leur patrie le nom sous lequel elle était jadis célèbre 
dans le monde entier; les lettrés du pays savent seuls que leur île 
s'appelait autrefois Lesbos. Pour les autres habitants, c'est Me- 
dillu ou MiTvXtfvt}, suivant qu'ils parlent turc ou grec. Quelques 
voyageurs se sont demandé s'ils devaient attribuer aux Grecs, aux 
Italiens ou aux Turcs ce changement, dont l'époque précise est 
inconnue. La question est peut-être assez difficile à résoudre, et 
à coup sûr dune médiocre importance. La seule chose certaine, 
c'est que, dans toutes les langues qui se sont parlées, ou qui se 
parlent encore dans l'île, le nom de l'antique Mitylène est devenu 
celui de la contrée, dont elle était jadis la plus importante cité et 
dont elle est aujourd'hui le chef-lieu politique, administratif et 
judiciaire. En donnant son nom à l'île tout entière, Mitylène est 
devenue pour les habitants Kastro, c'est-à-dire le château, la ville 
forte par excellence. Cependant il y aurait, je crois, abus de cou- 
leur locale à vouloir lui enlever le nom de Mételin sous lequel la 
désignent tous nos géographes modernes. 

Il est difficile de suivre, sans avoir une carte sous les yeux, le 
récit d'un voyage détaillé. J'ai cru devoir préférer à celle dont 
M. Plehn a fait suivre son savant ouvrage, celle que le capitaine 
Richard Copeland a dressée d'après les ordres de l'amirauté bri- 
tannique. Celle de M. Plehn est un peu petite, et, de plus, il s'y 
est glissé quelques erreurs fort excusables à coup sûr chez un écri- 
vain qui , si je ne me trompe, n'a pas vu le pays par lui-même. Ce 
sont d'ailleurs de légères taches, qui n'empêchent pas son livre 
d'être un modèle d'érudition et de critique intelligente. La carte 
du capitaine Copeland, au contraire, est faite sur une grande 
échelle. Elle ne laisse rien à désirer pour l'exactitude, et bien 

MISS. SCIENT. V. 19 



— 274 — 

qu'elle soit surtout une excellente carte hydrographique, l'inté- 
rieur de l'île a été parfaitement étudié, et je crois que, par l'ad- 
dition de quelques noms de villages modernes on aura un plan 
assez complet de l'île. 

Mételin est de toutes les villes de l'île celle que les voyageurs 
visitent toujours la première, parce que c'est le seul point où tou- 
chent les bateaux à vapeur français et autrichiens. Ce n'est plus 
l'antique Mitylène avec ses deux ports qui assuraient à la marine 
lesbienne la domination des mers, à une époque où le pavillon 
d'Athènes était encore inconnu. Le port du nord est complètement 
ensablé et celui du midi ne reçoit plus que les navires de com- 
merce d'un faible tonnage; les bateaux à vapeur sont obligés de 
mouiller au dehors, et même, lorsque la mer est un peu houleuse, 
ils doivent passer sans s'arrêter devant cette côte inhospitalière, 
que les nécessités du voyage les forcent à toujours visiter la nuit. 
Mételin est une ville d'environ quatre mille maisons , qui ren- 
ferment de douze à quatorze mille habitants. Les recensements 
sont chose inconnue à l'Orient ; la population se compte d'une 
manière approximative, parle nombre de maisons, que le gou- 
vernement lui-même ne connaît pas fort bien. Chaque maison est 
peu habitée, parce que tout habitant turc ou raïa a sa maison 
particulière, à moins qu'il ne soit dans la plus extrême misère. 
Quand une fille se marie, son père doit lui donner une maison 
petite ou grande, suivant sa fortune, ce qui fait qu'il n'y a jamais 
qu'un ménage sous le même toit. Aussi toutes ces habitations sont 
petites, et jamais les villes d'Orient n'ont l'aspect grandiose de 
certaines de nos cités. 

Cependant il est juste de reconnaître que Mételin mérite un 
rang à part parmi les villes de second ordre de l'Orient. La co- 
quetterie et l'élégance de ses maisons prouvent que les habitants 
vivent dans l'aisance. L'île était, en effet, fort riche, il y a quatre 
ans; mais, dans l'hiver de i85o à i85i, les oliviers dont elle était 
couverte ont été gelés, et, depuis lors, les récoltes ont baissé de 
cent quatre-vingt mille mesures d'huile à une trentaine de mille, 
et bien des années s écouleront avant que l'île recouvre sa richesse 
première. 

Fidèles aux habitudes de l'Orient, les Mityléniens construisent 
pour la plupart leurs maisons en bois, bien que de fréquents in- 
cendies aient dû leur démontrer la supériorité des constructions 



— 275 — 

en pierre. On trouve des carrières près de la ville; les habitants 
savent que des demeures solides ne leur coûteraient pas beaucoup 
plus cher, mais l'Orient est ennemi des innovations. La ville porte 
encore les traces d'un incendie terrible qui en a dévoré le tiers; 
les maisons seront reconstruites en bois , sauf à disparaître de nou- 
veau, au bout de quelques mois peut-être, car il n'est pas permis 
de se faire illusion , les incendies seront le fléau de l'Orient tant 
que les habitants n'auront pas renoncé au système de leurs pères. 
Dans un pays où Turcs et Grecs ne quittent la cigarette que pour 
prendre le tchibouk ou le narguilé; dans un pays où les maisons 
n'ont pas de cheminées, et où l'on est obligé de placer au milieu 
des chambres, sur des trépieds, des plateaux chargés de charbons 
allumés; dans un pays dont les habitants sont les plus négligents 
de la terre pour tout ce qui n'a pas rapport au commerce, on 
doit bien moins s'étonner du grand nombre des incendies que de 
l'existence d'une seule maison. 

Le plan de la ville de Mételin donné par le capitaine Cope- 
land est exact. Vers le port du nord se trouvent le quartier turc et 
le Conak ou palais d'Ismaïl-Pacha , gouverneur de l'île. Comme 
dans toutes les villes turques, les fenêtres sont grillées et chaque 
maison a son jardin. Entre le quartier turc et la citadelle sont 
placés les cimetières des deux religions, cimetières dans lesquels on 
a employé une foule de marbres antiques devenus méconnaissa- 
bles sous la main des ouvriers, qui les ont transformés en co- 
lonnes funéraires. Cet emplacement semble avoir eu la même 
destination depuis fort longtemps; car on trouve devant un khàni 
ou café, au pied de la citadelle, des tombeaux génois qui remon- 
tent à l'époque des Gateluzi, et il n'y a pas longtemps que les 
autorités turques ont fait enlever des tombes génoises situées de 
l'autre côté du même port. 

La citadelle turque s'élève sur l'emplacement de l'ancienne 
acropole. De nombreux fragments antiques, qui se remarquent çà 
et là dans les murs de construction plus moderne, le prouvent 
jusqu'à la dernière évidence. Mais à défaut d'autres indications, 
la configuration du terrain ne permettrait pas de conserver le 
moindre doute à cet égard. Toutes les acropoles antiques étaient 
placées sur des hauteurs; or cette citadelle domine Mételin. C'est 
sur ce point, que de tout temps a dû se trouver la forteresse 
destinée à servir de refuge aux habitants dans les jours de dan- 
u. 19. 



— 276 — 

ger, et à protéger leurs tyrans dans les jours d'émotion populaire. 
Du côté du nord, les murs de la citadelle sont baignés par les 
flots de l'ancien port militaire, et c'est un avantage que l'on n'a 
pas dû dédaigner, car cette proximité rendait le port plus difficile 
à forcer, et il semble même qu'il dût être impossible à une flotte 
ennemie, non pas d'y entrer, mais d'y rester exposée de si près 
aux coups de la forteresse. 

Aussi l'on ne s'y est trompé à aucune époque. C'est là que de 
tout temps s'est trouvée la forteresse. Dans une batterie turque 
qui regarde la mer, on voit les triglyphes d'un temple dorique. 
Dans un mur qui fait face au sud-ouest, c'est-à-dire à la ville, 
il y a dix-sept fragments de marbres antiques, qui tous devaient 
appartenir à l'architrave d'un temple. Ces fragments ont tous 
quatre-vingt-cinq centimètres de large etsoixanteet quinze de haut; 
ils sont d'une bonne époque. La domination romaine, elle aussi, 
a laissé ses traces dans cette citadelle. Sur la face occidentale d'une 
tour, qui a servi jadis de clocher, se trouvent à une certaine 
hauteur cinq bas-reliefs romains employés en guise de pierres de 
taille. Deux de ces bas-reliefs représentent des gladiateurs prêts au 
combat; un troisième reproduit un gladiateur qui plonge son 
bras dans la gueule d'un tigre. Les deux autres bas-reliefs sont 
presque effacés, et il est assez difficile d'en distinguer le sujet. 

Dans une des ruelles de la petite ville turque, placée de nos 
jours au milieu de la forteresse, on lit sur une maison l'ins- 
cription suivante, si commune à Mételin : 

TNAlQnONn 
I.QI2QTHPI 

A notre sauveur Cnaeus Pompée ! Il ne semble pas que les ins- 
criptions de ce genre doivent être attribuées toutes à la servilité 
seule des Mityléniens. Une reconnaissance véritable devait atta- 
cher l'île à des vainqueurs qui l'aimaient et la comblaient de leurs 
faveurs. Pompée n'a pas sauvé Mitylène, qui de son temps ne 
courut aucun danger, mais il avait admis dans son intimité le 
rhéteur Théophane. Par amitié pour lui, il consentit à faire un 
voyage à Lesbos, après la guerre de Mithridate, et même à y sé- 
journer quelque temps. 11 est à croire que le jeune et riche vain- 
queur dut laisser dans le pays quelques traces de sa magnificence, 
car son nom y était révéré presque à l'égal de celui des dieux. Les 



— 277 — 

habitants lui offrirent, après Pharsale, un asile contre son vain- 
queur; et le seul titre de vaincus de Pharsale suffisait à ses lieu- 
tenants et à ses amis pour obtenir une hospitalité que quelques- 
uns, comme Marcellus, préféraient à tous les honneurs du sénat. 

Le moyen âge a laissé aussi ses traces. Dans une des rues se 
trouve l'écusson des Gateluzi, deux lions couronnés, debout, sou- 
tenant un bouclier, sur lequel on voit un aigle aussi couronné. Une 
inscription latine placée très-haut, dans un mur, au-dessus d'une 
des portes intérieures , nous apprend que la forteresse a été cons- 
truite, en l'an i363, par Francesco Gateluzio, qui, en récompense 
de quelques services, avait obtenu la souveraineté de l'île. Gate- 
luzio prend dans cette inscription les titres de puissant et magni- 
fique, auxquels il n'avait sans doute pas droit, mais qu'il cher- 
cha à justifier de son mieux, en s'agrandissant, autant qu'il le 
put, aux dépens de ses bienfaiteurs, par la conquête d'Imbros, 
de Thasos et de Ténédos. 

Je ne puis reproduire ici cette inscription, parce que je l'ai 
vue et non pas copiée. Elle était placée trop haut pour qu'il me 
fût possible de la déchiffrer. Plus heureux que moi, M. Newton, 
vice-consul d'Angleterre, a pu saisir les différents caractères, et il 
compte la faire entrer dans un ouvrage qu'il prépare sur les ins- 
criptions de Lesbos. 

Il est fort probable qu'à son arrivée dans sa principauté, l'aven- 
turier génois n'aura pas voulu laisser les remparts de sa capitale 
dans l'état de délabrement où se trouvaient en général les for- 
teresses byzantines à cette époque. Gateluzio était parti pour l'O- 
rient sans autre fortune que son épée; c'est par l'épée qu'il espé- 
rait continuer une carrière si bien commencée : son premier soin 
dut donc être d'organiser son petit état pour la guerre. Il fallait, 
avant tout, protéger sa capitale, et contre une agression possible 
des empereurs byzantins, et contre les incursions toujours immi- 
nentes des pirates de toutes races qui sillonnaient la mer; car le 
nouveau duc de Lesbos ne comptait pas leur laisser le monopole 
du pillage. Quel que soit du reste le motif qui l'ait porté à recons- 
truire la forteresse, il faut lui rendre cette justice, qu'il nous a lé- 
gué un monument qui n'est pas sans intérêt. Un siècle après la 
mort du fondateur, Mahomet II, déjà maître de Constantinople, 
était arrêté, pendant près de deux mois, au pied des remparts de 
Mitylène. 



— 278 — 

Cetle citadelle ne serait pas de nos jours une défense sérieuse 
contre une attaque du dehors. Quelques frégates auraient bientôt 
rasé ces murs élevés, beaucoup trop exposés au feu de l'artillerie. 
Les Turcs ne semblent pas se faire grande illusion à cet égard. 
Mais ce n'est point l'ennemi du dehors qu'ils redoutent à Mételin, 
une révolte de la population grecque serait bien plus à craindre; 
or la citadelle domine complètement la ville, et en quelques mi- 
nutes son artillerie aurait détruit toutes les maisons. Bien que 
les Grecs se moquent de cette forteresse, et prétendent que le 
seul recul de ses canons suffirait pour la faire écrouler, si jamais 
le binbachi ou chef de bataillon gouverneur était réduit à en 
faire usage, néanmoins jamais ils n'ont osé en faire l'expérience, 
même au temps de la guerre de l'indépendance hellénique. 

L'enceinte de la citadelle offre les assemblages les plus bizarres: 
des colonnes grecques encastrées dans le mur d'un harem turc, 
un triglyphe dorique à côté d'un canon vénitien , la croix byzan- 
tine égarée sur les murs d'une mosquée, le nom de Pompée 
au-dessous d'un verset du koran , et au milieu de tout cela une 
population turque, pauvre et en haillons, mais à l'air fier et 
dominateur; car le plus misérable des descendants d'Othman a le 
sentiment de sa supériorité sur les raïas les plus riches, et pour 
éviter de se mêler avec les Grecs, une grande partie de la popu- 
lation musulmane s'est transportée dans l'intérieur du château, 
où elle a fondé une sorte de petite ville, qu'elle habite seule, et 
où elle n'est pas troublée par les infidèles; car il faut une per- 
mission du pacha pour entrer dans l'intérieur de la citadelle, et 
les voyageurs ne l'obtiennent que sur la demande de leurs consuls. 
Fort peu d'entre les raïas de Mételin ont pu y pénétrer, ce qui 
ne contribue pas peu à entretenir dans le peuple certaines opi- 
nions erronées sur l'inaccessible forteresse. Je ne citerai que celle 
qui place le tombeau de Sapho dans la mosquée, où il n y a ce- 
pendant pas trace de sépulture. 

Au pied de l'acropole se trouve le port du nord. Les barques 
seules peuvent y entrer maintenant; jadis il pouvait contenir des 
flottes entières : c'était le plus considérable des deux ports de 
Mitylène. Bien que Thucydide, Xénophon, Diodore de Sicile, 
gardent le silence à cet égard, sans doute pour ne pas parier de 
choses trop connues de leur temps, il ne nous est pas permis de 
conserver de doutes. Strabon dit (livre XIII, chapitre m) ; É^et S' >) 



— 279 — 

MtrvXijvr} Xi(iévas Svo, wv b vôtios nketolbs Tpitjpsi hûlI èv vavcri 'mevrrj- 
Hovra, à Ss fiàpsios (xéycts xa,t fiadvs, yûpcLxi crKSTra^ô^svos. Sans suivre 
M. Plehn dans ses ingénieux efforts pour trouver une interpré- 
tation toujours incertaine à un texte évidemment altéré, on peut 
affirmer que le port du nord était le plus considérable, puisque 
Strabon lui donne les épithètes de grand et de profond, par op- 
position à celui du midi. Un autre texte d'Aristote doit nous con- 
firmer dans cette opinion; il dit en parlant du vent : ÈvoxXsïhèràv 
MtTvXrjva.iœv Xtp.éva, pâXiala. hè TdvM.x\ô$vr<x,« il tourmente le port de 
Mitylène, surtout le port Maléen. » Ce nom de port Maléen vient 
évidemment, comme le dit Plehn, de la proximité du temple 
d'Apollon; mais comme le critique allemand ne sait où placer 
ce temple , il ne sait aussi auquel des deux ports donner ce nom. 
J'expliquerai, quand je serai arrivé à ce quartier de la ville, que 
ce nom ne peut appartenir qu'à celui du sud, parce que le temple 
d'Apollon se trouve dans les environs. Ainsi nous avons deux 
textes anciens qui nous prouvent que le port du nord avait sur 
celui du midi l'avantage de la grandeur, de la profondeur et de 
la sûreté. Comment douter que les Mityléniens lui aient donné la 
préférence? 

A défaut de tout renseignement ancien , les restes de construc- 
tions qui subsistent encore aujourd'hui devraient lever tous nos 
scrupules. Il ne reste dans le port du midi, que les deux bases 
des phares actuels, encore sont-elles d'une époque fort contes- 
table. Dans le port du nord, au contraire, nous voyons se dé- 
velopper, sur une étendue d'environ deux cents mètres, la digue 
désignée dans le plan de M. Plehn sous le nom à'Agger. Cette digue 
est fort remarquable et dans un état parfait de conservation, bien 
qu'elle soit négligée depuis une foule de siècles. Elevée à la belle 
époque des constructions grecques , elle se compose d'un mur 
en pierres de taille énormes, régulièrement taillées, superposées 
sans ciment. Ce mur a une épaisseur uniforme de 2 m ,oc). Puis 
viennent un second mur de pierres irrégulières, petites et mêlées de 
terre, de 4 m ,<4o d'épaisseur; enfin, un autre mur en pierres de 
taille , du même caractère que le premier, mais d'une épaisseur de 
i m ,2o seulement; ce qui donne pour toute la digue y 03 , 69 d'épais- 
seur, dont 3 m ,2 9 en pierres de taille. 

Cette digue fait face à la côte d'Asie et devait servir à briser les 
vagues qui venaient de l'est. Mais quand le vent du nord régnait 



— 280 — 

dans ces parages, qu'il visite si souvent, le port n'aurait présenté 
aucune sûreté , si une seconde digue ne l'avait aussi fermé de ce 
côté. Bien que M. Plehn ne l'indique pas, il n'est pas moins vrai 
que les restes de cette seconde digue existent encore: je les ai vus, 
parcourus et mesurés moi-même comme les précédents. 

Cette digue a plus souffert que la première des insultes du 
temps, ce qui la rend plus difficile à examiner de près. Celle qui 
regarde l'Asie dépasse encore le niveau de la mer d'environ 
5o centimètres; celle-ci au contraire est tout à fait à fleur d'eau; 
tout ce qui dépassait a été emporté successivement. Cette digue a 
8 m ,5o d'épaisseur. On distingue très-bien le revêtement en pierres 
de taille à l'intérieur et à l'extérieur du port, ainsi que le mur 
en pierres plus petites et mêlées de terre ; mais l'état de conserva- 
tion n'est pas tel que l'on puisse , comme dans la digue qui re- 
garde l'est, donner la mesure précise de chacune des trois parties. 

Bien que cette digue soit de construction grecque, je la crois 
postérieure à la première et d'une époque inférieure au point de 
vue de l'art. Il n'est pas permis de s'y tromper. D'abord il est fort 
probable que si les deux digues avaient été construites en même 
temps, on leur aurait donné la même épaisseur, tandis qu'il y a 
près d'un mètre de différence. A cela on pourrait répondre que 
les ingénieurs ont peut-être mesuré la force de ré.sistance de 
chaque digue sur la force probable qu'elle aurait à combattre, 
et par le fait c'est la moins épaisse qui a le mieux résisté. La 
différence, d'ailleurs, entre les deux digues n'est pas telle qu'elle 
put faire un effet disgracieux. Mais s'il n'y a pas une très-grande 
différence dans la construction générale, il y a au moins, dans la 
digue du nord, quelques dispositions particulières qui, si elles 
sont bonnes, auraient été prises nécessairement pour la digue de 
l'est. En effet, de distance en distance, on a pratiqué dans la je- 
tée des petits canaux de 1 mètre 5o centimètres de large, avec 
revêtement en pierres de taille sur toute leur longueur; même 
dans la partie où le mur était en pierres plus petites; ces canaux 
étaient sans doute destinés à diminuer le choc des vagues, en 
leur permettant d'entrer en partie. 

Ces grandes constructions qui, depuis deux mille ans et plus, 
ont bravé tous les efforts de la mer, indiquent l'importance que 
les Mityléniens attachaient à ce port. Il n'est guère probable qu'ils 
aient fait les mêmes dépenses pour le port du midi, qui était 



— 281 — 

moitié moins grand, comme l'indique la carte de Mitylène du ca- 
pitaine Copeland, que nous devons, surtout ici, prendre pour guide 
de préférence à Plehn. Plehn, en effet, dans son plan de la ville, 
est tombé dans de singulières erreurs. La manière la plus courte 
et la plus claire de les relever est de renvoyer, comme je le fais, 
à la carte du capitaine Copeland , qui est exacte de tout point. 

Nous pouvons penser que, pour les Mityléniens, le port du midi 
n'était guère que d'une importance accessoire, bien qu'il soit le 
seul fréquenté aujourd'hui. D'abord il est fort petit, puis il était 
moins sûr, comme nous l'avons vu. Mais il complétait admira- 
blement le premier, parce qu'il lui était relié par un canal, ce 
qui donnait à Mitylène ce singulier avantage , que par ses deux 
ports exposés, l'un au nord, l'autre au midi, les vaisseaux pou- 
vaient sortir avec les vents les plus opposés. 

Le premier acte du drame qui se dénoua par la bataille des 
Arginuses, le dernier triomphe des armes athéniennes, sert en- 
core à nous prouver que le port du nord était le port principal 
et le port militaire. 

La vingt-sixième année de la guerre du Péloponnèse, l'amiral 
Spartiate Callicratidas venait de s'emparer de Méthymne , et même 
d'honorer sa victoire par sa modération à l'égard des vaincus, en 
prononçant ces belles paroles que, tant qu'il aurait le comman- 
dement, aucun Grec ne serait réduit en esclavage. Il apprit que 
l'Athénien Gonon s'était imprudemment engagé dans le canal qui 
sépare Lesbos de l'Asie. Aussitôt il s'élance à sa poursuite avec 
cent soixante et dix voiles. Gonon, presque cerné entre la flotte 
lacédémonienne et la côte d'Asie, ne pouvait songer à regagner 
Samos. Il paya d'audace et, faisant force de rames, il traversa la 
flotte ennemie pour se réfugier dans le port de Mitylène. Il n'y 
parvint qu'au prix des plus grands sacrifices, après avoir perdu 
trente vaisseaux à la côte; leurs équipages se sauvèrent à grand 
peine. Il est évident, bien que Xénophon ne croie pas nécessaire 
de s'expliquer à ce sujet, qu'il ne peut, dans son récit, être ques- 
tion que du port du nord. On conçoit, en effet, que, favorisé par 
un vent du nord, Gonon ait teuté de percer à tout prix la ligne 
lacédémonienne, parce que le même vent, qui l'aidait à la percer, 
le portait dans le port; mais on ne peut pas admettre qu'il ait 
pu essayer de doubler devant une flotte ennemie le promontoire 
formé par la ville, qu'il ait attaqué cette flotte si supérieure en 



— 282 — 

nombre, dans le désordre d'un changement de front, et surlout 
nous ne devons pas admettre que s'il Ta essayé , inspiré par l'audace 
du désespoir, il ait pu y réussir. Xénophon, si précis en fait de 
détails militaires, ne nous aurait pas laissé ignorer ces circons- 
tances. 

Dans la partie du port contiguë à la citadelle, dans l'endroit 
que les pêcheurs nomment o-xàAa, se trouve un amas confus de 
restes antiques, qui, en général, paraissent avoir appartenu à 
une nécropole. Mais, comme tous les fragments qui se rencontrent 
à Mételin , ils sont tellement mutilés, qu'ils ont perdu toute valeur 
comme objet d'art. Peut-il en être autrement dans un pays où 
l'on voit les bateaux amarrés à des tronçons de colonnes ioniques, 
et les sarcophages de marbre transformés en auges ou en mortiers? 

La carte du capitaine Gopeland montre combien nous devons 
nous séparer de Plehn pour le port du nord. Il n'était pas, à 
beaucoup près, aussi bien fermé par la nature qu'on nous le 
représente. Du côté du nord, la côte ne fait qu'une courbe légère; 
il s'en faut de beaucoup qu'elle avance dans la mer jusqu'à la 
hauteur de la digue indiquée par M. Plehn. C'est pour remédier 
à cet inconvénient que les Mityléniens ont été obligés d'élever 
cette seconde digue, dont Plehn ne tient aucun compte. Elle arrive 
précisément à la hauteur que Plehn donne pour celle du rivage. 

Si, dans ma reproduction de la carte de Copeland, je marque, 
entre la digue qui est au pied de la citadelle et le rivage, un cer- 
tain intervalle, ce n'est pas que je croie qu'il a existé dans l'anti- 
quité, mais c'est pour constater l'état présent des ruines. L'entrée 
du port a dû être de tout temps, comme aujourd'hui, entre les 
deux digues. 

On va du port du nord à celui du midi par une rue garnie de 
boutiques turques et grecques, connue dans la ville sous le nom 
de bazar: c'est le centre du petit commerce de détail. Cette rue 
occupe suivant toute apparence , mais cependant sans qu'aucun 
indice matériel le prouve , la place de l'ancien canal. Mais il est 
probable que, pour relier les deux ports, on aura percé ce petit 
isthme dans sa partie la plus étroite. Bien que cette rue ne soit 
pas fort longue, on s'en ferait une idée étrange si l'on acceptait, 
sans contrôle, la carte de Plehn. En effet, dans celte carte, la pres- 
qu'île où se trouvait l'acropole a, dans sa plus grande longueur, 
une étendue au moins dix fois plus grande que la largeur de 



— 283 — 

l'isthme; il n'en est rien cependant; le développement de la col 
line de l'acropole n'est pas même le double de celui de l'isthme. 

Il est vrai que, dans bien des cas, on ne peut pas affirmer d'une 
manière absolue que la configuration du terrain et le dessin des 
côtes n'ait pas changé considérablement depuis les temps anciens, 
et ce serait s'exposer à d'étranges erreurs que de croire la géogra- 
phie ancienne toujours et de tout point semblable à la géographie 
moderne. C'est ainsi que , de nos jours , une plaine de deux kilo- 
mètres s'est substituée aux Thermopyles : la mer avance ou recule 
souvent. Mais on ne saurait admettre qu'il y ait eu à Mitylène le 
moindre changement; il est facile de le prouver de deux façons, 
d'abord par l'observation exacte des lieux tels qu'ils sont en ce 
moment, puis par des textes anciens. 

Il est incontestable que, du côté du port septentrional, la ville 
s'est toujours étendue aussi loin qu'aujourd'hui, puisque, sur le 
bord même de la mer, nous trouvons les restes d'une nécropole 
antique. D'ailleurs, rien dans la nature du sol n'indique un ter- 
rain de formation nouvelle. La certitude n'est pas aussi grande 
pour le côté méridional , parce qu'on ne découvre pas sur le rivage 
même de restes antiques. Cela tient peut-être à ce qu'il est bordé 
de maisons; et du reste, même dans les villes les plus splendides, 
on ne peut espérer trouver, après plus de deux mille ans, que les 
traces des temples et des édifices publics. Toutes les maisons par- 
ticulières ont dû disparaître. Il n'y a pas, d'ailleurs, bien loin du 
bord de la mer à la demeure de l'archevêque grec, dans la cour 
de laquelle se trouvent un certain nombre de dalles fort bien 
conservées. Ces dalles ont dû appartenir à un grand édifice. Elles 
sont encore à la place qu'elles occupaient dans l'antiquité. Le 
temps les a respectées , et ce ne sont point là des débris transportés 
comme ont pu l'être les nombreux tronçons de colonnes, dont 
sont jonchées les rues de Mételin. 

Plehn, pour se convaincre que le canal avait une longueur 
beaucoup plus grande que celle qu'il lui assigne, n'avait qu'à 
tenir compte d'un texte qu'il cite lui-même, dans son premier cha 
pitre. UôXis èçri Aécrêoo MiTvXijvrj (xeyâXrj nal xaXij' ZisiXyjnlat yàp 
eùpinots, vireiapeovcnjs zrjs OxXâcrcrris x<xl KSXôcrpLyjTOii ye<pvp<xis Zsalov 
xai Xevxov Xtdov vopiasis où isàXiv bpâv, âXXà vrjcrov. Comment sup- 
poser que les Mityléniens aient élevé plusieurs ponts, comme le 
dit formellement Longus, sur un canal qui, d'après les dimen- 



— 284 — 

sions de Plehn, n'aurait eu que soixante ou soixante et dix mètres 
de longueur. 

Au midi de l'acropole , sur le bord de la mer, se trouvait proba- 
blement le théâtre. C'est du moins ce que donne à penser la dis- 
position du terrain , où les Turcs n'ont pas permis de bâtir, sans 
doute pour que leur artillerie battît le rivage sans obstacle. Il y 
a là un amphithéâtre trop régulier pour que la main de l'homme 
n'y soit pas pour quelque chose. Mais aucune inscription , aucun 
fragment même mutilé ne peut servir d'indice; on est réduit à de 
simples conjectures. Cependant Mételin possède encore un très- 
beau siège d'honneur qui, évidemment, se trouvait au théâtre: 
c'est le fauteuil de marbre de Potamon, fils de Lesbonax. Le fa- 
vori de Tibère devait naturellement, dans sa patrie, avoir la pré- 
sidence des jeux , ainsi que l'indique l'inscription copiée par tous 
les voyageurs. Mais ce fauteuil de proèdre se trouve depuis long- 
temps dans la cour de l'archevêché, et personne, à Mételin, ne 
sait dans quel endroit il a élé découvert. On peut seulement 
affirmer qu'il n'est pas de nos jours à la place qu'il occupait ancien- 
nement. Il est très-probable qu'un archevêque l'aura fait trans- 
porter dans sa demeure, pour le mettre à l'abri de tout accident; 
soit qu'il ait été découvert sous les empereurs byzantins, soit qu'on 
ne l'ait retrouvé que sous la domination turque, il ne pouvait avoir 
un asile plus respecté; car, pour les Turcs, les demeures du clergé 
grec sont presque aussi inviolables que leurs mosquées. 

A l'autre extrémité de la ville, près du port du midi et non 
loin des ruines d'un aqueduc romain indiqué dans la carte de Co- 
peland, sont situées des ruines qui sont probablement celles du 
grand temple d'Apollon. Sur l'emplacement jadis consacré au dieu 
de la médecine s'élève maintenant une église dédiée à Ayios Sspa- 
ttios, saint Guérisseur; le nom est assez singulier et assez rare 
pour qu'il nous soit permis de n'y voir qu'une transformation du 
nom d'Apollon. Presque partout, dans les premiers siècles de 
l'ère chrétienne, les temples du polythéisme ont été changés en 
églises chrétiennes , à mesure que les populations se convertissaient ; 
il est assez probable que les Mityléniens auront suivi en cela 
l'exemple de tout l'empire romain, et que le temple d'Apollon 
aura été surmonté de la croix. Or, de nombreuses inscriptions 
prouvent qu'à Lesbos Diane et Apollon étaient honorés, surtout 
comme dieux de la médecine ; ce que nous devons sans doute attri- 



— 285 — 

buer au voisinage des eaux thermales , qui attiraient dans l'île un 
grand nombre d'étrangers. Habitués à aller demander la santé dans 
ce temple, les nouveaux chrétiens qui tous, peut-être, ne se ren- 
daient pas un compte bien exact de la différence qu'il y avait 
entre leur ancienne et leur nouvelle religion, se sont fait une sorte 
d'Apollon chrétien, kyios Sepamlos, conciliant ainsi avec leur foi 
nouvelle leurs habitudes locales et les traditions de leurs pères. 

Des fragments anciens en très-grand nombre viennent à l'appui 
de cette conjecture. La cour de l'église moderne et les cours des mai- 
sons environnantes sont pleines de débris qui attestent l'existence 
d'un temple considérable : tronçons de colonnes, chapiteaux, lar- 
miers, dalles, tout se trouve en quantité, mais tout semble avoir 
été mutilé à plaisir. Les seules pièces encore intactes sont celles 
qui se sont trouvées assez petites pour entrer comme matériaux 
dans les constructions modernes; ce sont malheureusement les 
plus insignifiantes, et si leur accumulation sur le même point 
prouve l'existence d'un temple considérable, rien ne nous per- 
mettrait de préciser le nom de la divinité à laquelle il était con- 
sacré, si, sous une transformation facile à reconnaître, ce nom ne 
s'était pas perpétué dans le pays. 

Plusieurs de ces fûts de colonnes ont cinquante-huit centimètres 
de diamètre; mais les uns sont couchés dans la cour de l'église, 
les autres sont enchâssés dans de misérables murs de clôture, de 
sorte qu'il est impossible de reconnaître la place qu'ils ont occu- 
pée anciennement. Un seul chapiteau corinthien se trouve dans 
un état de conservation parfait; il appartient à la meilleure époque 
de l'art grec; sa largeur, au sommet, est de quatre-vingt-trois cen- 
timètres. 

Faut-il espérer désormais que les habitants de Mételin ne per- 
mettront plus ces profanations? A coup sûr, les plus éclairés d'entre 
eux en gémissent et voudraient pouvoir les empêcher : ils ont même 
fait quelques efforts qui seront couronnés de succès s'ils persévèrent, 
et s'ils sont bien dirigés. En i853, M. Murray-Granville , attaché 
à l'ambassade anglaise de Constantinople , et délégué pour gérer 
le consulat de Mételin en l'absence de M. Newton, a eu l'heureuse 
idée d'engager les principaux habitants à fonder un musée des- 
tiné à recevoir toutes les antiquités que des fouilles feraient dé- 
couvrir. Le musée existe , malheureusement les fouilles ne se font 
pas. On s'est borné à transporter dans une salle de la maison où 



— 286 — 

so trouve la principale école, les fragments antiques les plus fa- 
ciles à déplacer. Il y a sans doute parmi ces fragments, choisis un 
peu au hasard, quelques morceaux précieux, entre autres une 
tête d'athlète qui appartient à la bonne époque; mais ce n'est 
encore rien en comparaison des richesses qu'il pourrait posséder. 
C'est à cinquante pas du musée que se voit l'église d'Âyios 0epa- 
77105. Dans cette cour et dans les jardins qui l'environnent, il suf- 
firait presque de gratter le sol pour en faire sortir les vivants témoi- 
gnages de l'antique splendeur de Lesbos. 

Bien que ce soient surtout les souvenirs de la Grèce que l'on 
doit rechercher à Lesbos , il faut aussi rendre hommage aux Ro- 
mains, qui n'ont rien négligé pour embellir leur conquête, pour 
y rendre la vie commode et facile. Pour l'embellir, ils ont eu peu 
à'faire, ils ont dû en général se borner à conserver ce qui existait 
avant eux; cependant on trouve quelques traces de l'époque 
romaine; mais ces débris de monuments d'un art élégant encore, 
quoique inférieur, n'ont pas été plus respectés par le temps et par 
les hommes. C'est ainsi que, dans une maison brûlée qui donne 
sur le port du midi, on trouve un magnifique marbre romain 
employé comme dessus de porte et soutenu par deux colonnes by- 
zantines, bizarre assemblage qui prouve que le goût n'est pas héré- 
ditaire, même dans les régions les plus favorisées. 

Comme dans toute l'étendue de leur empire, les Romains se 
sont signalés à Lesbos par la construction d'immenses aqueducs; 
mais c'est surtout au dehors de Mételin que nous trouverons en 
ce genre des restes remarquables et bien conservés. 

Avant de quitter l'ancienne Mitylène, il est impossible de ne 
pas protester contre le jugement que Vitruve porte sur son.climat. 
Ou il s'est considérablement amélioré , ou Vitruve en a parlé d'après 
des renseignements inexacts. Mételin a, de nos jours, la réputa- 
tion méritée, je crois, d'être la ville la plus saine du Levant, si 
bien que cet hiver même les médecins militaires anglais et fran- 
çais attachés à l'armée d'Orient ont eu simultanément la pensée 
d'y établir un hôpital pour les blessés et les convalescents. Toutes 
les informations nécessaires ont été prises, et, si ce projet reste 
sans exécution , ce sera faute de bâtiments assez grands pour loger 
les malades, et non parce que l'on aura à faire quelques objec- 
tions contre le climat; aussi n'est-ce pas sans étonnement qu'on 
lit dans Vitruve, livre I, chapitre vi : 



— 287 — 

« Quare vitandum videtur hoc vitium et animadvertendum ne 
'« fiât, quod in multis civitatibus usu solet evenire, quemadmodum 
« in insula Lesbo oppidum Mitylene magnificenter est aedificatum 
« et eleganter, sed positum non prudenter. In qua civitate auster 
« cum flat, bomines œgrotant, cum coro tussiunt, cum septentrio 
«r restituuntur in sanitatem, sed in angiportis et plateis non pos 
« sunt consistere propter vehementiam frigoris. » 

Certes le tableau n'est pas flatté! Cependant, sans vouloir con- 
tester la véracité de Vitruve , on ne peut s'empêcher de voir avec- 
quelque étonnement qu'une ville aussi malsaine soit devenue une 
des villes de plaisir de l'empire romain , une des résidences favo 
rites de tous les grands personnages, qui, fatigués de Rome, ou 
tombés en défaveur, promenaient dans le monde entier leur opu- 
lence et leur ennui. Sans parler de Marcellus et d' Agrippa, qui y 
firent un séjour dont le souvenir est encore gravé sur le marbre; 
sans parler d'Agrippine, femme de Germanicus, qui, au témoi- 
gnage de Tacite (Annales, II, chap. v), choisit Mitylene pour y 
faire ses couches, pendant son voyage en Orient, on peut invoquer 
cette foule d'autels , de colonnes et de marbres de toute espèce qui 
relient Mételin à Thermies. Ce sont là d'irrécusables témoignages 
de la piété des anciens, qui venaient chercher la santé dans cet 
heureux climat. 

Mitylene et ses environs devaient être, dans l'antiquité, et sur- 
tout sous la domination romaine, une ville d'eaux. Les sources 
thermales qui se trouvent à l'extrémité du golfe d'Hiéra et celles 
de la Scala de Thermies attiraient une foule de malades. Mais il 
est probable que dans l'antiquité, comme de nos jours, il ne suffi- 
sait pas que les médecins eussent constaté la présence d'une source 
minérale pour attirer la foule, il fallait encore qu'un ciel déli- 
cieux, une température agréable pussent retenir ceux qui venaient 
y chercher la guérison. Quelquefois on a pu contester l'efficacité 
de telles ou telles eaux en renom , jamais on n'a contesté le charme 
du climat et son heureuse influence sur des malades qui ont plus 
souvent besoin de repos moral et d'exercice physique que de trai- 
tement médical. 

D'ailleurs, pourquoi supposer un changement dans le climat, 
quand nous n'en avons aucun à remarquer clans tous les pays 
environnants? Athènes, Constantinople, Smyrne, sont toujours 
dans les mêmes conditions que dans l'antiquité; pourquoi ne 



— 288 — 

pas croire que Mitylène a toujours été comme nous le dit Cicé- 
ron : « Urbs et natura et situ et descriptione sedificiorum inprimis 
«nobilis?» Pourquoi douter que sa campagne n'ait toujours été 
telle qu'il nous le dit : « Agri jucundi et fertiles? » 

Quand par une belle matinée de mars on parcourt l'espace qui 
sépare Mételin de la Scala de Thermies, quand on voit ces riantes 
campagnes et ces forêts d'oliviers inondées des rayons d'un soleil 
éclatant, l'imagination reconstruit sans peine les élégantes villas, 
les chapelles , les temples et les colonnes qui ornaient jadis ces 
rivages d'où s'est effacée toute empreinte du travail de l'homme, 
mais qui n'en ont pas moins gardé une beauté fière et molle tout à 
la fois. 

Aux portes de Mételin, à trois ou quatre cents mètres seule- 
ment au-dessus du port du nord, se trouve, dans une petite gorge, 
un reste d'aqueduc romain qui n'a pas longtemps à subsister. La 
moitié d'un arceau brave encore les injures du temps, mais elle 
menace ruine, et la chu le d'une seule pierre fera bientôt tout 
écrouler. En face, sur le rivage même de la mer, étaient placés 
plusieurs tombeaux génois; l'autorité turque les a fait enlever il y 
a peu d'années pour s'approprier les trésors qu'elle espérait y trou- 
ver. C'est ainsi que disparaissent peu à peu les traces laissées sur 
cette terre privilégiée par les différentes races qui l'ont possédée 
tour à tour. 

Non loin de là, dans un coude formé parla route, s'élève une 
fontaine turque, dans un de ces sites pittoresques que les Turcs 
savent toujours si bien choisir pour y placer les fontaines dont 
leurs routes sont ornées: une fontaine n'est pas seulement une 
source d'eau pour un Turc, c'est un lieu de repos pour le voya- 
geur fatigué ; il est rare qu'elle ne soit pas entourée d'arbres, à 
l'ombre desquels on jouit d'une vue délicieuse. L'idée de l'hos- 
pitalité grave, mais cordiale, de l'Orient se mêle toujours à l'érec- 
tion d'une fontaine, et il semble que chacun tienne à mettre de 
l'élégance et de la coquetterie dans son hospitalité. Rien n'a été 
épargné pour celle-ci: le mur d'où jaillit l'eau et le petit réservoir 
qui la reçoit sont faits avec les dalles d'une antique chapelle dont 
les fondations et le mur d'enceinte sont encore visibles tout au- 
près. Il est permis de croire que ce petit temple était consacré à 
Diane; car à quelques pas de là se trouve un fragment d'autel 
avec cette inscription : 



— 289 — 

MErA 

AHAP 

TEMIZ 

OEPMI 

A 

Bientôt on voit sur la gauche s'élever en amphithéâtre le vil- 
lage de Moréa. On y arrive, après un détour d'un quart d'heure 
environ , par un sentier qui court au milieu d'un bois d'oliviers. 
Certes, les maisons de campagne dont ce bois est parsemé n'ont 
ni la richesse ni la splendeur de celles qui jadis occupaient la 
même place; mais on ne saurait nier qu'elles n'aient aussi une 
certaine élégance rustique. Il est triste de dire qu'elles portent 
toutes le nom belliqueux de Uvpyos, tour, et elles ont toutes, en 
effet la forme d'une tour carrée, espèce de forteresse destinée à 
repousser les pirates qui ont désolé ces parages jusqu'au temps 
de l'indépendance grecque, Ces précautions sont devenues à peu 
près inutiles depuis que la vapeur a permis aux avisos des marines 
militaires de faire a la piraterie une guerre qui l'a peu à peu 
anéantie. 

Bien que toutes ces petites maisons peintes en rouge soient en 
bois comme presque toutes les maisons de l'île, elles sont loin 
d'avoir la misérable apparence de tant de maisons de l'Orient. 
Elles sont en général entretenues au dedans et au dehors avec une 
propreté qui indique l'aisance et même la richesse. 

Moréa est un village de trois cents maisons où les Turcs et les 
Grecs se trouvent confondus; cependant la population grecque 
est de beaucoup la plus considérable. Comme tous les villages de 
l'île, Moréa a son église et son école pour les jeunes enfants de la 
race vaincue. On ne saurait dire que l'instruction y soit poussée 
fort loin , mais enfin presque tous apprennent à lire , à écrire et à 
compter. Partout on enseigne les éléments de l'arithmétique, cette 
science si chère aux Grecs; sur les murs de l'école se déroulent 
quelques cartes de géographie; mais je dois dire que les nom- 
breuses conversations que j'ai eues à ce sujet avec les habitants de 
l'île me portent à croire que cette branche de l'enseignement 
pourrait être cultivée avec plus de soin , sans que les professeurs 
eussent à encourir le reproche de viser au superflu. 

Dans toutes ces écoles, on fait un mélange bizarre du système 
français des écoles mutuelles et de la surveillance orientale. Pen- 

M1SS. SClî.NT. V. 2 



— 290 — 

rîant que les bambins étudient leur leçon, un petit garçon un 
peu plus âgé (il n'a pas en général douze ans) se promène fière- 
ment au milieu de la salle, un bâton à la main. Ce bâton est à la 
fois le signe de son autorité et l'instrument avec lequel il la fait 
sentir. Chacun des enfants placés sous sa surveillance doit étudier 
tout haut, pour prouver que son attention ne faiblit pas. Comme 
chacun tient à se faire remarquer au milieu de tout ce bruit, 
pour bien prouver au vigilant Argus qu'il prend sa part du con- 
cert, les voix s'élèvent peu à peu, et, au bout de quelque temps, 
les jeunes écoliers font un tapage qui ferait bondir d'indignation 
un de nos maîtres d'étude, si soigneux d'obtenir un silence ab- 
solu. Vérité en deçà des Pyrénées , erreur au delà. 

A cinq cents mètres environ de Moréa, sur la gauche, du côté 
du golfe d'Hiéra, s'élèvent, au fond d'une riante vallée plantée d'o- 
liviers, les restes majestueux d'un aqueduc romain dont Pokoke 
donne le dessin dans son ouvrage. Vu du village même de Mo- 
réa , cet aqueduc fait l'effet d'un immense arc de triomphe , et peu 
de ruines se trouvent dans une position aussi heureuse. Au mi- 
lieu de cette vallée , à la fois gracieuse et sévère , ces arceaux im- 
menses, encore intacts pour la plus grande partie, semblent un 
vivant témoignage de la grandeur du passé, une sorte de défi jeté 
au temps par la puissance romaine. 

Les piles des différents arceaux sont de grandeur inégale, sui- 
vant qu'elles sont placées sur un terrain plus ou moins élevé. Celles 
qui sont sur le flanc des deux collines ont un peu souffert ; mais 
les cinq qui se trouvent au milieu de la vallée, sur un sol uni, 
sont dans un état de conservation parfait. Elles sont au nombre de 
cinq, et forment quatre grands arceaux. Chacune de ces piles a 
à sa base 4 mètres 20 centimètres sur 2 mètres 35 centimètres. 

Bien qu'aucun écrivain de l'antiquité ne nous donne de ren- 
seignements sur ce grand travail, nous pouvons supposer» comme 
semble l'indiquer la construction, que cet aqueduc a été élevé 
dans le premier siècle de l'ère chrétienne, époque de la plus 
grande prospérité de Lesbos. 

De Moréa on va rejoindre la route, ou plutôt le mauvais sen- 
tier qui conduit à la scala de Thermies, et bientôt on aperçoit 
sur sa droite un beau fût de colonne dorique, et un fragment d'ar- 
chitrave fort bien conservé. Tout auprès , sur le bord de la mer, 
on voit la trace d'un temple considérable. Les murs sont tora- 



— 291 — 

bés; l'œil ne peut plus suivre que l'enceinte; il est probable que 
ce temple était consacré à Diane. 

En vue de ces ruines est le village de Bafla ou Paphîa, entière- 
ment habité par des Grecs. L'aga ou maire turc, et les khavas ou 
gendarmes chargés de la police sont les seuls habitants qui ap- 
partiennent à la race conquérante. Une tradition locale veut que 
ce village doive son nom à Pamphila , contemporaine et émule 
de Sapho. Il n'y a dans cette supposition rien qui choque la 
vraisemblance; mais comme il serait impossible d'apporter la 
moindre preuve à l'appui, il est, je crois, prudent de constater 
le fait sans le garantir. Ce pourrait bien être tout simplement une 
supposition fondée sur l'analogie des noms; encore cette ana- 
logie peut-elle sembler un peu vague. 

On arrive peu après à la scala de Thermies. Ce nom de scala, 
qui signifie échelle ou port, se donne, dans le pays, à toute réu- 
nion de khanis ou cafés situés sur le bord de la mer, pour servir 
d'abri aux habitants d'un village voisin, quand ils viennent em- 
barquer leurs marchandises ou en recevoir; ainsi la scala de 
Thermies est à proprement parler le port de Thermies. Comme il 
est impossible que le port d'un village de cent trente maisons soit 
quelque chose de fort considérable , cette scala se compose d'un 
khani grec et d'un khani turc d'assez médiocre apparence; il n'y 
a à proprement parler ni port ni rade sûre en cet endroit : les 
plus petits caïques peuvent seuls y aborder. 

Mais si cette scala ne présente au point de vue moderne qu'un 
fort médiocre intérêt, il n'en est pas de même au point de vue des 
études sur l'antiquité. En effet, entre ces deux khanis et l'établis- 
sement d'eaux thermales encore fréquenté de nos jours, se trouve 
un champ entouré de murs, quoique assez mal cultivé. Ce champ 
forme un carré d'environ i5o mètres de long sur 100 de large. 
Tout cet espace est littéralement encombré de débris de marbres 
antiques. Il semble qu'ils aient gêné le propriétaire, car il les a 
rangés, pour la plus grande partie, le long du mur de clôture; 
quelques-uns même, et ils paraissent des plus beaux, ont été em- 
ployés à sa construction. Les richesses qui sont exposées aux re- 
gards ne sont pas, au dire des habitants, les seules que renferme 
ce champ, et, pour ma part, je suis tout disposé à les croire. Ils 
prétendent qu'on n'a qu'à remuer la terre en cet endroit pour y 
trouver des fragments de colonnes et de sarcophages. Mais personne 



— 292 — 

jusqu'ici n'a voulu faire de fouilles considérables; le hasard seul 
a fait découvrir ce que Ton voit maintenant, et il n'est pas pro- 
bable que l'on y fasse de longtemps des fouilles sérieuses. Les ha- 
bitants du pays, tout en ayant l'air, quand ils se trouvent en contact 
avec des étrangers, d'attacher le plus grand prix aux monuments 
de la gloire de leurs pères , sont au fond extrêmement indifférents 
pour les richesses de ce genre, et ne veulent faire aucune dépense 
qu'ils considèrent comme inutile. Quant aux étrangers, il ne se- 
rait ni sans difficulté, ni peut-être même sans danger pour eux, 
d'entreprendre des travaux considérables. La direction de fouilles 
pareilles demanderait beaucoup d'argent, de soins et de peines, 
parce qu'il faudrait, d'après l'opinion des Européens qui habitent 
Mételin, tenir la nuit , près des travaux, un nombre assez grand 
de gardiens pour empêcher les indigènes de venir commettre des 
dégâts qui rendissent les fouilles inutiles. La race grecque est une 
race pratique et marchande avant tout. Jamais on ne fera com- 
prendre à un Grec qu'un homme puisse quitter son pays pour 
aller dans une île lointaine voir de vieux marbres sans autre mo- 
bile que la curiosité et l'amour de la science. Pour le paysan 
mitylénien , une idée de richesses mystérieuses s'attache à toutes 
les ruines depuis que les étrangers viennent visiter son pays 
avec tant d'intérêt. Partout où il y a des fragments antiques, le 
paysan affirme d'un air convaincu qu'on sait, à n'en pas douter, 
qu'il y a un trésor caché. Or il est incontestable que, s'ils voyaient 
un étranger commencer des fouilles considérables, ils le regarde- 
raient comme un voleur qui vient déterrer ce trésor. 

Du reste, si les fragments déjà déterrés doivent nous faire re- 
gretter ceux qui sont enfouis, ils suffisent pour nous donner une 
idée de l'importance de &épnrj dans l'antiquité. Dans l'intérieur 
même du champ se trouvent vingt blocs de marbre de quatre- 
vingt-six centimètres de hauteur, sur quatre-vingts centimètres 
de largeur. Ces blocs servaient autrefois de soubassement à des 
colonnes dont on voit encore la trace parfaitement marquée sur 
le marbre. Le milieu sur lequel posait la colonne est encore très- 
blanc, tandis que les angles, qui étaient exposés aux feux du 
soleil, ont la teinte dorée des marbres du Parthénon. 

On trouve encore, sans compter deux petits sarcophages brisés 
et des chapiteaux mutilés, trois colonnes couchées sur le sol : la 
première a deux mètres soixante-huit centimètres de longueur, 



._ 293 — 

sur trente-deux centimètres de diamètre; la seconde, deux mètres 
soixanle-dix-huit centimètres de longueur, sur trente-cinq centi- 
mètres de diamètre; enfin, la troisième, un mètre quatre-vingts 
centimètres de longueur sur trente-cinq centimètres de diamètre. 
Aucune de ces trois colonnes n'est cannelée; toutes trois sont de 
simples fragments. 

A l'angle nord-ouest de ce mur, il y a deux fontaines turques 
qui ont été presque entièrement construites avec des marbres 
xintiques. Il est facile de comprendre que la commodité, bien 
plus que le désir de mettre en œuvre ces précieux éléments, a 
décidé à les employer. Il ne semble pas qu'on se soit rendu compte 
de la valeur de ces marbres, car l'une de ces fontaines contient 
une assez curieuse inscription renversée. Je la reproduis en la 
replaçant comme elle devrait l'être. 

OAAMOZ 
OEONZQTHPA[TH]ZnOAIOZMAPKON 
ArPinnANTONE[YE]PrETANKAIKTIZTAN. 

« Le peuple au Dieu sauveur de la ville; à Marcus Agrippa, son 
bienfaiteur et son fondateur. » 

Devons-nous voir dans cette inscription une adulation banale 
ou l'expression de la reconnaissance? C'est ce qu'il est difficile 
de décider. Agrippa se rendait en Syrie, dont il venait d'être 
nommé gouverneur, lorsqu'il reçut à Lesbos sa nomination de 
gouverneur de Rome, place qui venait d'être créée pour lui; il 
n'est donc pas probable qu'il ait fait à Lesbos un fort long séjour. 
Cependant il est à croire qu'il l'aura signalé par quelque bienfait 
qui puisse expliquer ces épithètes pompeuses de sauveur et de 
fondateur. Le temps des adulations hyperboliques n'était pas en- 
core arrivé, Agrippa était un homme d'esprit, et ce n'eût pas été 
lui faire sa cour que de lui décerner des titres dérisoires. Ne se- 
rait-il pas permis de penser que, pendant son séjour à Lesbos, 
Agrippa promit aux habitant l'érection de cet immense aqueduc 
qui portait les eaux du pied de l'Olympe à Mitylène? Les ruines 
de cet aqueduc semblent remonter à cette époque, et c'est une 
façon assez naturelle d'expliquer ces noms pompeux donnés au 
second personnage de l'empire. 

A côté de cette fontaine se trouve l'établissement des eaux 
thermales : les fragments de colonne et les inscriptions qui soûl 



— 294 — 

dans les environs, prouvent que cette source était connue et uti- 
lisée dès l'antiquité. Deux fûts de colonnes doriques forment 
même encore la porte de la salle de bains, qui , par son obscurité 
et son extrême simplicité, prouve qu'elle est de construction mo- 
derne. 

Ces bains sont encore fréquentés par les habitants de l'île, et 
même par ceux de la côte d'Asie, si rapprochée en cet endroit, 
que la mer ne paraît qu'un grand fleuve. Le gouvernement turc 
y envoie même dans certains cas les militaires à ses frais, et j'y ai 
vu deux blessés de Silistrie. Mais quelle différence entre l'état 
présent et la splendeur des temps passés! 

Presque toutes les nombreuses inscriptions qui se trouvent à 
Béppy] sont de l'époque romaine. Elles ont été déjà copiées et pu- 
bliées. Leur date semble prouver que cet établissement n'arriva à 
sa plus grande prospérité qu'après la conquête ; c'est ce qui explique 
que, malgré les traces nombreuses de temples et offrandes de 
toute espèce, on ne trouve aucune trace de fortification, comme 
dans les villes d'origine plus ancienne. Ici, ni murailles, ni acro- 
pole, rien qui sente la guerre. On voit que Sépfxrj s'est développée 
dans un moment où la forte protection de Rome rendait inutile 
toute espèce de défense. Les seules fortifications dont on aper- 
çoive les traces dans les environs sont les restes d'un petit château 
génois, monument d'un âge beaucoup moins paisible, où Lesbos, 
partageant le sort de tout l'empire byzantin , dont elle était ce- 
pendant presque détachée, tremblait de voir à chaque instant ses 
rivages envahis par l'ennemi du dehors, ou tout au moins pillés 
par les pirates. 

Dans le village même de Sép^rj, situé à trois quarts d'heure de 
l'établissement des bains, on lit dans le mur de la mosquée l'ins- 
cription suivante : 

APXinnAAOANAEIA 
APTEMIAIOEPMIAEYAKOQ 

De Thermies on retourne à Mételin en deux heures et demie , 
par un sentier qui longe la mer, et sans perdre un seul instant de 
vue la côte d'Asie. 



— 295 — 
CHAPITRE IL 

HIERA. TIAR.E. 

Deux routes conduisent de Mételin à la réunion de villages en- 
core connue sous le nom de Hiéra. La plus longue des deux tourne 
le golfe de ce nom, passe par Aya-Sou, longe l'Olympe et se rabat 
sur Hiéra. L'autre passe par Loutra, traverse le golfe et arrive 
directement : la première demande dix heures, la seconde quatre 
heures seulement. 

Quand on veut passer par Aya-Sou , on sort de Mételin par une 
route turque qui se dirige vers le nord-ouest. Cette route, pavée 
pendant plus d'une lieue, suffirait pour donner une idée médiocre 
des ingénieurs ottomans, car ils sont parvenus avec beaucoup de 
soin à faire une route plus fatigante pour les chevaux qu'un simple 
champ labouré, tant il faut que ces animaux prennent de soin 
pour éviter d'engager leurs pieds dans les interstices qui séparent 
ces pierres pointues. Du reste, il y a un assez grand nombre 
d'années que, pour remédier sans doute à cet inconvénient, le 
gouvernement ne s'occupe plus absolument des routes, ce qui fait 
que, dans une île aussi riche, il n'y a que de mauvais sentiers: 
les voitures y sont inconnues; tout se porte à dos de mulet. 

Au bout d'une heure, on parvient au sommet de la petite 
chaîne de montagnes qui sépare Mételin du golfe d'Hiéra, et l'on 
jouit alors du plus majestueux spectacle qu'il soit donné à l'homme 
de contempler, celui de la mer et des montagnes. Devant soi, à 
l'extrémité de l'horizon on a l'Olympe , avec sa cime semblable à 
une coupole byzantine : sur le premier plan , à gauche , le golfe 
ou le port d'Hiéra, si vaste qu'il pourrait, disent les Turcs, con- 
tenir toutes les marines du monde; à droite, une plaine d'une 
incroyable fertilité, encaissée entre la mer et les montagnes. 

Au pied de la montagne sur laquelle on se trouve, est une 
source d'eau thermale aujourd'hui exploitée; il est fort probable 
qu'elle l'a été de même dans l'antiquité, puisque Lesbos était alors 
en des mains plus actives et plus intelligentes; mais on ne ren- 
contre dans les environs ni inscriptions ni ruines antiques qui 
nous le prouvent. Quand on a dépassé ces bains situés tout à fait 
sur le bord de la mer, on traverse une plaine riche et verdoyante 



— 296 — 

qui produit en abondance l'olive, et, chose assez rare en ce pays, 
le maïs et le blé. L'olivier, le cyprès, le figuier ne sont pas les 
seuls arbres qui croissent sur ce sol fertile. À la végétation élé- 
ganle, mais un peu grêle et un peu sèche de l'Orient, se mêlent 
le luxe plus vigoureux de la végétation occidentale, des châ- 
taigniers, des chênes, des peupliers à la forme gracieuse et élancée. 

Les Turcs se sont emparés de cette plaine, et les villages qui s'y 
trouvent renferment une population presque exclus'vement mu- 
sulmane. Cependant, malgré le beauté du pays et sa fertilité, les 
familles qui s'y sont établies n'y ont pas prospéré. Le climat est 
malsain dans cette plaine, et une grande partie des habitants doi- 
vent l'abandonner l'été pour ne pas succomber aux fièvres. 

Quand on a traversé la plaine et qu'on commence à perdre de 
vue les minarets de Tcheramia et des autres villages, on s'engage 
dans une vallée des plus pittoresques. Le sentier court sur la mon- 
tagne au milieu de grands oliviers. Dans le fond de la vallée et 
sur les flancs de la montagne qui est en face, on ne voit que 
des châtaigniers en prodigieuse quantité > des peupliers et des 
vignes. 

Ce qui donne un caractère tout particulier à cette vallée, et en 
général à l'île de Lesbos , ce qui l'empêche de ressembler à toutes 
les autres contrées de l'Orient r c'est que partout on sent la main 
de l'homme, partout on voit la trace d'un travail incessant, d'une 
lutte continuelle contre la nature. Sans doute cette culture n'est 
pas savante, et les procédés employés pour faire prospérer les oli- 
viers feraient sourire un membre de l'institut agronomique; mais 
l'effet n'en est pas moins heureux. Partout où la montagne offrait 
un peu de terre végétale, on a planté un olivier, et pour empê- 
cher îa terre d'être emportée par des pluies torrentielles, chaque 
olivier est entouré d'un petit mur. 

Quand on redescend la montagne que l'on vient de gravir, on 
voit à ses pieds Àya-Sou, gros bourg d'un millier de maisons, où 
il n'y a de Turcs que l'aga et ses khavas. Aya-Sou est un bourg 
effroyablement laid , les rues sont étroites et sales, leur pente est très- 
roide; mais la position est ravissante et tout au moins fort singu- 
lière: le bourg est au fond d'une vallée en forme d'entonnoir; il 
semble que l'on soit séparé du reste de la terre. Devant vous 
l'Olympe se dresse à pic; de tous les autres côtés, des montagnes 
assez élevées, quoique plus petites, boisées et cultivées jusqu'à 



— 297 — 

leurs sommets. Dans le fond de la vallée, un gros ruisseau roule 
sur un lit rempli de pierres, avec un bruit assez semblable à celui 
des torrents des Alpes. 

Saxosas inter decurrunt flumina valles. 

Ce bourg ou plutôt cette ville, la plus considérable de l'île après 
Mételin, ne renferme aucun reste de monuments antiques. On 
peut la regarder comme de fondation moderne, à moins toutefois 
qu'on ne veuille attribuer à quelque tradition ancienne oubliée de 
nos jours l'étrange afïluence qu'attire tous les ans dans son église 
la fête de l'Assomption. Non-seulement les fidèles de Mételin, 
mais encore ceux de la côte d'Asie s'y donnent rendez-vous le 
i5 août. 

Cette église est assez remarquable pour une église de campagne 
bâtie au xiv e siècle, en pleine décadence byzantine. Elle est plus 
élégante et surtout plus riche qu'on ne devrait s'y attendre, mais 
les dons lui viennent de loin; ce n'est point pour les Grecs une 
église ordinaire, mais bien une sorte de métropole, quoiqu'elle 
n'ait point d'archevêque comme Mételin ou Achérona. La réputa- 
tion de la sainte Vierge ou Uavaytoi d'Aya-Sou est tellement 
établie, qu'on lui accorde la puissance de faire des miracles. Les 
malades incurables vont passer quarante jours et quarante nuits 
dans cette église, dans un endroit d'où ils ne perdent pas de vue 
le portrait de la Vierge, et ils s'en retournent tous guéris, au dire 
des habitants. J'ai vu de mes yeux trois malheureux étendus sur 
des grabats dans l'église; ils attendaient avec confiance le quaran- 
tième jour, qui devait leur rendre la santé. 

Les Génois, à l'époque de leur domination dans l'île, n'avaient 
pas dédaigné de construire un château fort, sur une colline 
escarpée , tout auprès d'Aya-Sou , soit pour tenir les habitants dans 
l'obéissance, soit pour s'y enfermer au besoin en cas d'attaque du 
dehors. La position qu'ils avaient choisie était très-forte, et l'on voit 
encore des restes considérables que les habitants ne manquent pas 
de faire visiter à tout voyageur qui demande s'il y a dans les envi- 
rons des ruines de monuments anciens. Ils n'ont pas encore tout 
à fait renoncé à l'espoir d'y trouver les trésors de leurs anciens 
maîtres. 

D'Aya-Sou à Hiéra on suit une roule très accidentée, au milieu 
des montagnes; mais on ne rencontre ni ruines antiques, ni 



— 298 — 

villages modernes. Le terrain est aussi cultivé qu'il puisse l'être, 
mais il est en général stérile, comme celui de toutes les mon- 
tagnes, et il est facile de concevoir que la population ne se soit 
en aucun temps portée de ce côté, quand elle pouvait trouver 
tout près des plaines riches et fertiles. On ne retrouve le mouve- 
ment et la vie qu'aux approches du golfe de Hiéra. 

La seconde route qui conduit de Mételin à Hiéra traverse, jus- 
qu'au village de Loutro, l'immense jardin d'oliviers, de figuiers et 
d'arbres de toutes espèces que l'on aperçoit de Mételin. Elle laisse 
sur sa gauche l'ancien promontoire Malée , où l'on n'aperçoit plus 
de traces du grand temple d'Apollon Maléen dont parle Thucy- 
dide (livre III), et où les Mityléniens allaient tous les ans célé- 
brer une fête en grande pompe; ce qui faillit causer la ruine de 
leur ville pendant la guerre du Péloponnèse, les Athéniens ayant 
formé le projet, lors de leur révolte, de les surprendre pendant 
la fête. 

De Loutro , on va prendre un bac qui traverse le golfe dans un 
endroit où il est encore très-étroit. Avec un bon vent, on passe en 
cinq minutes sur la rive opposée; on débarque au village de Pé- 
rama, dont le nom indique assez la destination, et au bout d'une 
heure on arrive à Hiéra, après avoir traversé une des plus riches 
plaines de cette île si fertile. 

Skopélos, Misagrio, Papado, Plakado, Palaiokipo et Pérama 
forment ce que l'on nomme Hiéra. Les cinq premiers de ces 
villages sont presque contigus, et Pérama n'en est en quelque 
sorte qu'une annexe habitée seulement l'été. Pour tous ces villages, 
où la population turque se trouve mêlée à la population grecque, 
il n'y a qu'un seul aga, qui, avec quelques khavas, suffit au main- 
tien de l'ordre, à la police et à la perception des impôts. Cette con- 
centration de pouvoir, cette unité administrative ne sont nulle- 
ment dans les habitudes du gouvernement turc, et l'on ne 
comprend pas au premier abord pourquoi le pacha de Mételin ne 
nomme qu'un seul aga pour six villages qui présentent un total 
de douze cents maisons, quand il en nomme dans des villages 
beaucoup plus petits que le moins grand des six. N'est-il pas rai- 
sonnable d'expliquer cette dérogation aux usages de l'administra- 
tion turque, par une tradition locale qui fait considérer ces diffé- 
rents villages comme faisant partie d'un même tout, comme ne 
formant qu'une seule ville? A l'appui de cette opinion, on peut 



— 299 — 

alléguer le nom même de Hiéra. Comment comprendre que six 
villages pris ensemble portent un nom aussi différent de tous 
leurs noms particuliers? 11 y aurait là une sorte de mystère diffi- 
cile à éclaircir, si nous n'admettons pas que le nom de l'antique 
cité de Hiéra s'est perpétué , même après la chute de ses murailles. 

Ce serait une erreur de croire, comme on pourrait le faire 
d'après la carte de Copeland, où le port de Hiéra est appelé du 
nom de Portiero ou Olivieri, que les villages ont pris le nom du 
port. C'est tout au contraire le port qui, suivant l'usage, a pris le 
nom des villages situés sur ses bords. La ressemblance des deux 
mois Iero et Olivieri en italien pourrait faire croire que l'un n'est 
que le diminutif de l'autre, et que ce port a pris le nom de port 
Olivieri, à cause du grand nombre d'oliviers qui croissent sur ses 
bords. Mais la langue italienne n'est point celle que l'on parle à 
Mételin; la langue prédominante dans l'île est la langue grecque. 
Or, dans le grec moderne , le nom des oliviers n'a aucun rapport 
avec celui d'Olivieri. Les lettrés les nomment ÈÀa<68e*>Spa, les 
paysans, confondant le fruit et l'arbre qui le porte, les nomment 
ÈXalats. Il y a bien loin de là à Port Olivieri. Le vrai nom du port, 
c'est-à-dire celui sous lequel il est connu dans le pays, est KôXttos 
tïjs \épas. 

L'antiquité ne nous a laissé aucun renseignement ni sur la 
situation , ni sur l'importance de Hiéra. Strabon ne parle pas de 
cette ville , et Pline se borne à nous dire qu'elle n'existe plus de 
son temps : Et Agamede obiit et Hiera. Aucun des voyageurs qui 
ont visité l'île dans les temps modernes ne s'est occupé de recher- 
cher ses ruines. Dapper n'en parle pas, Tournefort n'a visité que 
Mételin et Pétra, le comte de Choiseul-Gouffier que Mételin 
même. M. de Prokesch n'a pas traversé cette partie de l'île, il est 
allé en ligne directe de Mételin à Achérona. 

De tous les écrivains qui se sont occupés de Lesbos , Plehn est 
le seul qui se soit demandé où il devait placer l'ancienne Hiéra. 
Bien qu'il n'ait pas vu le pays et qu'il n'ait pas pu fouiller les 
ruines qui existent encore, il n'hésite pas à placer cette ville sur 
le terrain qui porte son nom. 11 ne prend pas la peine de déve- 
lopper son opinion, il l'indique en passant. Je crois devoir l'adop- 
ter, en citant mes preuves à l'appui. Plehn a seulement le tort de 
placer dans sa carte Hiéra un peu trop au nord du golfe, presque 
à l'endroit où dans la carte de Copeland se trouve le village 



— 300 — 

d'Hippi-Scala. C'est plus au sud, entre Misagrio et Papado, que, 
suivant toute probabilité, était située la ville ancienne, à peu près 
au centre des villages auxquels elle a laissé son nom. 

A. moitié chemin de Misagrio à Papado, sur une colline qui 
s'élève en amphithéâtre et que l'on peut regarder comme le premier 
contre-fort de l'Olympe, dans un lieu nommé Mâvva, se trouve un 
ruisseau qu'on a pris soin d'encaisser à sa source. On a employé 
pour cela des blocs de marbre qui ont servi à d'anciens édifices 
fort considérables. A l'endroit même d'où la source jaillit de terre 
il y a un bloc avec larmiers d'un mètre de long. Parmi les autres 
blocs, tous de marbre bleu très-régulièrement travaillé, plusieurs 
ont un mètre cinquante centimètres de longueur sur trente-huit 
centimètres d'épaisseur. 

A vingt pas à gauche de cette source , on trouve une dalle an- 
tique de un mètre soixante centimètres de long sur un mètre vingt 
centimètres de large. 

A deux cents pas à gauche de la source , on voit un bloc de 
marbre gris sculpté avec soin. 11 a un mètre cinquante centimètres 
de long sur soixante et dix centimètres de haut; et est dans un 
petit mur destiné à protéger des oliviers. 

Tout près de ce dernier bloc se trouvent d'autres fragments de 
marbre gris également sculptés ; ils appartenaient, je pense, à la 
même construction. Quelques-uns de ces fragments sont épars sur 
le sol, mais la plus grande partie est employée à soutenir des 
oliviers. Sans compter les restes insignifiants, il n'y a pas moins 
de trente fragments considérables, pour la plupart sculptés; ceux 
qui ne le sont pas servaient évidemment de dalles. 

Il s'en faut de beaucoup que l'on puisse regarder indistincte- 
ment tous ces fragments comme des restes de l'antique Hiéra. 
Ceux de marbre bleu sont seuls d'une incontestable antiquité. On 
y découvre un travail déjà fini, un art sobre , encore un peu rude, 
mais ferme, précis, déjà sûr de lui-même. Les blocs gris au con- 
traire, traités avec plus de recherche peut-être, sont d'une exécu- 
tion tourmentée qui annonce la décadence byzantine. 

A quatre cents pas en avant, en descendant la colline, on ren- 
contre encore un nombre assez considérable de blocs, qui présen- 
tent les mêmes caractères, les uns de marbre bleu et anciens, les 
autres de marbre gris et plus modernes. Nous sommes autorisés à 
supposer qu'ils appartenaient aux mêmes édifices que les précé- 



— 301 — 

dents, bien qu'au pied de la colline nous les trouvions réunis, 
tandis que ceux du sommet sont à quelque distance les uns des 
autres. Il est probable que les pluies auront occasionné des ébou- 
lements dans les ruines des deux édifices, qu'elles les auront en- 
traînées dans la même direction, et que la main de l'homme aura 
achevé de les réunir pour les utiliser, car une quinzaine environ 
de ces blocs sont employés à border un vivier. Le plus grand de 
lous ces blocs, probablement une dalle antique, en marbre bleu, 
a un mèlre quatre-vingts centimètres de long, sur soixante centi- 
mètres de large. 

Non loin de ce vivier, dans un petit ravin formé par un torrent 
qui n'a d'eau que l'hiver, se trouve encore un sarcophage ancien. 

Ces ruines, peu considérables sans doute, suffisent cependant 
pour démontrer l'existence d'un temple ancien, dont les propor- 
tions dépassaient à coup sûr celles d'une simple chapelle. Je ne 
crois pas qu'il y ait témérité à conclure de l'existence du temple à 
celle d'une ville, surtout quand le nom de la ville s'est perpétué 
sur l'emplacement qu'occupent encore les ruines du temple. 

L'acropole, dont on ne voit plus les traces, devait, suivant 
toute apparence, s'élever sur une colline escarpée où les Génois ont 
bâti une forteresse, dont on aperçoit encore quelques restes in- 
formes : la position semble indiquée par la nature. Le fort génois 
domine et commande la plaine, et les mêmes considérations qui 
ont poussé plus tard les conquérants italiens à fonder en ce lieu 
u» poste militaire, ont dû engager les premiers habitants d'Hiéra 
à en faire leur lieu de refuge; car cette ville, déjà détruite et 
presque oubliée du temps de Pline, a dû être fondée à une 
époque où les considérations militaires passaient avant tout, 
quand il s'agissait de créer un nouveau centre de population. Ce 
fut beaucoup plus tard, et à une époque de mœurs plus douces, 
que l'on fit entrer en ligne de compte les intérêts du commerce 
et l'agrément de la vie. 

Si forte qu'ait été la position d'Hiéra, il ne paraît pas qu'elle ait 
pu mettre ses habitants à l'abri des attaques de leurs voisins, parmi 
lesquels les Mityléniens étaient sans doute les plus redoutables et 
les plus acharnés. Mitylène n'aura pas voulu souffrir qu'une cité 
rivale s'élevât presque en vue de ses murs, et lui disputât, grâce 
à son excellent port, la suprématie maritime dans ces parages. 
Mais nous sommes sur ce point réduits à des conjectures : Hiéra 



— 302 — 

a eu le sort des faibles. Elle a été écrasée par ses voisins après des 
luttes longues et glorieuses peut-être, mais l'histoire a dédaigné 
de les enregistrer. 

Il en est de même de la plupart des villes dont nous ne trou- 
vons aujourd'hui que les ruines dans l'ancienne Lesbos. Presque 
toutes ont dû être détruites par la guerre. Les mêmes passions 
qui mettaient les armes à la main aux cités plus grandes de la 
Grèce continentale, ont poussé les unes contre les autres les 
petites cités de Lesbos. L'ambition, les haines de race, les que- 
relles de l'aristocratie et de la démocratie ont eu d'aussi funestes 
effets sur ce théâtre restreint que dans le Péloponnèse et la Grèce 
du nord. Mais les Lesbiens ont épuisé leur énergie dans des luttes 
obscures, tandis que l'importance des querelles et surtout l'élo- 
quence des historiens ont assuré l'immortalité aux moindres capi- 
taines des guerres médiques, des guerres de Messénie et du Pélo- 
ponnèse. 

Pline se borne à dire que Hiéra n'existe plus , mais il ne nous 
dit pas que l'on ignore où elle était. Il est même possible que tout 
en n'existant plus comme ville elle eût encore quelques habitants, 
ce qui nous expliquerait qu'elle ait pu se relever au moyen âge, 
puisque nous y trouvons une église byzantine et un château 
génois. Comment la nouvelle ville a-t-elle péri ? C'est ce que nous 
ignorons encore. Comment les six villages qui existent de nos 
jours ont-ils pris la place d'une cité plus considérable? C'est ce 
qu'il est impossible de découvrir, soit dans l'histoire , soit dans 
les traditions locales. 

Dans les environs de Misagrio, peu au-dessus des ruines que 
je viens de décrire, un jeune ingénieur français, M. Jourdan, 
exploite avec talent une mine d'antimoine, qui appartient au gou- 
verneur de l'île, Ismaïl-Pacha. M. Jourdan croit, en outre, avoir 
découvert, à deux heures de sa résidence, une mine de cuivre. 

Pour aller de Hiéra au village de Potamos , il faut trois heures. 
La route est, dans toute sa longueur, pittoresque et accidentée; 
mais il est bien des endroits où elle ne mérite guère le nom de 
route, ni même de sentier. Tantôt elle passe sur le sommet de 
collines assez élevées, tantôt elle s'enfonce dans des gorges d'où 
l'on n'aperçoit plus que le ciel ; mais dès qu'on gravit la colline 
que l'on a devant soi , on voit se dérouler un immense horizon : 
sur la gauche, le canal qui sépare Lesbos de l'Asie; et plus loin, 



— 303 — 

Aïvali, Dickili, qui s élèvent sur les ruines des villes de l'antique 
Tonie; en face, le golfe de Smyrne, Chio et le rocher d'Ipsara. 

Potamos est un village de neuf cents maisons, toutes grecques, 
situé sur le bord de la mer, et encaissé dans une vallée fort étroite , 
que traverse un torrent. Ce village est de fondation toute récente; 
les habitants, il y a dix ans à peine, résidaient à Plumari, un des 
plus gros bourgs de toute l'île; mais un violent incendie, qui 
détruisit presque toutes les maisons, les décida à se transporter 
sur le bord de la mer. Mais le feu semble les poursuivre, comme 
il les poursuivra tant qu'ils ne renonceront pas à leurs construc- 
tions en bois. L'année dernière, les deux cents plus belles maisons 
du village ont été la proie des flammes, et, comme si ce n'était 
pas assez de l'incendie , le torrent qui passe au milieu du village 
a, pendant l'hiver, emporté dans un débordement celles des mai- 
sons qu'on avait commencé à rebâtir. 

Comme tous les villages grecs, Potamos a pour chef un aga 
turc, mais, à dire le vrai, le pouvoir est entre les mains d'une 
sorte de conseil municipal grec, dont l'aga ne fait qu'exécuter les 
ordres, bien qu'il ait le droit de les contrôler, et même de ne pas 
en tenir compte. Ce conseil a fait élever une école d'un rang su- 
périeur à celle des autres villages. On y enseigne le grec ancien , 
car, malgré la ressemblance de la langue ancienne et de la langue 
moderne, les Grecs les regardent comme deux langues tout à fait 
distinctes. 

Il serait assez difficile de dire quelles raisons ont engagé les 
fugitifs de Plumari à se fixer à Potamos : la vallée qu'ils habitent 
est tellement étroite, que leur village ne peut qu'avec peine se 
développer. De plus, ils n'ont pas de port, bien que sur le bord 
de la mer, ce qui est un fort grand désavantage pour une popu- 
lation commerçante. Les caïques seuls peuvent aborder, en- 
core sont-ils obligés de prendre le large dès qu'arrive un gros 
temps. 

Malgré tous ces malheurs et les inconvénients de sa position, 
Potamos est un des villages les plus riches de l'île, un de« ceux où 
il y a le moins de pauvres, et où il règne le plus d'activité. 

Quand de Potamos on veut se diriger vers le port de Kalloni, 
on a le choix entre la route de terre et celle de mer. Celle de terre» 
que j'ai parcourue dans une première excursion , ne présente rien 
de remarquable. Elle traverse, avant d'arriver à Vrissia, cinq à 



— 304 — 

six petits villages, quelques-uns turcs, quelques-uns grecs, quel- 
ques-uns mélangés, mais tous sans importance. 

Par mer on arrive en deux heures, avec un bon vent, à ce que 
les gens du pays nomment, fort mal à propos , la scala de Vrissia. 
Cette scala est tout simplernant une plage aride et déserte, où les 
caïques peuvent aborder, mais on n'y aperçoit nulle trace d'habi- 
tations. 

Près de cette scala, on m'a montré un champ, dans lequel se 
trouvent, dit-on, une foule d'antiquités. Sur les indications d'un 
paysan, qui me servait de guide, j'ai fait fouiller le terrain par un 
khavas qui m'accompagnait et qui était parvenu à réunir quel- 
ques pâtres. J'ai en effet découvert deux blocs de marbre, ayant 
tous deux la forme d'un petit carré long, mais rien n'indique l'é- 
poque à laquelle ils appartiennent. Je ne serais pourtant pas 
éloigné de croire qu'ils remontent à une haute antiquité, car rien 
ne peut faire soupçonner que, dans les temps modernes, il y ait 
eu en cet endroit une ville, où de pareils blocs de marbre aient 
pu être employés. 

A vingt minutes de la scala de Vrissia, au cap Vurkos, se trou- 
vent les ruines d'une petite chapelle, qui remonte probablement 
aux premiers temps du christianisme. Les murs en sont grossiers, 
comme tous ceux des chapelles de la même époque que l'on ren- 
contre dans l'île. Cependant la piété des habitants ne les laisse pas 
s'écrouler complètement. Quand les pierres qui les composent me- 
nacent ruine, elles sont raffermies à propos; et, bien que le clergé 
grec ne vienne jamais y célébrer aucun office, la petite lampe 
de l'autel est toujours remplie d huile. 

La chapelle du cap Vurkos ne se distinguerait en rien des cent 
autres chapelles du même genre qui se trouvent à Mételin, si l'on 
n'avait employé à la construction de chacun des murs latéraux 
deux blocs de marbre, taillés comme dans les édifices anciens. 
Tous deux ont cinquante-huit centimètres de large; l'un quatre- 
vingt-neuf, l'autre cent vingt -trois centimètres de haut. Ils 
semblent avoir appartenu aux murs d'enceinte d'un temple. De 
plus, à la porte de celte chapelle, se trouvent deux tronçons de 
colonnes ioniques en marbre blanc , de cinquante-huit centi- 
mètres de diamètre chacun. Ces deux tronçons sont séparés l'un 
de l'autre par un intervalle de huit mètres. 

Si l'on veut tenir compte de la présence de ces fragments an- 



■— 305 — 

ciens, et du nom de la chapelle chrétienne, 'kytos <I>wxas, le Saint 
de la lumière, on sera aisément conduit à croire qu'il y avait en 
cet endroit un temple d'Apollon, qui, comme celui de Mitylène, 
dont j'ai déjà parlé, se sera transformé avec le temps en église 
chrétienne, tout en conservant, autant qu'il était possible, son 
nom païen. Cette opinion me paraît d'autant plus probable que, 
le soir, à Vrissia, un Grec, qui, à coup sûr, n'avait pas étudié 
les lettres antiques, car il savait à peine lire, m'adressa cette 
question : È^yctre y svysveia <xas eîs zbv vâov rov llXlov ; « avez-vous 
été au temple du Soleil? » Sa demande, faite au milieu d'un cercle 
de quinze paysans, n'excita aucune surprise; tout le monde la 
comprit. La chapelle chrétienne porte indifféremment, dans le 
pays, le nom d'église (ÏAytos Q>ûnas ou de Temple du Soleil. 

Cette chapelle est située sur une colline d'où l'on embrasse, 
dans presque toute leur étendue, les côtes désoiées de Mételin. 
Rien ne se ressemble moins que le rivage oriental et le rivage 
méridional de cette île. L'un semble un jardin délicieux, l'autre 
est hérissé de falaises à pic, de rochers brûlés par le soleil. 

Au pied de cette colline existe un petit port, maintenant ensa- 
blé, où les plus petites barques peuvent seules aborder. La mer 
s'est retirée en cet endroit, car il n'est pas possible de douter de 
l'existence d'un ancien port; on voit encore quelques fragments 
de la digue qui le fermait. 

Malgré de minutieuses recherches, je n'ai pu trouver, dans les 
environs, ni traces de fortifications ni fragments anciens d'au- 
cune espèce; cependant je crois que l'existence d'un temple 
d'Apollon, attenant à un port, suffit pour prouver l'existence 
d'une ville, surtout quand on songe que tout auprès se voient 
les restes dont j'ai parlé. Mais quel nom donner à cette ville? Si 
le célèbre Tournefort ne s'était pas borné à aller par mer de Mé- 
telin à Molivo, s'il avait visité les ruines, il aurait sans doute re- 
connu que Strabon est quelquefois, malgré tout son mérite, un 
guide insuffisant; et qu'il ne suffit pas, comme il le dit, de par- 
courir l'île, en tenant à la main les écrits du géographe ancien, 
pour retrouver l'une après l'autre toutes les villes de Lesbos. 

Il est incontestable qu'il y avait une ville au cap Vurkos; mais 
rien dans les documents que nous a légués l'antiquité, rien dans 
les traditions modernes, ne peut nous faire connaître son nom. 
Je crois qu'en pareil cas, puisqu'il est impossible d'arriver clircc- 

MISS. SCIENT, v. •* 1 



— 306 — 

tement à la vérité, il faut conclure du connu à l'inconnu. J'ai vi- 
sité toutes les ruines de Lesbos, et je crois pouvoir leur rendre le 
nom qu'elles portaient autrefois. La ville de Tiarae est la seule 
dont je n'ai pas trouvé les traces. Aussi, à moins que l'on ne 
pense, ce qui, après tout, est possible, qu'il ne reste rien de 
Tiarae, je crois être fondé à dire que la ville de Tiarae, ne pou- 
vant être ailleurs, devait se trouver en cet endroit. 

Le silence des écrivains anciens sur la position et l'histoire de 
cette ville ne doit nullement nous étonner. Tiarae, suivant toute 
apparence, a dû être une ville de peu d'importance, et le voisi- 
nage de Pyrrha en a empêché les développements. Pyrrha voulait, 
sans aucun doute, régner en souveraine sur le golfe auquel elle a 
donné son nom, et elle ne pouvait pas souffrir une cité prospère 
presque à l'entrée de ce golfe. Tiarae n'était donc probablement 
qu'un bourg, puisque Strabon négligea d'en parler, lui qui n'ou- 
blie pas iEgiros, quoiqu'il ne croie devoir lui donner que le 
nom de K«6f/>7 *. 

A cinq quarts d'heure du cap Vurkos, on rencontre le village 
de Vrissia, que Copeland a omis sur sa carte. Ce village ne ren- 
ferme pas moins de quatre cents maisons, toutes grecques; il forme 
un triste contraste avec ceux que nous avons vus jusqu'à présent; 
les maisons sont toutes de pauvre apparence, et la misère paraît 
y être générale, bien que la plaine située devant le village soit 
assez ferlile. Les gelées de i85i, une invasion de sauterelles en 
i854 et la privation des blés de la mer Noire ont réduit les habi- 
tants à une pauvreté réelle, mais que je les soupçonne d'exagérer 
encore. 

Au milieu de la plaine qui s'étend devant Vrissia, du côté de la 
mer, s'élève une tour génoise assez bien conservée, que le capi- 
taine Copeland indique sur sa carte comme une tour vénitienne. 
Les Vénitiens n'ont jamais mis le pied dans l'île. Cette tour appar- 
tenait sans doute à un des nombreux châteaux forts dont les sei- 
gneurs de la famille de Gateluzio avaient couvert Mételin, soit 
pour se défendre contre l'ennemi du dehors, soit pour tenir leurs 
nouveaux sujets dans une plus complète dépendance. 

1 Ce qui peut encore nous porter à croire que les ruines du cap Vurkos sont 
celles de Tiane, c'est que Pline dit (1. XIX , cl), xiti) que Tiarae est le seul en- 
droit de Lesbos où se trouvent des truffes, et il y en a quelques-unes du côté de 
Vrissia, à trois quarts d'heure des ruines. 



307 



CHAPITRE UI. 

PYRRHA. METAON. KALLONI. jEGIROS. MACARA. 

AGAMÈDE. 

Pyrrha est une des cinq villes éoliennnes qui, d'après le témoi- 
geage d'Hérodote, se partagèrent , le territoire de Lesbos, après 
que les Méthymnéens eurent, au mépris des droits du sang, dé- 
truit Arisba et réduit ses habitants en esclavage. 

Ai hè ràs vrjaovs éxpvaai TSéws (ièv TSÔXies tyjv AéaSov vè{iovxai [rrfv 
yàp ëKTrjv èv ry kéeSco oiKeopévrfv ApiaGav Yiv^pamohiacLV Mrjdviivatoi 
èùvTtxs ôpta/fxoys) 1 . 

Ces cinq villes étaient : Mitylène, dont le pouvoir grandit peu 
à peu, jusqu'à ce qu'elle fût arrivée à une sorte de suprématie sur 
toute l'île, mais qui, dans le principe, ne dominait que sur une 
partie du territoire que nous avons parcouru jusqu'ici; Pyrrha, 
dont la suprématie contestée dut s'exercer pendant quelque temps 
sur les deux rives du golfe auquel elle a donné son nom; Eris- 
sos, qui dominait à l'extrémité de l'île; An tissa , et Méthymne, qui 
finit par l'absorber, lorsqu'en 167 avant Jésus-Christ, Rome, pour 
se venger des secours que la malheureuse cité avait donnés à 
Persée, la fit détruire par Labéon. 

De ces cinq villes, la moins illustre et la moins puissante, sans 
comparaison possible , fut Pyrrha. Mais à coup sûr, s'il nous était 
donné de connaître tous les détails de l'histoire de l'île, nous ne 
trouverions pas dans les annales de Pyrrha moins d'énergie et 
d'efforts que dans celles de ses heureuses rivales. 

C'est surtout à son excellente situation que Pyrrha doit de ne 
pas être arrivée au même degré de gloire et de puissance que 
Méthymne et Mitylène. En effet, à une époque où toutes les cités 
étaient en état de guerre permanent, où la piraterie et le brigan- 
dage étaient honorés des noms pompeux de valeur militaire et 
d'héroïsme, les environs du golfe de Pyrrha durent être disputés 
pied à pied; les premiers habitants de Lesbos durent affluer sur ce 
terrain privilégié, où ils trouvaient à la fois un air pur, un sol 
d'une fertilité merveilleuse, un port immense et sûr, des collines 
escarpées au milieu d'une plaine riante pour y élever d'impre- 
nables acropoles. 

1 Hérodote, Clin, i5i. 

m. ai. 



— 308 — 

Ainsi , ce qui semblait devoir hâter le développement de Pyrrha 
fut, sans aucun doute, le principal obstacle à sa grandeur; ses 
ennemis se trouvèrent à ses portes mêmes, et elle dut épuiser ses 
forces dans des luttes sans éclat. 

Quand on quitte Vrissia, on laisse sur sa gauche UoXvyyiros, 
grand village habité par une population moitié turque, moitié 
grecque. Ce n'est qu'à une heure au delà que l'on aperçoit la mer, 
jusque-là cachée par une rangée de collines. La route suit les rives 
du golfe, et traverse une campagne dont la végétation puissante 
rappelle l'Occident. Dans le lointain, on voit se dresser à l'hori- 
zon la colline d'où jadis Pyrrha dominait le golfe. 

Plus grand encore que celui de Hiéra, ce golfe ne pourrait pas 
aujourd'hui servir de port militaire, au moins pour les vaisseaux 
de ligne. Ses eaux ne sont pas assez profondes; mais, dans l'anti- 
quité, il offrait un refuge commode et sûr aux plus grands vais- 
seaux, et il est facile de comprendre que, dans des temps 6ù la 
piraterie était en honneur, plusieurs villes se soient fondées à l'ex- 
trémité de ce port. Les habitants, en effet, avaient tous les avan- 
tages d'un port de mer sans en avoir les inconvénients. Leurs vais- 
seaux pouvaient sortir dès que le vent était favorable et courir les 
mers, mais les pirates du dehors ne pouvaient pas venir exercer 
de représailles, parce que le port était beaucoup trop long. Le 
vent du sud, qui, seul, leur permettait d'y entrer, les aurait 
empêchés d'en sortir, leur expédition faite, et ils se seraient 
trouvés enfermés comme dans une prison. Je crois que c'est en 
grande partie à cette situation si heureuse pour la* course, ou tout 
au moins pour le commerce, que nous devons attribuer la pré- 
sence des ruines nombreuses qui se trouvent à l'extrémité de cet 
immense port. Celui de Hiéra offrait les mêmes avantages, mais 
ses rivages sont malsains, et l'ont sans doute été de tout temps. 

Un certain nombre de villages s'élèvent, de nos jours, sur ces 
côtes, jadis bordées de cités florissantes, mais aucun ne mérite le 
nom de ville, aucun n'a de navires. Tout le commerce, malgré 
l'esprit mercantile des Grecs, se borne à la vente des produits du 
sol. 

On arrive enfin à l'établissement de douane dont parle M. de 
Prokescb , qui a visité cette partie de l'île ; le gouvernement turc y 
a placé, outre ses douaniers, un inspecteur chargé du service de 
santé. Il peut sembler assez singulier de trouver une douane et 



— 309 — 

une quarantaine dans un endroit où il n'y a pas de maisons; 
mais l'unique khani qui se trouve en ce lieu peut être regardé 
comme un petit centre de commerce, qui n'est pas sans impor- 
tance pour un pays où l'industrie est nulle. En effet, c'est là que 
viennent aborder tous les caïques qui s'occupent de la pêche clans 
l'intérieur du port; ils sont fort nombreux, car on y trouve du 
poisson et des huîtres en abondance. Aristote avait déjà remarqué 
un fait qui m'a été affirmé par le médecin de la quarantaine; il 
paraît que, pendant une certaine partie de l'hiver, les eaux de ce 
golfe deviennent tellement froides , que tous les poissons sont 
obligés de le quitter. 

Ce chétif établissement est le seul qui indique maintenant la 
présence de l'homme dans les lieux ou jadis s'élevait Pyrrha. C'est 
à deux cents pas de ce khani que se trouve la colline où l'on voyait 
l'acropole. 

Pyrrha était bâtie sur une colline très-escarpée de trois côtés, 
et complètement inaccessible du côté du nord, où les rochers 
semblent faire encore de nos jours un rempart naturel. Bien que 
les ruines ne slélèvent guère nulle part au-dessus du sol, il est 
assez facile de suivre la ville dans une grande partie de son déve- 
loppement. M. de Prokesch , le seul voyageur qui en parle avec 
quelques détails, ne me paraît pas cependant avoir vu ces ruines 
dans leur ensemble; ce qui arrive infailliblement toutes les fois 
qu'on s'en rapporte aux guides, toujours pressés d'atteindre le but. 

Quand on monte à l'acropole du côté du midi, on trouve dès 
le bas delà colline des fragments d'une incontestable antiquité, 
et tout semble indiquer que la ville descendait jusqu'à la plaine; 
il est même probable qu'au moyen âge la partie basse de l'an- 
cienne ville n'était pas tout à fait déserte; c'est du moins ce que 
donnerait à penser la vue d'une chapelle en ruines qui contient 
un assemblage bizarre de morceaux de toutes les époques. Cette 
chapelle se distingue de celles qui remontent aux premiers temps 
du christianisme, en ce qu'on y trouve, pêle-mêle employés à la 
construction d'un maître autel assez grossier, des fragments de 
marbres antiques, et des marbres chargés de sculptures de la plus 
mauvaise époque byzantine. On ne saurait comment expliquer 
l'apparition de l'art byzantin en cet endroit, si l'on n'admettait 
qu'un village ou tout au moins quelques habitations s'y trouvaient 
encore. 



— 310 — 

A cent mètres environ au-dessous du sommet de la colline on 
voit les restes d'un mur ancien parfaitement conservés pendant 
un espace de quatorze mètres. Quelques-unes des pierres qui com- 
posent ce mur ont jusqu'à i m ,/i8 de longueur. La disposition du 
terrain porterait à croire que c'était le mur de soubassement d'un 
temple. 

Sur le plateau, l'entrée de l'acropole est encore visible; elle 
faisait face au sud-est et avait trois mètres de large; l'acropole 
tout entière formait un carré d'environ trois cents mètres de 
côté. Le sol est maintenant couvert d'une forêt d'oliviers cultivés 
avec soin, ce qui fait qu'il a été bouleversé et qu'il est très-difficile 
de distinguer la trace des édifices qui devaient se trouver dans 
toute acropole. Cependant, du côté du nord , on distingue encore 
la trace des fondations d'un temple qui avait neuf mètres de 
large. 

La ville s'étendait du côté de l'ouest jusqu'à la mer, et l'on voit 
encore au milieu des flots, à une certaine distance, les restes d'une 
jetée détruite. Il est évident qu'en cet endroit la mer a gagné du 
terrain et que l'ancienne Pyrrha s'étendait plus loin que ne le 
ferait croire la configuration présente du sol. 

Défendue par cette acropole naturellement très-forte, protégée 
par une muraille qui allait jusqu'à la mer, Pyrrha, admirablement 
située pour le commerce, entourée de plaines fertiles, semblait 
appelée à jouer un rôle très-important dans l'histoire de Lesbos; 
il n'en fut rien. Elle s'épuisa dans des guerres sans gloire contre 
ses voisins, et dut subir la suprématie tantôt de Méthymne, tantôt 
de Mitylène. 

Bien que nous n'ayons pas à ce sujet d'indications précises, it 
est permis de supposer que Pyrrha fut en partie détruite par un 
tremblement de terre, et que le sol, s'affaissant par la violence de 
la secousse, permit à la mer de faire irruption sur la partie de la 
ville qui regardait l'ouest. Pline dit en propres termes que Pyrrha 
fut engloutie par la mer : Pyrrha hausta est mari, ce qui ne peut 
s'entendre que d'une partie de la ville et non de l'acropole. Mais 
la population s'éloigna sans doute, et Strabon nous apprend que, 
de son temps , le faubourg seul était habité. Ce faubourg devait être 
placé au sud de l'acropole, à l'endroit où se trouve la chapelle 
dont j'ai déjà parlé; il est probable qu'il s'est écoulé des siècles 
avant que ce faubourg fût complètement abandonné. Strabon , or- 



— 311 — 

dinairement si exact dans l'évaluation des distances, au moins 
pour ce qui regarde Lesbos, a cependant commis une erreur quand 
il place le port de Pyrrha à quatre-vingts stades de Mitylène. C'est 
à cent vingt qu'il aurait dû dire, comme on peut s'en convaincre 
en mesurant la distance sur la carte, quand on sait que, suivant 
son propre témoignage, il y avait trois cent quarante stades de 
Méthymne à Malia, le cap le plus méridional de l'île. 

De l'acropole de Pyrrha on embrasse un immense horizon : à 
l'ouest le lac et les coteaux qui le bordent, au sud de riches vallées, 
au nord et à l'est des plaines immenses, cultivées avec soin. En 
descendant vers le nord-est, on arrive, au bout d'une heure et 
demie, à un endroit que ne me paraissent avoir visité ni M. de 
Prokesch, ni aucun des voyageurs qui l'ont précédé. Le lieu se 
nomme Mésa; il est situé tout auprès d'une ferme qui appartient 
à un des Turcs les plus riches de l'île. Le hasard peut seul y con- 
duire , il n'y a dans les environs ni route, ni village, et les rensei- 
gnements que j'ai pris plus tard m'ont fait voir que les habitants ne 
connaissaient même pas les ruines qui s'y trouvent, ou du moins 
qu'ils n'y ajoutaient aucune importance. En général, quand un 
voyageur demande dans un village s'il y a des ruines anciennes 
dans les environs, on lui indique de préférence les ruines des for- 
tifications génoises, qui sont beaucoup plus considérables. Pour 
les fragments d'une antiquité véritable, ils les dédaignent: M/xpa 
■zarpà^juara, peu de chose, disent-ils. Cependant le khavas turc 
qui m'accompagnait dans toutes mes excursions avait fini par 
comprendre que ce n'était point aux constructions génoises que 
j'en voulais; je lui avais expliqué les différences les plus faciles 
à saisir entre les monuments grecs, et ceux d'une époque pos- 
térieure, et comme il connaissait parfaitement toute l'île, pour 
l'avoir visitée plusieurs fois dans tous les sens, en percevant les 
impôts, il m'a été souvent de la plus grande utilité, en m'empê- 
chant de passer à côté de ruines que mes guides grecs ignoraient 
ou méprisaient. Jamais il ne m'a mieux servi que pour les ruines 
qui se trouvent à Mésa; ce sont à peu près les plus considérables 
ou au moins les mieux conservées de l'île. 

Sous un bouquet de chênes touffus, comme il y en a fort peu à 
Mételin, s'élève une de ces chapelles que nous avons déjà rencon- 
trées plusieurs fois. Celle-ci est beaucoup plus considérable, et 
surtout bâtie avec beaucoup plus de soin que les autres. Les murs 



— 312 — 

sont encore intacts, la toiture seule s'est écroulée, si toutefois elle 
a jamais existé. Ces murs sont, en très-grande partie, construits 
avec des pierres anciennes, qui doivent avoir appartenu à un 
temple. Mais ce qui prouve bien plus clairement que cette église 
s'est élevée sur les ruines d'un temple, c'est qu'on voit encore les 
dalles dans un état parfait de conservation. Il est impossible de 
croire qu'elles ne remontent pas plus haut que la fondation de 
l'église, d'abord parce que dans toutes les autres chapelles du 
même genre on foule le sol nu, qu'on n'y trouve jamais de dalles, 
ensuite parce que ces dalles, encore parfaitement jointes et presque 
aussi belles que le jour où elles ont été posées, sont, évidemment, 
de la meilleure époque des constructions grecques. 

Tout à côté de cette chapelle se trouvent debout ou renversés, 
mais tous intacts, dix fûts de colonnes doriques de hauteur iné- 
gale , mais qui ont tous quatre-vingt-huit centimètres de diamètre. 
Quelques autres tronçons d'une moindre importance sont encas- 
trés, tout auprès, dans un mur de clôture. 

Ce sont là des fragments importants et par leur dimension, et 
par leur état de conservation , et par le fini du travail. Dalles et co- 
lonnes appartenaient, à coup sûr, au même temple, et ce temple 
devait être assez considérable, si nous en jugeons par le diamètre 
des colonnes; ce n'était pas une de ces petites chapelles, comme il 
y en avait tant dans les campagnes , ce n'était même pas un temple 
isolé. Les Grecs, lorsqu'ils bâtissaient un temple loin de toute 
habitation, le plaçaient dans une situation plus en vue, sur une 
colline, sur un promontoire, au cap Malée, au cap Sunium. 
Celui-ci est au milieu d'une plaine, sur le bord d'un ruisseau; il 
faut être tout près pour le voir. Aussi je n'hésite pas à croire que 
ce temple ne fût au miïieu d'une ville. Cette ville quelle était-elle ? 
Le nom de Mésa semble nous l'indiquer. 11 est fort probable 
que ce nom moderne n'est qu'une corruption de l'ancien nom de 
Mericûv. Le changement du T en 2 est très-ordinaire, même dans 
l'antiquité. De plus, il y a, dans les environs de M&ra, un lieu qui 
conserve le nom éminemment toscan de fPspcovelx, et Hellanicus 
nous apprend, d'une manière positive, que Méiaon a été fondée 
parle Toscan Métas. Merâcov tzôXis AécrGov , rjv Miras Tvpprjvos cômcrev > 
dis ÈXXâviKos , Métaon, ville de Lesbos, que Métas le Toscan fonda 
au rapport d'Hellanicus, dit Etienne de Byzance. 

Je crois que la présence de restes d'un temple considérable, 



— 313 — 

dans un lieu qui, sauf une légère altération , porte encore le nom 
de Métaoïi, près d'un hameau encore connu sous un nom toscan, 
suffît pour nous indiquer remplacement de la colonie italienne. 

11 ne paraît pas que Métaon ait jamais joué un rôle important 
dans l'histoire de Lesbos. Son nom figure rarement dans les histo- 
riens anciens. Ni Strabon ni Pline ne le citent dans leur géographie 
de Lesbos, quoique Pline cite jusqu'à huit noms de villes. On 
peut supposer que Métaon avait cessé d'exister, au moins comme 
cité, à l'époque où ils écrivaient; le voisinage trop rapproché de 
Pyrrha avait dû lui être fatal, mais il est impossible de fixer l'é- 
poque de sa chute. 

De Mésa, ou plutôt de Métaon, on arrive à KaXAww; après deux 
heures de marche au travers d'une plaine qui n'existait pas dans 
l'antiquité. Tout indique un terrain de formation récente : la mer 
s'est retirée de près de deux lieues en cet endroit. 

Le nom de KaÀAwvrç est comme celui de Hiéra , un nom commua 
appliqué à une réunion de villages qui forment, ou plutôt qui 
formaient au moyen âge une sorte de ville. Une tradition locale, à 
l'appui de laquelle il serait difficile d'apporter des preuves posi- 
tives, mais qui n'est pas cependant sans quelque probabilité, veut 
que, sous la domination des empereurs byzantins, KaAA<£i»7 ait été 
une ville importante. L'histoire a négligé de nous l'apprendre» 
mais il est difficile d'expliquer autrement que l'ancien arche- 
vêché de Méthymne se trouve transporté de nos jours à Aché- 
rona, l'un des six villages de YiaXk&vri. 

Ces six villages sont Taphia, Kéramia, Papiana, Sumuria, 
Achérona, Argenna. Le nom de KaXXwvrj, qui se trouve sur la 
carte de Copeland , est celui d'un monastère. 

Achérona, village de deux cents maisons grecques, quoique 
sans importance par lui-même, est la résidence de l'un des deux 
archevêques de File. On y trouve aussi un tribunal et un mudir, 
magistrat intermédiaire entre Taga et le pacha. Molivo et Achérona 
sont les seuls endroits où réside un magistrat de ce rang. Bien 
supérieur à l'aga, bien inférieur au pacha, le mudir a une sorte 
d'indépendance personnelle, en ce qu'il n'est point nommé par le 
pacha de Mételin, mais par le ministère de l'intérieur. Il est très- 
probable que la présence de deux fonctionnaires d'un rang élevé x 
dans un petit village prouve qu'une ville assez importante s'éle- 
vait jadis sur cet emplacement. 



— 314 — 

Quoi qu'il en soit, il est certain que KaXXwvïj n'a pu être qu'une 
ville sans importance dans l'antiquité, si même elle a existé. Son 
nom ne se trouve mentionné nulle part , et l'on n'y voit d'autres 
restes antiques que cette inscription, que j'ai copiée à la porte de 
la mosquée de Taphia: 

OEAMErAAHAPTEMIAIGEPMIATHNKYNA 
KAAYAIOZAOYKIANOZAAABANAEYZANE0HKEN. 

« Claudius Lucianus, d'Alabanda, a consacré cette chienne à la 
grande déesse Artémis de Thermies. » 

Dans les environs d'Achérona, sous la surveillance de l'arche- 
vêque, se trouvent deux monastères, l'un de femmes, l'autre 
d'hommes. Je crois que c'est du monastère d'hommes, connu sous 
le nom de monastère de KaÀÀwfty, que Dapper veut parler lors- 
qu'il prétend qu'il y a à Mételin un couvent qui ne contient pas 
moins de six cents caloyers. C'est une étrange erreur : le couvent 
de lictXXévrj est de beaucoup le plus grand de l'île, et je ne pense 
pas que le nombre des religieux dépasse cinquante; or je tiens de 
l'hégoumène que jamais le couvent n'a été plus nombreux, ce 
que démontre suffisamment, du reste, l'étendue des bâtiments. 

Ce couvent possède une bibliothèque considérable, que j'ai 
parcourue, et je ne crois pas qu'elle renferme de livres curieux, si 
ce n'est au point de vue de l'exécution. On y voit des livres d'église 
remarquablement calligraphiés. L'église, toute moderne et dans 
le style byzantin, est extrêmement riche, et fort éléganle à l'in- 
térieur. 

A deux heures à l'est du monastère de KaWwvrj, se trouve un 
pœlao-castro , où quelques personnes placent l'ancienne Arisba. 
Je ne vois ni dans les historiens anciens, ni dans les ruines telles 
qu'elles existent aujourd'hui, rien qui puisse confirmer cette opi- 
nion; il est vrai qu'un texte d'Hérodote, que j'ai déjà cité, nous 
apprend qu'Arisba succomba sous les coups des Méthymnéens, 
et Méthymne n'était pas fort éloignée de ce paheo-castro. C'est, à 
vrai dire, la seule indication que l'on ait; elle peut donc passer 
pour un peu vague, d'autant plus que ce palseo-castro , qui au 
moyen âge était un château fort génois, ne présente aucune trace, 
au moins évidente, des édifices antiques. Il se pourrait fort bien 
que toutes les ruines fussent d'origine génoise; aussi je crois que 
l'on est réduit aux hypothèses sur remplacement d'Arisba. 



— 315 — 

A une distance de deux heures d'Achérona, du côté de l'ouest, 
près du viilage de Parakeli ou Ilapa^vÀa, sur la droite de la route 
qui y mène, on voit une colline escarpée, généralement connue 
dans le pays sous le nom de Xéro-Castro , le Château-Sec. Certes 
jamais nom ne fut mieux mérité, bien que quelques maigres oli- 
viers croissent parmi les rochers. Aucun voyageur ne me paraît 
avoir visité les ruines qui se trouvent en cet endroit, soit que de 
la route on ne les ait pas vues, soit qu'on les ait de loin confon- 
dues avec les rochers, soit encore qu'on n'ait pas voulu s'exposer 
à l'éternelle mystification du palœo-caslro génois. Dans le premier 
voyage que j'avais fait à Lesbos, j'étais, comme tant d'autres avant 
moi, passé à côté de ces ruines sans les voir, parce que personne 
ne me les avait indiquées. Dans le second j'appris, à force de 
questions, dans lesquelles je me gardai bien de prononcer les 
noms que je voulais connaître, qu'il y avait dans les environs 
d'Achérona un lieu nommé Aïyeipos, et que ce lieu n'était autre 
que Xéro-Castro. Ce dernier nom est le plus ordinaire , mais l'autre 
existe encore; je le tiens de paysans, dont certes le langage prou- 
vait qu'ils ne se livraient pas à des hypothèses archéologiques. 

Ces ruines sont en effet celles dVEgiros. Quand le nom ne se 
serait pas conservé dans le pays, le texte seul de Strabon suffirait 
pour faire disparaître toute incertitude à cet égard. Nulle part il 
n'est- plus clair et plus précis, et tout ce qu'il dit s'applique par- 
faitement aux ruines de Xéro-Castro. Voici son texte (livre XIII, 
ch. 3) : 

Èv hè T&3 pteralù MiTvXrjvrjs xai tyjs Mrjdvpivrjs , xarà xwprjv rfjs Nrjdvp- 
ra/as, xaXovpévrjv Aiyeipov clevwvâTrj èallv rj vri<jos, viïépvaaiv éypvGa 
eis Tovïlvppxioov eipmov <r7a5*W etxoatv. 

« Entre Mitylène et Méthymne, vers un bourg du territoire de 
Méthymne nommé iEgiros, se trouve le point le plus resserré de 
l'île, à vingt stades du golfe des Pyrrhéens. » 

La seule objection que l'on puisse faire au premier abord, c'est 
que ces ruines ne sont pas précisément sur la route de Mitylène 
à Méthymne. Mais à cela on peut répondre que, dans l'anti- 
quité, il a été aussi difficile que dans les temps modernes de 
voyager à vol d'oiseau, surtout dans un pays aussi couvert de 
montagnes. Je croirais assez volontiers que les sentiers d'aujour- 
d'hui suivent à peu près la même direction que les routes an- 
ciennes, et alors l'objection tombe. D'ailleurs le texte de Strabon 



— 316 — 

dit d'une manière positive qu'^Egiros était située à l'endroit le 
plus resserré de l'île. Or, suivant toute apparence, la mer allait 
autrefois jusqu'au pied des collines qui bordent la plaine actuelle 
de KaXXuvr). C'était donc bien en cet endroit que se trouvait la 
partie la plus étroite de l'île. Quant à la distance de vingt stades, 
qui séparait jEgiros du golfe de Pyrrha, elle concorde parfaitement 
avec ce que nous voyons aujourd'hui. 

iEgiros était placée en face de Pyrrha, de l'autre côté du golfe, 
dans une position analogue, sur une colline escarpée du côté de 
l'est, de l'ouest et du midi, tout à fait inaccessible, et en forme de 
muraille du côté du nord; les plus hardis chasseurs ne pourraient 
y monter. Cette heureuse situation, qui en faisait une forteresse 
imprenable, lui a permis de survivre à bien des villes plus floris- 
santes; mais jamais vEgiros n'a pris de grands développements, 
ni joué de rôle important, dans l'histoire. Strabon, qui cite son 
nom, n'en parle que comme d'un bourg, et les ruines des fortifi- 
cations qui subsistent encore suffisent pour nous donner une idée 
exacte de son étendue, qui n'était pas considérable. 

Comme Pyrrha, ^Egiros a dû être moins fortifiée du côté du 
nord que partout ailleurs, parce que la nature avait mieux fait 
que la main de l'homme n'aurait pu faire. Un simple mur devait, 
sur le plateau, couronner les rochers à pic qui défendaient la 
ville, mais il n'en reste de nos jours aucune trace. 

Du côté du midi on distingue encore en certains endroits l'es- 
calier creusé dans le roc qui conduisait à l'Acropole, et sur un 
assez grand espace on peut suivre les traces du mur méridional. 
Cette acropole avait la forme d'un carré de cent à cent vingt 
mètres de côté. A l'angle nord-ouest, on trouve une chapelle gros- 
sière des premiers temps du christianisme. On a employé à la 
construction des murs un certain nombre de fragments de marbre, 
qui pourraient bien avoir appartenu à un temple ancien. Sur un 
de ces fragments a été gravée , à une époque postérieure , la croix 
byzantine. 

Vers l'est, on voit les ruines d'un mur pélasgique long de cent 
mètres environ , avec des tours très-nettement accusées. 

A cent cinquante mètres en avant du mur oriental de l'acro- 
pole se trouvent les restes d'un mur que je suppose avoir été le 
mur d'enceinte de la ville. Ce mur semble avoir été bâti plus tard 
que celui de l'Acropole. Il est probable que l'Acropole aura eu, 



— 317 — 

dans ie principe, une enceinte suffisante pour contenir toute la 
population; mais, avec le temps, on aura reconnu la nécessité 
d'élever une seconde muraille pour protéger les citoyens qui ne 
pouvaient trouver place dans l'Acropole. 

Derrière celte seconde fortification , dans l'intérieur de l'en- 
ceinte, du côté de l'est, se voient les traces d'un temple, ou plu- 
tôt sa base, mais îl ne reste ni fût de colonnes, ni fragments quel- 
conques qui puissent nous en donner une idée. 

iEgiros était placée dans une belle situation militaire, mais, 
quoique peu éloignée de la mer, elle n'avait pas de port, et le 
commerce a dû naturellement se porter ailleurs. Pûen dans les 
ruines que nous voyons ne nous autorise à croire que les arts y 
aient été poussés fort loin. L'un des deux murs qui existent encore 
est pélasgique, l'autre de construction plus récente, mais anté- 
rieure à la bonne époque. iEgiros a probablement végété dans 
une constante médiocrité, à laquelle elle a dû sans doute de ne 
pas disparaître plus tôt, au milieu des guerres intestines qui de 
tout temps ont décbiré Lesbos. 

A quelle époque iEgiros a-t-elle cessé d'être babitée? C'est ce 
qu'il est impossible de savoir: l'histoire, qui a presque ignoré son 
existence, garde un silence complet sur sa fin : la seule chose que 
l'on puisse affirmer, d'après la vue des ruines, c'est que, contrai- 
rement à l'opinion répandue dans le pays <parmi les gens du 
peuple, les Génois n'y ont pas élevé de château fort. Les ruines 
sont toutes d'origine purement hellénique. 

A une heure d'iEgiros, du côté du sud, se trouve ILxpa^vÀa, 
village de trois cents maisons, moitié grecques, moitié turques, 
C'est ici qu'il faut dire adieu aux plaines fertiles et aux riches 
vallées. Désormais nous ne trouverons plus que des montagnes 
arides et pierreuses, où ne poussent pas même les ronces. Les 
collines auxquelles est adossé le village de Ilapap^Àa sont déjà 
d'une stérilité désolante, d'un aspect triste et morne. Mais la petite 
plaine qui s'étend entre le village et la mer est encore très-fertile. 
Ce coin de terre est peut-être le plus gai et le plus riche de l'île. 
Sans autre commerce que celui des produits du sol, les habitants 
vivent dans l'abondance, et leurs maisons sont en général plus 
belles que celles des autres villages. 

La richesse de cette plaine renommée dans le pays a été long- 
temps pour ses habitants une cause de ruine et de malheur. Le 



— 318 — 

village était autrefois situé sur les bords de la mer, et, tous les ans, 
peu après la moisson, des pirates arrivaient régulièrement pour 
enlever tout l'argent qui provenait de la vente des denrées. Le 
gouvernement turc était impuissant à empêcher le retour pério- 
dique de ces brigandages; si bien que, d'après le conseil d'un haut 
fonctionnaire de la Porte , le Turc le plus riche du village alla 
s'établir sur la colline, assez loin de la mer; il abandonna sa pre- 
mière demeure, s'en fit construire une nouvelle, qu'il protégea par 
une tour carrée, en pierres de taille, que l'on voit encore. Peu à 
peu, tous les habitants , ottomans ou raïas, sont venus se fixer au- 
tour de cette forteresse, qui les mettait à l'abri des pirates. C'est 
depuis cette époque que ïlapa^vÀa est devenu un des villages les 
plus florissants de l'île. 

Quand on quitte le délicieux territoire de ïlapa^tiÀa, on croit en- 
trer dans un désert; la scène change aussi brusquement que sur 
un théâtre. Désormais, nous ne trouverons plus que rarement des 
traces de culture; ce ne sont partout que montagnes et rochers, 
jusqu'à l'extrémité occidentale de l'île. C'est à peine si nous ver- 
rons quelques oasis au milieu de cette nature désolée. 

On conçoit difficilement que les premiers habitants de l'île aient 
pu songer à bâtir une ville sur un terrain aussi stérile, lorsqu'ils 
devaient trouver encore inoccupés beaucoup d'emplacements pré- 
férables sous tous les rapports. C'est cependant ce qui est hors 
de doute. A. deux heures de Ilapap^Aa, sur le bord de la mer, dans 
un lieu qui n'est encore connu que sous le nom de Mdbcapa , en 
face des petits îlots qui ferment presque l'entrée du port de KaA- 
Xcbvrj, se trouve un mur que mon guide grec prétend être génois, 
mais qui n'est autre chose qu'une superbe construction pélas- 
gique, encore intacte sur un assez grand espace. Ce mur n'a pas 
moins de six mètres de haut sur cinquante de long; il sert à soute- 
nir une plate-forme. 

Sans aucun doute, c'était un mur d'enceinte qui jadis avait 
une élévation beaucoup plus grande. Il doit avoir été démoli avec 
soin , à une époque qu'il est impossible de préciser. On n'a laissé 
subsister que ce qui était nécessaire pour soutenir la plate-forme, 
car il est impossible d'admettre que la partie supérieure du mur 
se soit écroulée par la seule action du temps, quand toute la par- 
tie inférieure se trouve dans un état de conservation aussi parfait. 

C'était l'antique ville de Macara, qui doit son nom à un héros 



— 319 — 

réel ou fabuleux, et qui peut-être avait donné son nom aux îles 
Fortunées, au nombre desquelles se trouvait Lesbos. 

Il est certain que cette ville, fondée sur un terrain aussi stérile, 
ne pouvait pas arriver à une grande prospérité, dans une société 
barbare, où les ricbesses du sol sont les plus importantes de 
toutes, et où le commerce ne peut encore suppléer qu'imparfai- 
tement à l'insuffisance des récoltes; aussi avons-nous tout lieu de 
croire que Macara disparut bientôt, soit que le sort des armes lui 
ait été défavorable et quelle ait été rasée, comme pourrait le faire 
supposer l'état des ruines, soit que ses habitants l'aient abandon- 
née pour aller chercher un sol plus heureux et des champs plus 
fertiles. Toujours est-il qu'à partir de l'époque où l'histoire de 
Lesbos commence à présenter quelque certitude on n'en entend 
plus parler. 

A trois quarts d'heure de Macara, en s'enfonçantdans les terres 
du côté de l'ouest, on trouve une petite vallée assez verte et assez 
fertile, dont l'aspect riant forme un singulier contraste avec les 
collines âpres et nues que l'on vient de parcourir, et avec la cam- 
pagne, plus stérile encore, que l'on voit à l'horizon. Je me souviens 
qu'à la première vue de cette fraîche oasis, bien que ni les auteurs 
anciens, ni les voyageurs modernes, ne m'eussent donné aucune 
indication à cet égard, je fus frappé de l'idée qu'un aussi riche 
terrain n'avait pas pu rester en friche pendant l'antiquité, et 
qu'une cité avait dû s'y élever. Je ne m'étais pas trompé; je ne 
tardai pas à découvrir, dans un immense champ entouré d'un 
mur grossier, des ruines considérables. 

Sur le flanc d'une colline connue sous le nom de Koudicha, se 
trouvent les restes d'un temple dont on voit les fondements nette- 
ment accusés. Ils ont huit mètres de chaque côté. A l'une des faces 
du carré est appuyée une chapelle chrétienne qui s'est élevée 
presque sur l'emplacement du temple, et qui a été en grande par- 
tie construite avec les mêmes matériaux, car les pierres anciennes 
sont en très-grande majorité. Il semble que l'on n'ait guère fait 
que déplacer le temple ; le mur qui regardait l'est, est à l'ouest de 
la chapelle chrétienne. Voilà toute la différence; les proportions 
sont restées les mêmes. 

Devant le temple, du côté de l'ouest, l'œil saisit facilement les 
traces d'un large escalier qui descendait vers la vallée. Onze de- 
grés existent encore en partie. Des deux côtés de cet escalier les 



— 320 — 

pierres antiques se trouvent éparses, en nombre beaucoup trop 
grand pour qu'il soit permis de conserver le moindre doute sur 
l'existence d'une ville en cet endroit; en effet, il n'y en a pas moins 
de trois cents. Beaucoup de ces pierres semblent avoir appartenu 
à un mur d'enceinte plutôt qu'à un temple. 

Le nom de Koudicha ne répond à aucun des noms connus dans 
l'ancienne Lesbos. Le village le plus voisin, Agra, porte aussi un 
nom tout moderne. Il faut donc admettre que la ville dont nous 
avons les ruines sous les yeux n'a pas été une des grandes cités de 
l'île , puisque son nom a disparu et que son souvenir même s'est 
effacé. 

Nous lisons dans Etienne de Byzance : Àyap/Srç rôiros tsepi TUippav 
rrjs AéaÇov , àno kyoL[iijhrfs rf}s Maxaplas ; « Agamède , ville de Lesbos , 
près dePyrrba, ainsi nommée d'Agamède, 1111e de Macaria. » 

Pline ne parle pas de cette ville, qui probablement était déjà 
détruite de son temps. Je crois, néanmoins, que l'autorité d'E- 
tienne de Byzance peut nous suffire : si le nom d'Agamède vient de 
celui d'une fille de Macare ou de Macaria , la présence de ces 
ruines dans le voisinage de Macara doit nous porter à croire que 
nous avons Agamède sous les yeux. 

CHAPITRE IV. 

ElUSSOS. — SlGRI. — - ANTISSA, MÉTHYtâtaB. — Napé. 

A deux heures à l'ouest de Koudicha, se trouve le village 
grec de Mezzo-Topo, qui n'a de remarquable que son nom moitié 
italien, moitié grec, ce qui pourrait faire croire qu'il date de 
l'époque de la domination génoise. A une heure et demie, du 
côté du nord, est un palaeo-castro; les habitants le font visiter 
comme une ruine ancienne. Je ne serais pas fort éloigné de 
croire que c'est une construction byzantine ou génoise ; mais il est 
difficile de se décider, il ne reste presque plus rien. 

De l'autre côté de Mezzo-Topo, en se dirigeant versErissos par 
une route qui longe la mer, on rencontre à peu près à moitié 
chemin , à l'entrée dune gorge affreuse qui conduit dans la plaine 
d'Erissos, les ruines d'une tour, peut-être même d'une forteresse 
plus considérable, que les citoyens de l'antique Erissos avaient dû 
élever pour défendre les approches de leur territoire. Bien qu'il 



— 321 — 

reste un nombre fort considérable de pierres anciennes, que même 
il en manque probablement fort peu, il est très-difficile de devi- 
ner à quel genre appartenaient les fortifications qui commandaient 
l'entrée de cette vallée, parce que les pierres sont amoncelées les 
unes sur les autres, et l'on voit qu'on ne les a pas laissées à la 
place où elles sont tombées; mais l'époque et la destination de 
cette forteresse ne sauraient être mises en doute. 

Après avoir quitté ces ruines, on s'engage dans une gorge dé- 
serte et nue que l'on met plus d'une heure à traverser, puis on 
voit se dérouler devant soi la plaine d'Erissos. Cette plaine verte 
et fertile n'a guère plus d'une lieue carrée; mais, au premier 
abord , on est tenté de la trouver immense, parce que , depuis plu- 
sieurs jours, on n'a rien vu de semblable n pour l'étendue, ni 
pour la richesse. 

L'ancienne ville d'Erissos ne s'élevait pas dans l'endroit où se 
trouve maintenant le bourg du même nom. La moderne Erissos 
est située à une heure du rivage, sur le flanc d'une petite colline 
qui domine la plaine. C'est un bourg de quatre cents maisons, 
habité par des Grecs et par des Turcs, qui ne paraissent guère se 
douter, ni même se soucier de la brillante réputation que leur 
pairie s'acquit jadis dans les lettres. Cependant il ne faudrait pas 
croire que les nom de Sapho et des poètes lesbiens y soient com- 
plètement inconnus. 

Le maître d'école d'Erissos a pris soin, avec un zèle qui l'ho- 
nore, de recueillir un certain nombre de fragments antiques qu'il 
a trouvés dans la plaine; ces fragments, qu'il conserve dans la mai- 
son d'école, sont en général des colonnes tumulaires, des bas-reliefs 
placés sur les tombeaux , avec l'inscription usitée : Bon. . . adieu. 

L'église d'Erissos renferme une inscription extrêmement con- 
sidérable que j'ai vue dans un premier voyage. Je désirais la 
copier, lorsque quelques mois plus tard je suis revenu. Mais j'é- 
tais à Erissos à l'époque du carême; l'église était toujours pleine 
de fidèles que j'aurais scandalisés en m'établissant une journée 
tout entière dans le sanctuaire. Peut-être même aurais-je été 
obligé de faire déplacer l'énorme bloc sur lequel se trouve cette 
inscription pour pouvoir la copier. J'ai dû y renoncer; mais je 
crois qu'elle trouvera bientôt place dans une publication que pré- 
pare M. Newton. 

A une heure de ce bour£, sur le rivage, on voit encore les 

MISS. SCIENT. V. 2 2 



— 322 — 

ruines de l'ancienne Erissos. Ces ruines sont à coup sûr peu de 
chose , car personne n'a pris soin de conserver ce que le temps 
avait épargné; il est néanmoins facile de reconnaître qu'Erissos a 
dû être une cité florissante et riche. Le mur d'enceinte qui la pro- 
tégeait du côté de la terre n'avait pas moins d'un kilomètre de 
longueur. Deux collines de hauteur inégale se trouvaient enfer- 
mées entre ce mur et la mer. Il ne reste plus aucune trace de 
la partie occidentale du mur d'enceinte; mais la partie orien- 
tale existe encore en beaucoup d'endroits. Il est à regretter 
que les propriétaires aient employé les restes de constructions 
aussi belles, comme murs d'appui pour leurs terres, d'autant 
plus qu'ils ont très-probablement abattu sans pitié tout ce qui dé- 
passait la hauteur qu'ils désiraient. C'est du moins ce que donne 
à penser la vue des lieux. Quoi qu'il en soit, il reste encore des 
fragments considérables très-bien conservés: l'un d'eux a six ran- 
gées de pierres, de trente-sept centimètres de haut sur soixante- 
sept centimètres de large. Ces fortifications appartiennent à la 
meilleure époque de la construction grecque. 

Il n'en est pas de même d'un mur que l'on aperçoit à moitié 
côte de la colline la plus considérable; sans aucun doute, c'était 
le mur d'enceinte de l'acropole. Comme toutes les villes grecques, 
Erissos, à son origine, n'était qu'une citadelle fortifiée; plus tard, 
la population, devenue trop considérable, dut habiter au dehors, 
ce qui rendit nécessaire une seconde enceinte. Mais des siècles 
se sont écoulés dans l'intervalle; c'est ce qui explique la diffé- 
rence dans la construction. Le premier mur d'enceinte s'est élevé 
pendant la barbarie des temps héroïques , le second aux -plus 
beaux jours de la civilisation grecque. 

Il semble que, même après la construction du nouveau mur 
d'enceinte, Erissos ait pris un plus grand développement que par 
le passé. La plaine est jonchée au loin de débris de colonnes et 
de restes de toute espèce, qui prouvent qu'une très-grande par- 
tie de la ville n'était pas protégée par les fortifications ; mais tous 
ces fragments sont de l'époque romaine. 

On distingue les restes ou plutôt l'emplacement de trois temples, 
deux à l'est, l'autre à l'ouest de la ville. Celui de l'ouest a été con- 
verti en une chapelle chrétienne. Sur une des pierres antiques 
employées à la construction de cette chapelle se trouvent gravées 
en lettres byzantines des maximes chrétiennes. 



— 323 — 

De tous les fragments qui se trouvent à Erissos, le plus curieux 
assurément est un sarcophage de marbre blanc parfaitement con- 
servé, de deux mètres vingt quatre centimètres de long, sur un 
mètre douze centimètres de large. 

Bien qu'Erissos n'ait pas été une ville inconnue dans l'anti- 
quité, comme plusieurs de celles dont nous nous sommes occu- 
pés jusqu'ici, l'histoire n'a pas daigné enregistrer sa chute, et il 
est impossible de savoir à quelle époque elle a cessé d'exister. 

Des ruines d'Erissos on arrive en deux heures au village turc 
de Sigri, le point le plus occidental de l'île. Ce village, comme 
tous ceux que les Turcs habitent seuls, est extrêmement pauvre : il 
ne compte guère que soixante maisons; il est cependant défendu 
contre les attaques du dehors par un petit fort en assez bon état, 
dont les batteries commandent l'entrée de la passe et l'intérieur 
du fort. Un yuz bachi (chef de cent hommes, ou capitaine) en est 
le gouverneur. 

Sigri possède un assez bon port, fermé du côté de l'ouest par une 
petite île dans laquelle M. Plehn place Nesiopé. Je n'essayerai pas 
de discuter ici une question qui a été débattue à Paris dans des 
publications que je n'ai pas à ma disposition en Grèce. Je dirai 
seulement que j'ai parcouru cette île dans tous les sens, espérant, 
comme les habitants me l'avaient dit, y trouver des inscriptions. 
Je n'ai vu qu'une île complètement déserte, une chapelle chré- 
tienne, dont les murs sont faits avec des cailloux, sans qu'il y ait 
la moindre trace de pierres antiques. Enfin, j'ai vu ce que les 
gens du pays décorent du titre d'inscription. Il y a, en effet, une 
inscription , mais c'est celle du tombeau d'un marin anglais mort 
en i8i5. 

Quelques restes anciens, sans importance, se voient encore à 
l'extrémité septentrionale du port de Sigri; il ne serait pas im- 
possible qu'Antissa ait été en cet endroit. L'antiquité ne nous a 
laissé que des renseignements très-vagues à cet égard; nous 
sommes donc réduits aux conjectures. Parmi les moins vraisem- 
blables, je crois qu'il faut compter celle qui placerait Anlissa au 
bourg moderne de Pétra, tout auprès de Molivo, l'ancienne Mé- 
thymne. Quelques voyageurs sont tombés dans cette erreur, parce 
qu'ils savaient qu'Antissa avait un port de mer; ce port fut même 
la cause de sa ruine en 167 avant J. G., lorque Rome envoya 
Labéôn punir l'audacieuse cité, qui n'avait pas craint de donner 

u. 2 3. 



— 324 — 

asile à la flotte de Persée pendant la guerre. Il est vrai que Pétra 
a un port, mais ce port était trop près de celui de Méthymne, 
pour admettre qu'il ait pu être celui d'une ville florissante. On va 
de Pétra à Molivo en vingt minutes avec un bon vent. Ni Antissa, 
ni Méthymne n'auraient voulu souffrir une rivale aussi rapprochée; 
la guerre aurait bientôt détruit l'une des deux cités, ou les aurait 
tout au moins engagées dans des luttes dont l'histoire nous aurait 
conservé le souvenir. 

M. Plehn ne donne pas son opinion motivée sur cette question; 
mais il place sur sa carte Antissa à l'endroit que j'indique. La dis- 
position du terrain rend cette conjecture assez probable. Nous sa- 
vons, par le témoignage d'Ovide et de Pline, qu'An tissa était 
d'abord dans une île, et que plus tard elle se trouva sur le conti- 
nent: 

Fluctibus ambitae fuerant Antissa Pbarosque, 

Et Pbœnissa Tyros, quarum nunc insula railla est. 

« Rursus natura abstulit insulas mari, junxitque terris : Antissam 
r. Lesbo , etc. » 

L'île à laquelle Antissa aurait appartenu, et dont elle aurait 
été séparée violemment par un tremblement de terre, qui aurait 
donné aux eaux de la mer un nouveau lit, serait celle qui ferme 
le port de Sigri. Le peu de distance qui sépare cette île de la 
terre rend la chose assez croyable. 

De Sigri à Pétra il n'y a point de port; à peine rencontrerons- 
nous quelques petites criques, ce qui fait que, pour placer An- 
tissa, nous n'avons le choix qu'entre Sigri et Pétra, et je crois 
qu'il y a plus de raison d'incliner pour Sigri. 

En trois heures de marche on va de Sigri au monastère de 
Saint Jean, situé sur la cime la plus élevée du mont Orclymnos, 
qui se rattache à la chaîne du Lepethymnos. Ce monastère n'est 
connu dans le pays que sous le nom d'Àiràiw Movotcrlrjpi (le monas- 
tère d'en haut), et jamais nom ne fut mieux mérité: on aperçoit 
du haut de ce pic le mont Athos, Ténédos, les côtes d'Anatolie, 
Chio, Ipsara et une grande partie de la mer Egée. C'est un spec- 
tacle magnifique, beaucoup plus curieux que le monastère lui- 
même, qui semble assez pauvre. Il est impossible que, dans une 
maison fondée vers le xi e siècle, il n'y ait pas quelques livres cu- 
rieux; mais je n'ai jamais pu me faire montrer la bibliothèque. 



— 325 — 

A toutes nies questions le supérieur répondait : « Que ferions-nous 
de livres? Nous ne lisons jamais; aussi n'en avons-nons point. » 
J'ai bien cru m'apercevoir, en effet, que l'étude n'était pas le goût 
dominant des bons pères; mais je crois, néanmoins, devoir attri- 
buer ce refus à une mauvaise volonté , qu'on n'a pas eu la politesse 
de me dissimuler, quand on m'a vu arriver escorté d'un khavas 
turc. 

Télonia est presque en vue du monastère de Saint-Jean ; on y 
arrive après une heure de marche. C'est dans les environs de ce 
village que l'on commence à retrouver de la végétation et des 
champs cultivés, quoique la terre soit en général très-sèche; mais 
ce n'est plus l'aridité du désert. Télonia est un village assez con- 
sidérable, mais pauvre, et qui ne présente rien de remarquable 
ni au point .de vue moderne, ni au point de vue archéologique. 
Mais si l'on tourne à gauche pour s'engager dans une vallée qui 
conduit à la mer, on arrive, au bout de trois heures environ, à 
un petit promontoire qui contient des ruines très-curieuses ou tout 
au moins très-bizarres. 

Ce promontoire, situé presque à la hauteur de Kalochori, est 
indiqué comme le plus saillant sur la car le du capitaine Copeland; 
mais son nom n'est pas marqué. En effet, il n'en a pas dans le 
pays. Celui de Palaeo-Castro, sous lequel il est connu, n'est pas 
un nom propre, puisque c'est celui de toutes les fortifications en 
ruines, quelle que soit l'époque à laquelle elles appartiennent. 

Enserré entre deux baies, ce promontoire est surmonté d'une 
forteresse dont les différentes parties datent d'époques très-dis- 
tinctes. D'abord du côté de la campagne, sur une longueur de 
cent cinquante mètres, on voit un fossé d'enceinte, ce que nous 
n'avons encore trouvé nulle part clans l'île. Ce fossé touche, par 
ses extrémités, aux deux baies que sépare le promontoire; il dé- 
fendait donc toute la forteresse. Des deux côtés de ce fossé sont 
des murs encore à peu près intacts: tous deux datent du moyen 
âge et paraissent avoir été élevés en même temps; leur construc- 
tion est en tout semblable, avec cette différence cependant que le 
mur attenant à la forteresse est en partie composé de pierres an- 
ciennes, surtout ce qui avoisine la porte d'entrée, dont on voit 
encore la forme circulaire. Le fossé a vingt mètres de large. 

Dans l'intérieur de la forteresse, le terrain s'élève en amphi- 
théâtre. Au sommet, on voit les ruines de cinq tours helléniques 



— 326 — 

d'une assez bonne époque. Ces tours ont été réparées au moyen 
âge et se sont en partie écroulées depuis. Mais il est clair qu'au 
moyen âge elles formaient la défense principale d'une seconde 
forteresse destinée à servir de refuge aux défenseurs de la place, 
si la première venait à être forcée. Cent mètres environ séparent 
cette première enceinte de la seconde ligne beaucoup plus forte 
et protégée par les tours. 11 n'y a guère plus de cinquante mètres 
de terrain derrière ces tours; puis on se trouve sur des falaises 
abruptes que viennent battre les flots de la mer. 

Cette forteresse a un aspect très-singulier, parce qu'on ne voit 
pas où pouvait se trouver la ville qu'elle devait protéger. A l'ex- 
térieur, nulles traces d'habitations. D'ailleurs, ce n'est pas au 
dehors que dans l'antiquité, et moins encore au moyen âge, se 
bâtissaient les maisons. On ne se croyait en sûreté qu'à l'abri de 
solides murailles. On ne voit non plus aucune trace de maisons 
à l'intérieur de la première, ni même de la seconde enceinte. Tout 
au contraire, on peut affirmer qu'il n'y en a jamais eu. Partout on 
rencontre des excavations qui ressemblent de tous points aux ma- 
gasins militaires que les Vénitiens et les Turcs ont établis en petite 
quantité dans l'acropole d'Athènes. Ici les magasins se touchent 
dans les deux enceintes, si bien que, quand même on aurait voulu 
y bâtir des maisons , la place aurait manqué. Il est fort probable que 
plusieurs de ces excavations ou de ces magasins pouvaient servir de 
demeures au besoin. Mais il n'en est pas moins vrai que ces abris 
avaient un caractère essentiellement militaire, et que toute popu- 
lation civile était, par la nature même des constructions, exclue 
de la place. 

Au moyen âge , ce château a dû être une des places d'armes 
les plus sûres des Génois dans l'île, une de celles qu'ils avaient 
fortifiées avec le plus de soin , puisque par ces demeures souter- 
raines toute la garnison se trouvait à l'abri des armes de jet. 

Il est assez facile de concevoir que la famille des Gateluzi, qui 
n'avait sur Lesbos d'autres droits que celui de l'épée, ait construit 
de semblables forteresses pour que ses vassaux génois pussent y 
trouver au besoin un refuge contre les rébellions du dedans et les 
attaques incessantes du dehors; mais ce que l'on a peine à com- 
prendre, c'est l'existence de ces tours anciennes qui ne défendent 
guère qu'un espace de cinquante mètres carrés. Je mets de côté 
la singularité de ces excavations qui, évidemment, ne datent pas 



— 327 — 

des temps anciens, mais du moyen âge. Il reste toujours à expli- 
quer comment les anciens habitants de Lesbos ont pu concevoir 
l'idée de faire une forteresse aussi petite. Ce ne sont point là les 
proportions d'une acropole ordinaire : les plus petites sont beau- 
coup plus considérables. De plus, il ne semble pas que ces tours 
aient dû être élevées aux frais d'une petite ville. Elles sont d'une 
construction très-soignée et très-fine. J'inclinerais très-volontiers à 
croire qu'il n'y a jamais eu de ville en cet endroit, mais que, clans 
l'antiquité comme au moyen âge, il n'y a eu qu'un poste fortifié, 
une sorte de citadelle avancée, soit de Méthymne, soit d'Antissa, 
quelque chose de semblable à la forteresse de Phylé dans les gorges 
qui séparent l'Attique de la Béotie. 

Des ruines de cette forteresse on aperçoit dans le lointain, 
presque sur le sommet d'une montagne, vers la droite, le grand 
village de Kalochori. On y arrive après avoir traversé une assez 
jolie vallée. Kalochori semble, au premier abord, mériter son 
titre de beau village; sa position est très-pittoresque , et ses maisons , 
que sépare un torrent, se présentent gracieusement en amphi- 
théâtre. La vue est d'autant plus riante du dehors que chaque 
maison a son jardin. Ces arbres, cette verdure, donnent de loin 
au village un aspect charmant; de près c'est un bourg oriental 
avec ses rues étroites et sales et ses maisons de bois. 

Si en sortant de Kalochori on se dirige vers l'intérieur de l'île , 
on arrive bientôt à un vaste plateau maintenant désert, mais qui 
semble ne pas l'avoir été de tout temps. Ce plateau porte le nom 
d'Apesa; il renferme une nécropole antique fort curieuse. Il est à 
présumer qu'elle était jadis assez vaste, mais une grande partie 
doit avoir été détruite. Elle est sur le bord de la route, dans un 
endroit où tous les champs sont séparés par des murs de clôture. 
Un de ces champs, par malheur trop petit, est littéralement en- 
combré de monuments, ou du moins de fragments. Dans les 
champs voisins, qui ne sont séparés que par un petit mur, il n'y 
a pas trace de ruines; il est probable que les propriétaires les au- 
ront fait disparaître avec soin pour cultiver en toute liberté, tan- 
dis qu'un autre, plus intelligent, conserve ces restes précieux. 

Cette petite nécropole me semble dater de l'époque romaine. 
On y trouve beaucoup de sarcophages à demi ruinés, beaucoup 
de pierres tumulaires sans inscriptions, enfin un grand nombre 
de colonnes funéraires dont quatre sont encore debout. Ces quatre 



— 328 — 

colonnes ont un diamètre de trente centimètres; elles ne sont pas 
cannelées, leur position indique qu'elles entouraient un monu- 
ment plus grand que les autres. 

Tout auprès de ces colonnes on voit encore les fondements et 
la porte d'un petit temple dont on peut suivre de l'œil tout le dé- 
veloppement. Il avait sept mètres soixante centimètres de long 
sur quatre mètres de large. Le mur de clôture du champ dans le- 
quel se trouve cette nécropole contient en outre une foule de 
pierres tumuîaires et de fûts de colonnes. Dans les environs, il y 
a quelques traces de constructions antiques, mais trop gâtées par 
le temps pour qu'on puisse les reconnaître. 

Quelle ville s'est jadis élevée dans ce lieu maintenant désert? 
Ni Pline, ni Strabon ne nous peuvent servir de guides. Cependant, 
il n'est guère permis d'en douter, ce plateau renfermait autrefois 
une ville. Les anciens n'étaient pas dans l'usage de placer les nécro- 
poles loin de leurs habitations. 11 nous est même permis de croire 
que la ville ou le bourg était assez riche, si nous en jugeons d'après 
l'élégance de certains monuments funéraires. Un seul nom sem- 
blerait convenir à cette ville, celui de Napé, qui était, nous le 
savons, sur le territoire de Méthymne. Cependant, pour des rai- 
sons que j'indiquerai plus tard, je crois que Napé doit être placée 
ailleurs. Il n'est pas impossible que le nom d'Apesa , qui s'est per- 
pétué dans le pays, soit îe nom de quelque ancien bourg situé sur 
le plateau; il suffit que ce bourg ait été habité par deux ou trois 
familles riches pour nous expliquer la richesse de la nécropole 
qui nous occupe. 

Bientôt on arrive à Phyla, petit village situé à moitié chemin, 
entre Kalochori et Kalloni. C'est là qu'il faut choisir la route que 
l'on prendra pour rentrer à Mételin. On peut aller presque en 
droite ligne en passant par Hagia Paraskevi, en longeant l'extré- 
mité du golfe de Hiéra. Cette route est de beaucoup la plus courte, 
mais elle a l'immense inconvénient de vous empêcher de voir la 
partie orientale de l'île, Pétra, Molivo et le Lepethymnus. L'autre 
route remonte vers Pétra, passe par Molivo et longe le rivage à 
une certaine distance. 

J'ai suivi les deux routes et je dois avouer que la première ne 
présente rien de fort intéressant. Je n'ai trouvé de remarquable 
que certaines peintures byzantines dans l'église d'Hagia Paraskevi. 
Ce village est un des plus considérables de l'île; il contient de cinq 



— 329 — 

à six cents maisons , toutes grecques. Je crois devoir faire observer 
que j'y ai rencontré plusieurs personnes qui ne me semblaient 
pas avoir fait d'études littéraires, et qui, cependant, parlaient un 
grec pur et même élégant, ce qui faisait un bien grand contraste 
avec la langue barbare, généralement en usage à Mételin. 

A trois heures au delà d'Hagia Paraskevi se trouve, au fond d'une 
vallée très-pittoresque, le village de Bigui. Ce village ne mériterait 
pas d'être mentionné, sans une bizarrerie assez rare. Il était, dans 
le principe, habité par une population mélangée de Turcs et de 
Grecs. Il ne paraît pas que les deux races soient parvenues à vivre 
en bonne intelligence, car peu à peu elles se sont séparées. Deux 
villages se sont formés à une assez grande distance l'un de l'autre; 
les accidents du terrain font même qu'ils ne se voient pas, bien 
qu'ils portent le même nom, qu'ils aient le même aga, et qu'aux 
yeux du gouvernement turc ils soient les deux parties d'un même 
tout. 

Bigui n'est qu'à deux heures de Thermies , où l'on prend la route 
que nous avons déjà parcourue. 

L'autre route est de beaucoup la plus longue et la plus intéres- 
sante. De Phyla à Pétra, on traverse un pays très-accidenté, mais 
un peu sec , quoiqu'il n'ait rien de la stérilité des environs de 
Mezzo-Topo et de Sigri. Mais la petite plaine qui s'étend entre 
Pétra et Molivo, sur le bord de la mer, est d'une grande fertilité et 
d'une fraîcheur ravissante. 

Pétra, l'un des rares points de l'île visités par Tournefort, est 
un village de deux cents maisons, presque toutes habitées par 
des Grecs. On n'y trouve que peu de Turcs , tous dans la misère. 
La communauté grecque au contraire paraît jouir de revenus 
assez considérables, puisque, outre son école, qu'elle entrelient 
avec soin, elle a pu faire élever, au commencement du siècle, une 
jolie église, sur le sommet d'un rocher presque à pic, qui domine 
le village; La situation de cette église a rendu nécessaires quel- 
ques travaux fort chers, pour la création d'une petite route. 

De tout temps cette contrée a été très-riche , et ce n'est ni à son- 
industrie, ni à son commerce qu'elle Ta dû, mais aux produc- 
tions du sol; c'est de la plaine qui sépare Pétra de Molivo que 
les anciens tiraient le fameux vin de Lesbos, ce vin qu'Aristote, à 
son lit de mort, n'a pas, dit une légende, dédaigné de proclamer 
le meilleur de tous les vins. Il semble que cet arrêt ait été aussi 



— 330 — 

respecté que tous ceux du philosophe de Stagyre , car l'antiquité 
n'a qu'une voix sur le vin de Lesbos. Virgile , malgré tout son 
amour pour l'Italie, malgré son admiration de poëte , de citoyen, 
et de campagnard pour la riche terre de Saturne, Virgile est obligé 
de s'écrier : 

Non eadem arboribus pendet vindemia nostris 
Quam Metbymnoeo carpit de palmite Lesbos. 

Ce devait être un vin généreux que celui dont Virgile proclamait 
ainsi la supériorité sur le Caecube et le Falerne. Ovide et Horace 
ne lui rendent pas un hommage moins sincère. 

Ce vin, qui faisait jadis en grande partie la richesse de Lesbos , 
a sans doute aujourd'hui perdu sa renommée. Mais on s'explique 
facilement que Méthymne ait pu jadis être célèbre par ses vins. 
Celui qu'on y récolte de nos jours est sans contredit un vin géné- 
reux et agréable , malgré le peu de soin et d'habileté des proprié- 
taires, et il n'est pas douteux qu'une culture plus soignée et plus 
intelligente ne pût rendre au vin de Méthymne une partie de sa 
renommée. 

En face de Pétra est une petite île , où quelques traditions locales 
placent l'existence d'une ville ancienne ; les habitants vont même 
jusqu'à affirmer qu'il y a des ruines. Je ne nie rien, mais j'affirme 
aussi qu'après avoir exploré l'île, qui n'est pas grande, pendant plu- 
sieurs heures, avec un guide, je n'ai rien aperçu qui ressemblât à 
des ruines antiques, ni même à des ruines d'habitations modernes. 
L'île est tout à fait déserte et paraît l'être depuis longtemps. 

De Pétra à Molivo , on rencontre une source qui est connue 
sous le nom de Urjyâh À^/ÀArços, le puits d'Achille, parce que 
c'est à cette source qu'Achille but, dit-on, pour la dernière fois, 
quand il s'embarqua pour aller au siège de Troie. 

Molivo est l'ancienne Méthymne; la ville moderne s'est élevée 
sur les lieux mêmes où se trouvait Méthymne. Il y a bien quel- 
ques ruines insignifiantes qui prouvent que Méthymne s'étendait 
plus au nord, mais cela tient simplement à ce que la ville était 
plus grande. 

On compte à Molivo environ mille maisons qui sont habitées 
par une population mélangée de Turcs et de Grecs. Comme Aché- 
rona, Molivo a un mudir, magistrat intermédiaire entre l'aga et le 



— 331 — 

pacha. Ce muclir est à la fois gouverneur civil, chef militaire et 
président du tribunal civil. 

La ville s'élève en amphithéâtre sur une colline adossée à la 
mer. Elle est dans une situation charmante. Toutes les maisons 
sont tournées vers la terre et dominent la fertile plaine qui s'étend 
au pied de Molivo, mais toutes jouissent en outçe, par côté, de 
la vue de la mer. Au sommet delà colline se trouve une citadelle 
du moyen âge , probablement fondée par les empereurs byzantins, 
sur les ruines de l'ancienne acropole de Méthymne, et restaurée 
plus tard par les seigneurs génois. Cette citadelle renferme quel- 
ques inscriptions dont aucune ne remonte au delà de l'époque 
byzantine. Elle ne contient aucun fragment ancien , mais la na- 
ture du terrain prouve que l'acropole de Méthymne ne pouvait se 
trouver qu'en cet endroit. 

L'artillerie de cette forteresse , au moment où je l'ai visitée , 
était on ne peut plus curieuse, et aurait mérité d'être transportée 
presque tout entière dans un musée d'artillerie. Le gouverne- 
ment turc a, pour les besoins de la guerre actuelle, tiré de toutes 
les places non menacées les nouveaux canons fondus à l'euro- 
péenne qu'il y avait envoyés de Tophana; il n'y a laissé que des 
pièces très-anciennes et moins propres à une guerre moderne. 
Aussi les batteries sont armées de pièces sur lesquelles on voit gravé 
le lion de Saint-Marc. D'autres sont de ces énormes canons qui 
remontent à l'enfance de l'artillerie , et qui envoyaient des quar- 
tiers de roche , plutôt que des boulets. Auprès de quelques-unes 
de ces pièces sont encore empilés des boulets de pierre en assez 
grand nombre , non pas que les Turcs en soient encore à vouloir 
faire usage de projectiles, mais n'ayant pas eu à se servir de l'ar- 
tillerie de cette forteresse depuis l'époque à laquelle ces boulets 
ont été fabriqués, ils les ont laissé en place avec une insouciance 
tout orientale. Du reste, ces boulets de pierre n'excitent pas sou- 
vent l'élonnement des visiteurs, la forteresse de Molivo est, comme 
celle de Mételin, tout à fait inaccessible aux Grecs, elle est exclu- 
sivement réservée aux Turcs, dont quelques-uns y ont même leurs 
maisons, quoique en moins grand nombre qu'à Mételin. Les voya- 
geurs étrangers sont fort rares à Molivo, et ils ne peuvent péné- 
trer dans l'enceinte de la forteresse qu'avec une lettre de recom- 
mandation du pacha gouverneur pour le mudir. 

Au pied de l'acropole , tout près de la mer, sur le versant de 



— 332 — 

la colline opposé à celui où se trouve la ville , on voit encore 
quelques tronçons de colonnes sur une petite éminence; mais le 
terrain a été tellement bouleversé soit par la main de l'homme, 
soit par les révolutions de la nature , qu'il est impossible de dis- 
tinguer les traces d'aucun édifice. Des bains en ruine situés à une 
certaine distance, sur la droite, attestent presque seuls la pré- 
sence d'une ville en cet endroit. 

Méthy mne fut cependant la seconde des villes de Lesbos , et l'his- 
toire nous apprend que ce ne fut pas sans luttes et sans regrets, 
qu'elle se résigna à n'être pas la première. Àntissa, Arisba, bien 
d'autres villes encore sentirent les effets de sa puissance. Elle osa 
même s'engager quelquefois dans des luttes armées contre Mi- 
tylène, et elle se vengeait de ses défaites en suivant dans les 
grandes guerres qui déchirèrent la Grèce un parti toujours op- 
posé à celui de son heureuse rivale. 

Molivo a conservé dans les temps modernes cette importance 
relative. Elle est toujours la seconde. Comme Mitylène , elle eut 
au moyen âge un évêque sufïragant du métropolitain de Rhodes. 
Elle le perdit à l'époque de l'invasion turque, parce que les pré- 
lats préférèrent le séjour cVAchérona, où ils se trouvaient entourés 
de leurs ouailles, à celui de Molivo, où les Turcs s'étaient fixés en 
grand nombre. 

Quatre heures suffisent pour monter de l'ancienne Méthymne 
au sommet le plus élevé du Lepethymnus, la plus haute mon- 
tagne de l'île après l'Olympe. Gomme l'Olympe, l'Ordymnus et 
toutes les autres grandes montagnes, le Lepethymnus n'est connu 
dans le pays que sous le nom d'Âyros ÔÀtas. 

Une tradition locale place sur le Lepethymnus un ancien 
temple de Palamède; je n'en ai pas vu les traces, je n'ai même 
trouvé d'édifice élevé par la main de l'homme que sur le som- 
met, où sont les ruines d'une petite chapelle chrétienne. Cette 
chapelle est de construction toute moderne. On m'a assuré que 
là s'élevait le temple de Palamède. 

Quoi qu'il en soit de cette tradition , on ne peut nier que dans 
les environs du Lepethymnus les souvenirs d'Achille, de Pala- 
mède, d'Homère et de la guerre de Troie, en général, ne soient 
très-populaires. Tout cela s'est fort défiguré, comme tout ce qui 
passe dans le domaine des légendes populaires. Plus d'un habi- 
tant de Pétra, de Molivo, de Kapi, croit sans doute qu'Achille 



— 333 — 

était un général Lesbien , qui faisait la guerre avec succès contre 
les Turcs; mais il n'en est pas moins fort remarquable que ces 
souvenirs se soient perpétués précisément en face du champ de 
bataille immortalisé par la plus grande lutte des temps héroïques. 
Sous l'influence du temps et du sentiment national, Achille 
s'est métamorphosé; ce n'est plus le fer el la flamme à la main 
qu'il parut dans Lesbos, comme l' Achille d'Homère, pour ravager 
les villes et les campagnes des sujets de Priam; c'est un héros ami, 
un chef qui vengeait sur les barbares les insultes faites à la Grèce. 
Les Lesbiens ont fait violence à Ihistoire. Quand, dans la suite des 
temps, l'épée de leurs concitoyens les eut délivrés du joug de l'Asie, 
leur orgueil se révolta d'avoir été si longtemps esclaves, ils renièrent 
leur passé plutôt que de l'excuser. C'est ainsi qu'ils sont parvenus 
à croire que leurs pères ont figuré dans la guerre de Troie parmi 
les vainqueurs et non parmi les vaincus, et l'on étonnerait fort 
certains Lesbiens de nos jours qui croient fermement qu'Homère 
a chanté la gloire de leurs ancêtres, si on leur montrait dans le 
neuvième chant de l'Iliade ces vers : 

Toi S'âpa TsapHtXTeXeKxo yvvrj , tï)v A.ea€69ev rjyev, 
<P6pëavTos Q-vyaTrjp, Aiopf^rç KaXXmdpyjos; 

si on leur prouvait que ce guerrier, qu'ils se sont approprié et 
dont ils ont fait un héros national , n'a paru dans leur patrie que 
comme un vainqueur impitoyable, et qu'il a emmené, pour en faire 
son esclave, la fille de leur roi Phorbas, Diomède aux belles joues. 

Du sommet le plus élevé du Lepethymnus, de cette petite cha- 
pelle, qui s'est, dit-on , bâtie sur les ruines du temple de Palnmède, 
on aperçoit elTénédos déchue de son antique gloire, et le détroit des 
Dardanelles, que Turcs et Grecs nomment tô Boghaz, le détroit, 
comme s'il n'en existait qu'un dans l'univers, et la plaine même 
où fut Troie. 

Bien qu'il soit situé vers l'extrémité septentrionale de l'île, le 
Lepethymnus est le point d'où l'œil embrasse le plus facilement 
Lesbos tout entière. On saisit parfaitement, dans toute leur éten- 
due , les deux chaînes principales du Lepethymnus et de l'Olympe , 
ainsi que toutes les ramifications. A ses pieds on a la grande vallée 
de Kaloni, et l'on voit si bien l'île dans ses moindres détails, que 
l'on pourrait du haut de la montagne déterminer d'après la nature 
du terrain, les endroits où de tout temps la population a dû se 



— 334 — 

presser, et ceux qui dans l'antiquité, comme dans les temps mo- 
dernes, ont dû être déserts. 

Le spectacle de cette île si riche , si fertile, éclairée d'un soleil si 
radieux, a quelque chose de triste, parce qu'on ne peut s'empêcher 
de songer à ce que Lesbos a été, et à ce qu'elle est aujourd'hui. La 
civilisation s'est retirée de la patrie de Sapho et d'Alcée. -Deux 
races aussi barbares l'une que l'autre, mais séparées par une 
haine irréconciliable, végètentsur cette terre, qui jadis enfantait des 
grands hommes. 

Du Lepethymnus on descend vers le village auquel le capitaine 
Gopeland donne à tort, dans sa carte, le nom de Karpi. Il n'est 
connu dans le pays que sous celui de Kâiry. Je me range assez vo- 
lontiers à l'opinion de M. Plehn, qui voit dans ce village l'ancienne 
Nàm;. Je sais bien qu'il est d'usage de regarder comme à peu près 
invariable la première lettre d'un nom; c'est, en effet, celle qui 
doit changer le moins souvent. Cependant on avouera qu'ici l'a- 
nalogie entre le nom ancien et le nom moderne est bien grande. 
De plus, ce ne serait pas la première altération de ce genre 
qu'aurait subie le nom de Nonvrj. Même dans l'antiquité il y a eu 
des différences d'orthographe. C'est ainsi que Strabon dans son 
livre IX e reproche à Hellanicus d'avoir mal écrit le nom de ce 
bourg : Qcnrep xal Ncbrrç èv t<w M.s8xj(xvyjs TSe&iw, -rjv ÊXXâviKOs âyvoûv 
Miryv ovopâlei. Ce texte, précieux pour nous, fait connaître l'em- 
placement de ISâirr}, nous savons qu'elle se trouvait sur le terri- 
toire de M éthymne. Or, bien qu'il soit difficile de déterminer d'une 
manière précise les bornes du territoire de chacune des villes 
de Lesbos, on peut affirmer que l'endroit où se trouve Kdbrrç a tou- 
jours appartenu à Méthymne. De plus nous voyons que tous les 
anciens n'écrivaient pas de même le nom de ce bourg obscur. 
Aussi je ne crois pas qu'il y ait témérité à conclure, avec 
M. Plehn, que le village actuel de Kâirr} est l'ancienne Ndbn7. 
Dans les environs se trouvent les restes informes d'une forte- 
resse du moyen âge, dont l'existence sert au moins à prouver 
que le village n'est pas de fondation récente et qu'il a été habité 
de tout temps. 

Je ne sais pas à quelle époque remonte la réputation des étoffes 
qui s'y tissent, mais les mouchoirs, les serviettes et les écharpes 
de Kcbn; sont fort recherchés dans toute l'île, et même sur les 
côtes d'Anatolie. L'étoffe est assez grossière, mais les broderies de 



— - 335 — 

soie et d'or dont on les charge ne manquent pas d'élégance : on 
reconnaît l'industrie des femmes de Lesbos, déjà célèbre au temps 
d'Homère. 

Kdirr? contient deux cents maisons, dont cent grecques et cent 
turques. Il ne semble pas que l'ancienne Nàirv ait dû être beaucoup 
plus -considérable, car l'histoire en fait très-rarement mention. 

Le gros bourg de Mam-àfxaBo? n'est qu'à une heure de chemin 
de Kàiï-rç; il contient environ six cents maisons. Un professeur de 
l'école supérieure de Mételin, originaire de ce bourg, a fait sur 
l'île un travail qui renferme quelques parties assez curieuses, 
quoique la forme en soit des plus bizarres. C'est une sorte de 
traité archéologique en vers. On comprend que l'ouvrage en lui- 
même n'ait pas grande "valeur. Mais l'écrivain s'est cru obligé de 
faire suivre sa poésie d'un très-grand nombre de notes explicatives 
en prose. Ce sont ces notes qui font tout l'intérêt du livre, et 
elles suffisent pour faire regretter que l'auteur, mieux inspiré et 
moins ambitieux , ne se soit pas borné à faire un livre en prose 
sur un pays que ses études et les habitudes de toute sa vie lui per- 
mettent de connaître mieux que personne. 

Rien de remarquable ne sépare Mam-ajxaSos de @ép(i7j, on ne 
traverse que des villages insignifiants et on ne rencontre aucune 
espèce de ruines. Dans le lointain vers les côtes de l'Anatolie on 
aperçoit les îles Musconnisi, jadis consacrées à Apollon comme 
nous l'apprend leur nom d'Hecatonnèses. Le nom d'Hecatonnèses 
équivaut à celui d'îles d'Apollon. Êxaros est le nom d'Apollon, 
dit Strabon (livre XIII, chapitre ni). 

C'est à tort que Plehn place sur ce rivage la ville d'vEgiros; 
nous n'y trouvons nulle trace de ville antique. J'ai indiqué ail- 
leurs les raisons qui me font placer de l'autre côté du golfe de 
Pyrrha cette ville que nous ne connaissons guère que par Strabon. 
J'ai montré que cette position s'accorde très-bien avec tout ce que 
nous apprend le géographe ancien, et de plus le nom s'est per- 
pétué. Plehn ne me paraît avoir tenu compte que d'une seule 
chose pour indiquer la position d'^Egiros; il a cherché, suivant 
l'indication de Strabon, l'endroit le plus étroit de l'île. Mais l'île 
n'est pas de nos jours sensiblement plus large au lieu que j'ai in- 
diqué , qu'à celui que M. Plehn a choisi. De plus, la nature du sol 
prouve que du côté dTEgiros la nier s'est retirée, ce qui fait qu'au 
temps de Strabon cette partie de l'île était encore plus étroite. 



— 336 — 

Il serait facile de prouver par le texte de Plehn lui-même qu'il 
est dans Terreur. Voici ce qu'il dit : « iEgirum agri Methymnaei 
«pagum, inter Mitylenen et Methymnam , e regione Pyrrhae 
« ponit Strabo, remotum illum dicens ab euripo viginti stadiorum 
« spatio. » 

Bien que nous ne connaissions pas au juste les limites des 
différents territoires de Lesbos , il sera peut-être difficile de 
croire que le terrain où Plehn place iEgiros ait appartenu à 
Méthymne. Il est, en effet, plus rapproché de Mitylène que de 
Méthymne. Il n'est pas probable que cette dernière ville ait 
étendu sa domination aussi loin, car nous savons d'un autre côté 
que Méthymne exerçait son influence sur la partie occidentale de 
l'île. Si déjà, maîtresse de celte partie occidentale de l'île, Mé- 
thymne se fût étendue aussi loin vers l'orient, elle aurait été sans 
contestation aucune la reine des cités de Lesbos, tandis qu'elle 
n'a jamais été que la seconde. 

Plehn, en cela d'accord avec Strabon , place vEgiros à vingt 
stades du golfe de Pyrrha; un autre texte de Strabon place Mity- 
lène à quatre-vingts stades de Pyrrha. H y a donc erreur évidente 
dans la position d'iEgiros sur la carte de Plehn, puisque la dis- 
tance du golfe de Pyrrha à Mitylène n'est pas même le double de 
celle qui sépare JEgiros de Pyrrha, tandis que, d'après le témoi- 
gnage de l'auteur lui-même, elle devrait être quatre fois plus con- 
sidérable. Il suffit de jeter les yeux sur la petite carte de Plehn 
pour se convaincre de cette erreur. 

CHAPITRE V. 

HISTOIRE ANCIENNE DE LESBOS. 

Je n'ai pas la prétention de faire une histoire complète de 
Lesbos. Un ancien membre de l'école d'Athènes, M. Lacroix, 
dans son livre sur les îles de la Grèce, a traité ce sujet avec tant 
de savoir et de clarté, qu'il serait téméraire de lutter avec lui. Je 
n'essayerai donc point de recommencer un travail déjà fait, mais 
j'étudierai les causes qui dans les temps anciens, comme dans les 
temps modernes, se sont opposées au développement d'une île 
qui semblait appelée à de hautes destinées par sa fertilité, sa ri- 
chesse , le nombre et l'heureux génie de ses habitants. 



— 337 — 

La race lesbienne est encore aujourd'hui, comme elle l'a été 
tle tout temps, une race grecque, et Lesbos est une terre qui ap- 
partient de droit à l'Asie: telle est la cause de tous les malheurs 
de cette île. 

Les mêmes raisons de convenances territoriales qui poussaient 
le père d'Hector à vouloir régner à tout prix sur Lesbos ont en- 
gagé les diplomates de l'Europe moderne, lorsqu'ils ont déter- 
miné en i83o les frontières de la Grèce naissante, à laisser sous 
le joug de la Turquie une population bien plus grecque que 
toutes celles du royaume hellénique. En effet, les émigrations 
étrangères l'ont fort peu altérée. Les Turcs seuls sont venus en 
grand nombre, et je ne crois pas que les Osmanlis forment le 
sixième des habitants. Les étrangers se trouvent dans une propor- 
tion beaucoup plus forte dans toutes les provinces du nouveau 
royaume. 

Une ancienne tradition veut que Lesbos ait appartenu jadis 
au continent asiatique, et n'en ait été séparée par les tremble- 
ments de terre qu'à l'époque où le Pont-Euxin , jusqu'alors un lac, 
rompit ses digues et fit irruption dans la Méditerranée. Je ne sais 
trop ce qu'il faut en penser. La nature volcanique du territoire 
de Lesbos, la faible distance qui la sépare de l'Asie, les îles nom- 
breuses dont cet étroit canal est parsemé, rendent cette tradition 
assez vraisemblable. Quoi qu'il en soit , que l'île ait dans le prin- 
cipe été liée au continent, ou qu'elle ait de tout temps été en- 
tourée par les flots, il n'en est pas moins vrai que son sort est 
fatalement attaché à celui de l'Asie Mineure, que le maître de 
Smyrne et de l'Ionie doit aussi régner sur Lesbos. 

C'est là une nécessité politique, contre laquelle les Lesbiens 
se sont inutilement débattus à toutes les époques de leur histoire. 
Leur île est une sorte d'avant-poste que les maîtres de l'Asie Mi- 
neure ne peuvent à aucun prix laisser à une race étrangère. 

Voici, d'après Diodore, de Sicile, le récit du premier établisse- 
ment des Pélasges dans cette île encore déserte : 

« Xanthos, fils des Triopas, chef de Pélasges partis d'Argos , pos- 
sédait une portion de la Lycie. Il s'y fixa d'abord avec ceux qui 
l'avaient suivi, puis, passant dans l'île de Lesbos, encore déserte, 
il partagea le terrain à ses compagnons, et donna le nom de Pc- 
lasgia à l'île, qui portait d'abord celui d'Issa, 
' «Sept générations plus tard, survint le déluge de Deucalîon, 

MISS. SCIENT. V. 2 3 



— 338 — 

qui fit périr tant de mortels. Lesbos fut dépeuplée; mais bientôt 
arriva Macarée, qui, plein d'admiration pour la beauté du pays, 
s'y fixa. Ce Macarée était fils de Crinacos et petit-fils de Jupiter, 
au témoignage d'Hésiode et d'autres poètes. Il habitait Olénus, 
ville del'Iade, maintenant appelée Achaïe. Une partie de ses sujets 
était ionienne, l'autre se composait d'étrangers de toutes races. 
D'abord il habita Lesbos; mais sa puissance s'accrut par la ferti- 
lité de l'île, par la douceur et la justice de son gouvernement; 
alors il prit possession des îles voisines et en partagea à ses com- 
pagnons le territoire inoccupé. 

«Vers le même temps, Lesbos, fils de Lapithas, lui-même fils 
d'Eole et petit-fils d'Hippotas, vint à la suite d'un oracle de la 
Pythie s'établir dans l'île avec de nouveaux compagnons ; il épousa 
Méthymne, fille de Macarée, et partagea le gouvernement avec son 
beau-père. Plus tard devenu célèbre, il donna à l'île le nom de 
Lesbos et au peuple celui de Lesbien. Parmi les filles de Macarée 
se trouvaient Mitylène et Méthymne, qui donnèrent leur nom à 
des villes. Lorsqu'il voulut s'emparer des îles voisines, Macarée 
envoya d'abord une colonie à Chio, et en confia la direction à un 
de ses fils. Il envoya ensuite un autre de ses fils , Cydrolaùs , à 
Samos. Cydrolaùs s'y établit, partagea les terres par la voie du 
sort et y régna. La troisième des îles conquises par Macarée fut 
Cos, dont il confia le commandement à Néandre. Plus tard il en- 
voya Leucippe à Rhodes, à la tête d'une colonie considérable. Les 
Rhodiens, trop peu nombreux pour cultiver l'île , les reçurent avec 
joie et habitèrent en commun avec eux. 

« Le déluge avait plongé le continent voisin dans de grands et 
effroyables malheurs. L'inondation avait détruit pour longtemps 
toute espérance de récolte, les choses nécessaires à la vie man- 
quaient, et la corruption de l'air avait répandu la peste dans les 
villes. Mais les îles bien exposées au vent avaient un climat très- 
sain pour les habitants, leurs récoltes étaient abondantes, la ri- 
chesse régnait partout et les habitants étaient heureux (Maxaplovs). 
C'est à cause de cette abondance de biens qu'elles furent appelées 
îles des Bienheureux. D'autres cependant prétendent que ce furent 
les fils du roi Macare qui leur donnèrent le nom de Maxapiai. A 
coup sûr, ces îles l'ont emporté dans tous les genres sur les îles 
voisines, non-seulemeut dans l'antiquité, mais encore de notre 
temps. La fertilité du sol, la disposition du terrain, la pureté de 



— 339 — 

l'atmosphère leur méritent ce nom, et ce sont bien réellement des 
îles fortunées l . » 

Ainsi, dès le temps de Deucalion, les Grecs s'emparaient de 
Lesbos et des îles du voisinage. Il semble que, prévoyant leurs 
longues luttes avec les peuples de l'Asie , ils voulussent prendre 
des positions avancées et s'y fortifier contre eux. Mais il est des 
lois de la nature que ni la courage, ni le génie, ni les efforts les 
plus persévérants ne peuvent changer. Les Grecs ne devaient pas 
habiter l'Asie en maîtres. Si plus tard, sous Alexandre, ils parvin- 
rent à en faire la conquête , ce ne fut qu'en s'assimilant aux vaincus 
qu'ils parvinrent à s'y maintenir. Les temps n'étaient pas encore 
venus à l'époque des fils de Macare, et il s'en faut de beaucoup 
que les premiers colons grecs eussent cette organisation puissante 
qui plus tard fit triompher un instant la Grèce de l'Asie, et 
permit au plus petit nombre de dompter le plus grand. 

Suivant toute apparence, ces premiers colons pélasges qui s'éta- 
blirent à Lesbos, loin d'avoir sur les Asiatiques la supériorité des 
soldats d'Alexandre, devaient se trouver à leur égard dans un 
état d'infériorité relative pour tout ce qui a rapport au gouver- 
nement, aux arts de la paix et même à ceux de la guerre. La civi- 
lisation de l'Inde, de la haute Asie et de l'Egypte était encore in- 
connue à la Grèce, et les ancêtres d'Alcibiade et d'Épaminondas 
étaient des barbares, lorsque, pour la première fois, ils se trou- 
vèrent en présence des lieutenants des souverains de l'Asie. 

La lutte ne fut pas longue et l'histoire a dédaigné de l'enregis- 
trer. Les Grecs durent se résigner à vivre en sujets, ou tout au 
plus en vassaux , sur cette terre d'Asie qu'ils avaient essayé de 
ravir à ses maîtres légitimes. Il est difficile de préciser l'époque à 
laquelle les Grecs d'Asie et des îles subirent le joug, mais tout 
porte à croire que ce fut longtemps avant la guerre de Troie. 

Lesbos ne put pas échapper à la destinée commune; elle faisait 
partie de l'empire de Priam lorsque les Grecs vinrent demander 
raison à l'Asie des injures de Ménélas. Ce fut même sur elle que 
tombèrent les premiers coups. Achille, exécuteur des vengeances 
d'Agamemnon, ne parut pas se souvenir qu'il y eût entre lui et les 
vaincus communauté d'origine, il les traita avec toute la rigueur 
que permettaient alors les lois impitoyables de la guerre. La tra- 
dition homérique, qui jusqu'à un certain point peut faire foi pour 
1 Diod. Sic. V, 81 et 82. 

m. 2 3. 



— 340 — 

l'histoire de cette époque, nous le représente emmenant en escla- 
vage Diomède, fille de Phorbas, l'un des rois de Lesbos. Une autre 
tradition , citée par M. Plehn , nous le montre après la prise de 
Méthymne frappant les hommes de sa lance et les faisant périr 
par le fer, tandis qu'il emporte sur ses vaisseaux les femmes et 
les enfants. Il semble cependant qu'il eût dû les respecter, puisque 
ce n'était pas la force seule qui le rendait maître delà ville, mais 
la trahison de la jeune Pindice, fille du roi , qui, dans son amour 
pour le héros, n'hésita pas à trahir sa patrie, à condition de de- 
venir la belle-fille de Thétis. Mais Achille profita de la trahison 
sans se croire obligé de tenir sa parole à Pindice, qu'il fit lapider 
par ses soldats, comme les Sabins étouffèrent plus tard Tarpeïa au 
pied du Capitole. 

Philomélide, un autre des petits rois de Lesbos, n'a pas un 
meilleur sort. Il n'ose pas s'opposer aux Grecs par la force des 
armes; il veut les humilier dans leurs chefs et leur faire payer 
cher une hospitalité qu'il leur donne à regret. Mais Ulysse accepte 
son défi et, dans une lutte corps à corps, il le tue aux yeux de 
tous les Grecs, qui s'en réjouissent. 

Lesbos n'avait pas perdu à devenir pour quelque temps l'es- 
clave des peuples de l'Asie; les mœurs un peu rudes des Pélasges 
s'étaient adoucies au contact des vainqueurs déjà riches et habi- 
tués à une certaine élégance. Déjà les femmes de Lesbos sont cé- 
lèbres pour leur habileté dans tous les travaux qui les concernent. 
Quand Agamemnon énumère les présents qu'il compte envoyer à 
Achille, pour apaiser sa colère, il n'oublie pas les belles esclaves 
de Lesbos, et il insiste autant sur leur habileté que sur leur 
beauté, qui cependant, dit-il, l'emporte sur celle de toutes les 
autres femmes. Quand Achille veut parler de la grandeur de 
Priam, il a soin de citer parmi les terres soumises à sa domina- 
tion la demeure heureuse des fils de Macare. 

Sans aucun doute, ce premier essai de la servitude fut heu- 
reux pour Lesbos; il est vrai que, dans la première guerre na- 
tionale de la Grèce, ses guerriers se trouvent dans les rangs des 
ennemis de la patrie commune : c'est pour l'Asie 'qu'ils versent 
leur sang. Mais ce ne sera point là une humiliation stérile; nous 
la verrons bientôt porter ses fruits. Les Lesbiens se sont instruits 
dans les arts de la paix à une école plus savante que celle de leurs 
grossiers ancêtres. Bientôt ils payeront en pleine paix leur dette à 



— 3kl — 

la Grèce, s'ils ne l'ont pas payée sur le champ de bataille: le jour 
n'est pas loin où en face de Lesbos, et suivant toute apparence 
dans une de ses colonies, Homère naîtra pour immortaliser 3a 
première lutte entre l'Europe et l'Asie. 

11 est certain que, si quelques années de contact avec les peuples 
plus civilisés de l'Asie eurent une influence heureuse sur les des- 
tinées futures de Lesbos, cette domination, en se prolongeant, 
eût fait perdre aux vaincus tout souvenir de leur origine et en 
eût fait une population purement asiatique. Aussi la guerre de 
Troie peut-elle être considérée comme un événement heureux 
pour les Lesbiens, bien que leurs compatriotes les aient traités 
en ennemis et ne leur aient accordé ni grâce ni merci. Du moins 
ils les délivrèrent de leurs maîtres, car, malgré le silence de l'his- 
toire à cet égard, nous pouvons croire que, même après le dé- 
part des Grecs pour leur patrie, la domination toujours un peu 
incertaine des rois de la haute Asie, sur les rivages de l'Asie Mi- 
neure, resta profondément ébranlée. Il est surtout à croire que 
Lesbos, à qui sa position rendait la révolte plus facile, put recon- 
quérir sa liberté. 

Il n'avait fallu rien moins qu'un effort général de la Grèce 
contre l'Asie pour rendre à Lesbos sa liberté. Mais, Priam mort 
et Troie détruite, les vainqueurs se retirèrent sans plus se soucier 
de compatriotes qui les avaient combattus; Lesbos n'aurait pas 
tardé à retomber sous la domination de l'Asie si, livrée à elle- 
même, elle n'avait eu que ses forces propres pour se protéger; les 
choses auraient bientôt repris leur cours naturel. Heureusement 
pour Lesbos la guerre de Troie fut suivie en Grèce par de longues 
et cruelles dissensions; les différentes tribus qui se partageaient le 
sol de la Grèce, se firent une guerre impitoyable. Des chefs in- 
telligents et aventureux, lassés des éternels combats, des luttres 
sans gloire et sans profit auxquelles les condamnait le séjour dans 
la patrie, résolurent d'aller chercher la richesse et le repos sur 
des terres moins amies de la guerre. C'est ainsi qu'un siècle en- 
viron après la chute de Troie, Graïs, petit-fils de Penthilus, qui 
lui-même était fils d'Oreste, aborda à Lesbos à la tête d'une colonie 
nombreuse formée d'Achéens, et en plus grand nombre encore 
d'Eoliens de Béotic. 

L'histoire ne dit pas si les Pélasges maîtres du pays essayèrent 
de s'opposer par les armes à l'invasion , ou s'ils acceptèrent de 



— 342 — 

bonne grâce ces nouveaux venus, qui parlaient ia même langue 
qu'eux et qui appartenaient à la même race, sinon à la même 
tribu. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que l'élément éolien 
domine désormais à Lesbos; les descendants de Penthilus régnent 
à Mitylène et l'île entière reconnaît leur suprématie. 

L'invasion éolienne est le commencement de la prospérité de 
Lesbos. Désormais elle n'a plus rien à craindre de ceux que bien- 
tôt elle va appeler les barbares. Les côtes de l'Asie sont couvertes 
de villes grecques; Cilla, Notium, iEgyressa, Grynée, Pitanes, 
Larisse, Cymes, Néonticlios, Temnus, iEges, Myrine sont fondées 
et habitées par les Eoliens. Une confédération unit toutes ces villes 
avec Erissos, Pyrrha, Antissa, Méthymne et Mitylène, les prin- 
cipales villes de Lesbos. Au besoin la ligue ionienne viendrait au 
secours de ses concitoyens; d'ailleurs de graves dissensions oc- 
cupent les peuples de l'Asie et détournent leur attention de cette 
nouvelle Grèce, qui se fonde sur leur propre territoire. 

Enfin, maîtresse de ses destinées, Lesbos peut donner l'essor à 
son génie. La civilisation un peu matérielle qu'elle a reçue de 
l'Asie, elle va la transformer et ia vivifier en la rendant grecque; 
les lettres, les arts, la philosophie rien ne sera oublié. Déjà les 
rivages voisins de l'Asie ont retenti des chants de l'immortel 
Homère; à la voix du père de la poésie, musiciens, poètes, chan- 
teurs et philosophes vont naître et grandir; Terpandre, Arion, 
Alcée, Sapho et Pittacus vont élever le nom de Lesbos à une hau- 
teur inconnue. Grâce à eux, si leur patrie ne peut pas lutter avec 
la gloire littéraire d'Athènes, elle aura du moins, auprès de la pos- 
térité , le mérite d'avoir montré le chemin à son heureuse rivale , 
qui a bien pu la surpasser, mais non la faire oublier. 

Les descendants de Penthilus régnaient à Mitylène, et leur au- 
torité paraît avoir été acceptée par l'île entière , non que Mithymne, 
Pyrrha, Erissos et les autres cités se fussent reconnues sujettes 
ou vassales, mais elles semblent avoir, au moins pour les affaires 
du dehors, admis à cette époque l'hégémonie de Mitylène et de 
ses chefs. Lesbos alors dans la plénitude de sa force et de sa puis- 
sance reconnaissait le besoin de l'unité, pour agir au dehors avec 
plus d'éclat. Ce n'était plus assez pour cette île, naguère encore 
soumise aux peuples de l'Asie, d'être libre, de voir fleurir les 
lettres et les arts au sein de ses cités , de couvrir la mer de ses 
vaisseaux marchands, d'avoir la plus puissante marine militaire 



— 343 — 

de la Grèce, il fallait encore, et ce fut peut-être plus tard la 
cause de sa ruine, qu'elle fît des conquêtes sur le continent, et 
quelle s'y établît avec éclat. Elle eut bientôt couvert de ses co- 
lonies les côtes d'Asie. 

La Troade était trop près des nouvelles cités lesbiennes pour 
que la métropole ne songeât pas à s'emparer de cette contrée 
célèbre. Lesbos trouvait deux avantages très-grands à cette con- 
quête. Maîtresse de la Troade, comme elle l'était déjà de Sestos 
et de Madytos, où elle avait envoyé des colonies, elle régnait 
sans partage sur l'Hellespont, et tenait entre ses mains tout le 
commerce d'une partie de la Thrace et du nord de l'Asie Mineure. 
De plus la Troade était le pays cher à la Grèce, c'était celui qui 
avait vu les hauts faits d'Achille et d'Agamemnon , la Grèce entière 
devait tressaillir d'aise quand elle apprendrait qu'on en avait 
chassé les barbares, et que la langue d'Homère était désormais la 
seule parlée sur les ruines de Troie. La Troade fut conquise en 
entier. Deux forteresses lesbiennes s'élevèrent sur les rives du 
Simoïs et du Scamandre, l'une, Sigée, fut considérablement agran- 
die, l'autre, Achilléum, fut fondée par les nouveaux maîtres du 
pays, qui lui donnèrent le nom du héros de l'Iliade. 

Lesbos eut plus tard à se repentir de s'être, au temps de sa 
plus grande puissance , laissé entraîner au delà de ses limites 
naturelles. Ses possessions continentales la forceront à se mêler 
aux luttes des villes grecques contre les barbares, sans rien ajouter 
à sa force réelle; l'excès de sa puissance lui aura été fatal, et elle 
se sera perdue, comme tant de puissances maritimes, pour avoir 
voulu s'engager dans la voie des conquêtes. D'ailleurs les Athéniens 
n'attendront pas que les Perses viennent attaquer Lesbos. Dans 
leur impatience de posséder la Troade et les clefs de l'Hellespont, 
dont ils convoitent le commerce, ils trouveront les Lesbiens bien 
osés, de s'être emparés du royaume de Priam, eux dont les an- 
cêtres n'ont pas combattu dans les rangs des Grecs; ils les reven- 
diqueront les armes à la main , comme un héritage. 

Ces prétentions n'osèrent pas se faire jour tant que la race des 
Penthilides régna sur Lesbos, tant que l'île, unie et puissante 
sous ces chefs redoutés, fut toujours prête à envoyer au dehors 
un nombre considérable de vaisseaux et de guerriers, pour faire 
respecter sa volonté. Malheureusement l'orgueil de la famille do- 
minante excita la colère des Mityléniens, qui, sous la conduite de 



— - 344 - 

Mégacïès, massacrèrent, dit-on, tous les Fenthilides, un jour que 
quelques-uns d'entre eux, ivres sans doute, couraient les rues de 
la ville armés de massues dont ils frappaient les passants. Il est 
assez probable que les Mityléniens ont exagéré, pour excuser leur 
révolte, les torts des descendants de Penthilus : l'histoire a peine 
à admettre une extravagance égale à celle dont on les accuse. 

La vraie cause de leur chute fut, sans doute, l'esprit d'indé- 
pendance et de liberté qui gagnait les unes après les autres toutes 
les villes de la Grèce, et faisait remplacer partout la royauté par le 
gouvernement républicain. Depuis l'invasion éolienne, Lesbos était 
une île complètement grecque, où toute influence étrangère avait 
disparu; il n'est pas étonnant qu'elle ait subi dans son gouverne- 
ment intérieur les mêmes révolutions que les autres parties de 
la Grèce. 

La chute des Penthilides est pour Lesbos le commencement 
d'une ère nouvelle ; la confédération de toutes les villes de l'île 
se dissout, la guerre s'allume entre elles, guerre acharnée et im- 
pitoyable, marquée par des rigueurs qu'on chercherait vainement 
peut-être dans la Grèce continentale. Aux luttes du dehors se 
joignent pour chaque cité les querelles intérieures, les discordes 
et quelquefois les guerres civiles. L'aristocratie et la démocratie 
se disputent le pouvoir, souvent par la parole, mais souvent 
aussi par l'épée; de là l'exil, les proscriptions. Nulle part on ne 
vit de passions plus vives, de haines plus ardentes. Il n'y a pas 
lieu de s'étonner qu'au milieu de ces guerres civiles et de la con- 
fusion générale, Lesbos ait perdu la plus grande partie de son in- 
fluence au dehors. Mais si son autorité fut moins respectée sur 
les côtes d'Asie, elle gagna du moins à cette existence orageuse 
et tourmentée, pour laquelle les républiques grecques semblaient 
avoir été faites, la gloire et la renommée. Les temps les plus mal- 
heureux pour la patrie ne sont pas les moins féconds en grands 
génies; il semble que la lutte surexcite les intelligences, et que 
les grands hommes se forment au milieu des tempêtes. Pittacus 
et Aleée auraient été moins célèbres, s'ils avaient vécu dans un 
temps plus tranquille, si le philosophe n'avait pas eu à défendre 
Mitylène contre les audacieuses tentatives du poëte, si la rage de 
la défaite n'avait pas inspiré à Alcée ces injustes, mais éloquentes 
invectives , que son sage ennemi sut mépriser. 

Le malheur de Lesbos est de n'avoir pu terminer toutes ces 



— 345 — 

guerres intérieures, toutes ces épreuves pour arriver à un gouver- 
nement définitif, avant l'époque où l'indépendance de la Grèce 
fut mise en question. Lesbos fut par sa position géographique 
mise en contact avec l'empire des Perses , encore jeune et plein 
de vigueur, bien avant toutes les autres parties de la Grèce; elle 
ne s'était pas encore remise de tant de secousses intérieures. Au- 
cun gouvernement ne s'était établi d'une manière stable. Aucun 
parti ne fut assez fort pour prendre en main toutes les forces du 
pays et les diriger contre l'étranger. Mais qui peut dire ce qui 
serait advenu des cités grecques les plus illustres par leur résis- 
tance, si la guerre les eût surprises avant le triomphe d'un parti? 
Nul doute qu'Athènes n'eût été incapable de lutter contre Darius, 
quarante ans avant Marathon. 

Aucune contrée de la Grèce n'avait vu de luttes plus furieuses 
entres ses différentes cités; l'histoire ne nous donne pas de grands 
détails sur les guerres civiles de Lesbos , mais les ruines nombreuses 
dont l'île est couverte sont là pour attester 'qu'elle a été longtemps 
ravagée par la guerre. Ce n'est pas l'effort des siècles, mais la 
main des hommes qui a détruit Macara. Hérodote nous apprend 
qu'à une époque antérieure à celle qui nous occupe les Méthym- 
néens ont détruit la cité éolîenne d'Arisba. Peut-être est-ce pen- 
dant les troubles qui suivirent la chute des Penthilides que Mé- 
taon disparut. A coup sûr, toutes celles des petites cités qui 
n'avaient pas péri plus tôt finirent au milieu de celte conflagra- 
tion générale et les villes importantes restèrent seules debout, 
puisque moins d'un siècle après Jésus-Christ, le nom et le sou- 
venir des petites villes était presque entièrement perdu. 

Il est fort regrettable que l'histoire ait complètement négligé 
les guerres civiles de Lesbos, où l'esprit grec se montra avec toute 
sa rigueur impitoyable pour les vaincus. Ici Mitylène, victorieuse 
au prix d'efforts extraordinaires, détruit complètement une rivale 
abhorrée et fait raser ses murailles; ailleurs, pour éviter une ré- 
volte nouvelle, elle condamne les habitants à l'ignorance et fait 
fermer toutes les écoles. 

Mitylène, à cette époque, dut déployer une énergie extraordi- 
naire. Toutes les villes de l'île avaient rejeté son autorité; Mitylène 
aspirant ouvertement à l'hégémonie , c'était donc une guerre à mort 
que la capitale avait à soutenir contre toutes ses anciennes su- 
jettes à la fois, sous peine de devenir une ville tout à fait secon- 



— 346 — 

claire. Ii ne parait pas que Mitylène ait reculé devant ie danger, et 
elle semble être sortie victorieuse de cette lutte inégale. Mais il est 
des victoires qui sont aussi funestes que des défaites. Mitylène 
ne domine plus désormais que des cités affaiblies. D'ailleurs 
des luttes aussi grandes et aussi acharnées laissent toujours de 
cruels souvenir dans l'âme des vaincus, et en font des sujets dan- 
gereux. Vienne le temps où Méthymne pourra espérer les secours 
de l'étranger contre son heureuse rivale , et elle se fera un honneur 
de se révolter à chaque instant contre elle , pour ressaisir son in- 
dépendance. 

La guerre pour être poussée avec vigueur demande à être con- 
duite par un seul chef. Plusieurs de ceux qui par leurs succès 
et leurs services militaires s'étaient rendus chers aux soldats 
avaient profilé de l'influence qu'ils devaient à la victoire pour 
s'emparer de l'autorité souveraine. Les uns, pour s'y maintenir, 
cherchaient à s'appuyer sur le peuple, les autres, sur les grands, 
tous tombaient tour à tour, et la république, à deux doigts de sa 
ruine , s'épuisait encore par la guerre civile. 

Il est assez rare que dans les circonstances critiques de la vie 
d'un peuple, lorsque tout semble désespéré, il ne paraisse pas un 
grand homme pour sauver l'État ou au moins pour retarder sa 
ruine. Tel fut Pittacus pour Mitylène. Mélanchros était en 612 
tyran de sa patrie. Pittacus, aidé de quelques citoyens courageux, 
parmi lesquels se trouvaient les frères du grand poëte Alcée, lui 
donna la mort et rendit à Mitylène la liberté. Il ne paraît pas que 
la ville ait beaucoup gagné au change. Pittacus n'était pas encore 
assez fort pour gouverner par lui-même , peut-être même ne 
voulut-il pas l'essayer. Toujours est-il que l'anarchie la plus com- 
plète régna pendant plusieurs années à Mitylène, et l'ordre ne 
semblait pas devoir s'y rétablir. L'excès des maux fit trouver le 
remède. Pittacus avait grandi en gloire et en réputation, et sans 
qu'on puisse l'accuser d'avoir mendié les suffrages de la multi- 
tude, il était un des chefs du parti populaire. Le poëte Alcée, 
chef du parti aristocratique, était en exil, et il menaçait de ren- 
trer à main armée dans sa patrie. Le parli populaire était divisé, 
tous les partisans d' Alcée et de l'aristocratie étaient ligués , les 
portes de la ville pouvaient être livrées par la trahison. Les Mity- 
léniens eurent recours à une mesure extraordinaire, ils appelèrent 
Pittacus à l'œsymnétie. 



— 347 — 

« C'est, à dire le vrai, une tyrannie élective, qui ne diffère pas de 
celle des barbares par un caractère légal, mais parce qu'elle n'est 
pas héréditaire. Quelques-uns ont exercé ce pouvoir à vie, d'autres 
pendant un temps déterminé ou pour un but précis, comme Pit- 
tacus, que les Mityléniens choisirent jadis contre les exilés dont les 
chefs étaient Antiménide et le poëte Alcée l . » 

Pittacus fut donc investi de ce pouvoir qui ressemble beaucoup 
à la dictature romaine, sauf sa courte durée. On ne saurait assez 
regretter que l'histoire ne nous fournisse pas assez de détails sur 
Lesbos. Si Pittacus eût été Athénien , son nom éclipserait les plus 
illustres de la Grèce. Cet homme extraordinaire réunissait toutes 
les qualités qui distinguent le génie grec : politique habile et mo- 
dération de caractère, vie simple et frugale, courage militaire, 
instruction vaste, loyauté qui n'excluait pas la ruse; la nature ne 
ne lui avait rien refusé: mais rien en lui ne faisait tache , il n'avait 
aucun de ces défauts qui souillèrent si souvent les hommes les plus 
illustres de son pays. 

La fortune se montra toujours favorables à Pittacus, son œsym- 
nétie fut heureuse. Alcée et les siens furent repoussés et le philo- 
sophe sut frapper ses ennemis politiques d'un coup terrible, en 
les écrasant après sa victoire sous un pardon qui montrait tout 
son dédain. Puis, comme pour montrer qu'il n'avait rien de com- 
mun avec les hommes qu'il venait de combattre et de vaincre, il 
se démit en 591 de ce pouvoir, qu'ils avaient voulu obtenir les 
armes à la main. 

Mitylène ne devait pas laisser longtemps son sauveur dans la vie 
privée; elle avait fait un essai trop heureux de son administration 
pour n'avoir pas recours à lui dans toutes les circonstances diffi- 
ciles. La guerre avait éclaté avec Athènes, au sujet des possessions 
lesbiennes en Troade. Sigée, la principale forteresse, était déjà 
tombée entre les mains des Athéniens, qui n'avaient laissé qu'A- 
chilléum à leurs rivaux. Pittacus, nommé général de l'armée mity- 
lénienne, ramène la victoire sous les drapeaux de sa patrie. 

E<r7t §è tovto ws â-^Xcos eîireïv aîpsr^ rvpctvvis, %ia(pépovoa Zè rrfs 
@a.pSoLpixijs où tw [ii) xari vàp.ov,dXXà tm pr) 'vsâ'vpios elvai pôvov. Mp%ov 
S oi (ièv hià |3/ou tï]v àp%r)v tolvtyjv, oi Se péxpi rtvwv (bpia(j.évcov %pôvtov 
>) TSpâ&cav , oîov eïXovTÔ isore Mut iXrjvaïoi Ihxlaxbv TSpàs tous tpvyâhcts 
uv tspoetcrlïfxeaixv krTifxsvfèyjs xai kXxaïos à tsoiyitkjs. 

Aristote, Politique, \. III, chap. ix. 



— 348 — 

Défiant lui même le général ennemi à un combat singulier, il 
triomphe par une ruse qui excita l'admiration de tous les Grecs. 
Alcée avait été moins heureux dans cette guerre, car il avait laissé 
tomber son bouclier entre les mains des Athéniens, qui s'égayè- 
rent beaucoup aux dépens du poëte fugitif, dont la conduite en 
cette circonstance faisait un contraste frappant avec les pensées 
belliqueuses exprimées si souvent dans ses vers. Du reste la vie 
d'Alcée tout entière est là pour protester contre ceux qui voudraient 
juger sévèrement son courage, d'après une seule journée; il semble 
au contraire que le poëte n'ait eu que trop d'amour pour la guerre, 
que trop de penchant à en appeler toujours à la décision de l'épée, 
c'est là ce qui causa son exil et le malheur de toute sa vie. 

Cette guerre, dans laquelle Pittacus eut la gloire de rétablir les 
affaires de sa patrie, dura encore quelque temps et ne fut enfin 
terminée que par l'arbitrage de Périandre, tyran de Gorinthe, fils 
de Gypsélus, qui accorda à chacune des deux parties ce qu'elle 
possédait, c'est-à-dire Sigée aux Athéniens, Achilléum aux Mily- 
léniens. 

Pittacus descendit du pouvoir une seconde fois, aussi simple et 
aussi modeste que la première. Il refusa l'immense fortune que ses 
concitoyens voulaient lui donner, et vécut dans la médiocrité; 
mais il ne pouvait échappera sa gloire, il était, même rendu à la 
vie privée, l'homme ie plus célèbre de son époque, et si nous en 
croyons Hérodote, Grésus aimait à l'attirer à sa cour pour prendre 
ses conseils. Une critique historique un peu sévère trouverait peut- 
être étrange que tous les hommes célèbres de la Grèce aient été 
les amis et les confidents du roi de Lydie, que tous lui aient 
donné les conseils les plus sincères et les meilleurs, mais en 
même temps les moins flatteurs pour un roi. Il pourrait sembler 
probable, que si Crésus était capable d'entendre sans colère tant 
de dures vérités de Solon et de Pittacus, il aurait aussi été capable 
de les mettre à profit. Quoi qu'il en soit, et sans vouloir examiner 
de trop près la. vérité du récit de l'historien grec, il est incontes- 
table que Lesbos croyait devoir à Pittacus de ne point avoir été at- 
taquée parle roi de Lydie. Voici dans quelles circonstances. Pitta- 
cus était à Sardes, auprès de Grésus, lorsqu'il apprit que ce prince 
faisait construire une flotte pour ajoutera ses conquêtes celle des 
îles grecques de la côte d'Asie. Pitlacus trembla pour son pays, 
qui n'était pas en mesure de] résister à un si puissant roi. Aussi 



— 349 — - 

résolut-il de le sauver par une ruse. Il aborde Crésus en lui disant : 
«Roi, je viens d'apprendre que les insulaires réunissent dix mille 
cavaliers, et qu'ils ont l'intention de venir te chercher jusque dans 
Sardes. — Puissent les dieux, reprend le roi , donner aux insulaires 
l'idée de venir combattre à cheval les fils de Lydie. » — Alors Pittacus 
répond : « Il me semble, ô roi , que tu désires vivement livrer aux 
insulaires, sur le continent, un combat de cavalerie, parce que 
tu entrevois l'issue probable. Mais lorsque les insulaires appren- 
dront que tu construis des vaisseaux pour aller les combattre, ne 
concevront- l-ils pas l'espérance de vaincre les Lydiens, qui n'ont 
pas l'expérience de la mer, et de venger ainsi les Grecs du conti- 
nent que tu as asservis 1 ? » 

Crésus, dit Hérodote, renonça à son projet, et Lesbos fut sau- 
vée. Je ne sais trop s'il faut ajouter foi à la véracité de l'historien 
en cet endroit, et à l'authenticité de la conversation. Mais elle sert 
du moins à faire connaître le caractère et l'esprit de Pittacus, ou 
du moins le genre d'esprit que les Grecs admiraient le plus dans 
leurs grands hommes. 

Après la mort d'Alcée, de Sapho et de Pittacus, qui ont porté 
au plus haut point la gloire littéraire et l'importance politique de 
leur patrie, Lesbos décline assez rapidement. C'est en vain que les 
Mityléniens s'unissent à Milet contre l'heureux Polycrate, tyran de 
Samos. Ils sont vaincus dans un combat naval et leurs nombreux 
prisonniers sont obligés de travailler aux fortifications qui doivent 
consolider la puissance de leur ennemi (568). 

Les malheurs de la guerre n'arrêtaient pas encore l'essor du 
commerce lesbien. Aussi lorsque le roi d'Egypte Amasis ouvrit 
ses États aux Grecs, il leur donna Naucratis et permit même aux 
marchands non domiciliés dans le pays d'élever des autels et des 
temples sur des terrains spéciaux; Mitylène fut la seule ville d'o- 
rigine éolienne qui voulut contribuer à la construction du temple 
nommé Hellénium, pour participer aux avantages attachés à la 
propriété de ce temple. Les autres cités éoliennes avaient déjà vu 
leur commerce tellement diminuer, qu'elles ne crurent pas devoir 
profiler de l'admission si longtemps désirée des Grecs en Egypte. 

Mais les désastres allaient se suivre rapidement pour Lesbos, 
jusqu'à ce qu'elle succombât sous les coups des barbares. Mi- 

1 Hérodote, liv. I, chap. UTIL 



— 350 — 

tylène n'avait consenti qu'en frémissant à obéir à l'arbitrage de 
Périandre, qui lui avait enlevé Sigée. La crainte seule de voir ce 
prince se joindre à un ennemi déjà trop puissant, si sa décision 
était foulée aux pieds, avait retenu les Mityléniens dans l'inaction. 
A sa mort ils reprennent Sigée par surprise; mais Pisistrate s'en 
rend maître de nouveau , et une guerre longue et acharnée s'en- 
gage avec Athènes, guerre plus funeste qu'une prompte défaite, 
parce qu'elle épuise les forces de la république, sans amener de 
résultats importants. 

Lesbos n'aurait cependant pas eu trop de toutes ses ressources 
pour faire face aux nouveaux dangers qui allaient fondre sur elle. 
Cyrus venait de détruire tous les empires qui se partageaient la 
haute Asie, la victoire de Thymbrée lui avait donné le royaume 
de Lydie et l'Asie Mineure, Lesbos ne pouvait lui échapper. Nous 
ne saurions nous étonner qu'une petite île ait été la proie d'un 
grand empire : les forces étaient trop inégales pour qu'il pût même 
y avoir une lutte bien sérieuse , mais nous pouvons regretter que 
Lesbos n'ait pas su tomber avec plus de dignité, et illustrer ses 
derniers moments par un généreux effort. Il faut cependant nous 
souvenir que les Lesbiens étaient un peuple grec, et que les Grecs 
nlentendaient pas le devoir avec cette grandeur sauvage qui a par- 
fois fait triompher les Romains dans les situations les plus déses- 
pérées. Le génie grec est souple et patient, il ne se roidit pas 
contre les circonstances, il sait céder dans le présent, sans re- 
noncer à ses espérances pour l'avenir. Léonidas mourant aux 
Thermopyles pour l'honneur des armes et pour donner un grand 
exemple est un trait d'autant plus admiré par les Grecs, qu'il est 
unique dans leur histoire. Pour produire un pareil héros, il n'a 
fallu rien moins que la législation extraordinaire de Sparte, qui 
créait des hommes factices. Le Thémistocle d'Hérodote est bien 
plus conforme au génie grec, lorsqu'il négocie jusqu'au dernier 
moment avec l'ennemi, et que le jour même où il se prépare à 
détruire l'armée de Xerxès, il se ménage les moyens d'obtenir 
sa faveur en cas de défaite. 

Il est certain qu'il n'y eut rien d'héroïque dans les derniers 
moments de la liberté lesbienne; ce n'est pas à coup sûr que le 
courage militaire ait manqué dans l'antiquité à aucun peuple de 
race grecque , mais les Lesbiens se voyaient seuls , la grande con- 
fédération n'était pas encore formée , ils ne se sentirent pas d'hu- 



— 351 — 

meur à s'offrir en sacrifice. Qui sait même si quelques-uns d'entre 
eux n'étaient pas en secret charmés de voir leur patrie faire dé- 
sormais partie d'un grand empire, dont les premières places leur 
tomberaient souvent en partage? Quoi .qu'il en soit, la chute de 
Lesbos fut misérable. 

Après la conquête de la Lydie, Cyrus avait pris le chemin de 
la haute Asie avec son prisonnier Crésus. Le Lydien Pactyas, au- 
quel il avait laissé un pouvoir assez étendu, se révolte aussitôt 
contre lui et s'empare de Sardes; mais le général perse Mazarès 
étouffe la rébellion dans sa naissance, et Pactyas est obligé de 
s'enfuir à Cyme. Les Cyméens, après avoir consulté l'oracle des 
Branchides, n'osent ni livrer ni défendre leur suppliant, ils l'en- 
voient à Mitylène. Les Mityléniens, moins scrupuleux, promettent 
de le livrer pour une somme d'argent; l'infortuné Pactyas allait 
périr, lorsque les Cyméens, saisis de remords, envoient à Mitylène 
un vaisseau qui l'enlève et le transporte à Chio. Mais les habitants 
de Chio ne furent pas plus hardis que ceux de Mitylène, ils n'o- 
sèrent pas braver la colère d'un lieutenant du grand roi, ils lais- 
sèrent saisir Pactyas dans le temple de Minerve, et pour prix de 
leur trahison reçurent, sur la côte d'Asie, le territoire d'Atarnée, 
qu'ils regardèrent longtemps comme impur. 

Telles furent les premières relations de Lesbos avec le nouvel 
empire qui venait de s'élever en Asie; les Lesbiens n'eurent pas 
même la gloire de s'associer aux efforts généreux de quelques villes 
de la côte, et laissant les Phocéens emporter leur liberté sur leurs 
vaisseaux, vers les rivages de la Gaule, ils se hâtèrent, ainsi que 
les habitants des îles voisines, d'envoyer leur soumission aux vain- 
queurs. 

Les Perses ne furent point pour Lesbos des maîtres sévères; 
ils avaient un trop grand besoin de leurs nouveaux sujets pour 
se les aliéner par un traitement trop rude. L'Asie fournissait aux 
grands rois de nombreux soldats, mais ils sentaient qu'ils avaient 
besoin de flottes nombreuses pour faciliter l'exécution de leurs pro- 
jets sur l'Europe et le bassin de la Méditerranée. Ces flottes, ils ne 
pouvaient les recruter que dans la Phénicie, la Cilicie, les popu- 
lations grecques de la côte d'Asie, et les habitants des îles. Il était 
donc de leur intérêt de se montrer pleins d'égards pour ceux qui 
pouvaient leur rendre de si grands services. Aussi lorsque Cam- 
byse, vainqueur à la bataille de Péluse, vit les Egyptiens en- 



— 352 — 

fermés dans Memphis mettre à mort l'équipage d'une barque 
mitylénienne qu'il leur avait envoyée pour les sommer de se 
rendre , il crut devoir à ses nouveaux sujets de tirer de ce 
meurtre une vengeance éclatante. La mort de chaque matelot doit 
être vengée par celle de dix Egyptiens du plus haut rang, et ce 
n'est qu'à grand' peine que l'on parvient à retirer le fils de Fsam- 
métique du nombre des victimes. 

Darius, fils d'Hystaspe, ne se montra pas moins favorable que 
Cambyse à ses sujets grecs. Leur instruction, leur intelligence 
souple et vive lui plaisaient, et il aimait à prendre parmi eux ses 
principaux officiers. Au, commencement de son expédition contre 
les Scythes, nous voyons admis dans son conseil de guerre Histiée 
de Milet et Goès de Mitylène. Darius voulait faire détruire après 
«le passage de son armée le pont de bateaux qu'il venait de faire 
jeter sur le Danube par les Ioniens; mais Histiée et Coès, par 
leurs sages remontrances, viennent à bout de le faire changer d'a- 
vis. Darius, de retour à Sardes, songea à récompenser les deux 
hommes auxquels il devait son salut et celui de son armée. Il leur 
demanda de fixer eux-mêmes leur récompense; Histiée, déjà tyran 
de Milet, ne demanda qu'une augmentation de territoire, qu'il ob- 
tint aussitôt; Coès, simple citoyen, demanda à devenir tyran de 
Mitylène, et Darius le lui accorda. 

Cependant les Lesbiens et les autres Grecs ne pouvaient être 
des sujets fidèles qu'à condition que la victoire restât constam- 
ment favorable à leurs nouveaux maîtres. Les grands, et ceux que 
leurs talents mettaient en évidence, pouvaient trouver leur compte 
à obéir à des rois puissants qui les comblaient de faveurs; mais le 
peuple, qui n'avait rien gagoé à la servitude, se souvenait toujours 
qu'il était Grec. D'ailleurs il suffisait que le parti oligarchique 
eût épousé une cause pour que la démocratie en fût l'ennemie 
acharnée. 

Par haine pour les grands et par amour de la liberté, le parti popu- 
laire était à Lesbos désireux de secouer le joug, lorsque l'insuccès 
de l'expédition de Darius en Scythie et celle de ses lieutenants à 
Naxosvint prouver que les Perses n'étaient pas invincibles. Coès, 
tyran imposé par un monarque vaincu , ne pouvait guère avoir 
l'amour de ses concitoyens, mais il les contenait par la terreur. 
Aristagoras comprit parfaitement qu'il était le seul objet qui s'op- 
posât à la révolte de Lesbos; au lieu de chercher à le gagner, il 



— 353 — 

s'empara de sa personne par ruse, et le livra auxMityléniens, qui 
le mirent à mort. Le concours de Mitylène est désormais acquis 
aux Ioniens insurgés. Aristagoras et Histiée surent le mettre à pro- 
fit. La marine lesbienne alors très-florissante , plus prospère peut- 
être depuis la domination des Perses qu'elle ne l'avait jamais été 
auparavant, était d'une très-grande importance. Ce sont des vais- 
seaux lesbiens qui transportent à Dorisque les Pœoniens que Mé- 
gabaze, lieutenant de Darius, avait envoyés en Asie Mineure, et 
les Perses perdent ainsi une population dont ils espéraient tirer 
leurs meilleurs soldats. 

Cependant, les Grecs d'Asie comprenaient qu'il leur était im- 
possible de résister sur terre aux nombreuses armées de l'ennemi; 
ils résolurent de se borner à la défense de quelques places fortes, 
décidés à tenter la fortune sur mer, où les chances paraissaient 
moins inégales. Il était évident que si l'on parvenait à détruire la 
flotte des Perses, ils ne pourraient jamais, sans marine, établir, 
d'une manière définitive, leur autorité sur les îles, ni même sur 
les villes de la côte. Mais un officier de la flotte grecque avait re- 
marqué que les marins phéniciens avaient fait beaucoup de pro- 
grès; depuis quelque temps il ne partageait pas l'entière confiance 
de ses compatriotes, il croyait que les matelots grecs devaient se 
soumettre à de rudes exercices pour être sûrs de l'emporter sur 
les Phéniciens à nombre inégal. Il parvint à faire adopter son avis 
au conseil des chefs, mais au bout de quelques jours, les équi- 
pages se lassèrent de manœuvres dont ils ne voyaient pas l'utilité , 
ils réclamèrent le combat à grands cris pour échapper à tant de fa- 
tigues. La bataille fut donnée près de l'île de Ladé. Soixante et dix 
vaisseaux lesbiens formaient l'aile gauche avec la flotte samienne; 
soit terreur, soit trahison, les Samiens s'enfuirent dès le commen- 
cement du combat. Découverts par cette fuite inattendue, les Les- 
biens ne résistèrent que mollement et se retirèrent en désordre; 
1s bataille fut complètement perdue, et les espérances de la liberté 
ionienne anéanties. 

Désormais les Lesbiens qui résistent encore aux Perses ne sont 
plus que de simples aventuriers qui, sous la conduite d'Histiée, 
vont croiser dans l'Hellespont, et faire le métier de pirates, ou 
tenter sur Chio un coup d'audace désespéré, qui semble d'abord 
réussir pour se terminer ensuite par un désastre complet. Lesbos 
elle-même est enfin envahie par les Perses, qui, au dire d'Héro- 

MISS. SCIENT. V. 2.'l 



— 354 — 

dote, chassèrent tous les habitants comme du gibier, d'un bout de 
l'île à l'autre. 

Lesbos était donc entièrement soumise aux Perses, lorque Xer- 
xès commença sa grande expédition contre la Grèce. Une singu- 
lière fatalité pousse cette île malheureuse à combattre une seconde 
fois sous un drapeau qui n'est pas celui de sa race; ce n'était pas 
assez que les Lesbiens eussent figuré à la guerre de Troie parmi 
les soldats de Priam, il faut encore qu'ils soient obligés de com- 
battre pour Xerxès clans la guerre médique. Mais si les soixante 
vaisseaux des cités éoliennes , dont Lesbos a fourni la plus grande 
partie, grossissent les flottes asiatiques, il n'en est pas moins cer- 
tain que les Grecs soumis aux Perses recueilleront les fruits les 
plus immédiats de la victoire nationale. 

Les Lesbiens vaincus à Salamine et à Mycale, comme jadis leurs 
pères sous les murs de Troie , tirent de leur défaite des avantages 
que ne leur aurait pas donnés la victoire. Désormais il n'est plus 
question de la domination perse sur les îles. Le littoral de la 
côte d'Asie, toutes les villes d'origine grecque recouvrent même 
leur liberté. Lesbos ne fut pas des dernières à entrer dans la con- 
fédération hellénique, et à tourner ses armes contre les maîtres 
dont elle venait de rejeter le joug. Mais la domination des Perses, 
si courte qu'elle eût été, n'en avait pas moins porté un coup fatal à 
la patrie de Pittacus. Lesbos ne rentrait dans la confédération na- 
tionale que flétrie par le sceau de la servitude. Elle profitait des 
batailles de Salamine et de Mycale; mais ses fils étaient les vain- 
cus, ils ne pouvaient entendre parler sans rougir de ces jours de 
triomphe qui leur avaient donné la liberté. Ils ne se sentaient 
pas les égaux de leurs nouveaux alliés, et ce devait être une po- 
sition humiliante que celle des chefs lesbiens , dans ces con- 
seils où l'on pesait les services rendus à la cause de l'indépen- 
dance grecque par Sparte et par Athènes, pour savoir si, malgré 
les hauteurs de Pausanias, on devait conserver l'hégémonie aux 
Spartiates ou la confier à leurs habiles rivaux. Aussi il ne pa- 
raît pas que Lesbos ait, depuis ce temps, jamais joué, dans les 
affaires de la Grèce, le rôle auquel semblait l'appeler son impor- 
tance commerciale, maritime et militaire. Les Lesbiens étaient 
condamnés à un rang secondaire; ils le sentaient eux-mêmes. 

Forcée de choisir entre l'alliance d'Athènes et celle de Sparte , 
l'oligarchie lesbienne aurait bien voulu pouvoir se déclarer pour 



— 355 — 

les Spartiates protecteurs naturels du gouvernement des grands 
dans toutes les villes de la Grèce; mais il eût été très-dangereux 
pour une cité maritime de s'attirer la colère d'Athènes, que la 
mémoire des services rendus à la patrie investissait d'un pouvoir 
sans limite. Athènes disposait de toutes les ressources de la Grèce. 
Si Sparte avait présidé à la défense du sol grec, Athènes s'était 
chargée d'aller punir les barbares sur leur propre territoire, et 
Lesbos fut trop heureuse de combattre sous ses ordres, pour faire 
oublier, s'il était possible, que naguère encore ses vaisseaux étaient 
avec ceux des Perses. 

Mais ce n'était pas seulement contre les barbares qu'Athènes 
devait entraîner ses nouveaux alliés. Les Lesbiens eurent bientôt 
à faire une guerre, qui leur apprit qu'ils étaient bien plus les su- 
jets que les alliés d'Athènes. La guerre avait éclaté à propos de 
Priène entre Milet et Samos. Milet invoque le secours d'Athènes; 
aussitôt quarante galères athéniennes font voile pour Samos, y éta- 
blissent le gouvernement populaire et une garnison. Cent otages 
sont pris et envoyés à Lemnos; mais une partie des oligarques 
proscrits se retire auprès de Pissquthnès gouverneur de Sardes, et 
pour la première fois les barbares sont invités par les Grecs à in- 
tervenir dans leurs querelles intestines. Pissouthnès accueille avec 
empressement des avances qui peuvent avoir plus tard de si heu- 
reuses conséquences pour l'empire des Perses. Il lève une troupe 
de sept cents mercenaires et noue des intrigues dans Samos, pen- 
dant qu'il fait délivrer les otages laissés à Lemnos. Bientôt Samos 
est surprise, la démocratie renversée, la garnison athénienne li- 
vrée au satrape. 

A celte nouvelle, Athènes envoie soixante vaisseaux, sous les 
ordres de dix généraux, parmi lesquels se trouvent Périclès et So- 
phocle. Sophocle va réclamer à Lesbos et à Chio un secours de 
vingt-cinq vaisseaux, que ces deux îles sont obligées de fournir; 
mais la victoire s'était déjà prononcée pour Athènes, à l'arrivée de 
ces renforts. Les Lesbiens, qui n'ont pas assisté à la bataille, sont 
employés au siège que Périclès entreprend par terre et par mer. 
Cependant une flotte phénicienne arrivait au secours de la ville 
assiégée. Les généraux athéniens vont à sa rencontre avec une par- 
tie de leur force. Les Samiens profitent habilement de cette diver- 
sion, pour attaquer les assiégeants sur terre et sur mer et les mal- 
traiter cruellement; mais bientôt Périclès revient vainqueur, sa 

M 2 4 . 



— 356 — 

flotte est de nouveau renforcée par soixante vaisseaux athéniens 
et trente que lui envoient Cliio et Lesbos. Dès lors la résistance de- 
vient impossible et tout espoir est interdit aux malheureux Sa- 
miens, qui succombent après un siège de neuf mois. C'est ainsi 
qu'Athènes savait employer au service de sa politique les forces de 
l'aristocratie lesbienne. 

Mitylène sentit qu'elle était perdue et qu'elle n'avait rien gagné 
à changer le joug des barbares pour celui d'Athènes. Lorsque la 
guerre du Péloponnèse éclate, Athènes enjoint à Lesbos de lui 
envoyer ses vaisseaux et quelques troupes de débarquement. 
Périclès destinait cette flotte à croiser sur les côtes du Péloponnèse, 
pendant qu'Archidamus et ses Lacédémonniens ravageaient les 
campagnes de l'Attique. La peste chassa Archiclamus de l'Attique. 
Désormais les côtes du Péloponnèse étaient bien gardées. Périclès 
résolut d'utiliser sur un autre théâtre les forces qu'il avait sous la 
main; il envoie prendre part au siège de Potidée sa flotte et les 
quatre mille hoplites dont elle est chargée. Parmi eux se trouvait 
le contingent lesbien; mais la peste se déclara dans le camp et 
mille de ces hoplites périssent en quarante jours. 

La mesure était comblée; l'aristocratie lesbienne, voyant une 
guerre à mort s'engager entre Athènes et Sparte , ne veut pas res- 
ter dans un parti qui n'est pas le sien. 

Il est inutile de raconter après Thucydide la révolte de Mity- 
lène; le grand peintre a représenté avec des couleurs trop vives 
les efforts de Lesbos pour reconquérir sa liberté, et l'effroyable 
précipitation du peuple dWthènes , qui condamne à mort toute 
une population, qu'il doit gracier le lendemain. Mitylène ne dut 
son salut qu'au hasard qui donna une marche plus rapide au 
vaisseau qui apportait le pardon , qu'à celui qui portait l'arrêt de 
mort. Jamais drame plus terrible et plus émouvant ne fut raconté 
par un si grand maître. 

La population de Lesbos ne fut point mise à mort en masse, 
maïs l'arrêt fut encore bien cruel. Mitylène perdit complètement 
sa flotte; ses remparts furent détruits et plus de mille citoyens pé- 
rirent comme partisans de Sparte. Le territoire de l'île, sauf ce- 
lui de Méthymne, demeurée fidèle aux Athéniens, fut divisé en 
trois mille parts, dont trois cents furent consacrées aux dieux, et 
les autres données à des colons athéniens. Les Lesbiens n'eurent 
d'autre ressource que de prendre à ferme les terres dont ils étaient 



— 357 — 

autrefois propriétaires, et ceux qui se résignèrent à payer une re- 
devance de deux mines par lot purent continuer à vivre dans leur 
patrie. D'autres plus fiers aimèrent mieux porter dans l'exil leur 
malheur 'et leurs espérances, et tout attendre clés retours de la 
fortune. 

Mélhymne avait été le principal obstacle aux succès de la ré- 
volte de Lesbos. Jalouse de Mitylène, qui se trouvait naturellement 
par son importance à la tête des villes insurgées, Méthymne avait 
prévenu Athènes de la révolte, et l'avait combattue de toutes 
ses forces; il n'est pas étonnant que la haine des Lesbiens, si cruel- 
lement maltraités, se soit portée sur une cité qui avait ainsi trahi 
la patrie commune. C'est en face de Méthymne, à Rhœtium et à 
Antandrus que se réfugièrent ceux des exilés lesbiens qui, ne 
croyant pas devoir désespérer encore, conservaient les armes à la 
main. De ces deux places qu'ils avaient fortifiées, ils s'élançaient 
sur leur patrie, dont ils n'étaient séparés que par un étroit canal, 
et exerçaient des représailles sur les nouveaux colons d'Athènes 
et sur les Lesbiens qui semblaient s'accommoder trop facilement 
du nouvel état de choses. Antandrus était ainsi devenue une se- 
conde Lesbos; les Athéniens ne pouvaient laisser cette colonie re- 
belle aux portes et presque en vue de la mère patrie : l'exemple 
était trop dangereux. Bientôt les amiraux d'Athènes arrivent de- 
vant la ville, la prennent et y laissent une nombreuse garnison, 
après avoir passé au fil de l'épée le plus grand nombre des Les- 
biens fugitifs. 

La grande révolte de Mitylène avait été fatale à Lesbos. Les 
Athéniens, qui avaient tremblé en apprenant que leur plus puis- 
sante alliée les abandonnait, avaient combattu avec énergie, mais 
s'étaient vengés sans pitié. S'ils étaient revenus sur l'arrêt de mort 
porté dans un premier moment de colère, ils n'en avaient pas 
moins fait passer les Lesbiens de l'état de propriétaires à celui 
de fermiers, et confisqué tous les vaisseaux de l'île. Or, Lesbos 
n'avait d'importance que par sa marine, elle était donc comdléte- 
menl annihilée pour le reste de la guerre. C'est ce qui nous explique 
que jamais , même aux jours des plus grands désastres d'Athènes , 
après l'expédition de Sicile, Lesbos n'ait pu faire un effort digne 
d'elle pour reconquérir sa liberté. 

Désormais Mélhymne est la ci:é principale de Lesbos pour toute 
la durée de la guerre du Péloponnèse, parce que seule elle a con* 



— 358 — 

serve son territoire et ses vaisseaux. Tous les autres bâtiments les- 
biens appartenant à Athènes, Méthymne seule envoie ses marins 
en qualité d'alliés à l'expédition de Mélos et à celle de Sicile. 

La jalousie contre Mitylène et le désir de nuire à une rivale 
abhorrée, plutôt qu'un sentiment de fidélité pour Athènes, avaient 
poussé les Méthymnéens à se déclarer contre leurs compatriotes; 
mais ils sentaient fort bien , eux aussi , combien le joug était pesant. 
Aussi lorsqu'ils peuvent espérer le secouer par eux-mêmes, sans 
suivre une impulsion donnée par Mitylène, ils n'hésitent pas à le 
tenter. Athènes avait perdu sa flotte dans l'expédition de Sicile, 
sa puissance semblait anéantie. Tous ses alliés , empressés de chan- 
ger de maîtres, sollicitaient àl'enviles secours des vainqueurs, pour 
chasser les garnisons athéniennes. Agis, roi de Lacédémone, em- 
barrassé par tant de demandes, hésite quelque temps: cette hé- 
sitation fut fatale. Bientôt cent dix galères athéniennes le bloquent 
dans un mauvais port de la Gorinthie : Athènes avait repris sa 
supériorité maritime. Mais Méthymne et les autres villes de Lesbos 
avaient été trop loin pour pouvoir reculer; elles ne se faisaient pas 
illusion et savaient fort bien que leurs intrigues étaient connues à 
Athènes. Lorsqu'une petite escadre de vaisseaux de Chio parut 
devant Méthymne, au lieu de toute la flotte Lacédémonienne, la 
ville n'hésita pas à se révolter : mais les amiraux d'Athènes, Léon 
et Diomédon, arrivent bientôt avec vingt-cinq galères. C'est en vain 
qu'Astyochos, chef Lacédémonien, est parvenu à faire révolter un 
instant Méthymne, Mitylène, An tissa, Pyrrha, Érissos et presque 
toute l'île, la fortune d'Athènes triomphe encore une fois. 

Cette seconde révolte ne fut pas punie avec autant de rigueur 
que la première; soit qu'Athènes affaiblie craignit de pousser à 
bout la patience des Lesbiens, soit qu'instruite par le malheur 
elle aimât mieux mettre sur le compte de la crainte que sur celui 
de la perfidie la défection de ses alliés. 

La victoire de Léon et de Diomédon n'avait pas été assez écla- 
tante pour qu'Athènes pût se flatter de dominer désormais paisible- 
ment sur toute l'île. Chio était au pouvoir des Lacédémoniens; 
leurs flottes, unies à celle des Siciliens, couraient l'Hellespont et 
la mer d'Ionie, Lesbos était sans cesse exposée à de nouvelles atta- 
ques. Deux fois les proscrits essayent de s'emparer de Méthymne, 
deux fois ils sont repoussés , mais ils sont plus heureux contre 
Crissos, où on ne les attendait pas, et qu'ils vont prendre par 



— 359 — 

terre, pendant que toute la vigilance des Athéniens était tournée 
du côté de la mer. 

A cette nouvelle, l'amiral athénien Thrasyllos arrive devant 
Crissos, avec une flotte considérable, et déjà il avait réduit la 
place aux dernières extrémités, lorsqu'une escadre lacédémo- 
nienne paraît eu mer. Thrasyllos abandonne sa proie, pour courir 
après ce nouvel ennemi , qu'il nepeut parvenir à atteindre. Quelque 
temps après il éprouve même , sur les côtes d'Ionie , un échec que 
les hasards de la guérie lui permettent de changer bientôt en écla- 
tante victoire. Vaincu par la flotte sicilienne, il avait eu à peine Je 
temps de réunir ses vaisseaux et de ranimer le courage de ses sol- 
dats, lorsqu'il rencontra en face de Méthymne, en doublant un 
petit cap, la flotte victorieuse, qui ne l'attendait pas; l'attaquer et 
la disperser fut l'affaire d'un instant. Au nombre des prisonniers 
se trouvait un cousin d'Alcibiade, exilé pour la seconde fois. 
Thrasyllos, effrayé du sort qui attendait cet homme s'il l'envoyait 
à Athènes, prit sur lui de lui donner la liberté. 

En fcce de Méthymne commença le grand drame militaire qui 
devait se terminer par la mort de Callicratidas, aux Arginuses, mais 
les Lesbiens étaient trop abattus pour pouvoir prendre part à cette 
grande lutte. L'année suivante, après la bataille dVEgos-Potamos , 
Lysandre vient lui annoncer qu'elle a changé de maîtres, sans que 
son arrivée excite ni joie, ni douleur dans la cité déchue, tant 
les Lesbiens avaient compris que désormais ils n'auraient plus 
qu'une indépendance nominale. Peu leur importait qu'Athènes ou 
Sparte régnât sur la Grèce, puisque la liberté était perdue pour 
eux. 

Athènes eut encore, après la fin de la guerre du Péloponnèse, 
quelques retours de fortune. Vainqueurs à Cnide, Conon et Pharna- 
baze font rentrer Milylène dans l'alliance athénienne; mais depuis 
que Lesbos n'avait plus les forces nécessaires pour se faire- res- 
pecter par le peuple dont elle embrassait le parti, depuis qu'elle 
s'était résignée en quelque sorte à vivre en sujette , un change- 
ment d'alliance n'était plus un grand événement pour l'île. Les 
ordres arrivaient d Athènes au lieu de venir de Sparte, telle était 
la seule différence, et on n'y aurait pas même pris garde dans 
le pays, si le triomphe d'Athènes n'avait pas toujours été le signal 
de l'établissement du régime démocratique, et celui de Sparte le 
signal de l'avènement de l'aristocratie. 



— 360 — - 

L'arrivée de Pharnabaze et de Conon à Milylène n'eut pas une 
grande influence sur l'île; Mitylène seule passa dans le parti athé- 
nien, mais sans rien entreprendre conlre les autres villes restées 
fidèles à Sparte , comme aussi sans être attaquée par elles. Il fallut, 
pour rallumer ia guerre dans un pays dont la population était lasse 
de combats auxquels elle n'avait rien à gagner, que Thrasybule ar- 
rivât à Mitylène avec une petite armée. Il enrôle toute la jeunesse 
valide, tous les exilés des différentes villes. Aux Mitylénicns il 
promet la suprématie sur l'île entière, aux exilés le retour dans 
la patrie et une légitime influence. Quand il a ainsi accru ses 
forces, il marche sur Méthymne, la ville la plus importante du 
parti lacédémonien. L'harmoste Thérimaque débarque les équi- 
pages de ses vaisseaux, les joint aux Méthymnéens et aux exilés 
de Mitylène, et livre bataille sur les confins des deux territoires. 
Thrasybule vainqueur s'empare de Méthymne, et l'île entière re- 
connaît bientôt l'autorité d'Athènes. 

Le traité d'Antalcidas ne tarda pas à remettre presque toute la 
Grèce sous le joug de Sparte. Lesbos ne put échapper au sort com- 
mun , mais puisqu'elle devait avoir des maîtres, un secret instinct la 
poussait, malgré les injures reçues, vers ce peuple élégant et lettré 
qui avait porté si haut dans tous les genres la gloire du nom grec. 
La domination athénienne, quoique terrible dans ses vengeances, 
était plus douce et moins hautaine que celle de ces fiers Spar- 
tiates, dont les harmostes n'avaient qu'un dédain froid et. sec 
pour les citoyens des villes qu'ils gouvernaient. Athènes sut habi- 
lement profiter de l'indignation générale causée par l'attentat de 
Phébidas sur la liberté thébaine, et envoya des ambassadeurs à 
tousses anciens alliés. Mitylène l'écoute une des premières. Mais les 
conditions de l'alliance sont bien plus égales que par le passé. 
Chaque ville de la confédération , grande ou petite, doit avoir une 
voix , dans une sorte de sénat r[ui résidera à Athènes. Athènes con- 
serva seulement une direction morale: ce n'est plus l'Athènes de 
Pérides (378). 

Les dernières querelles de la Grèce mourante à l'époque thé- 
baine ne se vidèrent pas sur mer. Lesbos vil la guerre s'éloigner 
de ses rivages, et elle put, heureuse et ignorée, réparer ses mal- 
heurs. Il est assez probable que les rois de Perse ne négligèrent 
point l'occasion que leur offraient les troubles de la Grèce, pour 
rétablir leur autorité sur les îles voisines de l'Asie. Bien que l'his- 



— 3G1 — 

toire ne nous apprenne rien de positif il est permis de penser 
que, tout en conservant une liberté nominale, Lesbos vivait sous 
la suzerainté des satrapes de l'Asie Mineure. 

Lorsque la victoire du Granique eut annoncé aux villes grec- 
ques d'Asie qu'elles avaient un vengeur, Lesbos fut des premières 
à s'allier au héros de la Macédoine. Mitylène se souvint qu elle 
était grecque, et voulut au moins cette fois combaltre, avec les 
peuples de même race qu'elle, contre les barbares. Mais l'unique 
général de Darius, le Rhodien Memnon, avait conçu un hardi 
dessein, qui, s'il n'eût pas été arrêté par la mort, eût rendu incer- 
taine l'issue de l'expédition d'Alexandre. Laissant le jeune con- 
quérant s'avancer avec sa petite armée dans l'intérieur de l'Asie 
Mineure, Memnon vient avec sa flotte intercepter toutes les 
communications entre l'Europe et l'Asie. 11 ne pouvait laisser 
pour réaliser son projet une île aussi importante qne Lesbos aux 
mains de l'ennemi, aussi vient-il l'attaquer avec des forces consi- 
dérables. Toutes les villes de l'île, Antissa, Méthymne, Pyrrha, 
Erissos se rendent à lui sans résistance par crainte de ses armes 
et aussi par haine pour Mitylène, qui refusa fièrement de se sou- 
mettre et resta fidèle à la cause grecque. Le bruit de ces succès 
rapides parvient jusqu'en Laconie, et Sparte commence à espérer 
la ruine du roi de Macédoine, dont elle n'a pas voulu suivre les 
drapeaux. Déjà Memnon a entouré la ville de Mitylène de cinq 
forts, déjà il bloque le port avec une partie de sa flotte, pendant 
qu'il envoie croiser à la hauteur du cap Sigrium pour s'emparer 
de tous les navires de commerce, Mitylène va tomber, Alexandre 
sera peut-être forcé à ralentir sa marche; mais Memnon meurt de 
maladie pendant le siège. 

La mort de Memnon assure le triomphe d'Alexandre en le débar- 
rassant du seul homme digne de se mesurer avec lui, mais Mity- 
lène n'est pas délivrée. Le neveu de Memnon, Pharnabaze, con- 
tinue le siège par mer, pendant qu'Antophradate le continue par 
terre avec la plus grande vigueur. Les Mityléniens, pressés par la 
famine, et sans espoir de secours, sont obligés de se rendre. Par 
le traité, ils doivent renvoyer la garnison macédonienne, renverser 
de leurs propres mains les colonnes où est inscrite leur alliance 
avec Alexandre , et revenir au traité d'Antalcidas. Les exilés doivent 
rentrer et reprendre possession de la moitié de leurs biens. 

Ces conditions étaient bien dures; la perfidie du vainqueur les 



— 362 — 

rend encore plus cruelles. Une fois maîtres de la place, Auto- 
phradale et Pharnabaze violent le traité, et introduisent une gar- 
nison dont ils donnent le commandement au RhodienLycomédon. 
L'exilé Diogène devient tyran de Mityîène, et il frappe au profit 
des vainqueurs, sur la ville, une forte contribution, qui doit être 
payée, moitié par les plus riches citoyens, moitié par le peuple. 

Mélhymne avait déjà son tyran, Aristonicos, établi par l'influence 
des Perses. Son autorité ne devait pas durer plus longtemps que 
celle de Diogène. Hégélochus, lieutenant d'Alexandre, fut chargé 
de chasser les Perses de toutes les îles pour rétablir les commu- 
- nications entre l'Asie et la Grèce. 11 commença par s'emparer de 
Chio, où il fit prisonnier le neveu de Memnon, Pharnabaze. La 
flotte macédonienne était encore dans le port de Chio, lorsque 
Aristonicos se rendit dans cette ville pour se joindre à Pharnabaze; 
il prit la nuit les vaisseaux macédoniens pour des vaisseaux amis, 
entra sans défiance dans le port, et le matin fut fort surpris de se 
trouver prisonnier. Hégélochus, profitant de ce succès, qu'il ne 
devait qu'au hasard, fit aussitôt voile pour Mityîène. Deux mille 
soldats mercenaires défendaient la place pour le roi de Perse , mais 
l'Athénien Charès, qui les commandait, était un lâche, qui se 
rendit à la première sommation, à condition d'avoir la vie sauve. 
Hégélochus détruisit ensuite tous les petits tyrans de chacune des 
villes de Lesbos, et envoya prendre les ordres d'Alexandre. Le 
conquérant voulut que chacun de ces tyrans fût livré aux citoyens 
de la ville qu'il avait gouvernée. Tous furent mis à mort. 

Désormais, Lesbos n'a plus d'histoire, son nom n'est plus pro- 
noncé qu'à propos de ceux de ses enfants qui, ne pouvant s'accou- 
tumer au repos absolu dans lequel végète leur patrie, vont au 
dehors demander aux lettres ou à la guerre une renommée qu'ils 
ne pourraient oblenir chez eux. Leur influence se fait quelquefois 
sentir dans les affaires de l'île; mais ce n'est pas ce que l'on peut 
appeler une histoire. 

Laomédon et Trigyos, deux des principaux lieutenants d'A- 
lexandre, étaient de Mityîène. Ils durent peut-être leur fortune 
au hasard qui les avait fait naître à Lesbos. Les fréquents rapports 
de cette île et de l'Asie faisaient que la langue des Perses y était 
fort répandue; Laomédon et Trigyos la connaissaient, ce qui leur 
fit confier, par le roi de Macédoine, bien des missions que d'autres 
auraient peut-être obtenues sans cela. Leur habileté leur gagna la 



— 363 — 

faveur d'Alexandre , et ils s'en servirent dans les intérêts de Mity- 
lène, leur patrie, dont ils firent doubler le territoire. 

Après la mort du conquérant, Lesbos ne prit aucune part aux 
querelles de ses successeurs. Ignorée, mais tranquille, elle sut 
adopter sagement la politique des états faibles, la neutralité, et 
cultiva en silence les arts de la paix , pendant que, de tous côtés, 
la guerre était à ses portes. A l'époque de la guerre de Persée , 
Antissa se départit de cette politique prudente; elle reçut dans 
son port un amiral macédonien, Anténor, et le sénat romain, im- 
pitoyable pour ses ennemis, la fit détruire. Tous les habitants 
furent transportés à Méthymne. 

Le triste sort d'Antissa n'empêcha pas Mitylène d'embrasser avec 
ardeur la cause de Mithridate. L'alliance nouvelle des Grecs de 
Lesbos et du roi de Pont fut scellée par une perfidie. Aquilius, 
général romain vaincu par Mithridate en Asie , s'était réfugié ma- 
lade à Mitylène : les Mityléniens le livrèrent. Le roi de Pont le fit 
périr dans d'affreux supplices. Mais Rome vengeait ses enfants. 
Minucius Thermus parut en vainqueur irrité sous les murs de 
Mitylène. La ville fut prise et pillée; Lesbos devint province ro- 
maine. 

Jusque-là la nouvelle province n'avait pas eu à se louer de ses 
maîtres , il semblait que l'époque de leur domination dût être un 
temps de ruines et de malheurs : il n'en fut rien. Jamais Lesbos 
ne fut plus florissante; et l'on peut appliquer à la domination 
romaine cette parole cruelle, que Gibbon applique à la domi- 
nation musulmane : si la servitude est préférable à l'anarchie, la 
Grèce dut se trouver heureuse sous le joug des Romains. Le 
rhéteur Théophane, historien, poëte et orateur au besoin, ne 
contribua pas peu à concilier à Lesbos, sa patrie, la faveur de 
l'aristocratie romaine. Admis dans l'intimité de Pompée, il ne 
craignit pas de trahir pour lui les intérêts de la vérité dans son 
histoire de la guerre contre Mithridate. Il prétendit avoir trouvé 
dans les papiers du roi vaincu des lettres de Rutilius fort compro- 
mettantes pour son honneur. Le seul crime de Rutilius était d'être 
l'ennemi de Pompée et de sa famille. Cette indigne flatterie désho- 
nora Théophane , mais lui assura à tout jamais l'amitié et la recon- 
naissance de Pompée. Il usa de son crédit en faveur de sa patrie. 
Au retour de ses guerres d'Asie, Pompée se laissa persuader par 
lui d'aller voir Mitylène; c'était à l'époque des jeux. Le sujet pro- 



— 364 — 

posé aux poètes était uniquement l'éloge du général romain. Aussi 
garda-t-il de Mitylène un si bon souvenir, qu'il prit son théâtre 
pour modèle de celui qu'il fit plus tard bâtir à Rome, sur des pro- 
portions plus vastes et plus imposantes. C'est à Mitylène qu'il 
confie sa femme Cornélie , pendant qu'il essaye de balancer en 
Grèce la forlune de César. 

Désormais, annexée à l'empire romain, Lesbos partagera son 
sort; heureuse et florissante pendant les premiers siècles, elle 
sera, au partage de l'empire, assignée aux empereurs d'Orient. 
Son histoire est inconnue comme celle de toutes les villes qui n'ont 
pas d'existence propre, et qui ne vivent que de la vie d'un grand 
empire. 



365 



Suite des notices et extraits de manuscrits concernant l'histoire ou la litté- 
rature de la France qui sont conservés dans les bibliothèques ou archives 
de Suède, Danemark et Norvège. — Rapport de M. A. Geffroy , 5 e par- 
tie. 

A la suite de deux missions accomplies, en i85i et i854, dans les 
pays Scandinaves, M. Geffroy a présenté une suite de Rapports que 
celui-ci est destiné à continuer, sans l'achever encore. Le premier de ces 
Rapports, inséré dans le second cahier du troisième volume des Ar- 
chives (i852), contenait des lettres inédites de Charles XII; les suivants 
avaient pour but de donner un catalogue raisonné, avec notices et ex- 
traits, des manuscrits concernant l'histoire ou la littérature de la France 
qui sont contenus aujourd'hui dans les bibliothèques publiques ou pri- 
vées, ou bien dans les archives de Suède, Norvège et Danemark. Le 
quatrième volume des Archives (1 855) contient déjà un premier chapitre 
sur les manuscrits en islandais ou en vieux suédois que possède la bi- 
bliothèque royale de Stockholm. L'auteur ne les examine, bien entendu, 
qu'au point de vue de l'histoire ou de la littérature française, et il y re- 
trouve des traductions ou imitations de poëmes français du moyen âge, 
dont nous avons perdu les originaux ; par exemple, une traduction du 
Namnlôs et Valentin, original du célèbre Valentin et Orson; une traduc- 
tion de petits poëmes semblables à ceux que nous attribuons à Marie 
de France, etc. Notre quatrième volume contient ensuite, delà page 2 53 
à la page 4oi, un second chapitre, donnant la liste et des extraits des 
manuscrits latins et français de la même bibliothèque, toujours pour ce 
qui concerne seulement la France. Viennent ensuite, formant autant de 
chapitres séparés, l'examen des documents français que contiennent les 
archives des affaires étrangères à Stockholm, celui des archives royales 
et de la bibliothèque particulière du comte d'Engestrôm, dans la même 
ville. L'auteur y cite, quelquefois intégralement, de nombreuses let- 
tres de nos rois, depuis les derniers Valois jusqu'à Louis XVI et Marie- 
Antoinette, beaucoup de lettres inédites de Grolius, etc. \ 

L'Académie des inscriptions et belles-lettres a décerné à cette pre- 
mière partie du travail que poursuit l'auteur une mention très-honorable 
dans 6a séance du 8 août 1 856. 

Le rapport que nous publions aujourd'hui complète par le chapitre 

1 Ces chapitres ont été réunis et publiés à part à 200 exemplaires seulement, 
sous le titre de Notices et Extraits des manuscrits concernant l'histoire ou la litté- 
rature de la France qui sont conservés dans les bibliothèques ou archives de Danemark, 
Suède et Norvège, 1 vol. in-8°, chez Durand, rue des Grès. 

Mrs s. SCIENT, V. a5 



— 366 — 

sur la célèbre bibliothèque d'Upsal ce qui concerne la Suède. Nous y 
joignons l'examen des archives de Christiania. La partie danoise du tra- 
vail suivra prochainement et terminera l'ouvrage. 



S 6. — BIBLIOTHEQUE D'UPSAL. 

Plus riche encore que la bibliothèque royale de Stockholm, 
celle d'Upsal contient, outre 100,000 volumes imprimés, plus 
de 7,000 manuscrits ou collections manuscrites. Il existe un cata- 
logue de cette bibliothèque, par Aurivillion , 1807—1815, 3 vol. 
in-4°. Il faut citer aussi Calalogus centuriœ librorum rarissimorum 
mss. et partim impressorum qua anno 1705 bibliothecam publ. Acad. 
Upsaliensis aaxit et exoraavit S . G. Sparvenfeldias ; Upsaî. 1706, 4°; 
et Olof Celsii Hîstorla bibliothecœ Upsaliensis; Upsal. 1 745, 8°. 

Le plus célèbre des manuscrits d'Upsal est certainement le Codex 
argentcus, tant de fois décrit 1 , 11 avait d'abord appartenu à la riche 
collection de Prague. Cela est attesté par un passage d'un certain 
Richard Strein , conseiller de Rodolphe II et préfet du palais de 
l'archiduc Mathias, lequel, dans un livre intitulé : Apologia oder 
Scliutzred iïber der durchlauchtigsten Hauses Osterreich, etc. , affirme 
que l'original du manuscrit gothique d'Ulphilas est, au moment 
où il écrit, entre les mains de l'empereur; or ce témoin, sans aucun 
doute oculaire , et qui cite certaines expressions comme se trou- 
vant dans ce manuscrit, mourut en 1601. C'est de Prague que le 
manuscrit a passé, avec tant de trésors, dans la bibliothèque de 
Christine, et le catalogue de cette bibliothèque, rédigé après l'an- 
née i6Ag,le consigne sous le n° 24: Evangelisiarum fragmenta, 
sermone et characlere gothico. Membr. — Après que Christine l'eut 
reporté sur le continent, Puffendorf le retrouva en Hollande et l'a- 
cheta pour le comte Magnusde la Gardie, qui en fit présent à la 
bibliothèque d'Upsal par acte du 18 janvier 1669. 

Les manuscrits d'Upsal sont rangés, suivant leurs provenances, 
en différentes collections, dont presque chacune a son catalogue 

1 Voy. Gabelentz et Loebe. Ulfdae Gothoram episcopi Opéra omnia , e germanico 
sermone in latinum conversa, necnon nous historicis, c/eographicis, criticis et epexege- 
iicis adornata, interprète F. Tempesdni\ Paris, i848. — Archenhohz , Mém.l, 
p # 3 -y. — Vlfdas. Die heiligcn Schriften. . ., par H. Massmann, grand in -8°; 
Stuttgart. — L'édition de M. Uppstrôm, etc. 



— 367 — 

manuscrit. Je m'empresse d'examiner celles qui promettent d'offrir 
le plus de documents intéressant notre histoire. 

COLLECTION DES PAPIERS DU COMTE ERIC AXELSSON SPARRE. 

Le comte Eric Sparre était né le i5 juillet i665. Jeune encore 
il entra au service de la France comme enseigne au régiment de 
Kônigsmark. Il devint capitaine en 1690, donna des preuves de 
bravoure en Italie contre le duc de Savoie , fut nommé major après 
le combat de Maestricht, colonel en 169/i, et brigadier au royal- 
suédois en 1701; ce régiment fut même pendant quelque temps 
appelé , à cause de lui , régiment de Sparre. En 1 yo3 il alla trouver 
Charles XII en Pologne, obtint le commandement d'un régiment 
poméranien récemment enrôlé, à la tète duquel il prit part au 
siège de Thorn. Revenu en France avec la permission du roi de 
Suède, il devint maréchal de champ en 170/i et lieutenant géné- 
ral dans les armées françaises en 1707. En 1712 on le trouve à la 
cour de France, chargé d'obtenir des subsides pour sa patrie; il 
obtient 200,000 rixdales de banque. En 171A, il visite les cours 
d'Allemagne, et surveille les intérêts de la Suède pendant les né- 
gociations de Bade entre l'empereur et le roi de France. Le 2 5 jan- 
vier 1715, il est de retour à Paris, d'où il envoie en Suède Fo- 
îard, qu'attirait le bruit des exploits de Charles XII. C'est alors 
aussi qu'il abandonne le service de France, où il est resté pendant 
trente et un ans, pour devenir lieutenant général d'infanterie 
en Suéde. De 1715 à 1718, il remplit avec habileté les fonctions 
d'ambassadeur à Paris et gagne toute la confiance de Louis XV : 
« M. le comle, lui dit un jour à sa table le jeune roi, vous n'êtes 
pas de la même religion que moi; j'en suis fâché, j'irai un jour 
au ciel et je ne vous y trouverai pas. — Pardonnez-moi, sire, 
répond Sparre, le roi mon maître m'a ordonné de vous suivre 
partout. » 

Après s'être mêlé inutilement aux inlrigues de Gôrtz et de Gyl- 
lenborg, qui coûtèrent sans doute la vie à Charles XII, Sparre tra- 
vailla plus utilement à une alliance de la France avec la Suède. 
Il soutint en cette occasion, comme il l'a dit lui-même : « i° la 
liaison indispensable des intérêts de la Suède avec ceux de la 
France, liaison dont ces deux couronnes tireront en tout temps et 
en tous événements une utilité réciproque; 2° ce principe que la 

M. 25. 



— 368 — 

Suède est la seule puissance dans le Nord que ses propres intérêts 
invitent à secourir la France, qu'elle le doit par sa situation et le 
peut par ses forces ; 3° la réputation de fermeté et de parole invio- 
lable que son roi s'était acquise. » 

Sparre devint ministre après la mort de Charles XII, le 18 dé- 
cembre 1718, puis ambassadeur auprès des cours de Londres, 
de Versailles et de Vienne en 1 7 1 9. Il fut élevé à la dignité de comte 
le 17 avril 1719 et devint enfin feld-maréchal le 11 septembre 
de la même année. Il mourut le 4 août 1726. 

On comprend aisément que les papiers du comte Eric Sparre , 
qui fut ainsi longtemps employé, soit dans le service militaire de la 
France, soit comme diplomate auprès de nos rois, contiennent 
un grand nombre de documents relatifs à notre histoire. 

J'y remarque : 

N° 1. Minutes de lettres à MM. de Gyllenborg et de Gôrtz. 

N° 2. Pièces relatives à la première ambassade de S. E. à la cour 
de France. 

N° 3. Instructions pour le conite de Kônigsmark, ambassadeur 
de Suède en France, i665. 

N° 4. Instruction pour le baron de Sparre, lieutenant général 
au service du roi, envoyé vers S. M. le roi de Suède, à Bender, 
i4 mars 1714. Signé Louis, et plus bas : Colbert. 

M. le professeur Garlsson, de l'université d'Upsal, a fait con- 
naître cette instruction dans sa dissertation : Qaœ a Carolo XII 
post pugnam Pultavensem de pace acta sint et quœ fuerint consilia 
Goerzii, Upsaliae, 1 848 , in-8°, p. 5o : « . . .Mandata rex Galliœ de- 
dit Erico Sparre, in quibus satis gravibus verbis monet, ut pru- 
dentis sit partem eorum quas amissa fuerint cedere, ut obtineantur 
cetera quœ aliter difficilia essent impetratu ; et régi itaque suadet, 
postquam herois fortem animum ostenderit , ut jam de utilitate 
solida regni cogitaret. Stettinum de cetero in potestate Borussiae 
jam esse; si annuente Suecia id non obtineret, hostium partibus 
eam se adjecturam. Sin hœc consilia differantur, mox ex voluntate 
Sueciae rem non pendere. Litteris propria manu scriptis, Ludovi- 
cus XIV a Bar. Sparre coram dictum iri ait quicquid ipse dicenda 
haberet. » 

On trouve dans le même dossier : 

Résolution de la cour de Prusse pour le baron de Sparre et le 
comte de Rottembourg; Ilgen , 4 mai 1715. Signé F. Guillaume. 



— 369 — 

Résolution de la cour de Prusse, pour le baron de Sparre; 
Ilgen , 26juin 171/i. Signé F. Guillaume. 

Douze lettres de Sparre au marquis de Torcy. 

N° 5. Pièces relatives à la deuxième ambassade de S. E. en 
France. 

N° 6. Correspondance de Sparre avec le comte de la Marck , 
1719. Les plus importantes de ces lettres ont été publiées par 
M. G. G. Malmstrôm dans les Handlingar rôrande Sveriges Historia. 
M. Malmstrôm en a d'ailleurs fait usage dans le premier volume 
de son ouvrage : Sveriges politiska Historia fran K. Cari Xll's 
Dôd... Stockholm, i855,in-i2. 

Lettres à la reine touchant milord Carteret, 1719. 

N° 7. Rapport fait au roi Charles XII sur mon ambassade en 
France, 1715. Brouillon, 

N° 8. Mémoires à la cour de France, 1716. 

Copies des lettres du roi (Charles XII) à l'empereur, au roi de 
France, au duc d'Orléans, etc., 17 i/i, 1715. 

N os 10 et 11. Négociations des années 1719, 1720, 1721. 

N° 12. Copies des lettres écrites entre Charles XII, Louis XIV, 
Louis XV et le duc d'Orléans. 

Alliance entre la Suède et la France, 3 avril 1715. Copie. 

Lettres de Sparre au roi de Suède et au baron de Mùllern , chan- 
celier, 171A, 1715. Brouillon. 

Mémoires insinués à la cour de France. 

N° i3. Lettres de Sparre sur la mort de Louis XIV, son testa- 
ment et l'état de la France à cette époque. Brouillons. 

Lettres sur le projet de rétablir le prétendant sur le trône d'An- 
gleterre. 

Lettres à Charles XII, du 2 au 5 septembre 1715. 

Lettres à Charles XII, au chancelier baron de Mullern , du 2 3 
au 3o août et du 16 septembre 1715. 

Lettres sur le prétendant. 

Lettres au chancelier, 11 juillet 1715. 

Lettres au roi, 11 juillet 1715, 9 mars 1716. 

N° 18. Lettres de Gôrtz et de Gyllenborg. 

N° 20. Lettres adressées à Sparre : 

Par Charles Sparre , ministre de Suède en Angleterre , 5- 
1 3 janvier; 1, 3, 1 5 février; 4, i/imars; lii avril; 12 mai, 7 août 
1720. 



— 370 — 

Par C. Gyllensljerna, Clas Bonde , etc. . . E. W. Lewenhaupt, née' 
Kônigsmarck, 18 mai 1716, la marquise Lalluye, la comtesse d'As- 
premont, Marcilly de Villette, la maréchale de Noailles , la marquise 
de Béthune, la duchesse de Roquelaure, la duchesse de Villars. 

N° 2G. Lettres adressées à Sparre , 1701-1706, par Chamillart : 
Marly, 26 juillet; Fontainebleau, 7, 27, 28 octobre; Versailles, 
16 décembre 1701; Versailles, 29 janvier, 18 mars, 3, i5, 
19 avril; Marly, [\ , 9 juillet; Versailles, 21 août 1702. 

Ces lettres contiennent en général des détails relatifs au régi- 
ment de Sparre. 

N° 27. Lettres adressées à Sparre : 

Par le maréchal de Villeroy r 

Du camp d'Offenbourg : 

i3 juillet 1704 : « J'ay reçu vos deux lettres des i5 et 16 de 
ce mois... » 

lbid. i5 juillet 1704 : « Je vous prie de faire passer le plus di- 
ligemment que vous le pourrez le paquet. . . » 

lbid. 18 juillet 170/i : «J'ay reçu hier au soir, monsieur, la 
lettre que vous m'avez pris la peine. . . » 

lbid. 19 juillet 170/1 : «Je réponds, monsieur, à votre lettre 
du i8 me ...» 

lbid. 19 juillet 1 704. : « Je voudrois bien , mon cher baron. . . » 

lbid. 20 juillet ijofi : « Je vous supplie, monsieur, de faire te- 
nir mon paquet à M. le maréchal de Tallard. . . » 

lbid. 21 juillet 1704 : «Vous avez très-bien fait, monsieur, de 
prendre le parti d'envoyer les blessés. . . » 

lbid. 21 juillet 1704 : «Il me semble, monsieur, que je vous 
ai mandé dans plusieurs de mes lettres. ...» 

lbid. 7 août 170/i : « J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous. . . » 

Louvain, 9 nov. 1706 : «Je vois, monsieur, par la lettre que 
vous. . . » 

lbid. 11 nov. 1706 : «M. le baron de Sparre observera de don- 
ner tous les jours aux troupes. . . » 

lbid. 1 1 nov. 1705 : « Je vous envoyé, monsieur, tous les ordres 
nécessaires. . . » 

Versailles, 1I1 mars 1714 : «Monsieur, quelque incommodé 
que je sois, je verrai demain M. Voysin... » 

«lbid. i5 mars 171/î : «Je ne puis vous rien mander de plus 
précis. . . » 



— 371 — 

Lyon, 7 sept. 17 14 : «Quelque persuadé que je sois depuis 

longtemps de l'honneur de votre amitié. . . » 

Versailles, 9 juin 1715 : « J'ay demandé plusieurs fois de vos 

nouvelles. . . » 

« Ce mardi (1716?) : Je suis aussi affligé que vous, monsieur, 

des nouvelles (de la capitulation de Stralsund). . . » 

Villeroy, i3 juin 1716 : «Je vous suis très-obligé des mar- 
ques. .. » 

Paris , 1 6 oct. 1 7 1 6 : « J'allai mardi à votre porte. . . » 

Ibid. 29 oct. 1716 : « J'aurai l'honneur de vous voir. . . » 

lbid. i er mai 1717 : « J'ai eu l'honneur de parler à S. A. R. II 

m'a dit, monsieur, qu'il vouloit bien accorder un sauf-conduit à 

l'agent du roi de Pologne. . . » 

lbid. 2 mai 1717 : «J'envoye à V. Exe. le sauf-conduit...» 
lbid. 18 mai 1717 : Monsieur, je reçois avec un sensible 

plaisir. . . » 

lbid. 18 août. 17 1 7 : « J'allai hier à votre porte. . . » 
lbid. 2 5 août. 1 7 1 7 : « Monsieur, les marques de votresouvenir. . . » 
lbid. 5 déc. 1717 : J'ay reçu ce matin la lettre que vous. . . » 
Ibid. 26 mars 1718 : «J'ai reçu avec une extrême joye la 

lettre. . . » 

Ibid. 9 sept. 1718 : «Je nesçais si toutes les lettres que j'ai eu 

l'honneur. . . » 

Ibid. 1 1 mars 1719 : « Enfin, monsieur, vous voilà sénateur. . . » 
Ibid. 12 janv. 1720 : «M. Linck m'a remis, monsieur, la 

lettre. . . » 

lbid. 5 février. 1720: Quoique vous alliez au Palais-Royal... » 
lbid. 23 avril. 1720 : « Je vous prie, monsieur, de faire dire à 

M. Noggeur. . . » 

Paris, i cr mai 1720: «Je suis bien fâché de l'incommodité... » 
Ibid. 8 mai 1720 : « C'est ma faute, monsieur, de ne vous avoir 

pas averti. . . • 

lbid. 20 mai 1720: «Il est bien juste, monsieur, que les gens 

qui sont à la ville. . . » 

Ibid. 23 mai 1720 : «Je suis ravi d'apprendre par votre 

lettre. . . » 

Ibid. 21 juin 1720 : « J'ai été traité cruellement de la goutte. . . » 
Ibid. i5 août. 1720 : Je n'auray, monsieur, que des nouvelles 

agréables. .-. » 



— 372 — 

Paris, 27 août. 1720: « J'allois chez vous, monsieur, persuadé 
que vous ne partiriez. . . » 

Ibid. i er sept. 1720 : «Vous voulez me savoir gré de peu de 
chose. . . » 

Ibid. 3i oct. 1720 : «Votre neveu, monsieur, vient de me re- 
mettre la lettre. . . » 

Ibid. 2 mars 1721 : J'ai reçu la lettre que V. Exe.. . » 

Ibid. 6 mai 1721 : « Je me sers de l'occasion du départ. . . » 

Ibid. ik janv. 1722 : «J'espère que vous aurez reçu une fort 
grande lettre... 

Lyon, 16 mars 172a : « Enfin, je viens de recevoir la lettre.. » 

Paris, 22 août 1724 : Je viens de recevoir la lettre.. . » 

Versailles, i!\ déc. 172 k : «J'ai reçu avec un sensible plaisir 
les marques de souvenir de V. Exe. . . » 

Paris, ik janv. 1725 : J'ai reçu les deux lettres que V. Exe... » 

Par M. de Torcy : Paris, 7 sept. 1716: «Monsieur, le roi de- 
voit aller ce matin au parlement. » 

Par Tallard ; du camp du Hartz , 1 5 juillet 1 704 : « Il y a plaisir 
d'avoir affaire à un homme aussi régulier <jue vous ...» 

Du camp près Vilingen, 18 juillet 170/i: «Il est de nécessité 
absolue que vous ayez la bonté. . . • 

Ibid. 19 juillet 170/i : « Je viens de recevoir la lettre. . . » 

Ibid. 21 juillet 170/i : « Voici la dernière fois, du moins pen- 
dant quelque temps, que vous serez importuné... » 

Lettres du maréchal de Villars. 

N° 33. Lettres adressées à Sparre, par: 

' .arie-Aur. Kônigsmark , Quedlingbourg, 21 août 1720. 

Pecquet, Paris, i3 déc. 1716, 21 avril 1717. 

Rottembourg, Berlin, 3o avril 1715. 

George-G.-V. Leiningen, Westerburg, 3i mars 1717. 

Cardinal de Polignac, Marly, 5, 7, 27 may 1713. 

Maréchal de Rosen , 6 oct. 1712; 22-28 février, 22 mai 
1715. 

Des Marets, Marly, 7, 12 mai 171.5. 

Le comte du Luc, Vienne, 28 juillet, 28 août 1715, 20 mai 
1717. 

Bolingbroke , Liège , 16 avril 1720. 

Carteret, Stockholm, 28 sept. 1719. 

Strafford , la Haye , 11 juin 171/1. 



— 373 — 

Comte de Rewenklou, Hambourg, i er oct. 1717. 

H. R. Rantzow, Carlshaven, 25 oct. 1719. 

Béthune, Paris, 3o avril 1717. 

De la Mark, Schleiden, 3 août 1720. 

Comte de Croissy, Hambourg, 3 1 janvier, 28 avril, 21 juin 171 G, 

Châteauneuf, la Haye, 2 3 juin 1714? 8 octobre 1715, 9 juil- 
let 1716; 6 juillet, 22 octobre 1717. 

Biron, Paris, 3 octobre 1720. 

D'Argenson, Paris, 2 4 mai 1716, i4 mars 1717. 

Comte de Saxe , Dresde, 3o janvier 1721. 

Jacques-Louis, prince royal du royaume de Pologne, 23 oc- 
tobre 1716. 

Le duc d'Antin. 

Le cardinal Pierre- Jacques Sobieski. 

Le prince Eugène. 

Le président de Mesmes. 

Des Alleurs, Constantinople , 27 mai 1716. 

Montéléon, Londres, 3 mai 1715. 

Campredon, Stockholm, 12 oct. 1716; i cr febr. , 23 febr. 
3 apr. , 11 juill. 1720. 

Poussin, Hambourg, 10 jan. 171G. 

Pontcbartrain, Marly, 8 mai 1715. 

Duc de Noailles, Paris, 20 juin, 4 juill., 4 sept., 1 er à 10 oct. 
1716; 25 janv. , 2 5 mai, 17 sept. 1717. 

Law, 6 lettres. 

N° 35. Lettres adressées à Sparre, par : 

Frédéric-Guillaume, Berlin, 12 mai 1714, 17 juin 1728. 

Philippe d'Orléans, régent, Marly, 12 apr. 1714. 

Elisabeth-Charlotte, Marly, 2 4may 1715. 

L.-A. de Bourbon, 16 juin, 16 aug. 1716, 4 may 1717. 

Louis-Armand de Bourbon, Paris, 12 mai 1717. 

L.-A. de Bourbon, Paris, 4 mai 1717, 29 apr., 18 sept. 
1 7 1 9 ; Versailles , 19 febr. 1723, 19 dec. 1724. 

Le prince Charles de Lorraine, Paris, 20 mai 1717, 3i août 
1718. 

Gustave, prince palatin des Deux-Ponts , Paris, i cr mai 1717. 

Le prince palatin de Birkenfeldt, Birkenfeldt, 7 à 27 fév. 1715. 
Strasbourg, 6nov. 1716, 28 may 1718. 

Sophie Sybille , landgravine deHesse, 25 juin 1715. 



— 374 — 

On trouve encore, dans les Additions ou Suppléments à la col- 
lection des papiers de Sparre : 

N° 2. Pièces relatives à sa première ambassade en France. — 
Certificat de rechange du traité avec la France, 1715, 5 mai; 
original. — Copies de lettres de la cour de France à celle de 
Suède, au sujet de la mort de Louis XIV. — Mémoire envoyé au 
ministère de la cour de France. 

N° 5. Lettres de la reine Ulrique au roi de France. — Projet 
d'alliance avec la France. 

N° il\. Tables des plus considérables familles en France. 



PAPIERS DE THUNBERG. 



Je rencontre dans la correspondance de ce célèbre élève de 
Linné , des lettres de plusieurs savants français : de Fortis , A. de 
Candolle, Ventenat, La Billardière , Lefebure, Dalbavie, Palissot 
de Beauvois, Thiebaut de Bernaud, Thouin, cultivateur (Paris, 
1779); l'abbé Pourret (Narbonne, 1782); Picot de la Peirouse, 
1781 ; Le Breton, inspecteur général (Paris); Gouan (Montpellier), 
Broussonnet (Paris), d'Autier, L'Héritier, Dorthès (Montpellier), 
de Jussieu (Paris), Régnier, Bose, Michaux, etc. 



COLLECTION DES PAPIERS DE CELSIDS. 



N° 3i. Bucolique à la gloire de la reine Christine, par Jean 
Charles Danneux. 

N° 53. Puffendorf. Relation sur la France. 

N° 55. Copie du contrat et l'alliance entre le Roi de France et 
MM. des Ligues, 7 décembre i5i6. — Proposti fatti da mons r Ar- 
dhingello al re di Francia sopra la tregua e pace con l'imperatore, 
i54i. — Convento di Nizza fatto frai' papa imperatore et re di 
Francia per rispetto délia pace tuttavià senza frutto. Lega con il 
principe d'Oranges, fatta nel tempo che esso cercava introdurre 
Francesi nel Paese Basso. — Negoliato dilega et di pace tra'l im- 
peratore Carlo V et Enrico, re di Francia, con alcune proposti di 
mons re Ardinghello. 

N° 58. Relatione del Francia. 

N° 67. Oratione di mos r di Monluc allaSer. signoria de Venetia 
per il re cristianiss essendo egli ambas r di quella ma ta appreso la 
sud la signoria, i544. 



— 375 — 

N° 75. Commentarii ciel regno cli Francia del clarMVI. Michel 
Suriano, amb re veneto, ritornato da quella corona. Anne- i56i. 

N° 76. Lettres des rois de Danemark vers la fin jdu xvi e siècle. 
Documents publics relatifs à l'histoire de France. Relations ita- 
liennes, de Flandre, de France, etc. 

N° 91. Relation de l'ambassade de la Gardie en France. 

Cette collection comprend d'ailleurs, outre ce qui concerne 
directement l'histoire de France, beaucoup de ces documents ita- 
liens si nombreux sur le xvi e siècle, et indirectement si utiles 
pour notre histoire alors mêlée à celle du continent. 

N° 53. Relatione di terra ferma da Al. Mocenigo, i568. 

N° 5d. Brève relatione delà morte di Sixto V. — Conclave di 
Urbano VII. — Conclave de 1591. — Lettres de Ferdinand, em- 
pereur, au pape. — Conclave où fut élu Sixte V. — Conclave de 
Pie V. — Mort de Calixte III. — Mort de Paul IV. — Conclave de 
Marcel II. — Lettre du cardinal Navagiero. 

N° 56. Discorso d'un cavaliero alemanno geloso de benedetta 
republica christiana à i principi dell' Allem a ed al tri potentati 
Christian i. 

N° 57. Relatione del clar. M. Franc. Mol in 0, ritornato diSavoia, 
1576. Relatione del Clar. Sig. Fr. Barbaro, ritornatod i Savoia. 

N° 58. Negotia turcica da M. A. Barbaro, iÔ73. — Guerre 
des Turcs contre l'empereur, par le comte Guido San-Giorgio. — 
Pèlerinage des Turcs à la Mecque. Voyage à Constantinople, i582. 
— Etat présent des Turcs, par Maffeo. 

N° 59. Soriano: Relatione, îôgô. — Relation de Navagiero, 
ambassadeur vers Paul IV, i558. 

N° 6 1 . Raguaglio délie cose di Molucco, China et Japone man- 
data dall' provinciale dell' India ail r mo prior g al délia c ia del Jesu 
per lettere di Cocinno d. 21 de Genari, 1587. — Relatione délia 
gran citta del Quinsay et del re délia China, fatta dal s Contugo 
Contughi, i583. — Relatione dell signore B. Navagero, amb. a 
Paolo IV, i558. — Relatione del clar mo Guison ritornato da Fio- 
renza, 1957. — Relatione del Emil. Monolesso ritornato da Fer- 
rara , 1575. — Instructions pour les nonces pontificaux du 
xvi° siècle. — Relatione del clar™ Grisoni ritornato da Fiorenza, 
1576. — Relatione del M. Marco Foscari, di Fiorenza, i53o. — 
Delli fundamenti délie stalo et délie parti essentiali chc formano 
il principe, di d° Scipio da Castro 



— 376 — 

Un catalogue donnant l'énumération complète de ces relations 
vénitiennes contenues dans la collection de Celsius , ne nous de- 
manderait p^s moins d'une trentaine de pages. 

COLLECTION DES MANUSCRITS ACHETES DANS LES VENTES. 

Sous ce titre sont classés des papiers parmi lesquels je re- 
marque : 

N° 117. Lettres françaises. 

N os 75, 76, 77. Mémoires sur l'Alsace, sur la Rochelle en 1699, 
et sur la Flandre flamingante. 

COLLECTION DES PAPIERS DE PALMSKIÔLD. 

Cette collection a été faite au commencement du xvm e siècle. 
Elle se compose d'environ 5 00 volumes in-folio et surtout in- 
quarto , avec un catalogue en deux volumes in-folio. Palmskiôld 
était attaché aux Archives du royaume; il y avait fait copier un 
grand nombre de pièces. 

Je trouve dans le tome III de la collection : 

Lettres de Brienne (n° 10, p. 47), de Chanut (n° 3o, p. 35), 
deLeibnitz (n°66, p. 339), de Mornay (n° 83, p. 455), de Salvius 
à d'Avaux (n° 1 1 3, p. 609 ) , de Nicolas Heinsius , d'Oxenstierna , etc. 

Des lettres de Grotius dans les Addenda au tome III. 

COLLECTION DES PAPIERS DE L'EVÊQUE NORPIN. 

Elle comprend 5oo volumes in-folio et plus de 1,000 volumes 
in-quarto. 

Les volumes in-folio sont seuls reliés. Les volumes in-quarto 
sont encore en liasses. Un catalogue a été d'abord dressé par 
le consciencieux et savant bibliothécaire M. Fant père; mais les 
matières y étaient mêlées et il était incomplet. M. Malmstrôm, de 
l'université d'Upsal, a entrepris à nouveau ce travail difficile. Il 
n'a encore catalogué que les in-folio. Je suis loin, pour ma part, 
de pouvoir donner des indications suffisantes sur ce que contient 
d'intéressant pour la France une si énorme collection que le temps 
ne m'a pas permis de feuilleter tout entière. J'y remarque : 

Pièces sur l'ambassade de Charnacé et sur celle du président 
Biôrnklou. 



— 377 — 

Articles secrets entre la Suède et la France de negotio polonico. 
Fontainebleau, 12 — 22 septembre 1661; 5 feuillets. 

Explication des susdits articles. 

Une note jointe au catalogue avertit que ces articles secrets ne 
sont imprimés que dans Aitzema, Histoire des affaires d'Etat et de 
guerre, t. IV, p. 83g. 

Lettres de Louis XIV à Feuquières, 1676. 

Actes concernant les négociations avec la France, 1735-1736. 

Réponse du roi au mémoire de Casteja, etc., etc. 

COLLECTION DES PAPIERS DE CRONSTEDT. 

Elle comprend environ 90 volumes in-folio, avec catalogue 
manuscrit en un volume in-folio. 

Cette collection fut achetée par les États du royaume pour être 
donnée à Gustave III lorsqu'il était encore prince royal. Gustave 
la donna ensuite, comme chancelier de l'université d'Upsal, à la 
bibliothèque de cette ville. 

J'y remarque , sous le n° 12, des lettres et instructions originales 
de Christine. C'est, en général, une correspondance entre la reine 
et son intendant Olivekrantz. La plupart de ces documents ne 
sont donc relatifs qu'aux domaines de Christine. Peut-être y ren- 
contrerait-on des renseignements relatifs aux collections de livres, 
de tableaux et d'objets d'art formées par la reine sa mère et par 
elle-même. Cette espérance suffirait à encourager une sérieuse 
recherche. 

Cette collection comprend en outre beaucoup d'originaux du 
grand chancelier Oxenstierna, mais ces documents sont pour la 
plupart imprimés. 

Qu'on ajoute à ces innombrables volumes la collection des ma- 
nuscrits provenant des couvents, laquelle contiendrait peut-être 
des traductions de nos poèmes et romans du moyen âge, peut-être 
même les copies des originaux aujourd'hui perdus en France,' et 
dont se servirent, pour les traduire ou les imiter, le moine Ro- 
bert, sous Haakon Haakonssôn, et bien d'autres religieux du 
xm e siècle 1 . Qu'on ajoute la collection du comte Fleming, la col- 



1 Je remarque en passant dans cette collection des couvents : «Icy commence 
le livre extrait de la chirurgie maistre Henry de Mandeville. » Cod. Cbartac. 4°. 



— 378 — 

lection Rosenhane, la collection du comte général Ascheberg, 
contemporain de Charles X Gustave, fort précieuse pour l'his- 
toire des guerres suédoises; qu'on ajoute la collection du général 
Mejerfeldt, sous Charles XII, avec des lettres de ce roi; celle des 
Biographies réunies par S.-L. Gahm, celle enfin des Papiers de 
Gustave III, dont nous parlerons bientôt avec quelque détail; et 
qu'on juge quel incomparable trésor historique comprend la bi- 
bliothèque d'Upsal! 

Après avoir emprunté à une lecture rapide des catalogues ma- 
nuscrits, ou bien à une inspection nécessairement incomplète des 
volumes et liasses non catalogués, les indications générales qui 
précèdent, je me suis arrêté à l'étude plus attentive des princi- 
paux documents intéressant l'histoire de la France. J'ai lu et analysé, 
la plume à la main, de nombreux volumes des Papiers de Gus- 
tave III, en vue du travail spécial pour lequel je réserve aussi 
l'analyse de la correspondance diplomatique du comte de Creutz 
et de celle du baron de Staël-Holstein; un intéressant volume 
manuscrit et inédit de Linné, intitulé Nemesis divina, dont je devrai 
faire aussi l'objet d'une publication à part, puisque, méritant l'at- 
tention par le grand nom de son auteur et son objet tout religieux, 
il ne regarde cependant en rien l'histoire ni la littérature de la 
France; enfin un ouvrage bibliographique entièrement inédit, 
donnant les observations recueillies en 1770 par l'érudit suédois 
Lidén, qui visita à cette époque nos bibliothèques. Ce travail, 
bien que nous ayons sur le même sujet le livre de Maichel, anté- 
rieur seulement de cinquante ans 1 , paraîtra intéressant à qui ré- 
fléchira que nos bibliothèques allaient être bientôt non pas dé- 
truites, mais dispersées par la révolution. Qu'on me permette 
donc de m'y arrêter pour en donner ici quelque connaissance. 
Les Papiers de Gustave III mériteront ensuite que nous les décri- 
vions avec soin. 

Lidén naquit à Linkôping le 6 janvier 17/ii, et mourut dans la 

1 Danielis Maicnelii introduclio ad historiam lilcrariam de prœcipuis bibliothecis 
Parisiensibus, locupleiala annotaiionibas atquemelhodo qaarectas bibliothccarum usas 
etvera studiorum ratio ostenditur, etc. Cantabrigiae, 1721, in- 12. Lidén a, du reste, 
connu el cité quelquefois cet ouvrage. Voy. aussi le savant livre de Martin Gerbert 
prince-abbé de Saint-Biaise, dans la Forêt-Noire : lier Alemannicum ; accedit Italù 
carnet Gallicum. Saint-Biaise, 1765, in-8°; — 1773 , in-8°. 



— 379 — 

même ville le 23 avril 1793. Sa biographie n'est que le tranquille 
tableau d'une vie consacrée tout entière à l'érudition. Après avoir 
étudié àUpsal, il devint précepteur dans une famille finlandaise, 
enseigna bientôt après à l'université d'Abo , voyagea pendant 
deux années, remplaça le professeur Lagerbring dans sa chaire 
d'histoire à l'Université de Lund, et se retira dès l'année 1776 
dans sa ville natale, où il ne vécut désormais que pour ses chers 
travaux. Il a laissé sa riche bibliothèque à l'Université d'Upsal. 
On a de lui un Catalogue des -dissertations de cette université, con- 
tinué plus tard par M. Marklin; quelques dissertations sur le ma- 
gnétisme animal , sur la doctrine de Swedenborg, etc.; une édition 
de la correspondance érudite de Benzelius; des lettres adressées à 
Gjôrwell et dont plusieurs ont été publiées dans les journaux 
littéraires que celui-ci faisait paraître à Stockholm, etc. 

Le récit des voyages de Lidén en Allemagne , en Hollande , en 
Angleterre et en France pendant les années 1768, 1769 et 1770 
se compose de quatre volumes in-folio, entièrement écrits de sa 
main, en suédois, reliés avec une foule de brochures, de cata- 
logues et de cartes formant à côté du texte comme un recueil de 
pièces justificatives, et conservés à la bibliothèque d'Upsal, où ils 
n'ont été ouverts, d'après la volonté du testateur, que cinquante 
ans après sa mort, c'est-à-dire en i843. Le voyage en France 
occupe une partie seulement du second volume , la seule qui 
nous intéresse immédiatement et la seule que nous voulions faire 
connaître. La défense que Lidén a inscrite au commencement de 
son travail de publier intégralement ce manuscrit avait sans aucun 
doute pour cause les anecdotes scandaleuses qu'il a recueillies. 
Suivant son désir nous les négligerons, ne recherchant dans ces 
vénérables dépôts des monuments de la science que l'instruction 
authentique et sévère , et non pas l'amusement ni le scandale. 

Lidén part de Suède au commencement de 1768. Copenhague 
est sa première étape; il y fait la connaissance de Langebek et de 
Suhm. Après avoir visité la Poméranie suédoise, il traverse Lù- 
beck, Hambourg, Hanovre et s'arrête à Gœttingue, où il se lie 
intimement avec Michaelis, Achenwall, Gatterer, etc. Il parcourt 
l'Allemagne occidentale, la Hollande, l'Angleterre pendant toute 
la seconde moitié de 1769, et arrive en France par Calais le 
20 décembre 1769. Promptement installé à Paris grâce au bon 
accueil de ses compatriotes, du comte Sparre, auprès duquel il se 



— 380 — 

loge clans l'hôtel d'Entrague , rue de Tournon , de Biôrnstahl l'o- 
rientaliste, et surtout du comte Gustave Greutz, poëte et littéra- 
teur lui-même , et de plus ambassadeur du roi de Suède, Lidén 
consacre ses premières visites aux professeurs de l'Université et les 
suivantes aux principaux conservateurs des bibliothèques de Paris. 
« L'Université de Paris, dit-il, a pour chef le recteur, élu annuel- 
lement dans la faculté de théologie; c'est, en 1769, M. Jacquin. 
L'Université se compose, depuis les temps anciens, de quatre fa- 
cultés, celles de théologie, de droit, de médecine et des arts ou 
de philosophie; chacune d'elles a ses bâtiments à part. La faculté 
de théologie réclame impérieusement la première place; elle a 
toujours voulu dominer, même sur les consciences. Elle compte 
un grand nombre de docteurs , séculiers et réguliers , dispersés 
dans le royaume et hors du royaume; ceux qui n'habitent pas à 
la Sorbonne ou au collège de Navarre sont appelés Ubiquistes. Le 
plus âgé des docteurs séculiers, résidant à Paris, est le doyen de 
ia faculté. La faculté de théologie forme deux collèges , ceux de 
Sorbonne et de Navarre, qui sont les deux seules maisons où il 
soit permis d'enseigner publiquement la théologie. La Sorbonne 
est habitée par trente-cinq docteurs, les plus vieux de la faculté; 
ils ont un senior désigné par l'âge, et un prieur, élu à la fin de 
chaque année. Il y a, en outre, un proviseur de la Sorbonne; c'est 
l'archevêque de Paris. La Sorbonne possède onze professeurs de 
théologie; le collège de Navarre en a quatre. Les professeurs de la 
Sorbonne sont : MM. Le Gorgue, de Launay , Jolly , Dumar de Cul- 
ture, Chevreuil, Saint-Martin et de la Hogue. En outre le feu duc 
d'Orléans a institué à la Sorbonne une chaire d'hébreu pour les 
commençants; elle est occupée par M. Asseline. Le collège de Na- 
varre a été fondé en i3o4, par Jeanne de Navarre, épouse de 
Philippe le Bel, pour l'enseignement de la grammaire, de la phi- 
losophie et de la théologie. Ses quatre professeurs de théologie 
sont : MM. Patert, Plunkel, Paillard et deBadier, tous professeurs 
royaux. Une chaire de physique expérimentale vient d'être récem- 
ment instituée par le roi au collège de Navarre ; elle est occupée 
avec beaucoup de mérite par M. l'abbé Nollet; il donne trois le- 
çons par semaine, de onze heures à midi, devant un grand nom- 
bre d'auditeurs, mille environ; on l'applaudit au commencement 
et à la fin de chaque leçon. C'est un homme très-maigre et très- 
îong, doué d'une rare facilité, d'un grand charme d'expression. 



— 381 — 

Les nombreuses expériences par lesquelles il démontre ses théo- 
ries contribuent beaucoup à l'agrément de ses expositions. Les 
frais pour un doctorat complet en Sorbonne montent à 85o livres. 
Il est bien entendu qu'avant de prendre ses grades en théologie, 
on doit être magister philosophiœ de l'Université de Paris. Les le- 
çons de la faculté de droit se donnent aujourd'hui dans le collège 
de Reims. Elle a six professeurs. Elle a des cours de droit civil 
de droit canon et de législation française. Il faut subir deux examens 
et défendre deux fois des thèses avant de devenir bachelier ou 
licencié dans cette faculté; ces derniers titres sont nécessaires pour 
être reçu avocat et pouvoir entrer dans la magistrature. Ces grades 
coûtent 600 livres. La faculté de médecine a un doyen , six pro- 
fesseurs , et des docteurs régents ou membres. Personne ne peut 
exercer la médecine sans être au moins licencié dans cette faculté. 
Tous les samedis, à neuf heures du matin, on chante une messe 
dans la salle de la Faculté, après quoi six docteurs et le doyen 
donnent des consultations gratuites aux pauvres; c'est un usage 
qui date d'un siècle et demi. ha.fa£ullé des arts ou de philosophie 
se compose de quatre nations (France, Picardie, Normandie, Al- 
lemagne). Chacune de ces nations a son proviseur et son censeur. 
Tous les professeurs enseignant dans les collèges et tous les maîtres 
es arts font partie de la faculté de philosophie. Le grade de maître 
es arts est nécessaire à quiconque veut devenir professeur dans 
l'Université; il coûte 5o à 60 livres. Les collèges sont de deux 
sortes : de plein exercice ou non. Ces derniers sont au nombre de 
vingt-sept; depuis l'année 1763, on les a tous réunis au collège 
Louis-le-Grand. Il y a dix collèges de plein exercice : le collège 
d'Harcourt, fondé en 1 280 , rue de la Harpe, M. Louvel proviseur; 
le collège du cardinal Lemoine (i3o2), rue Saint-Victor, M. Baiî- 
duin, grand maître et principal; le collège de Navarre (i3o4). 
rue et montagne Sainte-Geneviève, M. Foucher, principal; le col- 
lège de Montaigu ( 1 3 1 4.) , rue des Sept- Voies , M. Regnard, prin- 
cipal; le collège de Plessis-Sorbonne, (i322), rue Saint-Jacques, 
M. Seconds, principal; le collège de Lisieux (i336), rue Saint- 
Jean-de-Beauvais, M. Le Seigneur, principal; le collège de la 
Marche, rue de la Montagne Sainte-Geneviève, M. Jacquin, prin- 
cipal; le collège des Grassins (i56o,), rnedes Amandiers, M. d'Ai- 
reaux, principal; le collège Mazarin ou des IV nations (1661), 
M. Riballier, grand maître et principal; le collège de Louis-le- 

MISS. SCIENT. V. 36 



— 382 — 

Grand (i56o), où habitaient naguère les Jésuites, mais qui, après 
leur expulsion, fut réuni à l'Université (1763). Cest dans ce der- 
nier collège que se tiennent toutes les réunions de l'Université. On 
enseigne dans ces dix collèges le latin, le français, la rhétorique 
et la philosophie. Chacun se divise en dix classes, dont ►chacune 
dure une année. Tous, excepté celui de Mazarin, reçoivent des 
pensionnaires. Chaque pensionnaire paye environ 45o livres par 
an, lit, habits, livres, bois, lumière, etc., non compris. Si l'on 
prend en outre un précepteur ou gouverneur particulier, on 
paye de plus 5oo livres. Toutes les affaires concernant l'Université 
se traitent dans le Bureau d'administration, présidé par l'archevêque 
de Reims, en sa qualité de grand aumônier de France. 

« Le Collège royal est une institution différente de l'Université 
et tout à fait indépendante; il n'est destiné qu'à l'enseignement 
des hautes sciences. On y trouve les plus habiles professeurs; ils 
jouissent d'une grande considération, mais sont fort peu payés. 
Le Collège royal et l'Université ne sont point amis, et jamais le 
Collège royal ne prend part aux solennités universitaires. Il y a 
vingt professeurs. Les principaux sont : philosophie grecque et 
latine : Charles Batteux; il s'occupera cette année de la Poétique 
d'Aristote; je l'ai vu deux fois s'en aller chez lui faute d'auditeurs. 
Eloquence latine: J.Phil. de la Bletterie. Son suppléant, Fr. Bejot, 
expliquera Quintilien. Ce même M. Bejot est aussi employé à la 
bibliothèque royale. C'est un homme infiniment agréable. — 
M. Lebeau traitera cette année des discours de Cicéron; il passe 
pour le plus habile orateur latin de Paris ; il enseigne avec beau- 
coup de charme et son auditoire est toujours fort nombreux. 
Professeur d'arabe : M. de Guignes, qui est remplacé par M. de 
Cardonne; M. Biôrnstahl et M. Villoison sont les seuls auditeurs 
de ce cours. H y a deux chaires de droit canon. — Histoire : J.-J. 
Garnier, inspecteur des professeurs royaux. Professeur de mathé- 
matiques : M. Mauduit; cette chaire a été fondée par Ramus. 

« 28 janvier (1770). C'est aujourd'hui la Saint-Charlemagne. 
Je me suis rendu au collège de Navarre pour entendre le panégy- 
rique latin de Charlemagne, fondateur de l'Université. Je savais 
qu'un M. César Egasse du Boulay avait laissé un fonds pour rému- 
nérer chaque année l'orateur. Mais je fus bien déçu, n'ayant trouvé 
en place de l'oraison funèbre qu'une maigre messe à cette occasion 
pour le repos du défunt. Un maître es arts en robe rouge avec 



— 383 — 

hermine, que j'interrogeai a ce sujet, me répondit que depuis cinq 
ans on ne prononçait plus le discours latin, personne ne voulant 
s'en charger à cause de la médiocrité des honoraires; que d'ail- 
leurs personne n'était plus capable de bien s'acquitter d'une pa- 
reille tâche. — Il n'y avait rien à répondre à pareil argument 
Et, de fait, il est \rai qu'on ne cite pas à Paris en ce moment un 
seul orateur latin. Le dernier a été l'abbé d'OKvet, mort il y a 
deux ans (en 1768). » 

Mais c'est surtout aux différents bibliothécaires et à leurs pré- 
cieux dépôts que notre érudit consacre ses visites. 

« I er février. J'ai été voir M. Broltier. Il m'a montré sa belle 
édition de Tacite dont les quatre premières parties sont imprimées. 
— Il m'a parlé du malheureux sort des bibliothèques des Jésuites. 
Personne ne les connaît mieux que lui, car il était conservateur 
de la principale, celle du collège Louis-le-Grand. Dans l'espoir de 
préserver ces riches collections, il avait proposé au clergé de Paris 
d'acheter la maison professe et d'y réunir les différentes biblio- 
thèques de l'ordre, mais ses efforts restèrent inutiles et la disper- 
sion fut inévitable; on fit une vente publique aux enchères. On a 
du reste les catalogues imprimés : 

« Catalogue des livres de la bibliothèque de la maison professe 
des ci-devant soi-disant Jésuites. Paris, 1763. 4-48 pages, j,2bl 
numéros. 

« Catalogue des livres de la bibliothèque des ci-devant soi-disant 
Jésuites du collège de Clermont (le même que Louis-le-Grand), 
dont la vente commencera le lundi 19 mars 1764. Paris, 1764. 
4 i5 pages, 6,752 numéros. 

« Ces catalogues, dressés à la hâte et au meilleur marché possible, 
ne spécifient que i4,oo4 ouvrages; M. Broltier m'a assuré que ce 
n'était pas le dixième de ce que contenaient ces bibliothèques; eu 
effet, j'ai pu m'étonner, en voyant le catalogue manuscrit qu'il 
avait dressé lui-même pour la bibliothèque de Louis-le-Grand, que 
les catalogues imprimés eussent omis tant de livres rares. On 
avait noté seulement les titres les plus connus, ou bien les plus 
courts, les plus commodes à copier; on avait négligé tous ceux 
qui demandaient quelque attention; par suite, on avait vendu les 
meilleurs ouvrages en lots non catalogués, pour presque rien et 
comme livres de peu de valeur, comme le dit l'avertissement. — 
Mais outre ces deux maisons, (la maison professe et Louis-le- 
m. 26. 



— 384 — 

Grand), sur lesquelles on peut consulter Maichcl, De bibliolhecis 
Parisiensibus , p. 90, les Jésuites possédaient ce qu'ils appelaient 
le Noviciat, où se trouvait une troisième bibliothèque moins im- 
portante. On ne fit pas de catalogue pour celle-ci; elle fut vendue 
pour 10,000 livres; les dépenses, frais de vente, etc., montant à 
i 5,ooolivres, c'étaitjuste5,ooolivresdeperle. — Mais un catalogue 
plus soigné et fort utile est celui des manuscrits des deux pre- 
mières collections : Caialogas manuscriptorum domûs professœ Pari- 
sUmjs. Parisiis, 1764, 35o pages, outre kk pages pour les manus- 
crits de la maison professe. La notice sur les manuscrits arabes 
et chinois y a été faite par M. de Guignes, celle des livres 
rabbiniques par M. Bernard. Les manuscrits du collège Louis-le- 
Grand formaient 856 volumes, ceux de la maison professe 116. 
Rien n'était plus naturel ni plus simple que de transporter à la 
bibliothèque royale ces collections précieuses, mais on n'avait 
pour cela ni temps, ni argent, ni bon vouloir. On les vendit donc 
aux enchères. Heureusement un M. Meerman 1 , de la Haye, les 
acheta en bloc pour i5,ooo livres, somme bien au-dessous de leur 
valeur. M. Brotlierm'a dit qu'à compter seulement les honoraires 
des copistes et le papier, la valeur totale montait à 60,000 livres. 
La vente faite, on fit des difficultés à l'acquéreur pour l'expédition. 
Pour éviter un procès avec le gouvernement français, M. Meerman 
prit l'honorable résolution de faire don à la bibliothèque royale 
des trois ou quatre manuscrits dont on avait le plus envie. A ce 
prix les autres sortirent de France, avec un ruban de chevalier 
pour remercier M. Meermann de sa libéralité forcée. 11 n'a jamais 
porté cette décoration. — Les Jésuites avaient aussi un cabinet de 
médailles; il fut de même vendu. (Voy. le Catalogue des médailles 
antiques et modernes et autres curiosités de la bibliothèque du collège 
de Louis le-Grand de la rue Saint-Jacques, dont la vente se fera le 
mercredi 13 juin, lendemain des fêtes de la Pentecôte et jours suivants. 
A Paris, 176/i, 2 3 pages in-8°.) — Le savant Huet avait donné de 
son vivant, comme on sait, sa belle bibliothèque à la maison pro- 
fesse des Jésuites. 11 l'avait fait, comme il le dit lui-même dans 
son commentaire De Piebus ad eum pertinentibus (Amsterdam, 
1718, p. 392), pour empêcher que sa collection ne fût dispersée 

1 Meerman était un bibliographe fort instruit; ses Orifincs tjpographicœ, 
1765 , 2 vol. in-4°, indiquent un vaste savoir. 



— 385 — 

après sa mort : « Ncc clividi nec cum alià commisceri et con- 
« fundi : neu libros ex eâ detractos permutari neve extra locum in 
« quo repositi ei essent liceret transferri, vel commodandi gratiâ 
« vel facilius commodiusve legendi et studendi vel ob aliam qua- 
« lemcunque causant. » 

Suit la liste des bibliothécaires du collège Louis-le-Grand : le 
père Fronton du Duc, mort en 162 4; le père Pelau, mort en 
i652 , etc. 

Lidén mentionne ensuite un mémoire du père Louis de Poix, 
capucin de la rue Saint-Honoré, proposant la fondation d'une 
école pour les langues en général, spécialement pour les langues 
orientales vivantes. Trente-six religieux s'en chargeraient. Parmi 
les idiomes proposés on trouve le capsaque, langue des environs 
de la mer Caspienne. — C'est l'origine de l'école des langues orien- 
tales annexée aujourd'hui à la Bibliothèque impériale. 

« Bibliothèque du roi. C'est, dit Lidén, la plus importante des 
bibliothèques de Paris et du monde entier. Elle devait être placée 
au Louvre, mais depuis 1721 on la laisse dans l'hôtel de Nevers, 
rue de Richelieu ; elle occupe tout le haut de ce grand hôtel. Il est 
inutile de dire qu'elle y est fort à l'étroit; c'est indigne, on a con- 
sacré aux écuries à Versailles un bien plus bel édifice. Elle est située 
à une extrémité de la ville et n'est ouverte que le mardi et le ven- 
dredi, de neuf heures à midi, quand elle devrait l'être tous les jours. 
Elle est gravement exposée au danger des incendies, étant entourée 
de mauvaises maisons et de petites rues étroites. Une foule de gens 
habitent les étages inférieurs du même hôtel. Quelle perte incal- 
culable si cette collection brûlait ! Le seul parti raisonnable est de 
la transporter au Louvre. » 

Son histoire est bien connue 1 . Elle contient, dit-on, 200,000 
volumes. Les manuscrits forment à eux seuls 70,000 volumes, 
il y en a lx, 000 grecs, 1,000 latins. Quant aux manuscrits chinois, 
M. de Guignes m'assure qu'ils forment la série complète des 
annales de la Chine jusqu'à notre temps. 

« L'histoire du catalogue n'est pas moins connue. 

1 Yoy. Y Essai historique sur la Bibliothèque du roi, aujourd'hui Bibliothèque impé- 
riale, par Leprincc. Nouvelle édition, revue et augmentée des Annales de la Bi- 
bliothèque, depuis son origine jusqu'à nos jours, par Louis Paris, directeur du 
Cabinet historique. Paris, à la Bibliothèque impériale, 1 855 , un volume in-18 . 



— 386 — 

Bibliothécaire depuis 1 7^3 : M. Bignon, commandeur, prévôt 
et maître des cérémonies des ordres du roi, prévôt des marchands, 
etc., plus brillant par ses titres et ses rubans que par son érudi- 
tion. Il n'a que le nom de commun avec le vieux et savant Bignon, 
qui fut bibliothécaire royal en titre et en réalité. Celui-ci ne met 
jamais le pied à la bibliothèque. 

Conservateur des médailles et antiques : M. l'abbé Barthélémy. 
Qui ne connaît le digne savant qui nous a lu le premier l'alphabet 
de Palmyre? 

Conservateur des imprimés : M. Caperonnier, professeur de 
grec au collège royal, où il ne professe jamais. En revanche il est 
assidu à la bibliothèque. 

Conservateur des manuscrits : M. Bejot, petit homme fort 
aimable. 

Conservateur des titres de noblesse et de généalogies, et en 
même temps trésorier : M. de la Cour. 

Conservateur des gravures : M. Joly. 

On compte aussi parmi les employés de la bibliothèque royale 
les interprètes du roi : 

Pour les langues orientales : MM. de Cardon ne, Fourmont, Le 
Roux des Hauterayes, de Guignes et Bernard de Valabrègue, juif 
très savant. 

Pour les langues allemande, suédoise, danoise, flamande et 
anglaise : M. Tobiesen-Duby. 

Pour les langues italienne et espagnole : M. l'abbé Blanchet. 

Gens de lettres attachés à la bibliothèque : M. l'abbé Alary, 
M. Duclos et M. l'abbé de la Blelterie. » 

« Bibliothèque de Mazarin ou des Qaatre-N citions. Fondée par le 
cardinal dont elle porte le nom. Elle est située dans un pavillon 
de l'élégant collège de Mazarin, construit en i663 par Le Vau 
sur le quai Mazarin. Elle a été ouverte pour la première fois en 
octobre 1688. Elle l'est à présent les lundis et mercredis. On en 
a changé tout l'arrangement en 17/j-O. — Bon catalogue en 
xxxviii volumes in-folio manuscrits, dre&sé par M. Desmarais. 
En tête on lit une histoire de la bibliothèque. Il y avait 27,000 vo- 
lumes lors de la mort du cardinal. Il y en avait /|5,ooo quand 
on fit le catalogue, en 1751. Le bibliothécaire est choisi parla 
société de Sorbonne à la pluralité des voix. Les différents biblio- 



. — 387 — 

thécaires ont été : Ludovic Piques jusqu'au 12 avril i6o,5; Pierre 
Coulau jusqu'au 28 novembre 1708; J.-B. Quinot jusqu'au 1 4 août 
1722; Pierre Desmarais l'était en 1751. Le bibliothécaire actuel 
est M. l'abbé Vermond. Sous-bibliothécaires : de Baille t, frère du 
célèbre Adrien Baillet; Pierre de Francastel jusqu'en 1733; 
Mar.-Ant. de la Forgue l'était en 1751. 

« Les manuscrits de cette bibliothèque ont été, en 1668, trans- 
portés en partie à la bibliothèque royale. » 

a Bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés 1 ou des Bénédictins de 
Saint-Maur. Aux termes de son règlement, cette bibliothèque 
n'est ouverte au public qu'un jour par semaine; mais, en réalité, 
on y entre tous les jours, matin et soir. C'est la plus riche en 
manuscrits après la Bibliothèque royale. Elle en possède plus de 
12,000. Elle s'est formée de plusieurs dons considérables, et prin- 
cipalement des bibliothèques particulières de M. l'abbé d'Estrées, 
mort en 1718, qui avait été nommé archevêque de Cambrai, 
de l'abbé Renaudot (1720) et du cardinal de Gèvres (1744). Ce 
dernier fit la condition qu'elle serait publique une fois par 
semaine. Le duc de Coislin , évêque de Metz, mort en 1732 , lui 
donna par testament 4, 000 manuscrits 2 ayant appartenu au chan- 
celier Séguier. (Voyez, pour les manuscrits grecs, Montfaucon , 
Bibliotheca Coisliniana, olim Segueriana, sive manuscriptorum om- 
nium grœcorum quœ in ea contineniur accurata descriptio , Paris, 
1715, in-folio.) La bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés con- 
tient plus de 80,000 volumes : Wallin 3 y compte 6,000 manus- 
crits et 35,ooo imprimés: Nemeitz 12,000 manuscrits et 35, 000 
imprimés. 

Manuscrits rares : 

Un Psalterium dont se servit saint Germain , évêque de Paris 
et fondateur de l'abbaye, sur parchemin violet, avec lettres d'ar- 

1 Voy. Y Histoire de l'abbaye royale de Saint-Germain-des-Prés, par Jacques 
Bouillard, 17 2 à, in-folio. 

' Parmi lesquels 4oo très-importants, ajoute Maicbel, et venant, en grande 
partie, des couvents du mont Athos. 

■ Georges Wallin, né à Gefle le 3i juillet 1686, mort le 16 mai 1760, 
évêque de Gothenbourg, visita les bibliothèques de Paris en 1721 , et laissa un 
ouvrage rare et estimé : Lutetia Parisiorum erudila sai temporis, hoc est annormn 
hujus sccirii 21 et 22; Nuremberg, 1722 , in-12. Il y fait connaître les livres, les 
savants, les imprimeurs, les libraires et même les journalistes de Paris. 



— 388 — 

gent et cVor, rappelant ainsi le manuscrit d'Ulphilas; les carac- 
tères sont seulement ici plus grands; 291 feuillets. (Cf. Mont- 
faucon, Mabiîlon, Diplomatique, I, 10; Schwartz, Disp., 3b 1 .) 

Fragmentum epistolarum Pauli, grœce; c'est le plus ancien des 
manuscrits de cette collection. (Cf. Bibl. Coislin, n° 202, p. 261.) 

Beaucoup d'anciennes éditions : 

Duranti Rationale divinorum ojficiorum. Moguntiae, 1459, 
in - folio. 

On a, en 172/i, commencé un catalogue de cette bibliothèque; 
il a i4 vol. in-fol. mss. 

Il y a aussi un cabinet d'antiquités , donné par dom B d de 
Montfaucon. 

Bibliothécaire actuel : dom Patert. » 

« Bibliothèque de Sainte-Geneviève-du-Mont. Grâce à la libéralité 
de ses honorables propriétaires, cette bibliothèque particulière 
est ouverte les lundis, mercredis et samedis, dans l'après-midi, 
de deux à cinq heures. Elle occupe tout le haut du bâtiment de la 
jolie abbaye de Sainte-Geneviève. Elle est construite en forme de 
croix. Les murs sont ornés des bustes des principaux savants. 
L'archevêque de Reims, Maurice Le Tellier, mort en 1710, lui a 
donné sa collection, composée de 16,000, volumes. (Voy. Biblio- 
theca Telleriana. Paris, 1693, in-folio.) Elle a eu pour conserva- 

1 Christophe-Théophile Schwartz, l'un des plus lahorieux philologues de 
l'Allemagne, né en 1676 en Misnie, mort en 1751. Professeur de morale et 
d'histoire à l'académie d'Altorf , il avait formé une collection fort riche de ma- 
nuscrits et d'anciennes éditions. Le Catalogue en a été publié à Altorf, en 1769 , 
in-8°. La liste des Programmes et des Dissertations qu'il publiait chaque année 
forme un volume. L'une des plus curieuses parmi ces dissertations est certai- 
nement celle qu'il a donnée sur la corporation romaine des Ulriculaires, ces suc- 
cesseurs des anciens Pontifes : De collegio Ulriculariorum , dans ses Miscellanea 
politioris humânilatis ; Nuremberg, 1721. (Voy. à ce sujet dans la Biographie Mi- 
chaud l'article Saint Benezet; dans Pauly, Real Encjclopâdie , l'article Utricu- 
larias; voy. aussi Cal vet, Dissertation sur un monument singulier des Utriculaires de 

Cavaillon; Spon, Miscellanea an tiqua » — Qu'on nous excuse d'insister 

et de nous arrêter un instant à recueillir les sources où l'on pourra étudier de 
près ce touchant sujet : les grands ouvrages delà civilisation, les services envers 
l'humanité consacrés par l'esprit religieux depuis les premiers temps du monde 
jusqu'à notre moyen âge, depuis Hercule jusqu'à saint Benezet, qui, voulant 
accomplir cette bonne œuvre de construire un pont sur un dangereux passage, 
devient un saint. Noire tueur de lions Gérard eût été jadis un Hercule ou un 
Thésée-, il eût été un saint au moyen âge; de nos jours, il est lieutenant. 



— 389 — 

leurs le savant docteur P. F. Le Courrayer, qui vit encore aujour- 
d'hui en Angleterre, âgé de quatre-vingt-neuf ans , et le savant 
astronome M. Pingre, encore vivant. Peu de manuscrits : 600 selon 
Wallin; 60,000 imprimés. 

Editions précieuses : 

Les IV livres de saint Augustin, De doctrina christiana, imprimés 
chez Faust, à Mayence; in-folio. Celte vieille édition n'a pour 
titre que celui-ci : Canon pro recommendatione hujus famosi operis 
sive libelli seqacniis de arte prœdicandi s 1 Auguslini. Elle est reliée à 
la suite des Homélies de Chrysostome. Elle resta inconnue jus- 
qu'au temps où Mercier la remit en lumière dans les Mémoires de 
Trévoux, juin, 1765, p. 1454 1 . 

Missale mixtum secundum regulam beati Isidori , dicium Moza- 
rabes. Toleti, i5oo, folio. 

Breviarium secundum regulam Beati Hysidori. Toleti, 1Ô02, 
folio. 

Ces deux derniers volumes, extrêmement rares, ont été im- 
primés par ordre de l'évêque de Tolède, Fr. Ximénès. On les 
trouve aussi dans la bibliothèque royale , dans celle du duc de la 
Vallière et celle du cardinal de Soubise. 

Quelques petites pièces de Nie. Catherinot 2 . (Voy., sur ce micro- 
graphe Bayeri Memor. libror. varior., p. 1 sq. ; Wolfi Monum, 
typogr., t. II, p. 962 sq.; Clément, t. VI, p. 43o. 

Ant. Cornelii exar.lissima infantium in limbo clausorum querela 
adversus divinum judicium apud œquumjudicem proposita, etc. Lu- 
tetiae, i53i. (Cf. Bayle, Dictionnaire , art. WecheP.) 

Pierre Jarrige , Les jésuites mis sur V échafaut pour plusieurs crimes 
capitaux par eux commis dans la province de Guienne. Leyde, 16 48, 
in-8 4 . 

1 Voici le vrai titre de ce volume : Liber de vita christiana. Il est sans date, sans 
nom de ville ni d'imprimerie, mais on trouve à la fin les écussons de Fust et de 
Schoyfer tirés en rouge, et les caractères sont les mêmes que ceux du Ralionalc 
de Durand, de 1 A5g. 

2 M. Eloi Jobanncau a rédigé un catalogue chronologique et raisonné des opus- 
cules de Catherinot. (Voy. le Bulletin du bibliophile de Techener, î85o, p. 889- 
906, et le Manuel du libraire, 4 e édition, t. I, p. 583.) 

3 Voy. aussi Schelhorn, Amœnitales litterariœ, t. V, p. 287. D. Clément, Biblioth. 
cunYu.se, t. VII, p. 3o2. Cet ouvrage, de même que ceux du même genre sur des 
questions singulières de théologie, étaient jadis fort recherchés. 

4 On attribue celte édition et une autre de 1677 aux Elzcvirs. 



— 390 — 

Ratio atque institutio stadiorum societatis Jesu per sex paires 
conscripta. Romse, i586, in-8 o1 . 

J'en ai vu aussi un exemplaire chez M. Préfond 2 . 

Missa latina quœ olim aide Romanam circa 700 am Domini annum 
in usufu.it, bona jide ex vetusto authenticoque codice descripta et 
édita a Math. Flacio lllyrico. Argentine, i55y, in-8° 3 . 

G. Naudé, Instruction à la France sur la vérité de l'histoire de la 
Rose-Croix. Paris, 1623, in-8°. 

Recueil de pièces curieuses sur les matières les plus intéressantes. 
Roterod. (sive potius Hagaa), 1736, in-8°. L'auteur est Albert Ra- 
dicati, comte de Passerano, naturaliste italien, célèbre en Angle- 
terre, ami de Collins et de Tindal 4 . 

Le firmament de la vérité, contenant le nombre de cent démonstra- 
tions asseurées infaillibles et nécessaires, ausquelles personne (hors 
d'eslrefol et insensé) ne peut contredire, qui prouvent que tous les 
prestres, diacres (suivent neuf lignes d'énumération) . . . . doivent 
estre damnez éternellement s'ils ne vont prescher V évangile aux Turcs, 
Arabes par Jean d'Aubry, chanoine de Montpellier. A Gre- 
noble, par Jean de la Fournaise, 16^2. Avec approbation des 
docteurs, 125 pages in 8°. 

Reformatorium vite morumque et honestatis clericorum saluberri- 
mum. . . cum expressione quorumdam signorum ruine et tribulationis 

ecclesie In urbe Basilea, per Michaelem Furter impresso- 

rem salubriterconsumatum. Annolncarnationisdominice 1/4 l\ à, in 
Icathedra Pétri , in-8°, très-rare. L'auteur est Jacob Philippi , de Bâle. 
Cet ouvrage a été imprimé réellement en i4o,4. ( Voy. les Lettres 
deM. Iselin, dans le Mercure suisse d'août 1734, p. 45, et dans celui 
de novembre, p. 62 ; v aussi les Mémoires pour ïhistoire des sciences 
et des beaux-arts, juillet 1767, p. io3, 137.) — Le chapitre qui 
traite des devoirs du bibliothécaire est curieux : « De liberario 
(sic). Uni de fratribus consuevit commitli cura librorum nostro- 
rum et sollicitudo scribendorum et parandorum et custodia pir- 
gameni. Circa libros nostros sollicitus sit ne maie tractentur, ne 
inepte ponantur et quum emendatione indiguerint in correctura , 

1 Première et rare édition de ce livre, si longtemps fameux. 

3 Voy. plus loin une note au sujet de ce bibliophile fervent et délicat. 

3 Ouvrage fort rare et cber encore, bien que sa valeur ait beaucoup diminué. 

4 Voy. Sablier, Vaiiélcs littéraires, t. I 2 e partie, p. l\o; Renounrd, Catalogue 
de la bibliothèque d'un amateur, 1818, t. I, p. i3i. 



— 391 — 

ligatura et similibus, emendentur. Habeat singulos libros in re- 
gistro distincte signatos ; consideret cautius quibus concedantur et 
eorum nomina et terminum concessionis signet diligenter. Si ali- 
quis liber amissus fuerit, dicat de hoc Rectori et, si ipse in culpa 
est, pelât veniam hnmiliter, et, ne habeat cottidie accessus sco- 
larium petentium studia, statuât eis certam horam festivis diebus 
quum vacat circa eos expediendos. Item semel in anno, in estate, 
colligat omnes libros nostros et hora débita vocentur fratres pré- 
sente rectore ad pervidendum, mundandum et examinandum 
eos. Item deputabitur ei socius pro îibris qui sunt in libraria ma- 
jori qui custodiat de his registrum et provideat de legendo ad 
mensam. Non tamen concedet de his aliquem librum extra domum 
sine scitu librarii, sed de notabilioribus Iibris nonnisi de consilio 
Rectoris ultra unum diem. Item unus de his quem deputabit Rec- 
tor sedebit juxta lectorem in mensa pro correctura ejus si opus 
est. Item patres nostri in domo possunt auferre unum librum de 
libraria pro studio eis designatum a Rectore et signare nomen 
suum in tabula. Plures non sumant secum ad cameram sine 
licentia librarii vel ejus socii. . . Circa scribenda in domo nostra, 
sit librarius sollicitus ul omnes fratres sufficienter habeant ad 

scribendum Cum aliquis petierit sibi scribi librum pro quo 

habet scriptorem, ostendat ei manum scriptoris et conveniat cum 
eo de quaternis ad certum pretium; nisi sit contentus de compu- 
tatione nostra consueta. . . et petat aliquas pecunias circa ini- 

tium libri Item summe sollicitus sit procurare scriptoribus 

exemplaria correcta ne gravemus conscientias nostras incorrectos 
libros scribendo Item provideat scriptoribus nostris de ins- 
truments necessariis, videlicet artafis, pennis, pinnice, creta et 
similibus. Item provideat illuminatori et ligatori de his quibus 

indigent in opère suo Item habeat sollicitudinem de incausto 

braxando cum dcputato sibi coadjutore et quod utique bonum in- 
caustum fiât, quia facile boni libri propter malum incaustum 
annichilantur. Circa custodiam pergameni providere débet sibi ut 
tempestive procuret pergamenum furcenum et papirum ut ha- 
beat in bona copia Et in formando pirgamenum caveat ma- 
culas, angulos, rupturas et suturas quantum potest. » 

Outre la bibliothèque deux salles contiennent : un cabinet de 
curiosités, d'antiquités égyptiennes, étrusques, grecques et ro- 
maines, un cabinet de médailles que le feu duc d'Orléans a aug- 



— 392 — 

mente d'une grande quantité de médailles d'or. Le P. Claude 
Molinet l'a décrit : Cabinet de la bibliothèque de Sainte-Geneviève , 
contenant les antiquités de différentes nations, des suites de médailles, 
de monnaies , de pierres antiques, avec figures. Paris, 1692, in-folio. 
Mais depuis il y est survenu beaucoup de changements et d'ac- 
croissements. Le cabinet est ouvert les lundis et samedis. Le con- 
servateur est M. Galliot, fort vieux aujourd'hui. Le bibliothécaire 
est M. Mercier, homme fort habile K Le vice-bibliothécaire est 
M. Vervoort. M. Mercier remplit certainement toutes les condi- 
tions d'un bon bibliothécaire, selon Maittaire, préface du t. II des 
Annales typographiques ; Hagae, 1722, in-4°. » 



« Bibliothèque de la Sorbonne. Dans le beau bâtiment de la fa- 
culté de théologie. Le local est insuffisant, et une bonne partie 
des volumes sont placés dans un autre bâtiment. Elle a commencé 
à devenir importante par la libéralité du cardinal Richelieu qui 
donna toute sa bibliothèque; son intention était qu'elle fût pu- 
blique; on ne l'a pas suivie; on a seulement prêté des livres aux 
docteurs de Sorbonne. Le secrétaire Michel Le Masle lui donna 
aussi sa collection en 16/I6 : 27,000 volumes; et beaucoup de 
vieilles éditions. On y trouve les plus anciens livres imprimés à 
Paris. Ils sonténumérés dans Maichel, p. 78. Le premier, suivant 
lui, est Gasparini Pergamensis epistolarum liber, in-4° 2 ; puis vien- 
drait un Salluste in-4°, imprimé en îfi'ji 3 . — Le catalogue de la 
bibliothèque forme XXIII volumes in-folio , par ordre alphabétique. 

On conserve encore dans cette bibliothèque quelques canevas 
des sermons de Robert Sorbon. 

Parmi les anciens règlements qui la régissent, je remarque 
celui-ci : « Sorbonicus ad bibliothecam non accédât nisi ornatus 
■ toga et pileo quadrato ; dum ingreditur aut egreditur, diligenter 
« ostium claudat. » 

1 L'abbé Mercier de Saint-Léger, l'un des plus actifs et des plus intelligents 
bibliographes français. 

2 Un exemplaire de ce très-rare volume s'est payé 520 francs à la vente 
Libri en 1847, n ° 2754. On trouve des fac-similé des caractères qui y sont em- 
ployés dans Falckenstein, Geschichte dcr Bachdrucherhunts,' p. 238, et Aug. Ber- 
nard, Origines de l'Imprimerie, pi. xm, n° 2 5. 

3 Voy. le Manuel du Libraire de M. J.-Ch. Brunet, t. IV, p. 181, et la des- 
cription que donne M. Van Praet de l'exemplaire sur vélin appartenant à la 
Bibliothèque impériale (Catalogue des livres sur vélin, t. IV, p. 57). 



— 393 — 

J'y ai vu l'édition si rare de Calvin , Institutiones religionis chris- 
tianœ où, sur la feuille du titre, on lit Alcuin, au lieu de Calvin, 
imprimée à Strasbourg, i53ç), fol. (Voy. Vogt 1 .) 

J'ai remarqué encore : 

Spéculum humanœ salvationis. 

Biblia latina, editio Moguntina, 1/162. 

Tite-Live en françois , 2 vol. manuscrits, avec initiales dorées. 

Benedicti XIV 1 opéra, XII vol. in-4°. 

Benedicti XIV 1 Bullarium, III vol. in-fol. 

2,117 manuscrits. Le cardinal Richelieu en a donné 588. 
Quelques manuscrits hébreux du Vieux Testament. Kennicott les 
a tous consultés pendant son séjour à Paris. Beaucoup de manus- 
crits arabes , persans et turcs. 

Deux manuscrits du Testament politique, ou maximes de M. le 
cardinal de Richelieu 2 . 

On y conserve manuscrit , sur parchemin in-folio , un cata- 
logue de la bibliothèque de la Sorbonne, telle qu'elle était en 
1290 ; elle avait déjà alors 1,017 volumes. Les manuscrits indi- 
qués par ce catalogue s'y trouvent encore. 

Chacun des trente-cinq docteurs en théologie, demeurant à la 
Sorbonne, a sa clef de la bibliothèque. 

Bibliothécaire actuel : M. l'abbé Charles Adhenet, docteur en 
Sorbonne, jeune et laborieux. » 

« Bibliothèque du séminaire des Missions étrangères, rue du Bac. 
— Bonne collection qui sert peu. Pas de catalogue; 20,000 vo- 
lumes, dit-on. Livres italiens et espagnols; beaucoup d'ouvrages 
chinois. M. Duplessis, baron de Montbar, donna pour cette col- 
lection, par testament, en 1671, ses livres et manuscrits. On a le 
catalogue en un volume in-folio de celte donation. Les manuscrits 
concernent surtout l'histoire de France et sa constitution. Il y a 
beaucoup de traités et de pièces diplomatiques. Par exemple je 
remarque, dans un volume sur les négociations avec la Suède : 

i° Articles proposés au roy de Suède par le s r Richer, ambas- 
sadeur du roy François I er , i5/;2, en latin. 

2° Réponse du roy de Suède, 1 543 , en latin. 

1 Calalogus liistorico-cihicus librorum rariorum. Hambourg, 1782, in-8°. Ce 
livre, fort estime, a eu jusqu'en 1793 cinq éditions. 
J Imprimé à Amsterdam, 1688. 



— 394 — 

3° Lettre du roy de Suède au roy de France, i543. 

£° De la prise du roy de Suède par ses frères, i568. 

5° Traité entre Louis XIII et Gustave-Adolphe, i63i. 

6° Copia litlerarum amici (Salvii) ad amicum, etc. 

Un autre volume est intitulé : Négociations diverses en Danemark, 
Suéde, etc. 

Lettres originales des années 1590459a. On y trouve une lettre 
deDubartas au roi, mars i5qo : « Sire, je vous envoyé un discours 
sur la victoire obtenue parV. M. a Euri. Je l'ay fait parmi les feus, 
parmi les armes , et , qui plus est , parmi le bruit des mines de mes 
maisons , voire si tost qu'à peine ma main a peu suivre la prom- 
titude de mon alaigresse... » 

La Négociation de Munster, es années i6d3-/t-5, in-folio. 

La Négociation d'Osnabrug, par M. le comte d'Avaux, 16^7» 
plusieurs volumes in-folio. 

Mémoires et lettres originales des princes étrangers, depuis 1590 
jusqu'en 1606, 9 vol. in-folio. 

Recueils divers des assemblées et plaidoyers du Parlement, de 125b 
à 1657, 72 in-folio. 

Diurnum Alexandri VI 1 , ab anno 1U97 usque ad annum 1500. 

Diarnum Leonis X, 1513-1521. 

Bibliothécaire : Paul Aumont, quia été vingt-cinq ans mission- 
naire à Siam et dans les Indes orientales. Il est âgé de soixante- 
dix-huit ans, est plein de force et d'amabilité. » 

« Bibliothèque de M. l'archevêque de Paris , près Notre-Dame. — 
Environ 10,000 volumes très-bien reliés. Peu de bibles. Grande 
collection des pères; très-bonnes éditions. Beaucoup de livres de 
droit canon. Une collection nombreuse et unique des ouvrages 
concernant le clergé français. J'y trouve : 

Wallenburch, De controversiis fidei. Cologne. 1671, 2 vol. in-fol. 
— On doit trouver dans les exemplaires complets, à la fin du 2 e vo- 
lume : Pœgula fidei caiholicœ seu def.de catholica, en 4o pages, qui 
manquent dans la plupart. 

Annales Minorum seu trium ordinum a S. Francisco instituiorum , 
auct. L. Waddingo Hiberno. Bomae, 1731, in-fol. 18 vol. 1 . 

Imago primi seculi societaiis Jesu. Antwerp. i64o, in-folio. 

1 Ce recueil important pour l'histoire ecclésiastique a été continué, t. XIX, 



— 395 — 

L'archevêque, homme aimable et peu instruit, est absent; il 
est en ce moment à Conflans. La bibliothèque m'est montrée par 
l'abbé Godescard. » 

« Bibliothèque de M. Paul Girardot de Préfond, rue de Touraine, 
au Marais 1 . — La plus remarquable que j'aie jamais vue. Elle con- 
siste exclusivement en livres rares, si nombreux qu'on ne les trou- 
verait certainement pas dans cent autres bibliothèques. J'ai été tout 
à fait surpris de rencontrer une pareille collection chez un particu- 
lier. Le propriétaire est enthousiaste de ces raretés. Tous ces livres 
sont admirablement reliés, en maroquin , avec dorures. Je ne sais 
vraiment par où commencer dans Ténumération des plus précieux. 
A n'en pas douter, c'est là une bibliothèque unique dans le monde. 
M. de Préfond avait déjà auparavant possédé une grande collec- 
tion de livres rares; il l'a vendue en ijSj, je ne sais par suite de 
quelles circonstances. Il y en a un catalogue imprimé : Catalogue 
des livres du cabinet de M. G. de Préfond. Paris, 1767, in-8°. On 
lit en tète : « Eclaircissemens et remarques sur quelques articles 
précieux de ce catalogue. » A cette vente , la Bibliapolyglotta complut. 
a été payée 5oo livres. La collection présente est plus grande et 
plus rare. J'y trouve : 

Tutti i trionft, carri, mascherate canti carnascia leschi andati 
per Firenze dal tempo del magnifico Lorenzo Vecchio de Medici, etc. 
Fiorenza, i55g, in-8°. 

Biblia latina, œneis characteribus , typis Joh. Fust. Moguntiae, 
vers i/|5o. 

Silius Italicus, 1/171, in-folio. 

Senecœ opéra, 1/17 5, in-folio. 

Gomelias Pereira, i558, in-folio cum notis mss. Nicol Nanlelii 
Noviodunensis et Pauli Caji Attrebatensis. Ces notes avaient été faites 
en vue d'une autre édition. 

Felicis Matteolivulgo Ilemerlein de Nobilitate et Rusticitate dialogus. 

Rome, 1745-, t. XX, Rome, 1794*, t. XXI, Ancône, 1 844 ; t. XXII, Naples, 
1847. Voir une notice détaillée clans le Serapeum. Leipzig, i854, n° 4. 

1 Ce bibliophile, au sujet duquel on peut consulter les Mélanges extraits dune 
petite bibliothèque, par Charles Nodier, 1828, p. 55, avait formé une riche col- 
lection qu'il fit vendre en 1757; «il en réunit ensuite une autre d'une beauté 
remarquable et dont il céda la plus grande partie pour 5o,ooo francs à M. Mac- 
Carthy. Ces livres firent merveilleusement les honneurs de la vente de ce der- 
nier amateur, opérée ea 1817.» (Renouard, Catalogue, t. IV, p. a4ç). 



— 396 — 

Ejusdem varice oblectaiionis opuscula et tractatus. 

Spéculum stultorum, in-4. . (Cf. de Bure. Bibliogr. Belles-lettres, 
t. II, p. 229.) 

Collius, De Sanguine Christi libri V. Medioîani , 1617, in-4°. 

Francisci Philelphi satyrarum. . . Medioîani, i448 , in-4°. 

Jo. Huss, De anatomia Anti Christi, in-4°. 

De la Peyrère. Du Rappel des Juifs, 1 643, in-8 01 . 

Ochini Scripta. 

Aretini Scripta. 

Jordani Bruni Scripta. 

Jo. Caji De canibus britannicis libellas. Londini , 1670, in-12. 

La Loi sadique, par G. Postel, i552, in-16. 

Brève Sama y Belacion del modo del Rezo y missa del ojjicio santo 
gotico mozarabo. Toledo, i6o3, in-4°. 

Compendio de la vida y hazanas del cardenal donfray Francisco 
Ximenes de Cisneros; y del ojicio y missa muzarabe, 160/i, in-4°. 
(De Bure, Hist., t. I, p. 3i5.) — Ce dernier ouvrage est plus 
étendu que le précédent. — On trouvera aussi dans l'ouvrage rare : 
Summi T empli Toletani perquam graphica descriptio, Blasio Ortizio 
auctore, i549, i n '8°, folio xcv, un chapitre : De capclla Moza- 
rabum et horum sacrorum origine. 

Décor puellarum, 1A61, in-8°. 

Postel, De virgine Veneta, 1 555 , in-8°. 

Psalterium, Mogunt. i457, in-folio. » 

« Bibliothèque de M. le duc de la V allier e, dans son hôtel rue du Bac. 
— C'est la plus précieuse des bibliothèques particulières de Paris; 
elle surpasse toutes les bibliothèques publiques de cette ville en 
livres rares 2 . Le propriétaire est lui-même auteur; il a publié une 

1 Ouvrage si rare que Freytag, après l'avoir longtemps cherché en vain, 
croyait qu'il n'avait pas existé. [Analect. Ult. 3 p. 671.} 

2 Cette bibliothèque était, en effet, des plus précieuses, et nul particulier 
n'en a depuis possédé de semblable. Après la mort du duc, les livres rares et les 
manuscrits furent vendus publiquement en 1783; le catalogue, rédigé avec soin 
par M. G. de Bure, forme 3 vol. in-8° et est recherché des bibliophiles; il énu- 
mère 5,668 articles, qui ont produit 464,677 livres. Ces mêmes volumes, livrés 
aujourd'hui aux chances des enchères, donneraient plusieurs millions. Quant au 
reste delà bibliothèque, où se trouvaient encore beaucoup d'ouvrages rares, le 
catalogue rédigé par le libraire Nyon parut en 1788, 6 vol. in-8°, et présente près 
de 27,000 articles. Ces livres, achetés en bloc par le marquis de Paulmy et re- 
vendus au comte d'Artois, sont aujourd'hui à l'Arsenal. 



— 397 — 

Bibliothèque du théâtre français 1 , 1767, 3 vol. in-8°. Elle a main- 
tenant 3o,ooo volumes, tous reliés en maroquin et dorés. Je n'ai 
trouvé nulle part autant de livres rares ex sectilo iypographko. 
Une grande partie sont sur parchemin. Il y a ici des cditiones pri- 
mariœ de presque tous les auteurs classiques. 

On y voit le seul exemplaire connu de Serveti Chris tianismi 
Restitutio, i553, in-8°, 734 pages, lequel, suivant une indication 
placée au commencement, a appartenu au docteur Mead, en An- 
gleterre, et ensuite à M. de Boze 2 . 

J'y trouve encore : 

Fleurs peintes, par Daniel Rabel, 162/1, sur vélin, 100 planches 
in-folio, livre unique. 

Cymbalum mundi, i5o7, in-8° 3 . (Cf. Vogt, p. 216, édition de 
iy38.) 

Lactantii Firmiani Inslitutiones, imprimé en 1 465, in-folio, «in 
venerabili monaslerio Sublacensi, » est-il dit à la fin. 

Teatro jesuiiico. Coimbra, i65/i,in-4°. (Cf. Vogt, 323.) SumsDce 
raritatis. 

Figures des monnoies de France, par Jean Haultin, 1619, in-/j°, 
25 1 pages. (Cf. Vogt, page 33i.) 

Jordan i Bruni Scripta. 

Une grande collection des livres relatifs au théâtre français. II 
y a quelques années on a déjà vendu une partie de cette biblio- 
thèque. (Voy. le Catalogue. Paris, 1767, 2 vol. in-8°.) — Dans les 
livres vendus se trouvait YAtlantica de Rûdbecl;, 3 parties, avec 
tables, payée 3o louis d'or. 

Bibliothécaire : M. l'abbé Rive; c'est tout justement ce qu'on 
appelle en français un original. Avec les plus grandes vues biblio- 
graphiques, qu'il pousse quelquefois jusqu'aux petitesses, il a 
beaucoup d'amour-propre et n'estime qu'un petit nombre d'au- 
teurs. Il connaît fort exactement les livres rares. Il connaît de ces 
livres les moindres détails, le nombre de lignes, celui des pages, 

1 Mercier de Saint-Léger s'exprime ainsi clans une note rapportée au Cataloqae 
Soleinne, t. V, p. 61 : «Le duc de la Vallière se croyait auleur de cette Biblio- 
thèque, faite par Marin , Caperonnier, moi et d'autres gens de lettres. » 

5 Ce volume fut adjugé 700 francs à la vente la Vallièrc. Ce n'est pas le seul 
exemplaire qui existe, mais l'ouvrage n'en est pas moins extrêmement rare. 

3 Édition originale ; on n'en connaissait que cet exemplaire, qui fut acquis, 
au prix de 1 20 francs , pour la Bibliothèque du roi , et qui paraît avoir été égaré, 
xnss. sciknt. v. 27 



— 398 — 

la largeur des marges, etc. Pas un conservateur n'est si dévoué à 
sa bibliothèque. » 

« Bibliothèque de feu M. le cardinal de Soubise 1 , hôtel de Soubise, 
rue de Paradis. — Bibliothèque précieuse et de luxe 2 . La biblio- 
thèque du savant de Thou en a fait le premier fonds. Elle com- 
prend aujourd'hui 3o,ooo volumes. Le catalogue, par ordre al- 
phabétique, forme 2 5 volumes in-folio. Il a été fait en 1749. Le 
bibliothécaire est le savant et agréable M. Dupuis, de l'académie 
des inscriptions et censeur royal , collaborateur du Journal des sa- 
vants. Sa femme est aussi fort instruite. 

J'y remarque : 

Biblia latina. Mognntiae, in-i462, folio. 

Biblia latina. Veneltis, 1/176, in-folio. 

Biblia latina. Neapoli, 1/176 , in-folio , « impressit Mathias Mora- 
vus, vir singulari arte ingenioque. s 

Biblia sacra, ex S 1 Pagnini translatione , sed ad hebraicœ linguœ 
amussim itarecogniia et scholiis illustrata ut plane nova editio videri 
possit. Lugd. i5^2, in-folio. L'éditeur se nomme clans la préface 
Michael Villanovanus (c'est-à-dire Michael Servetus). Edition ex- 
traordinairement rare, décrite dans la Bibliothèque anglaise, p. 1, 
p. 5 sq. , et dans Moshemii Historia Serveti, p. 181. (Cf. Maittaire, 
Annales, t. II, p. 583 sq.) 

Biblia latina, vulgalœ editionis, ad concilii Tridentini prœscriptum 
emendata et a Sixto V° recogniia et adprobata. Romae, 1590, in- 
fo!. 3 . (Cf. Schelhorn, Amœnitates , t. IV, p. 433.) 

1 Armand de Rohan , évêque de Strasbourg et grand aumônier de France , mort 
en 1756. 

8 Elle fut vendue en 1788 ; le catalogue, confié à un libraire inhabile, est mal- 
heureusement fort mal rédigé. (Voir Renouard , Catalogue de la bibliothèque d'un 
amateur, t. IV, p. 257.) Quant à la bibliothèque formée par le célèbre président 
de Thou , ses richesses sont énumérées dans le Catalogus bibliothecœ Thuanœ a P. et 
Jac. Puteanis ordine alphabetico primum distributus, edilus a Jos. Quesnel. Paris , 
1 679, 2 vol. in-8°. On sait combien les livres aux armoiries de de Thou sont recher- 
chés aujourd'hui par les bibliophiles et à quels prix ils s'élèvent dans les ventes 
publiques. Consulter à leur égard une lettre de M. J. Pichon, insérée dans l'ou- 
vrage de M. Paulin Paris : Les Manuscrits français de la bibliothèque du roi, t. IV, 
p. 43 1-438 , et une notice de M. G. Brunet dans le Bulletin de l'alliance des arts, 
t. III (1844; , p. 235, 255 et33o. 

3 Édition très-rare, parce qu'elle fut supprimée avec soin à cause des incor- 
rections qui s'y étaient glissées. 



— 399 — 

Biblia slavonica. Ostroviae, i58i , in-fol. J . 

Biblia hispanica. Ferrariae, i553, fol. Tous les exemplaires eo 
ont été censurés, ce que Vogt n'a pas remarqué, p. 1 13. 

Psalterium hebreum, givecùm, arabicum et chaldœum, cuni tribus 
lalinis inlerprelationibus et gfossis. Genuae, i5i6, in-fol. J'ai aussi 
rencontré ce livre dans les bibliothèques de Sainte-Geneviève, des 
Quatre-Nations et du collège de Navarre. — Au psaume ix. on 
trouve avec surprise des vies de Colomb. 

Psalterium in quatuor linguis, in liebrœa, graca, chaldaica et latina. 
Colonial, i5i8, in-folio. 

Chrysostomi opéra, grœce, studio Henrici Savilii. Eona?, 1612, 
8 vol. in-fol. Très-rare, même en Angleterre. 

Porcheti Victoria advenus impios Flebrœos. Paris, i520, in-4°. 

Cypriani Episiolœ ad Cornelium papam. 1/171 , in-folio. 

Saint Augustin, De civilale Dei, traduit en français, par Raoul 
de Preulles. Abbeville, i486 , 2 vol. in-folio 2 . 

Spéculum historiale fratris Vincentii, impressum per Johannem 
Mentellin. i473* 4 vol. in-folio. 

Antoniana Margarita... per Gometinm Pereiram, i554, in-folio. 
L'auteur a tiré le titre de son livre des noms de ses père et mère. 
(Sur ce livre, qui est rare, et sur le motif pour lequel on en a ac- 
cusé injustement Descartes » voyez Bayle, art. Pereira.) 

Novœ verœque medicinœ experimentis et cvidentibus ralionibus 
comprobatœ prima pars, per Gometium Pereiram. i558, in-folio. 

Teatro jesuitico. Apologetico discurso con saladables y seguras do- 
trinas , necessarias a los principes y senores de la tierra; escribiale 
el D r Francisco de la Piedad. Cuimbra, i654, in-4°. 

Hippolytas redivivus, id est remedium contemnendi sexum mulie- 
brem, autore S. J. E. D. V. M. W. A. S. anno 1644, in-12 3 . 

Pensées de Morin. 1 64 7 , in-8°. 

Tractalus aliquot succincti de generatione Christi , libero arbitrio, 
justificatione , cum annexis, authore anonymo. Claudiopoli, typis ec- 
clesiœ unit. Anno 1702, in-12. 

1 Édition qui se rencontre très-rarement. ( Voir Dibdin , Bibliotheca Spenseriana, 
t. I,p. 90- ï et Falckenstein, qui, dans l'ouvrage déjà cilé, donne, page 307, un 

fac-similé du caractère employé dans ce volume.) 

2 Cette édition est décrite par Dibdin, Bibliothcca Spenscriana , n° G9, et par Van 
Praet, Catalogue des livres sur vélin. 

s Consulter, an sujet de cet ouvrage, du Rourc, Analecta biblion, t. I, p. \\i. 
M. 27 



— 400 — 

Guil. Postellus. De orbis concordia. in-8°. 

Ëjusdem. Les très-merveilleuses victoires de femmes du monde, Paris, 
1 553,in-8°.Le papier et l'impression montrent que c'est une copie 
plus tardive, bien que le titre indique i553. Ce livre rare est 
connu sous le nom de La mère Jeanne de Postel. 

Ejusdem. De rationibus Spiritûs sancti libri dao. Parisiis, i543, 
in-8°. 

Lettere di Pietro Aretino* in-8°. 

Franc isci Allœi, Arabis christiani, astrologiœ nova methodus.Rhe- 
donis, i654, in-folio. (Pseudonyme du P. Yve, capucin parisien). 
L'ouvrage a été brûlé à Nantes par le bourreau , ce qu'indique une 
note sur le titre 1 . 

Novelle del Bandello. Lucca. , i554, in-4°, 3 vol. La quarta parta 
slampato in Lione. i5y3 , in-8°. Très-rare dans le texte italien , par- 
ticulièrement la 4 e partie, dont le format est différent. (Cf. Haym, 
Notizia de Ubri rari nella lilteratura italiana, p. 177.) 

Anthologia diversorum epigrammaium. Florentin, per Lauren- 
tium Francisci de Alopa, Venetum, 111 idus Augusti, îhgh. Très- 
bel exemplaire sur parchemin d'une édition extrêmement rare, 
dans lequel on trouve le Lascarii Epigramma grœcam et Epistola 
Jatina ad Petrum Medicem, qui manque dans la plupart des exem- 
plaires. — Un fripon , ayant voulu sans doute vendre cet exem- 
plaire comme manuscrit, a effacé le mot impressum à la dernière 
page, et y a substitué le mot : Scriptum Florenliae, etc. 

Saint Augustin. De civilate Dei, per Joh. et Vindelinum de Spina, 
fratres. Venet, 1/170, in-folio. 

On lit à la fin : 

Qui docuit Venetos exscribi posse Joannes 
Mense fere trino centena volumina Plini 
Et totidem magni Ciceronis spira libellos 
Ceperat Aureli , subita sed morte perentus 
Non potuit ceptum Venetis finire volumen. 
Vindelinus adest ejusdem frater : et arte 
Non minor: Hadriacaque morabitur urbe. 

MCCCCLXX. ■ 

Saint Augustin. De civitate Dei. Romae, 1A70, in-folio. 
On lit à la fin : 

à Voy. Peignot , Dictionnaire des livres condamnés au/eu, II , 2o5. 



— 401 — 

Àspicis illustres, lector quicunque, libellos 

Si cupis artificum nomina nosse lege : 
Aspera ridebis cognomina teutona : fbrsan 

Mitiget ars Musis inscia verba virûrri. 
Conradus Swieynheym : Arnoldus Paiiartzque rnagistri 

Rome impresserunt talia multa simul 
Petrus cum fratre Francisco maximus ambo 

Huic operi nptatam contribuere domum. 
MCCCCLXX. 

Saint Augustin. De civîtate Dei. Moguntise, per Pet ru m Schoiftér, 
i473, in-fol. 

Litargia suecana. 1576, in-fol. » 

« Bibliothèque des Jacobins de la rue Saint-Jacques (Bibîiotheca 
fralrum Prœdicatorum) . Elle s'est enrichie surtout des donations 
de M. Tricaud, chanoine de Lyon, et de celles du duc d'Orléans, 
fds du régent. En 1730, ce prince prit une chambre dans l'ab- 
baye de Sainte-Geneviève; il y habita tout à fait en 174.2. 1 . Il y 
termina sa vie dans un travail assidu, et mourut le 4 février 
1752. Il lisait beaucoup, entendait surtout l'hébreu, le chaldéen, 
le syriaque et le grec; il connaissait bien les sciences. Il a fait 
des commentaires sur la Bible, qui sont heureusement restés ev 
manuscrit. Sa jeunesse avait été fort désordonnée. Il a laissé à 
cette bibliothèque 6,800 volumes qui ont ici une place à part 
sous le titre de Bibîiotheca Aureliana. 

La bibliothèque des Jacobins comprend, dit-on, i5,ooo volu- 
mes, sans ordre ni catalogue. Le conservateur était naguère le 
P. Pichard, qui avait beaucoup connu Voltaire; c'est aujourd'hui 
le P. Solier, récemment nommé. » 

«Bibliothèque des Jacobins, rue Saint- Do mi nique. Dans le beau 
cloître des Jacobins, 12,000 volumes. Beaucoup de volumes 
achetés aux ventes des bibliothèques des Jésuites. 

J'y remarque : 

Henr. Panlaleonis Prosopographia lieroum alque illustrium virorum 
totius Germaniœ. Basil., 1 565 , 6 vol. in-fol. » 

«Bibliothèque des Capucins, rue du Temple, au Marais. Deux 

1 Voy. ce que nous avons dit plus haut de ce même prince à propos de la L<5da 
du Corrége et des pierres gravées du cabinet Crozat, p. 118, 



— 402 — 

pauvres galeries; 10,000 volumes. Elle m'est mondée par le 
J\ Fidel, de Bapaume; je n'ai jamais vu d'ceil plus mulin. » 

« Bibliothèque des Pères de Sainl-Lazare. Cette congrégation, 
fondée par saint Vincent de Paul , a aujourd'hui pour général 
M. Jacquier. Elle habite un beau cloître, dans le faubourg Saint- 
Lazare, semblable à un palais de roi. La bibliothèque est remar- 
quable; elle comprend 38, 000 volumes, en trois salles. C'est 
surtout de la théologie, de la patristiquc, de l'histoire ecclésias- 
tique et du droit canon. 

Bibliothécaire : le P. Mouget, qui borne son office à ouvrir et 
fermer les portes de la bibliothèque. 

Cette congrégation ne s'est pas distinguée dans la science. » 

« Bibliothèque des Minimes, à la Place royale. Elle est placée 
dans deux galeries de la jolie église des Minimes. Cette église 
offre de bons tableaux et des sculptures. Le tableau d'autel, 
dans la première chapelle, est regardé comme un chef-d'œuvre 
deVouet, et représente saint François de Paule ressuscitant un 
mort. Le tombeau du duc de la Vieuville est de Desjardins. 
Il y a une Sainte Famille, de Sarrazin. Dans la sacristie se 
trouve un grand et beau tableau de Coypel : saint François de 
Paule marchant sur la mer. Ce saint, inconnu dans le Nord, 
a été le fondateur de l'ordre des Minimes et est mort en i5oy. 
On connaît le courage qu'il montra envers Louis XI mourant. 
Je recommande ce saint-là pour patron à nos prédicateurs 
royaux. — 3oo manuscrits, plus de 20,000 imprimés. Beaucoup 
de livres de liturgie, imprimés et manuscrits. Beaucoup d'ou- 
vrages sur les Jésuites. Le savant Jean de Launoi, mort en 1678, 
a donné beaucoup de livres à cette bibliothèque. On y conservait 
le précieux Ilerbarium vivum, de Plumier; mais le roi l'a récem- 
ment fait demander pour sa bibliothèque : il a fallu obéir, en 
dépit de la bulle même d'Urbain VIII , publiée en i634, affichée 
sur la porte de la bibliothèque» et menaçant d'excommunication 
quiconque enlèverait quelqu'un de ses livres. Le roi a envoyé en 
échange le Catalogue de la bibliothèque royale, en 10 volumes in- 
folio, un Bujfon, un Oriens Christianus , un Sirmond et un Gallia 
Chrisliana. Les PP. murmurent encore, mais en silence. Que pou- 
vaient les Patres Minimi contre le Rex christianissimus maximus? 



— 403 — 

Beaucoup de livres hérétiques, c'est-à-dire protestants. J'ai lu 
sur le catalogue : 

Opéra impiissimi J. Galviui . . . animai» Diabolo reddidit i564. 
— Opéra Lutheri infamis heresiarchœ et apostata? . . . Sacrilegam 
animai» morte vitse consenlanea exhalavit i546. On voit dans les 
deux grandes galeries du cloître deux curieuses peintures du 
P. Niceron, célèbre mathématicien du siècle précédent. On les 
appelle avec raison des prodiges de perspective; l'une représente 
Jean l'évangélisle dans Patmos , regardant un aigle et écrivant son 
Apocalypse; l'autre Madeleine au milieu d'un désert et dans une 
attitude contemplative. Du milieu en face, on remarque dans ces 
tableaux divers paysages; mais on ne les voit bien que d'un seul 
point , à l'entrée de la galerie. 

Bibliothécaire : le P. de Baussancourt. » 

« Bibliothèque des Feuillants. Bibliotheca Fulientina seu Fulien- 
sium sanctî Bernardi congre g ationis B. Mariœ Fuliensis, rue Saint- 
Honorè, derrière les Tuileries. Plus de 12,000 volumes, outre les 
manuscrits. 

Une rare édition du Catholicon. Moguntiae, 1^60, in-fol. (Cf. 
Maittaire, t. I, p. 35.) 

Abdiœ Babyloniœ, primi episcopi ab apostolis constituti, de his- 
toria certaminis apostolici libri X, Julio Africano interprète. Paris, 
i56o, in-8°. Collationné avec un vieux manuscrit de la biblio- 
thèque de de Thou avec beaucoup de variantes en marge. Le ma- 
nuscrit avec lequel ce livre a été collationné n'existe plus. 

Manuscrits : 

Sermons de saint Bernard, cod. membr. In-4° de la fin du 
xii e siècle. On lit en tête : « Ce manuscrit, qui comprend ââ ser- 
mons, est d'environ vingt-cinq ou trente ans, au plus, après la 
mort de saint Bernard. Il est très-rare et peut-être unique en son 
espèce. Il a été donné au R. P. Goulu , par M. Nicol. Le Fèvre, pré^ 
cepteurdu roi Louis XIII. » Il a iÔ2 feuillets 1 . 

Legenda aurea, manuscrit in-/r°. 

Profession de foy de Jean de Meung , manuscrit. Jean de Mcung 
laissa par testament, aux Dominicains de la rue Saint-Jacques, une 
caisse pleine d'objets précieux, à ce qu'on croyait, qui ne devait 

1 11 csl aujourd'hui à lu Bibliothèque iiupérialr. 



— 404 — 

être ouverte qu'après sa mort; mais on n'y trouva, lors de l'ouver- 
ture, que des pièces d'ardoise; les moines irrités voulaient dé- 
terrer le poëte, mais le parlement les força de lui accorder une 
tombe dans leur propre cloître l . 

Bibliothécaire: dom Marlet, le même qui, en 17/16, a pré- 
paré le catalogue de la bibliothèque, en trois volumes in-folio. » 

«Bibliothèque du couvent de Ja Merci (de Mercede) , au Marais, 
un peu au-dessus de l'hôtel de Soubise. 3 r ooo volumes seulement. 
Collection peu importante. Conservateur : M. Dimier. » 

« Bibliothèque des Anglais. Bibliotheca benedictorum Anglorum 
sancii Edmundi, rue Saint- Jacques. Elle est placée dans le cloître 
que Louis XIV a fait construire pour les Anglais catholiques et 
qui n'est habité aujourd'hui que par quatorze personnes. Le roi 
Jacques H est enseveli dans l'église. 4>ooo volumes ; beaucoup 
d'ouvrages anglais. Bibliothécaire : un jeune M. Wilks. » 

« Bibliothèque des chanoines de Noire-Dame. Elle occupe deux 
petites chambres de l'église Notre-Dame. Plus de 5, 000 volumes. 
Les manuscrits ont été transportés à la Bibliothèque royale. Un 
chanoine, Claude Joly, a donné le principal fonds de cette col- 
lection. Il avait désiré que la bibliothèque fut publique; elle ne 
l'est pas. Bibliothécaire : M. l'abbé Pingot. » 

« Bibliothèque des Chartreux de ta rue d'Enfer. Ces religieux 
conservent encore la vie simple et sévère de leur fondateup. Bien 
que leur principale occupation soit la prière, ils ont cependant 
une bibliothèque de 4, 000 volumes dans la chambre de leur prieur. 
Il faut voir aussi, dans leur cloître, entr'autres belles peintures, le 
saint Bruno de Lesueur. 

Parmi leurs livres je remarque : 

Bibliotheca magna Patrum. Paris, i654> 17 vol. in-fol. 

Bibliotheca maxima Patrum. Lyon , 1G77, 27 vol. in-fol» 

Acia sanciorum. do vol. in-fol. 

Alberti Magni opéra. Lyon, 21 vol. in-fol. 

1 Les registres du parlement de Paris ne font aucune mention de cet épisode, 
qui n'est, sans doute, qu'un conte fait à plaisir. 



— 405 — 

Le prieur est un aimable homme; c'est une grande grâce de 
pouvoir causer avec ces moines, car ils vivent dans une incroyable 
solitude. Le portier a la clef de chaque cellule, qui, sans lui, reste 
toujours fermée. Quand il m'ouvrit ces portes, je crus visiter des 
prisonniers. En manière de salut, il disait à chaque porte : « Ave 
« Maria! » — Dans ce cloître vit encore le P. Barthélémy, fort habile 
dans l'élève des abeilles; il a dans son jardin quelques ruches qui 
font sa seule société. » 

« Bibliothèque des Blancs-Manteaux de l'ordre des Bénédictins. 
Bibliotheca Albo Mantelliana. Près de l'hôtel de Soubise; 1 2,000 vo- 
lumes. Elle m'est montrée par dom René Prosper Tassin , âgé de 
73 ans. C'est lui qui, d'abord en société avec dom Ch. Fr. Tous- 
tain, et seul après la mort de celui-ci en 1754, a publié le Nou- 
veau traité de diplomatique. Nous nous sommes beaucoup entre- 
tenus du Codex JJlphilanus , que ces bénédictins ont soutenu, 
contre l'avis de Ihre, n'être pas imprimé. Dom Tassin vient de 
finir un nouveau travail dont il a envoyé la préface à l'imprimeur. 
Histoire littéraire de la congrégation de Saint -Maar , Paris, 1778, 
in -4°. Cette préface contient une histoire de la bibliothèque de 
Saint-Germain. Mais le chancelier a envoyé une défense au libraire 
de mettre l'ouvrage en vente; on ne peut en deviner la cause 1 . » 

« Bibliothèque de la ville de Paris 2 . Ouverte les mercredi et sa- 
medi', de deux à cinq heures. Elle occupe plusieurs salles de 
l'hôtel de Lamoignon, rue Pavée, au Marais. En voici l'origine : 
M. Ant. Moriau, procureur du roi et de la ville 3 , donna sa biblio- 
thèque à la ville. Elle fut ouverte au public pour la première 
fois le 18 avril 1763. — 2,000 manuscrits et 24,000 imprimés. 
Elle est riche surtout pour l'histoire de France et le droit public. 
Beaucoup de documents originaux en tout genre. Le catalogue a 
été fait par Pierre Nie. Bonamy, éditeur du Journal de Verdun , 
depuis 17^9, et bibliothécaire depuis l'origine. — Sous-biblio- 
thécaire : l'abbé Ameilhon. — On y conserve : 

1 Les doctrines jansénistes de l'auteur étaient la vraie cause. 

* Cette bibliothèque n'a rien de commun que le nom avec la bibliothèque 
actuelle de la ville de Paris. Elle a été, en 1796, le noyau de la bibliothèque de 
l'Institut. Elle contenait surtout les précieux fonds de Godefroy. 

3 Mort le 20 mai 1 75g. 



— 406 — 

« Biblioiheca Colbertina, 8 volumes in-folio manuscrits, très bien 
reliés. Ce catalogue, dressé en i664, servait autrefois pour cette 
précieuse bibliothèque. 

Beaucoup de lettres manuscrites originales des rois de France 
depuis Henri IV. » 

«Bibliothèque des Bénédictins de Saint-Martin- des Champs. Biblio- 
iheca ordinis Cluniacensis. Elle est placée dans leur magnifique 
couvent, rue Saint-Martin. 6,000 volumes et beaucoup de manus- 
crits; environ 80,000 diplômes, suivant ce que m'a dit le biblio- 
thécaire, don Chameaux. Peut-être s'est-il trompé. » 

« Bibliothèque de MM. les avocats du Parlement de Paris. Ouverte 
les mardi, mercredi et vendredi, de trois heures à cinq, fermée 
du 7 septembre au 1 1 novembre. Elle est placée dans une aile 
du palais de l'archevêché de Paris, à Notre-Dame. Elle n'occupe 
qu'une salle au quatrième étage. En voici l'origine : un avocat, 
Steph.-Gabr. Ripa r font, mort en 170A, donna sa bibliothèque à 
ses collègues, avec des fonds destinés à l'augmenter, à condi- 
tion qu'elle serait publique. Elle fut donc ouverte en 1708. La 
bibliothèque du président de Mesmes, mort en 1720, vint la 
grossir. Bibliothécaire : M. Etienne-François Drouet, qui a donné 
la nouvelle édition du Dictionnaire de Moreri, Paris 1759, 10 vol. 
in-folio. Il a dressé en 1765 un catalogue en dix tomes in-folio. **m 
10,000 volumes en tout. » 

«• Bibliothèque de la faculté de médecine. — Publique les mercredi 
après-midi, dit-on. Pour moi, je l'ai toujours trouvée fermée. J'ai 
demandé pourquoi : on m'a répondu qu'on en faisait le catalogue. 
Le docteur Bourru avait commencé ce catalogue. Il préparait , me 
dit-on, un ouvrage sur l'utilité des voyages par mer pour certaines 
maladies. Le vrai bibliothécaire est M. Gauthier. — Pas de fonds 
pour l'achat de nouveaux livres. — Elle est placée dans les salles de 
la faculté, rue de la Boucherie, assez près~de Notre-Dame. — 
10,000 volumes, dit-on. Ce sont des donations de M. Picoté de Bel- 
lestre, de la veuve de M. Amelot, de MM. Hecquet, Jacques etRe- 
neaumé. » 

« Bibliothèque de Saint-Victor. — Dans l'abbaye et la rue de ce 



— 407 — 

nom. Ouverte les lundi, mercredi et samedi. M. Dubouchet de 
Bournonville la fonda en i64o. Elle s'augmenta des donations de 
M. Jean-Nicolas du Tralage, mort en 1696, et de M. Cousin, mort 
en 1703. C'est une fort importante collection, surtout pour la 
théologie et l'histoire ecclésiastique; i,5oo manuscrits, 3,5oo im- 
primés. 

Manuscrits précieux : 

Acta concilii Conslantiensis , in- A . Il est dit clairement dans la 
quatrième session que le pape« etiamin rébus ad fidem pertinen- 
tibus concilio subjicitur. » 

Un très-bel Alcoran. 

Quelques manuscrits turcs. 

Un beau Tite-Live in-folio, mais assez moderne. 

Tabulée cerâ illitœ, contenant les voyages de Philippe-le-Bel, en 
i3oi. Elles ont été copiées depuis quelques années 1 . 

Imprimés : 

Acta litteraria Sueciœ, complets. 

Bibliothécaire : M. Lagrenée. » 

« Bibliothèque des Pères de la doctrine chrétienne, dans la maison 
de Saint-Charles, derrière Sain te- Geneviève. — C'est une donation de 
M. Miron, docteur delafacultéde théologie à Paris, de la maison de 
Navarre. Elle a été ouverte au public en 1 7 1 8. Elle l'est aujourd'hui 
les mardi et vendredi. Il y a un catalogue précieux en 19 volumes 
in-folio manuscrits. Ce catalogue est à la fois scientifique et cri- 
tique; il donne les jugements et remarques des journaux. C'est le 
meilleur que j'aie vu à Paris. Il y a en outre un catalogue alpha- 
bétique en trois volumes in-folio. 

22,000 volumes en tout. — Bibliothécaire : le père Serpette. 

J'y remarque : 

Joh. Magni Historia metropolitanœ ecclesiœ Upsaliensis. Romae, 
i56o, in-folio; rare. 

Reliée avec : 

Olai Magni Historia de gentibas septentrionalibus. Romœ, i555, 
in-folio. 

Manuscrits : surtout des ouvrages de liturgie, donnés par 
M. Lebeuf. 

1 Voir Lebeuf, Mém.de l'Acad. des Inscr. et Belles-lettres, tome XX, p. 267, 
377 , 292. Voir aussi la préface du tome III du Recueil des historiens de France. 



— 408 — 

A Rempis, De imitatione Christi, manuscrit du xv e siècle; il 
contient trois livres seulement. 

Prières en langue balie, écrites sur de longues feuilles en carac- 
tères siamois, que les Talapoins ont coutume de chanter au brû- 
lement des corps. » 

« Bibliothèque des préires de l'Oratoire, rue Saint-Honoré. — Une 
des plus curieuses de Paris pour les imprimés et les manuscrits. 
Elle a été installée à la fin de l'année dernière dans un bâtiment 
neuf et plus commode. Le P. Houbigant m'a assuré qu'elle con- 
tenait à 1,000 volumes et 800 manuscrits, surtout orientaux, 
600 ayant appartenu à Achille du Harlay. Le P. Houbigant y es- 
timait surtout un Pentateuchus samaritanus dont Jean Morin s'est 
servi pour faire son édition de Paris de la Bible polyglotte. Le bi- 
bliothécaire en était naguère encore le savant P. Lelong; c'est au- 
jourd'hui le P. Jannart , qu'on ne peut pas lui comparer. — Je 
mentionnerai ici ma visite au savant P. Houbigant. J'ai eu avec 
lui la conversation la plus intéressante que j'aie jamais eue avec 
qui que ce soit. Il est entièrement sourd; il n'entendrait pas un 
coup de canon. Il a un tableau sur lequel on écrit avec de la craie. 
Ses confrères, pour lui parler, s'étaient fait un alphabet avec les 
doigts. Du reste, il est fort gai, bien qu'il ait déjà plus de quatre- 
vingts ans. Il est long et maigre, et sourd depuis trente ans. 11 lit 
encore avec facilité. Il m'a montré un travail de lui en manuscrit : 
Commentarius criticus, sur le Nouveau Testament, en 7 tomes in-4°; 
il ne veut pas le faire imprimer. » 

« Bibliothèque des Jacobins, rue Saint-Honoré. — Environ 2 6,000 vo- 
lumes Beaucoup de manuscrits, donnés en partie par le P. J. 
Goar à son retour de Grèce, en partie par Louis Picques, docteur 
en Sorbonne, amateur d'études orientales. Un assez grand nombre 
de manuscrits arabes, éthiopiens et chinois. 

Je remarque : 

Georgii Syncelli et Theophanis Chronograpkiœ , manuscrit in-4°, 
qui a appartenu à la bibliothèque de Peiresc. Le P. Goar a publié 
ce livre avec traduction latine, in-folio. 

La Grande Chronique de Saint-Denis, manuscrit; 2 volumes in-fol. 

Il y a aussi un cabinet d'histoire naturelle, de monnaies, d'an- 
tiques et d'autres curiosités. 



— 409 — 

Bibliothécaire : naguère le savant Mich. Le Quien, auteur de 
YOriens Christianus. 

Le catalogue, en sept volumes in-folio, a été dressé par le 
P. Bérenger, en 17/18. » 

« Bibliothèque des Célestins, près de l'Arsenal et du port Saint-An- 
toine. — 20,000 volumes et des manuscrits. M. Hénaut, conseiller 
au grand conseil , lui a donné sa collection de rares et bons livres. 
— Beaucoup d'anciennes éditions, surtout une édition latine du 
Spéculum humanœ salvationis , dont l'exemplaire est si bien con- 
servé qu'il semble sortir de la presse. Je n'en ai trouvé d'autre 
exemplaire à Paris que dans la bibliothèque de la Sorbonne. Le 
volume se compose comme on sait, de 63 feuillets, imprimés d'un 
seul côté l . 

Manuscrits : 

Bible latine, sur parchemin, 5 volumes in-folio. 

Le Songe de vieux pèlerins, par Philippe de Mezières, in-folio. 

Beaucoup de manuscrits sur l'histoire de France. 

Bibliothécaire : le P. Chapelain. » 

« Bibliothèque des Carmes déchaussés , rue de Vaugirard, près du 
Luxembourg. — 10,000 volumes et des manuscrits, dont quel- 
ques-uns remontent au ix e siècle. Pas de catalogue» 

J'y remarque : 

Flodoardi presbyieri Opuscula metrica nondum édita, cod. membr. 
in-4°. 

Itinerar. démentis ex gr. in lai. cura Rujini presbyieri, Cod. 
membr. in-folio. (Voy. Ceillier, Histoire des auteurs sacrés et ecclé- 
siastiques, t. I, p. 607, S 9.) 

Une très-belle édition de YHistoire de de Thou. Londres, 1733, 
7 volumes in-folio. 

Sebast. Brant Navis stultifera, 1^97, in-8°. 

1 Maichel dit aussi que ce volume est très-rare et qu'il ne se trouve à Paris que 
dans la bibliothèque des Célestins et celle de la Sorbonne. Il ajoute que ceux qui 
attribuent aux Hollandais l'invention de l'imprimerie, Boxborn , Beughem , etc., 
prétendent que cet ouvrage a été imprimé en i44o à Harlem: «Ego arbitror, 
dit-il, totam banc controversiam evanescere, si primo attendamus hune librum 
non typis impressum , sed in tabulis sculptum atque incisum esse. Recte ait Men- 
telius, in libro de Ori<j. lypogr. , p. 26 : « Cum tantumsculptura sit, typographiae 
«appellatione indignus est.» 



— 410 — 

Bibliothécaire : le P. Epiphane, petit homme très-modeste* la- 
borieux et intelligent. 11 travaille depuis longtemps à un ouvrage 
curieux intitulé : Scripta antiquorum deperdita ou Bibliothèque 
historique de livres et autres anciens écrits qui sont ou qu'on 
croit perdus, avec l'analyse des matières qu'ils renfermaient, les 
fragments qui nous en restent, l'histoire de ces ouvrages et de 
ces fragments, les jugements que les anciens en ont portés, etc. » 

« Bibliothèque des Augustins ou Petits-Pères, près de la place des 
Victoires, — - 3o,ooo volumes; les manuscrits sont modernes. Pas 
de catalogue. J'y vois la rare édition (non la première) du Liber 
conformitatum vilœ P. Francisciad vitam Jesu-Christi. Mediol. , 1 5 ] 3, 
in-folio. —Le P. Eustache en était naguère le conservateur; il est 
mort en 1762. On y conserve son portrait, qu'on dit d'une res- 
semblance admirable , avec beaucoup d'autres. 

On a joint à la bibliothèque un cabinet de peintures, parmi 
lesquelles se trouve un portrait de Gustave- Adolphe, un cabinet 
d'objets d'histoire naturelle, d'antiquités, de monnaies et mé- 
dailles, dont le commencement a été donné par le P. Albert. — 
On y conserve la peau de ce loup monstrueux dont toutes les ga- 
zettes de France ont tant parlé il y a quelques années, et contre 
lequel il a fallu faire avancer des troupes armées. » 

« Bibliothèque des Pères de Nazareth , rue du Temple. -*— > 6,000 vo- 
lumes, sans ordre, ni catalogue. On s'en sert fort peu , ces moines 
ne faisant autre chose que boire, manger, dormir et prier. Il faut 
voir dans leur belle église le tableau de Jouvenet : Marthe et Ma- 
rie. — Ces moines ne jouissent d'aucune estime. — La clef de la 
bibliothèque est confiée au P. Ghrysologue, bon homme qui n'y 
comprend rien. 

J'y remarque : 

Spéculum humanœ salvationis, manuscrit* en 45 chapitres, 
anno 1262. 

Chronicon rhytmicum, en allemand , manuscrit de 228 feuillets. 
Mon P. Chrysologue était d'avis que c'était écrit en langue afri- 
caine! On lit en tête, d'une écriture très-ancienne, en caractères 
rouges : 

Dis buch ist vol bekanl 

Und ist dz schachzabel bucli gênant 



— 411 — 

On lit à la fin : 

Dis buchelin wart vollebracbt 

Do man zalle von Gottesgeburte fur waf 

In dem mertze xiij xxxvn jare. » 

« Bibliothèque de l'Université. — Toute nouvelle et à peine en- 
core ordonnée. Elle est établie dans la même salle et sur les 
mêmes rayons où se trouvait la collection des Jésuites du collège 
Louis-le-Grand, aujourd'hui vendue. Bon nombre de ces derniers 
volumes ont été achetés pour cette bibliothèque; mais le plus 
grand nombre ont été donnés à l'Université, il y a quelques an- 
nées, par M. de Montempuis. — 2 5,ooo volumes. Les manuscrits 
sont sans doute modernes et relatifs à l'histoire de France. — Bi- 
bliothécaire : M. le professeur Hamelin, habile et zélé. » 

«Bibliothèque des Récollets, Bibliotheca Recollectorum conventus 
Parisiensis. — Elle appartient aux Capucins de ce nom. Elle est 
placée dans leur couvent, fort bien situé, faubourg Saint-Laurent. 
— Plus de 20,000 volumes. — Bibliothécaire : le P. Damase Ra- 
gonnet. — Quelques manuscrits peu importants. Il y en a un 
éthiopien. » 

«Bibliothèque des Capucins, rue Saini-Honoré. — Très-peu con- 
nue, même dans Paris, bien qu'elle soit une des plus remar- 
quables. Plus de 3o,ooo volumes dans une grande et belle galerie, 
qui ne suffit pas. Elle s'est enrichie surtout des donations de 
M. d'Armenonville, garde des sceaux. Frère Athanasius de Me- 
grigni et frère Héliodorus en ont fait de bons catalogues. Ce 
dernier écrit dans la préface : Hoc opus non est a me sed a Deo 
cujus sum infirmum atque egenum instrumentum. 

Plusieurs Bibles manuscrites, en latin, fort anciennes. 

Bibliothécaire : le P. Bernardin, qui a longtemps voyagé en 
Grèce et en Turquie; il a connu Rydelius 1 à Smyrne. » 

« Bibliothèque des Capucins, rue des Cordeliers. = — Remarquable. 
Sans catalogue. 26,000 volumes, outre les manuscrits, tous latins 
et de théologie scolastique. On y trouve les Œuvres de Raymond 
Lulle, en plus de 20 volumes manuscrits, in-folio et in-quarto. 

Imprimés : 

1 Erudit suédois de la première partie du xvni c siècle. 



— 412 — 

Th. Rocaberli Bibliotheca Pontificia maxima, Romœ, 1698, 
21 volumes in-folio. Ce recueil comprend 120 Scriptores et autant 
d'v4 uiores. 

Historia civil de Espana escrita porel paclre fray Nicolas de Jésus 
Belando, religioso francisco descalzo, Madrid, 17/io— 44» 3 vo- 
lumes in-folio; rare. Cette histoire va de 1700 à 1732 et contient 
beaucoup de curieuses anecdotes. L'auteur vit encore. Il a lui- 
même donné aux Capucins cet exemplaire. En tête du III e volume, 
il a écrit en espagnol, avec traduction française, que son ouvrage 
est rare, même en Espagne; qu'il avait été d'abord très-bien ac- 
cueilli à la cour, mais ensuite défendu le 6 septembre 1744, sur 
les instances des Jésuites, « comme contenant des propositions témé- 
raires , scandaleuses, injurieuses, dénigratives des personnes cons- 
tituées en dignité, abaissant la juridiction du Saint-Office, erro- 
nées, approchant de l'hérésie et respectivement hérétiques. » Tout 
cela vient, suivant Tau leur, de ce qu'il a dit la vérité sur les Je- 
suites, et qu'il a particulièrement raconté (t. III, p. 3o5) une chose 
généralement connue sur le P. Guillermo Daubenton, Jésuite et 
confesseur du roi, qui a découvert la confession du roi dans une 
lettre de 1723 au duc d'Orléans, régent, laquelle lettre le régent 
a envoyée au roi. Celui-ci dit au traître : « Non content de m'avoir 
trahi, vous trahissez encore Dieu lui-même. » L'auteur ajoute que 
ce Jésuite a été pour cette lettre jeté en prison pendant quarante 
jours et éloigné de la cour plusieurs années. Il raconte encore 
d'autres intrigues des Jésuites à la cour d'Espagne. — Il a mis des 
remarques autographes dans les marges de ce 3 e volume. 

Bibliothécaire : Pierre Bonhomme , le même qui a écrit contre 
Voltaire VAnti-Uranie, 1763 , in-12. » 

« Bibliothèque des Capucins , rue Saint-Jacques. — 8,000 volumes 
seulement. Un capucin nommé Cassien a laissé un Lexicon manus- 
crit en neuf langues (latin, français, italien, anglais, grec ancien, 
grec moderne, espagnol, allemand), en 10 volumes in-folio. En 
tête du I er volume était déjà la permission d'imprimer, 1711. — 
Bibliothèque peu importante. Elle m'est montrée par un moine à 
très-longue barbe, qui n'y entend absolument rien. » 

Indépendamment des bibliothèques dont il vient d'examiner 
avec tant de soin le contenu, Lidén a encore visité celles : de 
M. À. F. Floncel, avocat au parlement et censeur royal, place du 



— 413 — 

Palais-Royal, au coin de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, biblio- 
thèque de 11,000 volumes italiens : le propriétaire a soixante et 
treize ans 1 ; — de M. le marquis de Pauîmi, à l'Arsenal; — de 
M. le marquis de Courtenvaux , vis-à-vis de l'Arcade Colbert : 
elle contient surtout des récits de voyage 2 ; — de M. Paris de 
Meyzieux 3 , et de M. le président de Cotte 4 . 

Lidén a rendu compte en détail de trente-neuf bibliothèques; 
en tout il en a visité quarante-quatre. 

Outre son inventaire des bibliothèques de Paris, Lidén a laissé 
quelques lettres sur les artistes parisiens. Voici le jugement qu'il 
porte sur nos peintres, sculpteurs, etc. Je traduis et résume cette 
correspondance qui a été donnée en suédois dans le journal de 
Gjôrwell : Allmànna Tidningar, n° 62, 27 septembre 1771- 

Lidén a sous les yeux en écrivant cette lettre YExplicaiion des 
peintures, sculptures et gravures de Messieurs de l'académie royale, 
dont l'exposition a été ordonnée, 1769; in-8°. 

Il cite par ordre d'importance, à ce qu'il semble : 

« M. Boucher, premier peintre du roi, ancien directeur et rec- 
teur de l'académie.... On lui reproche quelque manque de correc- 
tion, — des yeux trop grands et des nez trop petits, — et de la 
monotonie d'expression. M. Greuze a dit qu'il estropiait quelque- 
fois la nature, mais toujours avec grâce. Ses dessins sont 
recherchés. — Il possède un cabinet d'objets d'histoire naturelle 
disposé au point de vue du peintre plus qu'à celui de l'homme de 
science. 

M. Michel Vanloo. Ses portraits-bustes ne sont pas assez étudiés 
et sa couleur est trop heurtée entre le vert et le gris. Son dessin 
est à l'abri de tout reproche. 

M. Jeaurat. Il est fort âgé. Ses principaux tableaux sont à Ver- 
sailles. 

M. Halle. Travaille pour la manufacture des Gobelins. 

1 Cette bibliothèque fut vendue en 1774; le catalogue forme 2 volumes in-8". 
Floncel avait la singulière manie de n'admellre dans une collection formée à 
Paris que des livres en langue italienne. Il avait d'ailleurs visé au nombre plutôt 
qu'à l'importance des articles. 

2 Le catalogue, publié en 1782 par Nyon l'aîné, présente 3599 articles. 

3 Fort belle collection; elle fut vendue à Londres en 1792 ; 636 articles pro- 
duisirent 7,076 liv. st. 17 sb. (Voir Dibdin, Bibliomanta , p. 4o8, l\\ 1.) 

4 Vendue en i8o4; le catalogue, rédigé par Dcbure, est recherché; 2 , â * 4 arti- 
cles, pour la plupart classiques grecs et latins d^splus belles éditions. 

miss, scient, v. 28 



— 4U — 

M. Vien. Très-savant dans ses compositions et comparable aux 
grands maîtres. 

M. de la Grenée. Jolis petits tableaux, d'un pinceau très-ferme 
et d'un bon colons. 

M. Amédée Vanloo. À fait récemment un beau portrait du roi 
de Prusse. 

M. Chardin. Possède à fond son art, avec un œil exercé à saisir 
les plus beaux aspects de la nature et une main habile à les 
reproduire fidèlement. Il s'applique surtout aujourd'hui à peindre 
la nature morte. J'ai vu à Droltningholm plusieurs morceaux de 
ce maître exécutés pour son excellence le comte Tessin , dont 
M. Chardin se plaît encore à vanter souvent les grandes vues et 
le goût artistique. 

M. de la Tour. Portraits au pastel. Ses pénombres sont vraies 
et heureusement variées. 

M. Vernet. Grand nom. Belles marines. Beaux clairs de lune. 

M. Drouais. On lui reproche de suivre trop la mode dans sa 
peinture de portraits. Il a fait récemment le portrait de madame 
du Barry. 

M. Casanova. Batailles dans le goût de Wouverman. 

M. Baudouin et M. Amand. On regrette la mort de ces deux 
peintres. Le premier faisait de jolies aquarelles dans le goût de son 
beau-père M. Boucher. Le second a exposé un Magon demandant 
après Cannes des secours aa sénat de Carthage. 

M. Rolland de la Porte. Jolis tableaux de nature morte. Pas 
d'effets cherchés. 

M. Bellengé. Habile dans la peinture des fleurs; mais n'atteint 
pas Baptiste. 

M. Le Prince. Jolis petits paysages russes. A étudié en Russie. 
A trouvé, dit-on, une manière facile et très-heureuse d'imiter les 
dessins lavés. Notre habile peintre Floding a le premier trouvé 
cette méthode. M. Loutherbourg a fait aussi quelques efforts vers 
ce but, mais semble s'être découragé. M. Lafosse et M. l'abbé de 
Saint-Non ont été plus heureux. 

M. Guérin. Miniatures à l'huile. 

M. Robert. Paysages. 

M. Loutherbourg, jeune allemand. Habile peintre de batailles. 
Paysages et animaux dans la manière de Berghem. Excellentes 
marines. 



— 415 — 

M. Briard. Exécute à Versailles les plafonds de la salle d'opéra. 

M. Brenet, peintre d'histoire. Beaucoup d'ensemble et une 
heureuse harmonie de couleurs. 

M. Lépicié. Peintre d'histoire. On le compare à Greuze. 

M. Taraval. Exécute un Triomphe de Bacchus pour un plafond 
de la galerie d'Apollon. Ce peintre a demeuré longtemps en Suède 
et parle le suédois comme sa langue maternelle. 

M. Huet. Peintre d'animaux dans le goût de M. Oudry. 

M. Greuze. C'est le peintre des sentiments. Il sait à fond com- 
ment reproduire sur la toile tous les mouvements de l'âme et y 
réussit avec une admirable finesse. 11 sait varier avec une in- 
croyable habileté ses expressions. Il sait peindre les têtes et les 
mains comme Van Dyck ou Rembrandt. On le tient pour un 
des peintres qui approchent le plus de la perfection, 

M. Pasquier. Bon peintre sur émail. 

M. du Plessis. Peintre de portraits, S'applique de préférence 
aux figures de vieillards. Ses mains sont surtout remarquables. 

M. Roslin et M. Hall. Deux artistes suédois de l'académie de 
France. Le premier est peintre de portraits. (Voy. le journal VA- 
vanl-coureur , année 1769, n° 37 ; l'Année littéraire, 1769, lettre 
XIII, p. 298; Mercure de France, octobre 1769, p. 18I1.) Bosîin 
a donné un beau portrait du comte G. -A. de Sparre, actuellement 
à Paris, et qui réunit lui-même pendant son voyage une galerie de 
tableaux. 

Sculpture. — M. Pigal. Il faut le placer après Bouchardon. On 
l'a chargé d'achever le Louis XV équestre de cet artiste. Il achève 
le mausolée du comte de Saxe , pour Strasbourg. 

M. Le Moque. Sculpteur habile de portraits. 

M. Allegrain. Auteur d'une belle statue de Vénus. 

M. Pajou. M. Vasse. Ce dernier a exécuté une Diane en marbre 
pour le roi de Prusse. Il s'occupe maintenant d'une belle épitaphe 
sur le roi Stanislas. 

M. Coustou. Tra\ aille à un monument pour le dernier dauphin 
et son épouse. 

Viennent ensuite MM. d'Hués, Mouchy, Dumont, Berryer, 
Gois, Le Comte, Mondt. 

Gravure. — Il faut citer parmi les graveurs M. Wille, d'un 
burin si pur; MM. Cochin, Lebas, Lempereur, Moitte, Duvivier. 
Demarteau et Levasseur. » 

m. 58. 



— 416 — 

COLLECTION DES PAPIERS DE GUSTAVE 111 

Une lettre laissée par Gustave III explique quelles intentions le 
dirigeaient lorsqu'il légua ses papiers à l'Université d'Upsal, et 
quelles étaient ses volontés sur les dispositions relatives à ce pré- 
cieux legs. Cette lettre, dont j'ai trouvé une copie aux Archives 
du ministère des affaires étrangères, à Paris, dans la correspon- 
dance diplomatique de M. Delacour, chargé d'affaires de France 
à Stockholm au commencement de 184.2, est datée du château 
de Stockholm, 2 3 juin 1788, c'est-à-dire quatre ans avant la mort 
du roi, et la veille même de son départ pour l'expédition de Fin- 
lande contre les Russes. 

Elle est ainsi conçue: 

« En léguant mes papiers à la bibliothèque de l'Université 
d'Upsal , je veux conserver à l'histoire diverses anecdotes intéres- 
santes de mon règne que la considération obligée pour certaines 
personnes encore vivantes m'aurait sans cela obligé de détruire , 
et des notes qui jetteront une vive lumière pour la connaissance 
de mon temps, et , après l'écoulement de cinquante années, ne 
pourront plus nuire à personne. Ces papiers sont de diverses es- 
pèces : ce sont des Lettres, des Mémoires, des Notes qui m'ont 
été présentées. Un certain nombre se rapportent à des fêtes qui 
ont eu lieu à la cour, et qui ont été imaginées dans ma jeunesse 
et au commencement de mon règne par moi-même, ou par mes 
frères et sœur, ou par d'autres personnes de la cour, et qui font 
connaître les goûts du temps et ses mœurs. Il y a des lettres de 
souverains étrangers, de dames dont j'ai fait la connaissance à l'é- 
tranger. Parmi ces dernières, il se trouve surtout une quantité de 
lettres qui m'ont été écrites par trois dames françaises d'un rang 
élevé et de beaucoup d'esprit, savoir: par madame Septimannice 
de Richelieu, comtesse d'Egmont, fille du célèbre maréchal de 
Richelieu qui sauva Gênes et prit Mahon, un des plus aimables 
chevaliers de la cour de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI. 
Sa mère était une princesse de la maison de Lorraine, et elle- 
même était mariée avec le comte d'Egmont, grand d'Espagne. 
Elle mourut dans l'automne de 1773. L'autre est Henriette de 
Saujon, comtesse de Boufflers, connue par son esprit, par son 
goût pour les belles-lettres, par l'amitié du feu prince de Conti, 



— U7 — 

et parce qu'elle fut la première clame française qui lit un voyage 
en Angleterre après la conclusion de la paix de 1763. La troi- 
sième est N. N. de Noailles, comtesse de la Mark, fille du vieux 
maréchal de Noailles, qui commandait les armées françaises sous 
Louis XIV et Louis XV. Elle est veuve du dernier comte de la 
Mark, fils de celui qui était ambassadeur auprès du roi Charles XII, 
Le titre de comte de la Mark est allé à la famille d'Aremberg, par 
sa fille de son premier mariage. 

«Ces papiers sont en grand désordre; mais ceux qui datent 
de ma jeunesse, jusqu'en 1780, sont pour la plupart enfermés 
dans le coffre noir qui se trouve au fond de la caisse. Les lettres 
du feu roi sont dans ce coffre; celles de la reine veuve, celles de 
mes frères et sœur, des rois de France Louis XV et Louis XVI, 
des rois de Prusse, d'Espagne, etc., ainsi que beaucoup de pa- 
piers relatifs à la révolution, les lettres-réponses du conseiller du 
royaume, comte Ch. Scbeffer, à celles que je lui ai écrites, 
lesquelles m'ont été rendues après sa mort par le maréchal du 
royaume, comte Ch. Bonde, se trouvent dans un paquet particu- 
lier qui a été déposé dans la grande caisse. 

«C'est ma volonté que, lorsqu'on procédera à l'ouverture de 
ceci, après cinquante ans écoulés depuis ma mort, l'Académie 
fasse choix d'un littérateur connu par son zèle pour l'histoire, afin 
de classer ces papiers, de les faire relier et déposer avec les docu- 
ments composant la collection de Palmskiôld dans une salle de la 
bibliothèque, à l'abri de l'humidité. 

« Si quelqu'un veut écrire les anecdotes relatives à mon règne 
ou faire imprimer ce qui se trouve de curieux parmi tous ces do 
cuments, j'y consens avec plaisir. 

«Je laisse, en attendant, à l'académie d'CJpsal un nouveau gage 
de l'affection que j'ai toujours eue pour un établissement que 
j'ai moi-même administré dans ma jeunesse, et auquel je porte 
encore plus d'affection aujourd'hui pendant la minorité de mon 
fils. 

« Je désire que mes successeurs sur le trône de Suède conser- 
vent les mêmes sentiments pour une institution si utile et qui 
fait tant d'honneur au royaume. 

« Gustave. » 
En conséquence, Gustave III étant mort le 5 avril 1792, on 



— 418 — 

procéda, te 5 avril 18^2, cinquante années après, à l'ouver- 
ture des deux caisses contenant les papiers du roi. L'examen com- 
mencé^ fut poursuivi en détail, malgré ces mots inscrits de la 
main même de Gustave III sur plusieurs liasses : « Pour être ouvert 
par le roi régnant de ma famille. » La famille de Gustave III 
était alors dans l'exil; son fils, l'insensé Gustave IV, était mort 
détrôné au commencement de 1837; son frère Charles XIII 
avait, il est vrai, adopté pour fds Bernadotte, alors régnant. Le 
prince Yasa n'en protesta pas moins contre l'ouverture des pa- 
piers de son aïeul, soutenant qu'elle devait se faire devant un 
prince de sa famille. Il déposa sa protestation , avec prière de la 
faire parvenir, entre les mains du prince de Metternicli k 

Un procès-verbal de la séance d'ouverture ayant été immédia- 
tement dressé , on y joignit bientôt un catalogue sommaire qui 
suffit à donner une idée de l'ensemble de cette collection : 

«Le 5 avril 18/I2, dans une des salles de la bibliothèque 
d'Upsal, en présence de M. l'archevêque Wingârd, de M. le gou- 
verneur Jârta, de MM. les professeurs Boethius, Thorsander, 
Walmstedt, Bergfalk, Geijer et Schrôder, de M. le professeur ad- 
joint Wingquist, et de M. le bibliothécaire Fant, les sceaux qui 
fermaient les deux caisses renfermant les papiers légués à l'acadé- 
mie d'Upsal furent rompus, et un inventaire dressé immédiate- 
ment. 

Cet inventaire se trouve aujourd'hui dans le volume manuscrit 
in-folio , intitulé : 

Çatalogus collectionis manuscriptorum régis Gnstavi III 1 in bibîio- 
ikeca régies, academiœ Upsaîiensis. 

Les papiers de Gustave III y sont distribués en soixante-quatre 
volumes in-folio et cinquante-cinq in-quarto, par ordre de matières, 
ainsi qu'il suit : 

TOME I M DD CATALOGUE. 

I. Volumes in-folio. 

Volume 1. Ecrits autographes de Gustave III. - — i p Travaux 
de sa jeunesse. 

1 Le chargé d'affaires d'Autriche à Stockholm la transmit au gouvernement 
suédois, au mois d'août i843, mais en disant que ce hon office était, de la part 
de sa cour, une pure complaisance; on n'y donna, comme on peut penser, au- 
cune suite. 



_. 419 — 

Plusieurs des écrits compris dans les trois premiers volume* 
ont été imprimés dans l'édition française des Œuvres de Gus- 
tave III. 11 écrivait à peu près constamment en français. ; 

2. — 2° Morceaux oratoires ou de politique. 

3. — 3° Morceaux dramatiques; 

4. — 4° Cérémonial, ordres de chevalerie, fêtes de la cour. 

5. — 5° Mémoires et documents autobiographiques; i re par 
tie : 1756-1778. 

6. — - 6° Idem, 2 e partie: 1778-1792. 

7. — 7 Idem, 3 e partie: Journal 1778. 

La plupart des morceaux contenus dans ces volumes, et corn 
posés sur des sujets de politique, d'histoire ou de littérature, ne 
sont que des ébauches; presque tous sont écrits en français. Voici 
les principaux : 

« Mémoires de G. P. R. de S. (Gustave, prince royal de Suède), 
écrits par lui-même, commencés en 1765, lorsqu'il étoit âgé de 
dix-neuf ans. » Le premier morceau de ce travail, souvent inter- 
rompu et repris, va jusqu'en 1750, et donne un résumé de l'his- 
toire des années précédentes; le second va jusqu'en 1760. Ce 
sont comme deux introductions, qui n'en devaient faire qu'une. 
Gustave semble avoir préparé deux épigraphes pour ces Mé- 
moires. On lit, en tête du livre premier, cette imitation des deux 
vers de la Henriade : 

Je t'implore aujourd'hui, sévère vérité, 

Dis-moi les crimes des peuples et les fautes des princes [sic) l . 

Et au bas de la même page, ces deux vers da Siège de Calais : 

Oui , tu dois partager la gloire de ton père ! 

Grand Dieu! qu'en ce moment ma naissance m'est chère! 

Ces Mémoires se composent, non pas d'un récit complet et suivi, 
mais de fragments, de pièces, de projets, de constitutions, de 
proclamations. Quelques-uns de ces morceaux, non achevés, ont 
des titres : « Réflexions sur ma situation et ma conduite person- 
nelle, écrites aujourd'hui 16 octobre 1768, à Ekolsund, veille de 
mon départ pour la cour. — Evénements mémorables de 1768. 
— Mémoire sur la diète de 1769. — Mémoire sur la révolution 



1 Voltaire a dit: 



Descends du haut de» cieux , auguste Verito ; 

Dis les malheurs du peuple et les fautes des prince». 



— 420 — 

de Suède en 1772,» contenant un tableau des partis en Suède 
depuis 1765 jusqu'à l'avènement de Gustave, et commençant par 
ces paroles du cardinal de Retz : «Les extrêmes sont toujours 
fâcheux ,. mais ce sont des moyens sages quand ils sont néces- 
saires. Ce qu'ils ont de consolant, c'est qu'ils ne sont jamais 
médiocres, et qu'ils sont décisifs quand ils sont bons. » 

Bien qu'ils soient, comme on peut en juger, très-incomplets, 
ces mémoires ont une grande importance, et une lecture, même 
superficielle, peut convaincre l'historien qu'il y trouvera des faits 
nouveaux, des renseignements inattendus. 

On trouve aussi, entre ces documents manuscrits, l'ouvrage 
que Gustave avait entrepris dans sa jeunesse : « Mémoires pour 
servir à l'histoire de la maison de Vasa , écrits par un de ses des- 
cendants,» et l'Eloge de Torstensson que le prince présenta à 
l'Académie suédoise. Le manuscrit porte en marge les corrections 
et remarques de l'Académie, et les réponses du royal auteur. 

Enfin des essais poétiques sont épars dans la même collec- 
tion. C'est, par exemple, une lettre au nom de Chrétien II, pri- 
sonnier, à Chrétien III de Danemark. 



Où sont donc ces couronnes [sic) à mes armes soumis (sic)'? 
Mes sujets , mes enfants , mes trésors , mes amis ? 
Tout s'est évanoui ! mes remords seuls me restent. 



Un projet d'opéra sur Gustave Vasa, etc. 

8. — 8° Lettres aux souverains et aux personnes princièfes. 

9. — 9 Lettres à des personnes privées. — A. A des per- 
sonnes suédoises. — B. A des personnes étrangères. — C. A des 
dames suédoises, à des dames étrangères. 

On comprend, d'après les titres seuls, l'importance de ces deux 
volumes, qui contiennent les lettres familières et intimes de Gus- 
tave III à Louis XVI, à Louis XVIII, à Marie- Antoinette. . . à Cho